CHAPITRE VIL
Renaissance des lettres. — Révolutions tentées par deux lettrés. — 1/ Italie ravagée par la peste et par les compagnies d'aventure. — Puissance de la maison Visconti. — Guerre entre les républiques maritimes. — Dangers et fermeté de la république de Florence. — i344 — i364.
L'oppression qui pesait sur ie reste de l'Europe avait contribué à y entretenir la barbarie; mais c'était moins en rendant difficile , et quelquefois dangereuse , l'acquisition des connaissances , qu'en ôtant tout attrait à l'exercice de l'esprit ; la pensée était un sujet de douleur pour ceux qui pouvaient juger l'état de l'espèce humaine , étudier le passé , le comparer au présent, et prévoir ainsi l'avenir. Le danger et la souffrance se présentaient de toutes parts ; et les hommes qui , en France , en Allemagne , en Angleterre , en Espagne , se sentaient doués du pouvoir de généraliser leurs idées , ou s'empressaient de l'étouffer pour ne pas aggraver leurs peines , ou le dirigeaient uniquement vers les spéculations les plus éloignées de la vie réelle , \'ers cette philosophie scolastique où ils dé-
•ployaient tant d'esprit sans pouvoir atteindre aucun but réel. En Italie, au contraire, la liberté assurait la pleine jouissance de la vie intellectuelle; chacun s'efforçait de développer les facultés qu'il sentait en lui , parce que chacun avait la conscience que plus les yeux de son esprit s'ouvraient, plus il jouissait; chacun destinait les pouvoirs de son âme à un but utile, pratique, positif, parce que chacun se sentait placé dans une société sur laquelle il pouvait influer, pour son propre bien et celui de ses semblables. Le premier besoin des villes avait été celui de leur défense ; aussi l'architecture militaire avait commencé avant tous les autres arts; mais de la pratique de celui-là le passage avait été facile à l'architecture religieuse , qui était alors un besoin de tous les cœurs; à l'architecture civile, qu'encourageait un gouvernement oii tout était pour tous. L'étude, la recherche du beau dans ce premier des beaux-arts, avaient ouvert la voie vers tous les autres. Des jouissances de l'imagination par les yeux , on s'était élevé à celles qu'elle admet dans l'intimité de l'âme , et la poésie était née.
De même, dans les sciences, les Italiens avaient commencé par s'attacher à la conservation et à la défense personnelle de l'homme; ils avaient songé à sa santé, et l'École de médecine de Salerne était née la première auprès des républiques
CHAP. viK (le Gaëte, Naples et Amalfi; ils avaient songé aux droits privés et à la propriété de chacun , et l'Université de Bologne avait acquis une grande célébrité pour l'enseignement du droit civil et du droit canon, avant qu'aucune autre étude fût suivie avec ardeur. Des droits de chacun , ils avaient passé aux droits de tous , et la politique, comme science, n'existait encore qu'en Italie. Des hommes pubUcs avaient cherché dans l'histoire comment les gouvernemens font le bonheur ou le malheur des nations j et l'étude de l'antiquité fut poursuivie avec ardeur, en même temps que les deux Villani écrivirent l'histoire avec autant de jugement, d'élévation d'âme et de philosophie que l'avait fait Polybe. Dans le même temps , ceux des Français qui , au lieu de s'abrutir, pour avoir moins à souffrir du despotisme , de l'anarchie , et de l'invasion anglaise , exerçaient encore leur esprit , se jetaient avec passion dans la théologie scolastique," ils commentaient et développaient avec subtilité des principes qu'ils ne se permettaient pas de juger. Aussi la faculté de Sorbonne, dans l'Université de Paris , était-elle reconnue pour la première école de théologie de l'Europe ; c'était celle où le plus d'esprit et de profondeur s'unissaient à la foi la plus soumise. En Italie, au contraire, l'esprit, accoutumé à examiner les droits de l'autorité, produisit, dès le temps de
Frédéric II, et plus encore après la traduction chap-vik de l'arabe des livres d'Averrlioès , des penseurs que les prêtres accusèrent, non d'hérésie, mais d'incrédulité ou d'épicuréisme.
La forme populaire du gouvernement aurait dû accoutumer de bonne heure les Italiens à parler en public : cependant l'exemple des prédicateurs nuisit à leur éloquence ; ils voulurent trop tôt faire des discours. Ils crurent ne devoir jamais parler sans commencer ])nr propose?^, c'està-dire prendre un texte de quelque auteur célèbre, sacré ou profane; et cet appui qu'ils cherchaient dans l'autorité d'autrui, les conduisit par degré à mettre la pédanterie à la place du raisonnement. Aussi le quatorzième siècle, qui vit naître en Italie tant de grands hommes , ne nous a laissé aucun modèle pour l'éloquence politique. Les Italiens s'accoutumèrent à exprimer en vers tout ce qui les émouvait fortement : la poésie fut pour eux la langue de la vérité , celle de la persuasion , autant que le langage de l'imagination. La poésie lyrique surtout remplaça pour eux l'éloquence; elle brilla d'un grand éclat dans ce même siècle. Quelques canzoni de Pétrarque expriment les sentimens les plus élevés d'une grande âme italienne. Une foule de poètes, à cette époque, obéissait aux mêmes inspirations; mais les noms de Pétrarque, né en i3o4, et de Boccace , né en a3i3, tous deux Flo-
2/^6 HISTOIRE DE lixl LIBERTÉ
CHAP, VII. rentins d'origine , sont les plus universellement connus. Le second a dû sa réputation à la prose élégante, légère et facile, de ses Nouvelles, plus qu'à ses poésies ; tous deux n'ont passé à la postérité que par les écrits italiens qu'ils regardaient comme un délassement de leurs travaux , tandis que les ouvrages latins auxquels ils croyaient attacher leur gloire, sont oubliés.
