‹ Histoire de la renaissance de la liberté en Italie, de ses progrès, de sa décadence, et de sa chute; (volume 3)Chapitre 8 sur 17 · CHAP · texte numérisé non relu

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premiers jours du mois d'août , une mortalité efïraj^ante se déclara dans le camp de l'empereur. Les princes qui lui étaient le plus chers, les capitaines en qui il avait le plus de confiance, deux mille chevaliers , et un nombre proportionné de soldats lui furent enlevés en peu de semaines. Il voulut fuir le fléau destructeur; il traversa rapidement la Toscane et la Lunigiane ; mais sa route était marquée par les fosses où chaque jour, chaque heure, étaient déposés ses soldats. Il n'était plus assez fort pour vaincre même la résistance que lui opposa la petite ville de Pontremoli , en lui refusant le passage, et ce fut par des chemins à peine praticables qu'il traversa les Apennins. Il arriva, au milieu de septembre, à Pavie , et il essaya d'y convoquer une diète ; mais les seuls députés de Pavie, Novarre, Verceil et Como répondirent à son appel. Il les harangua avec chaleur; il jeta son gant devant l'assemblée, pour provoquer les villes rebelles à un combat à outrance, et pendant tout l'hiver il lutta, en effet, avec le peu de soldats qui lui étaient demeurés , contre la ligue lombarde ; mais, au mois de mars 1168, il se déroba aux ^^68- Italiens , et repassa le Mont-Cénis , pour aller armer de nouveau l' Allemagne contre l'Italie. Après son départ , Novarre , Verceil , Como , Asti et Tortone entrèrent à leur tour dans la ligue lombarde. Ensuite celle-ci résolut de fon-

rjB HISTOIRE DE LA LIBERTE

CHAP. II. der, comme monument de sa puissance, comme 1168. barrière contre les Gibelins de Pavie et du Montferrat , une ville nouvelle , au confluent du Tanaro et de la Bormida. Les Lombards la nommèrent Alexandrie, en l'honneur du chef de l'Église et de leur Hgue , et ils y réunirent tous les habitans des bourgades de cette riche plaine qui s'étend du Pô aux Alpes Hguriennes. Ils leur garantirent toutes les libertés et tous les privilèges pour lesquels ils combattaient euxmêmes.

1168-1173, Frédéric avait consacré plus de temps , plus de trésors , plus de sang qu'aucun de ses prédécesseurs à affermir sa domination sur l'Italie. Il avait long-temps réussi à associer la nation allemande à son ambition ; il lui avait fait croire que son intérêt ou son honneur étaient attachés à la soumission des Italiens. Cependant les Allemands commençaient à se lasser d'une lutte si longue, et dont ils ne retiraient aucun avantage. D'autres intérêts , des affaires plus pressantes , réclamaient chez eux la présence de leur empereur, et Frédéric fut obligé d'interrompre , pendant cinq ans , ses efforts pour soumettre l'Italie. Pendant ce temps les villes lombardes, dans la pleine jouissance de leur liberté, réformèrent leurs lois , rétablirent leurs finances , relevèrent et fortifièrent leurs murailles , mirent enfin leurs milices sur un meilleur pied de

guerre. En même temps, leurs consuls se réunis- chap. n. saient dans des diètes assez fréquentes; ils se ^'^^''^s. liaient, par de nouveaux sermens, à la défense commune, et ils admettaient de nouveaux membres dans leur confédération , qu'ils étendaient jusqu'aux extrémités de la Romagne.

Frédéric n'abandonna pas toutefois absolument l'Italie; il y envoya Christian , archevêque élu de Mayence, et archichancelier de l'empire, pour le représenter. Mais ce prélat guerrier sentit bien qu'il n'y avait rien à faire pour lui en Lombardie ; aussi se rendit -il immédiatement en Toscane , où le parti gibelin dominait toujours. Il prétendit d'abord vouloir mettre la paix entre les deux républiques maritimes de Gênes et de Pise , qui se disputaient les armes à la main le commerce de l'Orient ; et comme il trouva plus d'orgueil et d'esprit d'indépendance dans les Pisans, il fit emprisonner, au mois de juillet 1 173, leurs consuls, qui s'étaient rendus à 1173. une diète des villes toscanes, qu'il avait convoquée à San Ginasio ; il arrêta en même temps les consuls des Florentins leurs alliés , tandis qu'il s'étudiait à flatter ceux de Lucques , de Sienne , de Pistoie , et les gentilshommes de la Toscane, de la Romagne et de l'Ombrie, en leur promettant de les venger de leurs ennemis : pour le faire avec plus d'efficacité, il fallait auparavant , leur dit-il , l'aider à écraser les enne-

