‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute; (volume 3)Chapitre 12 sur 17 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Grandeur de quelques chefs gibelins. — Désorganisation de ce parti par la perfidie et Vinconséquence de Vempereur Louis de Bavière. — Efforts des Florentins pour maintenir Véquilibre entre les puissances d'Italie. — Ils tombent sous la tyrannie du duc d'Athènes. — Son expulsion. — i3i4-i343.

Ce ne fut que dix mois après la mort de chap. vi. Henri VII que les électeurs de l'Empire furent i3i3-i322, convoqués à Francfort pour lui donner un successeur 5 il s'y trouva dix princes au lieu de sept, deux prétendans se disputant les droits électoraux dans chacune des maisons de Saxe , de Bohème et de Brandebourg. Ils se divisèrent en deux collèges, et ils firent simultanément, le 19 octobre 1314, deux élections ; les uns offrirent la couronne à Louis IV de Bavière , les autres à Frédéric III d'Autriche. Les droits des deux prétendans à l'Empire paraissaient égaux ; leurs adhérens en Allemagne étaient aussi égaux en forces : l'épée seule pouvait décider, et la guerre continua , en effet , entre eux jusqu'au 28 septembre i322, que Frédéric fut vaincu et fait prisonnier à Muhldorf.

CHAP. vr. Pendant la durée de cette guerre civile en i3r3-i322. Allemagne, l'Église s'abstint de prononcer entre les deux prétendans à l'Empire. Clément V n'avait point vu leur double élection , il était mort le 20 avril i3i4; il fallut user de ruse, et ensuite de violence, pour enfermer au bout de deux ans les cardinaux au conclave à Lyon ; enfin, le 7 aoûfc i3i6 , ils élurent pour pape l'évéque d'Avignon. Celui-ci , qui était natif de , Cahors , et la créature de Robert , roi de Naples, se fit nommer Jean XXII j il fixa le premier à Avignon, sa ville épiscopalc, la cour romaine exilée d'Italie. Il était intrigant , noté pour ses mauvaises mœurs et pour sa scandaleuse cupidité • cependant il se croyait philosophe , il se passionnait en prenant part aux querelles des réalistes et des nominaux : il se fit par-là des ennemis ardens dans les écoles , et il les punit par des supplices. Mais tandis qu'il sévissait contre ses adversaires comme hérétiques , il se fit luimême accuser d'hérésie, et il ébranla ainsi le crédit de la cour de Rome. Il se proposait particulièrement d'élever à une haute puissance temporelle le cardinal Bertrand du Poiet, qu'il disait son neveu, et qu'on croyait être son fils; il profitait pour cela de la guerre entre les deux prétendans à l'Empire , qu'il regardait comme une prolongation de l'interrègne, pendant lequel il soutenait que tous les droits des empereurs

i3i3 -iDaa.

étaient dévolns au saint siège. Il avait chargé chxp. vr. le cardinal Bertrand d'exercer ces droits en Lonibardie comme légat , d'écraser les Gibelins, de relever les Guelfes, et surtout de les ranger tous sous l'obéissance de l'Eglise et de son légat. Ce fut contre Mattéo Visconti, seigneur de Milan , l'un des plus habiles et des plus puissans d'entre les chefs gibelins, que le légat dirigea surtout ses excommunications, et qu'il fit agir les soldats que le pape son père levait pour lui en Provence. Visconti s'était fait aimer des Milanais , qu'il avait su ménager : sans être vertueux , il avait du moins pris soin de sa réputation, qui n'était entachée d'aucun crime; son esprit se distinguait par une grande lucidité , une parfaite connaissance des hommes; il y joignait la promptitude du coup d'oeil, la hardiesse dans les décisions , et une gloire militaire rehaussée par celle de ses quatre fils ses fidèles lieutenans, tous quatre distingués entre les braves. Les Italiens lui donnèrent le surnom de Grand, a une époque 011 , à la vérité, ils en étaient prodigues. Mattéo Visconti , dans sa guerre contre les Guelfes lombards, s'empara de Pavie, de Tortone, d'Alexandrie; il assiégea dans Gènes, de concert avec les Gibelins génois, le roi Robert, qui était venu s'enfermer dans cette ville , dont il voulait faire la place d'armes de ces Guelfes lombards. Il força d'abord à la retraite PliiHppe I. 14