Au quatorzième siècle , en effet , les Italiens retrouvèrent en quelque sorte l'antiquité ; ils se sentirent, avec les écrivains de la belle littérature latine, un rapport de pensées, d'expression, de goût, qui leur inspira pour eux l'admiration la plus vive. Pétrarque, et surtout Boccace, firent suivre cette étude de celle de l'antiquité grecque. A la sollicitation de Boccace, la république florentine fonda, en i36o, une chaire pour l'enseignement de la littérature grecque; et ce fut la première de l'Occident. La passion pour l'érudition se ralluma d'un bout à l'autre de l'Italie , avec une ardeur proportionnée à l'épaisse ignorance des siècles qui avaient précédé. On se figura que tout le savoir consistait à connaître et à imiter les anciens maîtres j la plus haute gloire fut attachée à l'érudition classique ; et Pétrarque et Boccace , non en raison du mérite que nous leur reconnaissons aujourd'hui, mais comme interprètes et en quelque aorte comme organes sacrés de l'antiquité, joui-
reiiL d'iiiie célébrité, cl'mi crédit, d'une puissance chap. vu. qu aucun autre homme, dans le moyen âge, ne parut égaler.
Nous devons aux érudits du quatorzième siècle et à leur école une profonde reconnaissance, car ce sont eux qui ont retrouvé et rendu intelligibles pour nous les chefs-d'œuvre des anciens temps. Il ne restait plus des ouvrages classiques que des débris épars dans toute l'Europe, et sur le point de se perdre 5 il fallut les recueillir, les corriger, et les expliquer les uns par les autres. Sans le zèle de ces antiquaires, l'expérience des âges passés, les modèles du goût, les chefs-d'œuvre du génie , ne seraient point parvenus jusqu'à nous ; et peut-être , sans de tels guides , n'aurions-nous jamais pu nous élever au point où nous sommes arrivés. Mais, d'un autre côté, ils nuisirent à leur propre siècle par la direction exclusive de leurs études vers l'érudition. L'imaginatiou s'éteignit, le génie disparut, la langue même rétrograda 5 elle fut abandonnée , comme trop vulgaire, pour le latin, par tous ceux qui avaient quelque élévation dans l'esprit : les formes de la pensée des anciens furent adoptées avec celles du langage, et la pédanterie étouffa l'originalité nationale.
Deux de ces savans dans les litres grecques et latines, deux amis de Pétrarque, qui aimaient la liberté, non connue des Itaiiens du nioyiii
lAP. vu. âge, mais coiinne des fils de l'ancienne Rome, profitèrent de leur célébrité, et du pouvoir qu'ils exerçaient sur leurs auditeurs, pour tenter de rétablir un gouvernement républicain : Colas de Rienzo à Rome, en i347; Jacob des Bussolari
i347- à Pavie, dix ans plus tard. Le premier, né dans la condition la plus obscure , s'était signalé de bonne heure par ses progrès dans les lettres , par la connaissance qu'il avait acquise des divers écrivains de l'antiquité, des mœurs et des lois de Rome, des monumens, des inscriptions qui ornaient encore la capitale du monde. Il savait mieux que personne les expliquer, et faire jaillir de son explication des traits qui peignaient la grandeur et la gloire de l'ancienne république. Né à Rome , il était Romain passionné. Ce n'était pas la liberté du genre humain, mais la souveraineté romaine qu'il prétendait ramener. Il repoussait avec une indignation profonde les usurpations de deux barbares, l'un Allemand, qui se qualifiait empereur, l'autre Français, qui s'intitulait pontife de Rome. Tous ceux qui s'élevaient à la gloire par l'étude et l'exemple des illustres Romains d'autrefois , lui paraissaient être tenus de travailler à réduire l'Italie et le genre humain lui-même sous la souveraineté de Rome. Pétrarque avait également, pour le nom de Rome , un respect religieux 5 mais vivant tour à tour à la^cour d'Avignon ou à celles des
tyrans de Lombardie, il avait bien moins d'élé- chap. vu. vation dans l'âme ou de vrai enthousiasme que ^^^''^' Colas de Rienzo. Ce dernier était susceptible de toutes les émotions que donnent les beaux-arts, et il les employait tous à son tour pour agir sur un peuple facile à émouvoir. Tantôt, au pied de quelqu'un des monumens les plus admirables de l'architecture antique , il en expliquait l'usage à la multitude qui le suivait toujours, il en faisait sentir les beautés , et il en prenait occasion de rappeler les droits de Rome ancienne, qui parlait encore par ces ruines à ses enfans, et dont il montrait le contraste avec la dégradation et la souffrance auxquelles ils étaient réduits; tantôt il interprétait sur la place publique les inscriptions qu'il découvrait, et il en faisait jaillir des preuves de la domination de Rome sur le monde entier 5 tantôt il étalait au Capitole des tableaux allégoriques qu'il avait fait composer, et en les expliquant il appelait les Romains à sortir de leur servitude , et à recouvrer ce qu'il appelait emphatiquement le bon état. Le pape n'avait jamais exercé une souveraineté réelle dans Rome; cependant l'absence de sa cour, en ruinant le commerce et la bourgeoisie, avait précipité la ville dans une désolante anarchie. La noblesse avait réduit sous sa dépendance le gouvernement , composé d'un sénateur et de treize caporioni ; et cette noblesse, à Rome,