CHAP. II. mis de l'empereur. Il réussit ainsi à leur per- ""^^^ suader de le seconder dans l'attaque qu'il médi-'' tait pour le printemps suivant contre la ville d'Ancôiie. Cette ville, la plus méridionale de celles qui s'étaient attachées à la ligue lombarde , comptait environ douze mille habitans. Ils s'étaient enrichis par le commerce maritime , et ils se confiaient dans la force d'une position presque inattaquable. Leur cité, bâtie à l'extrémité d'un promontoire qui entoure un port magnifique, ne présentait au continent, à la réserve d'une seule chaussée , que les escarperaens de ses rochers. Aussi les citoyens d' Ancône avaient repoussé avec succès , depuis des siècles, toutes les attaques des barbares, toutes les prétentions des empereurs. L'archevêque Christian vint les investir au commencement 1174. d'avril 1174? avec ime armée levée parmi les Gibelins de Toscane et de l'Ombrie. Les Anconitains repoussèrent cette attaque avec leur valeur accoutumée. Mais la faim, plus redoutable que le fer , ne tarda pas aussi à les menacer. La précédente récolte avait été mauvaise, leurs greniers étaient vides , et une flotte ennemie fermait leur port , en sorte qu'ils voyaient mûrir les moissons sans qu'un peu de blé arrivât jusqu'à eux. Tous les alimens réservés pour l'usage de l'homme furent bientôt épuisés ; les habitans ne se rebutèrent point cependant , et ils

essayèrent de soutenir leur existence , soit avec chap. h. les herbes sauvages et les coquillages qu'ils dé- "'^' tachaient de leurs rochers , quoique ces derniers alimens passassent pour vénéneux, soit avec des cuirs que le commerce avait accumulés dans leurs magasins. Telle était la nourriture dont s'était contentée depuis long-temps une jeune beauté d'Ancône , lorsqu'elle remarqua un soldat appelé à combattre , et que la faim privait de ses forces : refusant alors son sein à l'enfant qu'elle allaitait , elle l'offrit au guerrier , et l'envoya , ranimé de son lait , verser son sang pour la patrie. A quelque détresse que les Anconitains fussent réduits , ils repoussèrent toute proposition de capitulation. Enfin les secours des Guelfes de Ferrare et de Romagne, qu'ils avaient invoqués, s'approchèrent: Christian aperçut, la nuit, les feux qu'ils allumaient sur la montagne de Falcognara , à quatre milles d'Ancône , et ne pouvant lutter contre eux avec une armée fatiguée et épuisée par un long siège , il se retira précipitamment.

Au commencement d'octobre 1174? Frédéric rentra enfin en Italie à la tête d'une formidable armée allemande. Il avait passé du comté de Bourgogne dans la Savoie , et il descendait par le Mont-Cénis. Sase, la première des villes qu'il trouva sur son passage , fut prise et brûlée par les Allemands j Asti effrayée ouvrit ses portes,

8o HISTOIRE DE LA LIBERTÉ

CHAP. n. et se racheta du pillage par une pesante coii* "^^' tribution; mais Alexandrie arrêta l'empereur, et cette ville , que la ligue lombarde venait de fonder , ne craignit point d'entrer en lutte pour ses confédérés avec toute la puissance impériale, quoique ses murailles de torchis fussent un objet de dérision pour les Allemands , qui lui donnèrent les premiers le surnom d'Alexandrie-de-la-Paille. Toutefois ces murs de paille et de boue , garnis de généreux citoyens , soutinrent l'effort de la plus vaillante armée et du

1175 plus belliqueux monarque de l'Allemagne. Frédéric perdit vainement quatre mois à un siège qui se prolongea tout l'hiver : l'inondation des fleuves, à plus d'une reprise, vint le menacer dans son camp ; les maladies commencèrent à décimer ses soldats ; enfin l'armée combinée de la ligue lombarde s'avança de Plaisance à Tortone , et le dimanche de Pâques de l'année 1 176 , Frédéric se vit contraint à lever le siège, et à venir faire reposer son armée à Pavie.