CHAP. VI de Valois , qui avant d'être roi était entré , en i32o, en Italie, à la sollicitation du pape; il battit , l'année suivante , Raimond de Cardone , Catalan, général du pape. Il fit comprendre à Frédéric III d'Autriche , qui avait envoyé son frère au secours du pontife , qu'il ne convenait pas plus à l'un qu'à l'autre des prétendans à l'Empire d'affaiblir les Gibelins , qui défendaient en Italie les prérogatives de celui des deux qui demeurerait vainqueur, et il l'obligea de rappeler ses Allemands. Mais , après avoir fait vingt ans la guerre au parti de l'Eglise , sans avoir jamais cru pour cela se départir de la foi , car il était religieux sans bigoterie , l'âge vint enfin éveiller en lui les terreurs de la superstition ; il craignit que les excommunications du légat ne lui enlevassent son salut. Il abandonna le pouvoir à son fils aîné Galéaz ; et, peu de semaines après, il mourut le 22 juin 1822. Mais les remords et les scrupules de Mattéo Yisconti avaient porté le trouble dans tout son parti, et rendu le courage à ses adversaires; une fermentation violente éclata dans Milan. Galéaz fut obligé de s'enfuir ; la république fut de nouveau proclamée : toutefois les vertus et le patriotisme, sans lesquels elle ne pouvait vivre , étaient éteints , et au bout de quelques semaines Galéaz Visconti fut rappelé à Milan, et y recouvra la seigneurie.

On ne voyait plus , depuis le règne de Henri VII , les deux partis des Guelfes et des Gibelins se balancer à peu près en vertus, en talens et en patriotisme. Au commencement de leur lutte , on avait compté presque autant de républiques dans un parti que dans l'autre; et des sentimens aussi purs, un dévouement aussi généreux, avaient paru animer également les partisans de l'Empire et ceux de l'Eglise. Mais dans le quatorzième siècle , la faction gibeline était devenue celle de la tyrannie, la faction guelfe celle de la liberté : dans la première , on voyait briller beaucoup plus de ces grands talens militaires et politiques que développe une ambition personnelle; dans la seconde, c'était l'amour de la patrie qu'il fallait chercher presque exclusivement, et l'héroïsme qui lui sacrifie tous les sentimens personnels. La république de Pise presque seule professait en Italie le culte de la liberté, en même temps qu'elle suivait le parti gibelin ; cette république avait été frappée comme d'un coup de foudre par la mort de Henri VII , au moment où semblait connnencer pour lui une carrière de prospérité et de gloire. Epuisée par les efîorts prodigieux qu'elle avait faits pour Henri , elle ne s'abandonna point cependant elle-même, quand tous les Guelfes de Toscane, se soulevant à la mort de ce monarque, voulurent se venger sur les Pisans de la crainte qu'il