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<;iiAP. vu. comme dans le reste de l'Italie, croyait honteux ^^'^'" pour elle d'obéir aux lois de la cité. Les Coîonna, les Orsioi, les Savelli, toujours en guerre les uns avec les autres, garnissaient de leurs satellites tous les lieux forts de Rome, et s'attaquaient, à leur tête, chaque jour dans les rues. Colas de Rienzo avait pour cette noblesse turbulente une haine pour ainsi dire classique , qu'il croyait avoir héritée des Gracques. Il voulut se faire le tribun du peuple pour le délivrer du joug des patriciens. Et en effet, le 20 mai i347, tandis que les Colonna s'étaient éloignés de Rome avec un petit corps d'armée, il appela le peuple à ressaisir le gouvernemelit et la garde de la cité ; il se fit déclarer tribun; il s'associa dans cette dignité l'évêque d'Orviéto , le vicaire du pape à ' Rome, ou le dépositaire de son pouvoir spirituel, et il monta avec lui au Capitole. La révolution parut d'abord accomplie ; la puissance du nom de Rome, la joie des savans et des lettrés, la haine qu'excitait le brigandage des nobles romains, l'indifférence du pape et son éloignement de Rome , favorisaient ce changement. Dans les premières semaines il fut reconnu et approuvé par toute l'Italie ; mais Colas de Rienzo, quoique éloquent , érudit , poète , n'était ni un homme d'État ni un homme de guerre. Il ne sut rien faire pour consolider ce bon état, qu'il prétendait avoir donné aux Romains; il continua de
les occuper d'allégories, de fêtes, de processions, chap. vu. tandis quelepeuple lui demandait des choses plus '^^^' réelles. Il se laissa tourner la tête par la vanité, et il s'entoura d'une pompe ridicule. Bientôt il fut obligé de soutenir la guerre contre les nobles qu'il avait exilés; et quoique plusieurs Colonna eussent péri dans une attaque mal conduite qu'ils avaient tentée contre Rome, Rienzo, en les repoussant, donna des preuves d'incapacité et de manque de courage. Un légat que le pape avait envoyé à Rome pour apaiser cette guerre civile, était gentilhomme français ; il embrassa le parti des nobles. Ceux-ci s'emparèrent d'un quartier de la ville; le peuple, vainement appelé par le tocsin, refusa de prendre les armes pour se défendre; et, le 1 5 décembre i347, Colas de Rienzo fut obligé d'abandonner le Capitole, et de se retirer au château Saint- Ange. Il alla ensuite chercher un refuge chez l'empereur Charles IV, fils de Jean, roi de Bohême ; et celui-ci, en i352, le livra au pape.
L'année suivante ce pape , qui était Inno- i353. cent YI , ayant chargé son légat , Egidio Albornoz, de recouvrer l'état ecclésiastique des mains des tyrans qui s'étaient emparés de la souveraineté dans chaque ville , le fit accompagner par Colas de Rienzo, pour qu'il profitât de l'influence que le tribun pouvait conserver dans Rome. Le légat envoya en effet Colas à Rome, au mois
CHAP. vu. de juillet i354 , déclarant en même temps que^ i353. p^j^ l'autorité du pape, il le nommait sénateur. Colas retrouva dans Rome ses amis ; il réveilla passagèrement l'enthousiasme populaire, mais lui-même n'était plus qu'un instrument dans les mains du légat, et il ne dépendait plus de lui de satisfaire les espérances qu'il avait excitées. Bientôt une nouvelle sédition éclata; cette fois le peuple se joignit aux Colonna ses ennemis ; son palais fut incendié ; et comme il s'en échappait sous un déguisement, on l'arrêta, on l'entraîna auprès du lion de porphyre qui est aubas de l'escalier du Capitole, et on l'y poignarda, le 8 octobre i354. i35G. Frère Jacob des Bussolari , qui , au mois de
mai ]356, rendit aussi une liberté éphémère à Pavie, était, comme Colas de Rienzo, un érudit, un poète, un ami de Pétrarque, un homme d'une imagination ardente, qui avait emprunté aux anciens son amour de la liberté. Mais il était moine de Saint- Augustin , et il avait été envoyé à Pavie, sa patrie, pour y prêcher durant le carême. Cette ville était gouvernée, depuis l'an i3i3, par la famille gibeline des Beccaria, qui était appuyée au-dehors par les Yisconti et les marquis de Monferrat. La guerre ayant éclaté entre ces derniers et les seigneurs de Milan , les Beccaria se déclarèrent contre les Visconti, qui, jusqu'alors, les avaient regardés comme leurs lieutenans. Dans leur colère les Visconti firent
assiéger Pavie, et la ville n'aurait pas tardé à chap. vu, succomber, si frère Jacob des Bussolari, par ses ^^^^' éloquentes prédications, n'avait réveillé l'énergie des Pavesans. Il leur prêchait la réforme des mœurs, la foi, la liberté et le courage. En même temps il les animait par son exemple. En descendant de la chaire, le 27 mai i356, il se mit à leur tête, sortit de la ville , et marcha à l'attaque des redoutes des Milanais ; il les prit toutes trois l'une après l'autre , et il força l'armée des Visconti à lever le siège. Mais il n'avait pas moins à cœur de délivrer sa patrie d'une tyrannie domestique que du joug de l'étranger. Comme il prêchait souvent contre les vices et les usurpations des Beccaria , ceux-ci tentèrent de le faire assassiner. Les Pavesans lui formèrent alors une garde j il y eut plusieurs rencontres entre les fidèles armés pour leur pasteur, et les satellites des tyrans. Enfin, frère Jacob des Bussolari intima l'ordre aux Beccaria de sortir de la ville; ils obéirent, mais ils s'allièrent aux Visconti, et la guerre recommença. En 1 358 le moine fit raser les palais que les Beccaria conservaient à Pavie. En j359 les Visconti assiégèrent de nouveau la ville; une cruelle épidémie s'y était manifestée : tous les alliés que Jacob des Bussolari avait con- 1359. ciliés aux Pavesans les avaient successivement abandonnés. Le moine éloquent et courageux vit enfin qu'il fallait coder à la fortune. Au mois
CHAP. VII, d'octobre i359 il proposa de capituler avec les 1359. Yisconti ; il leur rendit Pavie sous condition que cette ville conserverait ses libertés municipales , que les exilés qu'il avait rappelés pourraient y demeurer , et qu'une amnistie sans exception serait accordée aux citoyens. Il ne stipula rien pour lui-même ; et les Visconti , recourant à l'autorité de ses supérieurs ecclésiastiques , le firent enfermer dans la prison de son couvent à Verceil, oii il finit misérablement ses jours. Ils annulèrent ensuite la capitulation de Pavie , déclarant que, comme ils étaient vicaires impériaux, ils ne pouvaient être tenus à exécuter ce qu'ils auraient promis de contraire aux droits de l'Empire.