A ce dernier échec, Frédéric reconnut enfin la puissance d'un peuple qu'il avait long-temps méprisé. Les chefs de l'armée lombarde s'étaient montrés prêts à recevoir la bataille , mais ils ne l'avaient point attaqué , respectant encore dans leur ennemi les droits de leur monarque. Il entra en négociations avec eux ; tous déclarèrent leur ardent désir de concilier les préro-

gatives de l'empereur, les droits de l'Eglise ro- chap. h. maine et ceux de leur liberté. Six commissaires "'^" furent nommés pour poser les bases d'un traité qui les accordât ; et ils commencèrent par demander le licenciement de l'une et de l'autre armée. Frédéric n'hésita point à y souscrire ; il renvoya ses Allemands , et il demeura à Pavie , se confiant à la fidélité des seuls Gibelins italiens. Des légats du pape arrivèrent pour se joindre aux six commissaires, et les négociations s'ouvrirent. Mais les prétentions de Frédéric étaient encore trop élevées pour qu'aucun accord fût possible. Il déclara ne vouloir que ses justes droits 5 mais c'étaient ceux , disait -il , qu'avaient exercés ses prédécesseurs Cîiarlemagne, Otlion, ou les empereurs Henri IIÏ et Henri IV. Les députés des villes leur opposaient les concessions de Henri V et de Lothaire; celles-là mêmes cependant ne les auraient pas satisfaits : sur le terrain du droit ils sentaient leur faiblesse ; car, pour les Italiens, la liberté était un progrès comme la civilisation , et ils n'auraient pu se soumettre aux prérogatives antiques de leurs maîtres sans retourner aussi à l'antique barbarie.

Les négociations furent donc rompues , et Frédéric envoya des ordres en Allemagne pour qu'on lui amenât une nouvelle armée ; elle déboucha , au printemps de 1176, par le pays des n^e. I. 6

CHAP. II. Grisons , dans le territoire de Como, et Frédéric "'^" vint l'y joindre avant la fin de mai , après avoir traversé, sans être reconnu, le territoire de Milan. C'était cette grande ville, contre laquelle il conservait un profond ressentiment, qu'il se proposait d'attaquer de nouveau; il se flattait de la trouver encore effrayée du châtiment qu'il lui avait précédemment infligé. Le 29 mai, il rencontra l'armée milanaise entre Lignano et Barano , à quinze milles de Milan. Un petit nombre d'auxiliaires de Plaisance , Vérone , Brescia , Novarre et Verceil , étaient seuls jusqu'alors arrivés pour la rejoindre. La cavalerie allemande fit contre elle une charge impétueuse; elle renversa la cas'^alerie lombarde , et elle s'approcha assez du carroccio pour faire craindre que ce char sacré ne tombât entre ses mains. Mais , parmi les Milanais , un corps de neuf cents jeunes gens s'était voué à le défendre; il était désigné sous le nom de la compagnie de la mort. Quand ces braves virent accourir les Allemands, ils se jetèrent à genoux, et , invoquant Dieu et saint Ambroise , ils répétèrent leur serment de mourir pour leur patrie ; puis , se relevant à l'instant, ils s'élancèrent avec tant de fureur sur les Allemands, qu'ils les déconcertèrent , les rompirent, et les forcèrent à reculer. Toute l'armée , ranimée par leur exemple , se précipita sur leurs pas ; les Allemands furent