CHAP. VI

CHAP. VI. leur avait inspirée; elle donna le commandement de ses milices à Uguccione de Faggiuola^ gentilhomme de cette partie montueuse de la Romagne, qui, avec la Marche, produit les meilleurs soldats de l'Italie. Les Pisans , sous les ordres de Faggiuola, remportèrent sur les Guelfes deux avantages signalés ; ils s'emparèrent de Lucques le i4 juin i3i47 tandis que les Guelfes et les Gibelins lucquois étaient aux mains ensemble dans les rues de cette ville ; et le 29 août de la même année , les Pisans défirent à Montecatini les Florentins, commandés par deux princes de la maison de Naples, et secondés par tous les Guelfes de Toscane et de Romagne. Mais ils ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'au lieu de combattre pour eux - mêmes , ils ne combattaient plus que pour le capitaine qu'ils s'étaient donné. Presque aussitôt après sa victoire, Uguccione de Faggiuola commença d'exercer sur Pise et sur Lucques une tyrannie insupportable. Craignant bien plus les citoyens de ces républiques que les ennemis de l'État , on le vit, au moindre soupçon, sévir contre les plus illustres d'entre eux; il lit jeter à Lucques, dans un cachot, Castruccio Castracani, le plus distingué des gentilshommes gibelins, récemment rentrés dans cette ville, et qui avait acquis une brillante réputation dans les guerres de France et de Lombardie. Une insurrection simultanée

à Pise et k Lucques, le lo avril i3i6, délivra ciup. m. ces deux villes d'Uguccione de Faggiuola et de son fils , tandis qu'à la tête de leur gendarmerie , ils allaient à la rencontre l'un de l'autre. A Pise, la république, par cette révolution , fut rétablie , mais épuisée, presque ruinée après de longues hostilités, et mécontente des Gibelins comme de ses nobles , qui , par un aveugle esprit de parti, l'avaient entraînée dans des guerres continuelles. Au mois de mai 1822 , quinze chefs des grandes familles gibelines , vaincus dans un combat obstiné, furent exilés de Pise. Moins d'un an après, le 11 avril iSaS , tous les Pisans établis en Sardaigne furent massacrés en un même jour, à la suite d'un complot tramé avec Alfonse , fils de Jacques II d'Aragon , auquel un Pisan rebelle voulait livrer la Sardaigne. La guerre contre les Aragonais pour défendre cette île acheva d'épuiser la république, et elle se termina, le 10 juin 1826 , par l'entier abandon de cette possession importante.

A Lucques , la révolution qui chassa Uguccione de Faggiuola , éleva au pouvoir Castruccio Cartracani. Ce capitaine avait encore les fers aux pieds lorsque les insurgés qui l'avaient tiré de sa prison le proclamèrent seigneur de Lucques. Castruccio était de l'ancienne famille des Interminelli , exilée si long-temps de Lucques avec tous les Gibelins , qu'on aurait

cHAp. VI. pu la croire sans crédit. Mais les émigrés des républiques italiennes acquéraient souvent de nouvelles richesses et une nouvelle influence pendant leur exil, parce que le besoin les forçait alors à se livrer, avec un redoublement d'ardeur, au travail, au commerce, ou aux études militaires. Lucques, qui, pendant la dernière moitié du treizième siècle, avait passé pour la citadelle du parti guelfe en Toscane , depuis qu'elle eut rappelé ses riches exilés gibelins , était devenue toute gibeline. La famille de Castruccio avait acquis ses richesses en Angleterre : lui-même iL avait appris le métier de la guerre en Angleterre, en France et en Lombardie ; il avait vu s'y développer la bravoure du soldat , mais il devait à ses propres réflexions, à ses études, l'habileté dans l'art de conduire et de disposer les armées, qui, en Italie seulement, commençait à mériter le nom de science militaire. Avec une valeur remarquable, il savait communiquer son courage et son enthousiasme au soldat, et personne n'avait un coup d'œil plus prompt sur le champ de bataille. Il n'était pas moins habile politique que guerrier ; et lorsqu'il s'associa , soit aux chefs gibelins de Lombardie, soit à l'empereur Louis, il devint toujours le directeur de ceux qui l'admirent dans leurs conseils. A ces talens , à cette capacité, il ne joignait presque aucune vertu : sans bonne foi dans ses engagemens, sans

pitié pour les peuples, sans gratitude pour ceux ^hap. vi, qui l'avaient servi, on le vit faire périr à Lucques, par d'épouvantables supplices, tous ceux qui lui inspiraient de la défiance, et parmi eux les Quartigiani et les Poggi, auxquels il devait son élévation. Il avait trente-deux ans lorsqu'il obtint la souveraineté de sa patrie; sa taille était élancée , sa figure agréable , et son visage maigre , entouré de longs cheveux blonds , se faisait remarquer par sa blancheur.