i344-i364. Cet Empire avait passé de Louis de Bavière, mort le 10 octobre 1347, à Charles IV de Bohême, qui lui avait été donné pour compétiteur, par l'influence du pape, le 10 juillet i346, et qu'on nomma le roi des prêtres; il fut cependant reconnu par tout l'Empire peu après la mort de Louis. Charles IV voulut aussi se faire reconnaître en Italie; il y entra le i4 octobre i354, mais sans soldats, paraissant plutôt, avec ses chevaliers désarmés, montés sur des chevaux de course, être, dit Villani, un marchand qui se rend à la foire, qu'un empereur. Il fut couronné à Milan , puis à Rome. En chemin il pressura les républiques , qui se crurent obligées de
payer à l'Empire une rançon pour leur liberté j ckap. vu. il y causa, par ses petites intrigues, beaucoup ^^^^-^^^^' de trouble et de révolutions ; mais en même temps il ravala, aux yeux des Italiens, la majesté impériale par sa cupidité, son manque de dignité et de caractère. Les papes qui se succédaient à Avignon perdaient en même temps le respect des fidèles par leurs mauvaises mœurs , leurs intrigues et leur ambition. A Benoît XII, homme de bonne foi , mais faible et peu habile , avait succédé , en 1 342 , Clément VI , qui soujffla de nouveau le feu de la guerre civile en Allemagne , et qui signala sa politique italienne par de monstrueuses trahisons. A la fin de i352 celui-ci fut remplacé par Innocent VI , qui forma le projet de recouvrer cet État de l'Eglise, dont les chartes impériales lui abandonnaient la souveraineté. Il fit choix pour cela du cardinal Albornoz, Espagnol qui s'était déjà distingué dans la guerre contre les Maures. Il ne lui donna que peu d'argent et peu de soldats, mais il comptait avec quelque raison sur la faveur des peuples. Ceux-ci, dans chacune des villes de la Roraagne et de la Marche, s'étaient laissés asservir par le plus hardi ou le plus riche de leurs concitoyens. Tous étaient fatigués du joug de ces petits tyrans, et , sans avoir de grands motifs pour se confier au gouvernement de l'Eghse, ils désiraient un changement d'état. Albornoz , qui avait plus
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cnAP. vu. d'intrigue eûcore que de talent militaire, réussit à mettre aux prises ces tyrans les uns avec les autres , à se faire assister par le parti guelfe de Toscane , et enfin à les déposer ou les asservir tous. Avant qu'il eût terminé ses conquêtes, Innocent VI mourut le 12 septembre i362, et fut remplacé par Urbain V.
Pendant la même période les rois de Naples avaient déchu davantage encore en considération et en pouvoir. Robert était mort le 19 janvier 1343, à l'âge de quatre-vingts ans. Il avait marié sa petite-fille Jeanne à son petit-neveu André, fils du roi de Hongrie; celui-ci était fils du fils aîné de Charles II , et il aurait eu plus de droits que Robert lui-même au trône de Naples. Robert , que son neveu regardait comme un usurpateur, avait voulu confondre les droits des deux branches de sa famille, en mariant Jeanne avec André , et les faisant couronner ensemble. Mais ces jeunes gens ne sentirent l'un pour l'autre que haine et que jalousie ; André était brutal et demi-sauvage; Jeanne était élégante dans ses manières, mais corrompue. Elle consentit à un assassinat qui la délivra de son mari, le 18 septembre 1345, et deux ans plus tard elle épousa Louis de Tarente , son cousin , qui avait dirigé le fer des meurtriers. La couronne de Hongrie avait passé au frère aîné d'André , Louis , qu'on nomma le Grand. Il traversa l'Italie , et conquit
!e royaume de Naples en i348, pour venger son chap. vit. frère. Jeanne, pendant ce temps, s'enfuit en ï^4^-'3«4. Provence avec son second mari; et pour s'y concilier la faveur du pape , elle lui abandonna la souveraineté d'Avignon. C'était justement l'époque d'une des plus grandes calamités qu'ait éprouvées le genre humain : la peste , apportée du Levant, fit le tour de l'Italie, et ensuite de l'Europe entière; et dans tous les lieux qu'elle visita , elle emporta , en sept ou huit mois , au moins un tiers de la population. On la connaît dans l'histoire sous le nom de peste de Florence, parce que, tandis qu'elle moissonnait ailleurs dans l'obscurité des millions de victimes, à Florence , où elle emporta plus de cent mille personnes , une civilisation avancée rendait les pertes plus sensibles; beaucoup d'hommes distingués succombèrent : plusieurs philosophes Fétudièrent, et un grand écrivain, Boccace, en a laissé une admirable description. La terreur et la désolation que causait dans toute l'Italie un si effroyable fléau, suspendirent les haines politiques et les guerres les plus acharnées. Louis de Hongrie, au milieu de ses succès, se dégoûta de ses campagnes en Italie, où la maladie avait fait disparaître de florissantes armées. Il accorda la paix , en i35i , à Jeanne, qui rentra dans son royaume avec son second mari. Tous deux y régnèrent , long-temps encore , dans le vice et la
cHAP. VII. mollesse , abandonnant tout soin d'aclministra- 1 344-1 364. iIqjj ou de défense nationale, et laissant au sein de la paix leurs provinces en proie à un brigandage que celles-ci auraient à peine cru devoir redouter pendant la guerre la plus désastreuse. La cause la plus immédiate de la souffrance du royaume de Naples et de toute l'Italie, fut la formation de ce qu'on nomma les cojnpagnies d'aventure. Partout où des tyrans avaient succédé à des gouvernemens libres , ils s'étaient empressés de désarmer les citoyens dont ils pouvaient craindre la résistance ; et quoique la moindre industrie eût pu aisément remplacer ^ des lances ou des épées, le danger d'être dénoncé , en s'exerçant à les manier, eût bientôt fait renoncer les sujets des princes à toute habitude militaire j les bourgeois mêmes des villes libres ne songeaient plus à se défendre j leurs habitudes de vie avaient affaibli leurs corps , et ils se sentaient dans une infériorité trop décourageante , lorsqu'ils avaient à lutter sans armure contre des cuirassiers à cheval. La cavalerie pesante , composée d'hommes qui avaient fait toute leur vie le métier de soldats, et qui se louaient à qui voulait les payer, faisait désormais tout le nerf des armées. Cette cavalerie était alors presque toute allemande : les empereurs avaient successivement amené en Italie