mis en fuite , leur camp fut pillé , et Frédéric , chap. n. séparé de ses compagnons d'armes, obligé de se "^^' cacher, ne réussit qu'au bout de plusieurs jours, et à travers de nouveaux dangers, à regagner Pavie , où l'impératrice déplorait déjà sa mort. La déroute de Lignano détermina enfin Frédéric à rechercher sincèrement la paix, et à abandonner des prétentions que les Lombards repoussaient avec tant d'énergie. De nouvelles négociations furent entamées avec le pape ; la ville de Venise fut choisie , de concert avec lui , pour l'ouverture d'un congrès. Quoiqu'elle eût d'abord pris part à la ligue lombarde, elle s'en était ensuite retirée. Reconnue pour étrangère à l'empire d'Occident, elle pouvait donc être considérée comme neutre , et indifférente à la querelle entre l'empereur et les villes libres. Le pape Alexandre III se rendit au congrès le 24 mars 1177. L'empereur, dont on avait craint 1177. la présence , avait fixé son séjour dans un de ses palais , près de Ravenne ; plus tard , il s'avança jusqu'à Chiozza, et ensuite jusqu'à Venise. La négociation portait sur trois objets divers : elle devait réconcilier l'empereur à l'Église en éteignant le schisme; rétablir la paix entre l'empire d'Occident , le roi des Deux-Siciles et l'empire d'Orient; enfin, définir les droits constitutionnels de l'empereur et des villes lombardes. Frédéric était prêt à se. soumettre à l'Eglise; il avait peu

cHAP, II. d'intérêts à démêler avec l'empereur grec ou le "77 roi normand dés Siciles. Ces traités ne furent pas difficiles à conclure ; mais celui qui concernait la ligue lombarde devait se fonder sur un ordre tout nouveau d'idées : c'était le premier pacte qu'eût vu l'Europe entre un monarque et des sujets, la première limite tracée entre l'autorité et la liberté. Après de longues et vaines tentatives, les négociateurs y renoncèrent; ils se contentèrent d'astreindre l'empereur et les Lombards à une trêve de six ans, à dater du 1^*^ août 11 77- Pendant sa durée, tous les droits, de part et d'autre, devaient demeurer en suspens , et la liberté de commerce était rétablie entre les cités qui demeuraient fidèles à l'empereur et celles qui resserraient leurs liens par le renouvellement entre elles de la ligue lombarde. ÏI77-I183. Cependant les six ans de repos que garantit cette trêve accoutumèrent l'empereur à reconnaître que son autorité était limitée. Il y avait trente ans que la lutte entre lui et la nation italienne était commencée; l'âge avait tempéré son activité et calmé son orgueil : de nouveaux intérêts fixaient son attention sur l'Allemagne. Son fils , Henri VI , désirait être associé aux deux couronnes de Germanie et d'Italie ; une pacification définitive pouvait seule rendre à l'empereur, en Lombardie , les droits et les revenus que ses sujets ne lui contestaient pas^

ii83.

mais que la trêve laissait en suspens. Les pré- chap. h. tentions opposées furent pesées avec bonne foi à la diète de Constance 5 des concessions réciproques furent faites et par le monarque et par ses sujets , et la paix de Constance , base du nouveau droit public de l'Italie , fut enfin signée le 25 juin ii83. Par elle, l'empereur renonçait à tous les droits régaliens auxquels il avait prétendu jusqu'alors dans l'intérieur des villes 3 il reconnaissait aux cités confédérées le droit de lever des armées , de s'entourer de nmrailles , et de faire exercer dans leur enceinte , par leurs propres mandataires, la juridiction tant civile que criminelle. Les consuls des villes , par la seule nomination du peuple , acquéraient tous les droits des vicaires impériaux. Les villes lombardes furent , de plus , autorisées à confirmer leur confédération , pour défendre les justes droits que leur reconnaissait la paix de Constance 5 mais elles s'engageaient , d'autre part , à maintenir les justes droits impériaux , qui furent aussi définis; et, pour éviter toute contestation, il fut arrêté qu'elles pourraient toujours les racheter par un cens annuel de deux mille marcs d'argent. Ainsi fut terminée, par l'établissement d'une liberté légale , la première et la plus noble lutte que les peuples de l'Europe moderne aient soutenue contre le despotisme.

CItAP. IH.

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