La république de Florence se trouvait appelée à tenir tête à Castruccio, et à défendre contre son ambition l'indépendance de la Toscane. Florence était déjà l'Athènes de l'Itahe. Le génie qu'avaient déployé quelques uns de ses citoyens, le talent , l'intelligence des affaires qu'on retrouvait jusque dans les classes inférieures, la générosité , qui paraissait être le caractère national toutes les fois qu'il était question de défendre les opprimés ou la cause de la liberté, élevaient cette cité au-dessus de toutes les autres. Sienne , Pérouse et Bologne , étaient alors , comme Florence, attachées au parti guelfe; et ces quatre républiques , avec quelques connnunes plus faibles, formèrent la ligue guelfe de Toscane. L'esprit démocratique des Florentins, qui leur donnait tant d'énergie, avait cependant aussi ses dangers. Ils étaient si jaloux de toute distinction, et si passionnés pour l'égalité, qulls la voulaient

2l6 HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

ciiAP. VI. non seulement dans l'obéissance, mais dans le i3i3 ï322. commandement. Ils voulaient que le plus grand nombre possible de citoyens parvînt à son tour à l'office des prieurs, qui, pendant deux mois, représentaient le souverain. Ce n'était pas néanmoins une cupidité basse qui les animait, cet office était gratuit , ainsi que toutes les magistratures; la république pourvoyait seulement à la table des prieurs pendant qu'ils étaient au palais. Au mois d'octobre i323, les Florentins introduisirent le sort dans la nomination de leurs i323 iSas. premiers magistrats. Ils ordonnèrent qu'une liste générale de tous les citoyens éligibles , guelfes , et âgés au moins de trente ans , fût formée par le concours de cinq magistratures indépendantes , dont chacune représentait un intérêt national. Les prieurs au nom du gouvernement, les gonfaloniers au nom de la milice, les capitaines du parti guelfe en son nom, les juges du commerce au nom des marchands, et les consuls des arts au nom de l'industrie, avaient chacun le droit d'indiquer tous les citoyens recommandables. La liste qu'ils présentaient était soumise à la révision d'une balle (ce mot signifie />oz/^oi>) composée des magistrats en charge, et de trentesix députés choisis par les six quartiers de la ville. La balie écartait tous les hommes incapables; elle classait ensuite les autres selon qu'ils lui paraissaient pi:opres aux diverses magistra-

tures auxquelles on pourvoyait par le sort. chap. vi. Enfin, elle divisait les noms par séries, de telle ^ ^ '^^^ ' sorte que, dans la bourse destinée au tirage de la seigneurie, il y eût vingt et un billets, dont chacun contînt un gonfalonier et six prieurs • d'autres bourses semblables étaient préparées pour tirer au sort les douze bons hommes, les dix-neuf gonfaloniers des compagnies , et tous les autres magistrats de la république. Tout cet arrangement était destiné à durer trois ans et demi, après quoi une autre balie recommençait. De nos jours encore, les magistrats municipaux de la Toscane sont tirés au sort de cette manière. ^

L'activité , la sagesse , l'étendue des vues de la république florentine, pendant que sa magistrature suprême changeait tous les deux mois , prouvent en même temps combien il y avait de lumières et de patriotisme dans le public florentin, combien aussi les prieurs savaient montrer de déférence à des hommes d'Etat , qui , sans exercer de fonctions , dirigeaient la république par leurs conseils.