, beaucoup de leurs compatriotes, qui passèrent
ensuite au service des tyrans; les Visconti et les chap. vu. délia Scala avaient fait venir beaucoup d'autres i344-i364. aventuriers du fond de l'Allemagne. Il leur semblait que ces hommes, qui n'entendaient point la langue du pays , qui ne s'y attachaient par aucune affection, et qui n'étaient accessibles à aucune passion politique , devaient être leurs meilleurs défenseurs ; ils étaient prêts à obéir aux ordres les plus barbares , et ils ne demandaient pour récompense que les jouissances d'une vie débauchée.
Mais les tyrans lombards s'étaient trompés en croyant que les soldats allemands ne désireraient jamais du pouvoir pour eux-mêmes, et qu'ils n'abuseraient jamais des droits de la force que pour le compte d'autrui. Bientôt ces aventuriers reconnurent qu'il valait mieux faire la guerre et piller les peuples pour leur propre avantage, que d'en partager les profits. Quelques hommes d'un rang élevé, qui avaient servi en Italie comme condottieri (capitaines de louage), proposèrent à leurs soldats de les suivre pour faire la guerre à tous les propriétaires, et ne partager leur butin avec aucun maître. Une première compagnie formée par un seigneur itaUen , au moment où les Visconti et leurs adversaires faisaient la paix et licenciaient leurs troupes, se porta tout à coup sur Milan , dans l'espoir de piller cette grande ville ; mais elle fut presque détruite à Parabiago,
ciiAP. vu. dans une grande bataille, le 10 février iSSg. Un i344 i364. ^^J^. allemand, dont on ne connaît que le nom de baptême Guarnieri, et le titre qu'il portait inscrit sur sa poitrine , ennemi de Dieu, de la pitié et de la miséricorde, forma, en i343, une autre association , qui se maintint fort longtemps sous le nom de la grande compagnie. Tour à tour elle se mettait au service des princes ; et quand ils faisaient la paix, elle recommençait ses ravages pour son propre compte. Le duc Guarnieri et ses successeurs le comte Lando , Allemand , et Frà Moriale , chevalier de Saint- Jean , portèrent leurs dévastations dans toutes les parties de l'Italie, du Montferrat, jusqu'à l'extrémité du royaume de Napîes. Pour lever des contributions sur les villes et les villages, ils menaçaient de brûler les maisons et les récoltes, ou bien ils soumettaient leurs prisonniers à d'horribles tortures. Les provinces de la Pouille étaient en particulier abandonnées à leurs brigandages, sans que le roi et la reine de Naples fissent jamais aucun effort pour les en chasser.
LaLombardiç ne comptait plus que six princes indépendans : les marquis de Montferrat s'étaient maintenus au couchant; les maisons de la Scala, Carrara , Este et Gonzaga , au levant , dans les villes de Vérone, Padoue, Ferrare et Mantoue; tout le reste avait été usurpé par les Visconti, seigneurs de Milan. Les princes plus faibles for-
mèrent une ligue contre ces derniers, qui les chap. vn. menaçaient à leur tour, et ils prirent à leur ser- ^3^4-'^^vice la grande compagnie : celle-ci les trompa , les pilla, et leur causa plus de dommage encore qu'à leurs ennemis. Quand la ligue n'eut plus d'argent pour payer ses soldats , la compagnie accepta les offres de la république de Sienne, qui, ayant conçu contre celle de Pérouse une violente jalousie, voulut déchaîner sur elle cette bande de brigands; mais les Florentins ne consentirent jamais à ce qu'elle rentrât en Toscane , oii l'on avait précédemment éprouvé ses fureurs. Ayant fermé les passages des Apennins , et mis les montagnards sous les armes , ils firent éprouver aux aventuriers, le 24 juillet i358, au passage de Scalella, une première déroute, qui les força à se rejeter en Romagne, Le légat Albornoz, pour se délivrer d'hôtes si fâcheux, les fit entrer lui-même, l'année suivante, dans le Pérousin. Jamais la compagnie n'avait été plus brillante ni plus redoutable. Elle leva des contributions sur Pérouse et sur Sienne , mais son ressentiment et sa cupidité l'animaient également contre les Florentins. Elle avait dessein, ou de piller ces riches marchands , qu'elle croyait peu belliqueux , ou de les forcer à se racheter. Le marquis de Montferrat, qui voulait prendre la compagnie à son service, pressait par ses ambassadeurs la république de Florence de faire ce que de plus grands
CHAP. vu. potentats avaient fait, de payer ces brigands i344-i364. pQ^j. g'gjj débarrasser. Il s'offrait pour médiateur et pour garant ; il promettait une prompte délivrance, et à bon marché. Mais la république de Florence déclara qu'elle ne se soumettrait jamais à cette bassesse. Elle assembla, sous un chef italien, une armée toute italienne 5 elle la fit avancer aux frontières , et offrit le combat à la compagnie. Plus elle montra de fermeté, plus ^ les brigands faiblirent. Ils firent le tour des frontières florentines par le Siennois, le Pisan et le Lucquois , les mehaçant toujours , et n'osant cependant les franchir. Ils envoyèrent, le 12 juillet 1 359, le gage du combat au général florentin, et ils manquèrent ensuite au rendez-vous qu'ils lui avaient donné : ils s'échappèrent enfin de Toscane .sans avoir combattu, et ils se séparèrent pour entrer au service de différens princes , humiliés, mais trop accoutumés à cette vie de désordre pour n'être pas empressés de recommencer.
Depuis l'expulsion du duc d'Athènes, la république de Florence fut sans cesse occupée à se mettre en garde contre l'ambition de la maison Visconti, qui tendait à subjuguer toute l'Italie. Azzo Visconti , fils de ce Galéaz qui trahit Louis de Bavière , avait racheté , en i328 , la ville de Milan des mains de cet empereur , et il s'était bientôt trouvé seigneur de dix autres villes de
Loiiibardie j mais il mourut inopinément , le chap. va. 16 août 1339, ^" milieu de ses prospérités. ^ ^'^'^ Comme il ne laissait point d'enfans, son oncle Luchino lui succéda dans la souveraineté ; c'était un homme faux , féroce , mais habile , et possédant pour la guerre des talens devenus héréditaires dans la famille Yisconti. On le célébrait aussi comme aimant la justice, parce qu'il punissait les malfaiteurs avec une cruauté effrayante, et qu'il maintenait par la terreur une police parfaite dans ses Etats. Il mourut empois sonné par sa femme, le 23 janvier i349, et son frère Jean, archevêque de Milan, le remplaça au pouvoir. Quoique celui-ci fût déjà seigneur de seize des plus grandes villes de Lombardie, villes qui, dans le siècle précédent, étaient autant de républiques libres et florissantes, son ambition aspirait à des conquêtes toujours plus étendues, et le 16 octobre i35o il engagea les seigneurs de Pépoli à lui vendre Bologne. Ces gentilshommes, qui avaient usurpé la tyrannie dans leur patrie, étaient alors aux prises avec le légat Giles Albornoz , qui prétendait que leur cité appartenait au saint siège. L'archevêque de Milan était déjà traité par le pape en ennemi, et il aima mieux provoquer encore plus sa colère , que de renoncer à une acquisition si importante. Quand Clément VI le somma de venir se justifier à Avignon , il promit de se rendre à
CHAP. vu. sa cour, mais à la tête de douze mille cavalier» t344-i364. Q^ ^Q six mille fantassins. Le pape, alarmé, lui céda en fief le Bolonais , le 5 mai i352 , moyennant une redevance annuelle de douze mille florins. Florence vit avec terreur la cité qui avait été long-temps sa plus puissante et sa plus fidèle alliée , la cité guelfe , des lettres , du commerce et de la liberté, passer sous le joug d'un tyran, qui en voulait aussi à sa liberté à elle-même, qui l'entourait de ses trames perfides , et faisait alliance contre elle avec tous les petits tyrans de Romagne , avec tous les seigneurs gibelins des Apennins. Elle était en paix avec lui, mais elle savait aussi que les Visconti ne se croyaient liés par aucun traité, et n'observaient aucune des paroles qu'ils avaient données.
Le nombre des cités libres diminuait sans cesse. Pise, quoique libre encore, s'était, par attachement au parti gibelin, alliée avec Visconti. Sienne et Pérouse étaient libres aussi , mais faibles , jalouses , et sans cesse troublées par des dissensions intérieures , et les Florentins ne pouvaient s'appuyer sur elles. Tout à coup l'archevêque de Milan poussa en Toscane, sans déclaration de guerre, à la fin de l'été de ij5i, Jean Yisconti d'Oleggio , son lieutenant à Bologne, avec une armée formidable. Aucun allié ne restait à la république, qui ne pouvait même compter beaucoup sur les mercenaires qu'elle avait à sa solde»
Mais les Florentins, qui montraient peu de bra- «« voure en rase campagne , se défendaient avec obstination derrière des murailles; et la grosse bourgade de Scarpéria dans le Mugello , quoiqu'elle fût si mal fortifiée que les murs de plusieurs de ses maisons lui servaient de murs d'enceinte, et bien qu'elle n'eût pour garnison que deux cents cuirassiers et trois cents fantassins , arrêta soixante et un jours le général milanais, qui se vit enfin obligé, le 16 octobre, de se retirer à Bologne.