Cette seigneurie mobile ne put se mesurer toutefois avec égalité contre Castruccio, lorsque cet homme , qui unissait à de hauts talens et à un caractère énergique , la promptitude , le secret et l'unité de vues , commença la guerre contre les Florentins. Il leur enleva Pistoia, où un abbé, par de petits artifices de moine, avait

ciiAP. VI. réussi à s'emparer du pouvoir suprême. Cet abbé lui vendit sa patrie le 5 mai i325. Les Florentins appelèrent ensuite à leur solde D. Raymond de Cardone , ce général catalan que le cardinal Bertrand avait introduit en Italie. Mais tous ceux qui servaient les Florentins spéculaient sur leur immense richesse. Cardone remarqua que , dans la brillante armée que la république avait mise sous ses ordres, une multitude de riches marchands supportait impatiemment les privations et la fatigue du service. Il résolut de les en dégoûter tout-à-fait , afin de leur vendre à plus haut prix leur congé. Il les conduisit donc pendant les ardeurs de l'été autour du marais de Bientina , 011 il les retint longtemps. Beaucoup de citoyens obtinrent en effet de lui, par de riches présens, la permission de s'absenter; mais un grand nombre d'autres moururent ou tombèrent malades; et lorsque l'armée des Florentins fut enfin aflFaiblie par sa faute , elle fut attaquée et défaite, le 28 septembre i325, à Alto-Pascio, par Castruccio. Raimond de Cardone fut fait prisonnier, et le carroccio des Florentins enlevé. Ces trophées de la victoire ornèrent la pompe triomphale avec laquelle Castruccio rentra dans Lucques à la tête de son armée. Une grande déroute des Bolonais à Montévéglio, le i5 novembre i325, acheva de porter le découragement dans le parti guelfe. Les

EN ITALIE. 2ig

Bolonais, pour se donner un protecteur, ofFri- chap. vi. rent la seigneurie de leur ville au légat Bertrand du Poiet ; les Florentins recoururent au roi de Naples, qui ne voulut les aider qu'autant qu'ils déféreraient aussi la seigneurie à son fils le duc de Calabre. L'avis que ceux-ci reçurent que Castruccio avait déterminé l'empereur Louis de Bavière à passer en Toscane , les engagea à prendre ce parti, auquel ils répugnaient beaucoup.

Louis de Bavière avait montré de la générosité envers son prisonnier Frédéric d'Autriche , qu'il avait remis en liberté , et même associé à son gouvernement. En Allemagne , Louis de Bavière passait pour un prince loyal et généreux, peut-être parce que les actions violentes et cruelles y inspiraient peu d'horreur ; que l'opinion n'y était point généralement éveillée ; que personne ne rendait compte au public des motifs de la conduite des princes ou de leurs brusques changemens de partis. Mais quand Louis arriva en Italie , dans un pays civilisé . où des hommes libres et vertueux avaient part au gouvernement, et traduisaient au grand jour les actions des princes , sa conduite parut souvent entachée d'une lâche perfidie , d'autant qu'il se permit de tromper sans remords des hommes qu'il qualifiait de trompeurs, seulement parce qu'il les jugeait plus habiles que lui. Louis de

cuAP. VI. Bavière avait donné rendez- vous à Trente , en février 1827 , aux principaux chefs du parti gibelin, qui lui avancèrent i5o,ooo florins, pour le défrayer de son expédition en Italie. Il entra, trois mois après, dans cette contrée, avec une suite qui ne passait pas six cents chevaux ; mais les seigneurs de Milan , de Mantoue, de Yérone et de Ferrare j lui amenèrent bientôt leurs gendarmes, qui , pour la plupart, étaient des mercenaires allemands, et lui formèrent ainsi une nombreuse armée.

Il reçut à Milan , le 3o mai , la couronne de fer. Galéas Visconti , le plus riche et le plus puissant des seigneurs lombards, lui donna l'hospitalité. Mais ce seigneur était l'objet de la jalousie des autres chefs gibelins , en même temps que sa belle gendarmerie allemande et ses trésors excitaient l'envie de Louis IV. Celui-ci s'étant assuré l'obéissance de ces soldats mercenaires, et feignant de prêter l'oreille et de croire aux rapports qui lui étaient adressés contre Galéas par les autres seigneurs gibelins, fit arrêter, le 6 juillet, le seigneur de Milan dans son palais, avec son fils et ses deux frères : il les menaça aussitôt de les mettre à la torture s'ils ne lui livraient leurs forteresses et leurs trésors, et il les retint ensuite au cachot, sans jugement, sans même motiver sa sévérité envers eux. Huit mois plus tard , sur les instances de Castruccio , il

sceinit les Visconti en liberté , et il offrit de leur crap. vr. revendre la souveraineté dont il les avait dé- '^*^-'^'^'' pouillés, mais qu'ils n'étaient pas assez riches pour racheter. Au mois de septembre, Louis IV passa en Toscane à la tête de l'armée qu'il avait débauchée aux Visconti. Les Pisans, qui jusqu'alors avaient été les plus dévoués serviteurs de l'Empire, se sentaient trop épuisés par les guerres de Lucques et de Sardaigne pour vouloir s'exposer à rompre la paix qu'ils avaient faite avec les Guelfes ; ils envoyèrent offrir soixante mille florins à l'empereur élu sous cette condition. Louis donna l'ordre d'arrêter leurs ambassadeurs, et menaça de les faire mourir dans les tourmens si leur patrie n'exécutait pas toutes ses volontés. Après un mois de résistgnce, en effet, Pise fut obhgée de le reconnaître pour seigneur^ et de lui payer cent cinquante mille florins.

Dès que Louis de Bavière se trouva rapproché de Castruccio , il n'écouta plus que les conseils de celui-ci ; et , sous la direction de cet habile politique , il montra pendant quelque temps une vigueur et une intelligence qui semblaient lui promettre la domination de l'Italie. Cependant Jean XXII, en le voyant déjouer les intrigues de son favori Bertrand du Poiet, redoublait d'irritation contre lui , et le poursuivait de ses excommunications. Castruccio fît sentir k Louis qu'il lui importait de se presser de con-

ciiAP. VI. firmer son droit à l'Empire en se faisant couronner à Rome. Il ajourna donc à son retour la guerre contre Florence , où le duc de Calabre avait rassemblé assez de forces. Il est très probable que Castruccio comptait se réserver cette conquête pour lui-même : Louis de Bavière l'avait nommé, le ii novembre i327, duc de Lucques , de Pistoia , de Volterra et de la Lunigiane ; et Castruccio se flattait , après le départ de l'empereur, de réunir toute la Toscane à ce duché. Il accompagna le monarque à Rome : il fut fait sénateur de cette ville, comte palatin de Saint- Jean-de-Latran, et il porta l'épée impériale au couronnement, le 17 janvier i328. Ce couronnement fut fait au Vatican , par des évêques schismatiques, au mépris de l'excommunication de Jean XXII. Louis IV, irrité, intenta un procès à ce pape, pour le déposer et lui donner un successeur. Mais dans ce moment il fut privé des conseils de Castruccio : celui-ci fut rappelé en Toscane par la nouvelle que les Florentins lui avaient enlevé Pistoia, le 28 janvier i328.

A son retour il s'empara de Pise par surprise 5 il assiégea Pistoia , et s'en rendit enfin maître le 3 août 1828, mais après des fatigues infinies, qui lui causèrent une maladie dont il mourut le 3 septembre suivant. La mort de ce redoutable et ambitieux capitaine sauva Florence du plus