Les républiques de Venise et de Gênes semblaient devoir être les alliées naturelles auxquelles les Florentins pourraient recourir pour la défense de la liberté commune. Leurs intérêts étaient les mêmes , et les Visconti étaient bien résolus à ne laisser subsister nulle part des Etats libres en Italie , de peur qu'ils n'apprissent à leurs sujets qu'on pouvait espérer un meilleur gouvernement que le leur. Malheureusement ces deux républiques , aigries par des querelles de commerce dans le Levant, étaient alors engagées l'une contre l'autre dans une guerre acharnée. Les Génois avaient fortifié Péra, faubourg de Constantinople , où ils étaient les maîtres ; ils avaient fortifié Gaffa en Grimée , et ces deux colonies égalaient presque la métropole en richesse et en magnificence. A Péra ils avaient pris querelle, en i348, avec l'empereur Canta-
CHAP. VII. cuzènej ils avaient assiégé sa capitale et brûlé i344-i364. g^ flotte. Deux ans plus tard ils se brouillèrent, à CafFa , avec les Tartares de Crimée , et ils voulurent interdire à tous les Latins de commercer avec eux à la Tana , aujourd'hui Taganrok. Cette prétention les brouilla avec les Vénitiens , et la guerre s'alluma entre les deux peuples dans les mers du Levant. Les Vénitiens contractèrent alliance avec l'empereur grec, et avec Pierre IV, roi d'Aragon. Des flottes formidables , commandées , l'une par le Génois Paganino Doria , l'autre par le Vénitien Nicolo Pisani, déployèrent , pour lutter à la fois contre l'homme et contre les élémens , un courage et une habileté qu'aucun peuple marin n'ont surpassés. Le i3 février i352 Paganino Doria, avec soixante- quatre galères, attaqua, dans le détroit du Bosphore, les Vénitiens, les Catalans et les Grecs, qui en avaient ensemble au moins soixante dix -huit. Une tempête efî'royable vint assaillir , dans ces mers étroites, les deux flottes au Inilieu du combat 3 une nuit obscure les surprit , tandis que la violence des vents et des courans les mêlait l'une à l'autre. La perte fut prodigieuse des deux parts , mais le matin suivant Pisani reconnut que la sienne ne lui permettait plus de continuer la lutte ; il se retira à Candie , et les Grecs firent la paix avec les Génois. Une bataille non moins meurtrière fut livrée l'année suivante, le 2g août
i353 , devant la côte de la Loiéra en Sardàigne; chap. vu. mais cette fois Paganino Doria ne commandait i344-i364. plus les Génois 5 ils furent battus avec une perte immense. Dans leur découragement ils se donnèrent, le 10 octobre i353, à Jean Visconti, seigneur de Milan. Ce tyran, le plus riche de l'Italie , les ayant aidés à rétablir leur flotte , le commandement en fut donné de nouveau à Paganino Doria , qui attaqua et détruisit la flotte vénitienne, le 3 novembre i354, dans le golfe de Sapienza en Morée. Les Vénitiens, fatigués de tant d'efforts, firent la paix avec les Génois au mois de mai suivant.
Gênes avait sacrifié sa liberté à son désir de vengeance; car, quoique la république, en déférant la seigneurie à l'archevêque Yisconti, lui eût imposé des conditions , elle éprouva bientôt qu'on ne lie point par des sermens un prélat et un tyran. De son côté , Venise fut sur le point de perdre aussi sa liberté à la suite de la même guerre. Il y avait peu de mois que la paix était signée quand Marin Falieri fut donné pour successeur sur le trône ducal, le 11 septembre i354, à André Dandolo. Les désordres et les calamités de la guerre avaient relâché les liens sociaux. Les commerçans et les ouvriers employés à la construction des vaisseaux étaient mécontens ; les gentilshommes avaient redoublé d'insolence; les lois étaient mal observées. Marin Falieri,
ËHAp, vu. qui était vieux, et jaloux avec fureur d'une -I H- fejjijne foj^j; jeune et fort belle , fut insulté sous le masque, pendant le carnaval , par le président de la quarantie, qu'il croyait amoureux de sa femme. L'offense qu'il avait reçue ne fut point punie avec la sévérité qu'il invoquait. Il prêta l'oreille à des plébéiens , à qui de jeunes gentilshommes avaient fait, dans leurs familles, de plus mortelles injures. Il les excita à une conspiration, dont il consentit à être le chef; mais comme il était prêt à tirer une vengeance terrible du gouvernement de sa patrie , et de tout l'ordre de la noblesse , quelques uns de ses complices , dénoncés au Conseil des Dix , dans la nuit du i5 avril i355, furent arrêtés et mis à la torture : sur leurs révélations le doge fut arrêté / à son tour, et dès le surlendemain il eut la tête tranchée.
La guerre des républiques maritimes avait privé Florence des secours qu'elle aurait pu demander à Venise ou à Gênes, mais en même temps elle avait distrait de ses projets l'archevêque Jean Visconti , en lui faisant diriger ailleurs ses efforts, et elle avait procuré quelque repos à la Toscane. Avant qu'il put recommencer ses attaques, il mourut le 5 octobre i354 j et ses trois neveux, fils de son frère Etienne, convinrent de lui succéder en commun : l'aîné cependant, qui ïiiontrait moins de talent pour le gouvernement
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que les deux autres, et des vices plus grossiers, chap. vu. fut empoisonné par eux dès l'année suivante. Les ^^^'*^"'^^'^deux survivans , Bernabos et Galéaz , se partagèrent la Lombardie , en conservant un droit égal sur Milan et sur le gouvernement. Presque en même temps, leur parent Visconti d'Oleggio, qui était leur lieutenant à Bologne , se rendit indépendant dans cette ville 5 et les Génois , de leur côté , indignés de voir violer toutes leurs conventions, se soulevèrent le i5 novembre i356, chassèrent la garnison milanaise, et se remirent en liberté.