grand danger qu'elle eût encore couru ; et pour chap. vi. surcroît de bonheur, deux mois plus tard le seigneur qu'elle s'était donné pour la défendre contre Castruccio , le duc de Calabre , qui ne s'était signalé que par ses vices , son imprévoyance et ses dilapidations , mourut à son tour. En même temps Louis de Bavière cessait d'être redoutable ; il achevait de se décrier par de nouvelles perfidies envers tous ceux qui lui montraient le plus de dévouement. Salvestro de Gatti , seigneur de Viterbe , était le premier chef gibelin qui lui eût ouvert une place forte dans les JÉtats de l'Eglise; Louis le fit arrêter et mettre à la torture, pour le forcer à révéler le lieu, où il avait caché ses trésors. A Rome il se rendit odieux et ridicule par la puérilité de ses procédures contre Jean XXII, et ses efforts pour créer un schisme. A son retour en Toscane il enleva, le 16 mars iSag, la souveraineté de Lucques aux enfans de Castruccio , et il la vendit à un de ses parens. Celui-ci s'en laissa chasser un mois après par une troupe de mercenaires allemands qui abandonnèrent l'empereur, annonçant qu'ils voulaient faire la guerre pour leur compte, c'est-à-dire vivre de brigandage. Louis IV passa l'été de 1829 en Lombardie; à la fin de l'automne il retourùa en Allemagne, méprisé et détesté des ItaUens. Il avait trahi tous ceux qui s'étaient fiés à lui, et il avait

CHAP. VI. complètement désorganisé le parti gibelin qui

T3a3-i328. cQjT^iptait sur son appui.

Ce parti venait justement de perdre Can Grande de la Scala , un autre de ses chefs les plus distingués. Celui-ci était petit-fils du premier Mastino que la république de Yérone s'était donné pour seigneur, en 1260, après la mort d'Eccelino. Can Grande régna de i3i2 à 1829 à Yérone, avec un éclat que n'égala aucun autre prince d'Italie. Brave et heureux dans les armes , sage dans le conseil , il se fit une réputation de générosité , et même de loyauté , à laquelle peu de capitaines prétendaient. Le premier parmi les princes lombards , il protégea les lettres et les arts j on vit réunis à sa cour, avec le Dante, qui fut accueilli par lui dans son exil , les premiers poètes, les premiers peintres et les premiers sculpteurs d'Italie , et en même temps, avec Uguccione de Faggiuola, tous les plus illustres proscrits qui s'étaient signalés dans les armes ou dans la politique. Il espérait s'assujettir les marches véronaise et trévisane , ou ce qu'on a nommé depuis la Terre-Ferme de Venise. Il s'empara d'abord de Vicence; il soutint ensuite de longues guerres contre la république de Padoue, la plus puissante de cette contrée, et celle qui avait montré le plus d'attachement au parti guelfe et à la liberté. Mais Padoue s'était laissé entraîner dans tous les excès de la dé-

feN ÎTAIilE. 22 Ô

mocratie : le peuple y montrait une telle dé- ghap. vï. fiance de toute espèce de distinction, une telle '^iS-iSag inconstance dans ses choix , une telle présomption enfin , que l'imprudence et des chefs et de la multitude attira sur la république les plus grands revers. Padoue, vaincue à plusieurs reprises par Can de la Scala, de i3i4 à i3i8 , chercha d'abord une garantie dans le pouvoir d'un seul, et déféra la seigneurie à la maison noble de Carrara , qui depuis long-temps y était à la tête du parti guelfe. Le pouvoir d'un seul éteignit ce qui restait de vertus et de courage à la république, et le lo septembre iSsS, Padoue se soumit à Can de la Scala. L'année suivante , ce prince attaqua Trévise , qui se rendit à lui le 6 juillet iSsgj Feltre et Cividale lui obéissaient aussi, et la province entière semblait être soumise ; mais le vainqueur était dans son camp, atteint d'une maladie mortelle. En entrant dans Trévise il fit transporter son lit dans la grande église , et il y mourut quatre jours après, le 22 juillet 1829. Il n'avait alors que quarante et un ans. Castruccio en avait quarantesept lorsqu'il mourut. Galeaz Visconti était mort à peu près au même âge , un peu moins d'une année auparavant. Le parti gibelin , qui avait produit des capitaines si distingués , les voyait tous disparaître en même temps au milieu de leur carrière. Passérino de'Bonacossi, tyran de 1. i5

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