L'entrée de l'empereur Charles IV en Toscane fit aussi une diversion favorable aux Florentins ;, en suspendant les projets que les Visconti formaient contre eux. Cependant elle leur coûta cent mille florins , que la république , par son traité du 12 mars i355, consentit à payer à Charles pour racheter les droits impériaux , et obtenir qu'il n'entrât dans aucune partie du territoire florentin. Les républiques de Pise et de Sienne , qui le reçurent dans leurs murs , payèrent plus cher l'hospitalité qu'elles lui accordèrent. Dans toutes deux l'empereur encouragea les mécontens , en les aidant à renverser le gouvernement qui existait. 11 espérait par là former de ces villes de petites principautés qu'il donnerait en apanage à son frère le patriarche d'Aquilée; mais après avoir causé la ruine de ses
CHAP. VII. partisans , après avoir ordonné oa permis le 1 344-1364. g^jppiicg d'anciens magistrats qui n'étaient point coupables , les soulèvemens du peuple , dans l'une et l'autre ville , le forcèrent à en sortir sans y conserver aucune autorité. Après qu'il eut quitté l'Italie, les Visconti se trouvèrent engagés dans la guerre à laquelle nous avons déjà fait allusion , contre les marquis de Montferrat et d'Esté , les délia Scala , Gonzaga et Carrara : le siège de Pavie , les ravages de la grande compagnie, contribuèrent aussi à épuiser leurs ressources. Cependant ils n'abandonnèrent point leurs projets sur la Toscane; et le crédit qu'ils exerçaient dans la république de Pise, comme chefs du parti gibelin , leur paraissait devoir en faciliter l'exécution.
La république de Pise, en perdant sa puissance maritime et ses possessions en Sardaigne, n'avait point renoncé à son caractère belliqueux ; c'était encore l'Etat d'Italie où la bourgeoisie était le plus exercée aux armes , et montrait le plus de bravoure; elle en avait donné la preuve en conquérant, sous les yeux des Florentins, la ville de Lucques, qu'elle possédait toujours. Cependant, depuis la paix du i4 octobre 3342, consentie par le duc d'Athènes , des intérêts de commerce avaient rapproché les deux républiques. Les Florentins ayant obtenu une franchise complète d'impôts dans le port de Pise, y avaient
établi leurs comptoirs, et attiré un riche coin- chap, vu. merce. Le parti démocratique commença dès- ^ ^*'*'^^'^ lors à dominer dans la république pisane. Dirigé par un riche marchand , François Gambacorta , il s'attachait aux Florentins et à la paix : on le nommait le parti des Bergolini ; tandis qu'on nommait Raspanti les grandes familles gibelines attachées aux comtes de la Ghérardesca, qui méprisaient le commerce, et excitaient toujours à la guerre. Les Yisconti recherchèrent l'alliance des derniers. Le moment ne leur paraissait pas encore venu de prétendre eux-mêmes à aucune domination en Toscane ; il suffisait à leurs vues d'épuiser la république florentine par une guerre qui troublerait son commerce; d'affaiblir l'esprit de liberté et l'énergie des Pisans , en faisant dominer sur eux l'aristocratie, et de les soumettre, s'il était possible, à une tyrannie domestique , dans l'espoir que , s'ils cessaient d'être libres , ils préféreraient bientôt un grand à un petit prince , et qu'ils ne tarderaient pas à se jeter dans leurs bras. La révolution qu'avait favorisée l'empereur, en rendant, en i355, le pouvoir aux Raspanti , facilitait l'exécution de ce projet.
En effet, les Raspanti de Pise, à la suggestion des Visconti, commencèrent en iSôy à troubler les Florentins dans la jouissance des franchises que le traité de paix leur assurait à Pise. Les ,
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272 HISTOIUE DE liA LIBERTE
Florentins, devinant les projets du tyran lomi344-i364. i^gj^j^ au lieu de défendre leurs droits par les armes, résolurent de transporter leurs comptoirs à Télamone , port de la Maremme de Sienne ; ils se soumettaient ainsi aux dangers d'un climat malsain, et aux inconvéniens de routes plus longues et plus mauvaises. Ils persistèrent cependant jusqu'en i36i à mépriser les outrages des Pisans, et à rejeter leurs offres de réconciliation. Enfin, l'animosité croissant de part et d'autre, la guerre éclata en i362. Les Visconti firent alors passer aux Pisans des soldats. Pendant toute cette période, la France avait été ravagée par la guerre entre les Français et les Anglais ; et comme les souverains se trouvaient rarement en état de payer leurs troupes, il s'y était formé, ainsi qu'en Italie , des compagnies d'aventure , anglaises , gasconnes , françaises , qui vivaient aux dépens du pays , et le ravageaient avec la dernière cruauté. La paix de Bretigny permit à plusieurs de ces compagnies de passer en Italie; elles y apportèrent avec elles, en i36i, la peste, qui n'exerça guère moins de ravages qu'elle n'avait fait en i348. La compagnie anglaise, que commandait Jean Ha^wckwood , aventurier devenu célèbre en Italie, fut envoyée par Bernabos Visconti aux Pisans. Après des succès variés, les deux républiques, épuisées par la peste , par la rapacité et l'indiscipline des aven-
turiers qu'elles prenaient k leur solde , firent chap. vu. enfin la paix le 17 août i364. Mais le but des ^344-i364. Visconti n'en fut pas moins atteint. Les Pisans ayant épuisé toutes leurs ressources, ne savaient comment payer un dernier terme de trente mille fl.orins qu'ils devaient à leurs soldats, et ils furent réduits à accepter l'ofîre que leur fit Giovanni Agnello, un de leurs concitoyens, de leur donner cette somme , sous condition d'être nommé doge de Pise. L'argent lui fut secrètement avancé dans ce but par Bernabos Visconti, à qui Agnello avait promis qu'il ne se regarderait jamais à Pise que comme son lieutenant. Ainsi , le champ que fertilisait la liberté se resserrait toujours davantage; et Florence, menacée sans cesse par les tyrans de Lombardie, ne voyait plus autour d'elle que des peuples qui avaient aliéné leur liberté , et qui paraissaient n'avoir plus de sentimens en commun avec une république.