‹ Histoire de la République de 1848 (volume 2)Chapitre 3 sur 5 · LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE · texte numérisé non relu

LE PRÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE

Décrète :

Art. premier. L'Assemblée nationale est dissoute.

Art. n. Le suffrage universel est rétabli. La loi du 31 mai est abrogée.

Art. in. Le peuple français est convoqué dans ses comices, à partir du 14 décembre jusqu'au 21 décembre suivant.

Art. IV. L'état de siège est de'crëté dans l'étendue de 1.1 1" division militaire.

Art, V. Le conseil d'Etat est dissous.

Art. VL Le ministre de l'intérieur est chargé do l'exécution du présent décret.

Fait au palais de l'Elysée, le 2 décembre 1851.

Louis-Napoléon BONAPARTE.

Le ministre de l'intérieur.

De Morny.

Tout était étrange dans cette affiche : le nom du peuple français qui n'avait pas donné pareil mandat au Président de la République , le décret prononcé par le Président seul, la dissolution de l'Assemblée, et, pour omettre le reste, ces deux signatures fraternelles et celle surtout du nouveau ministre qu'aucun arrêté spécial n'avait nommé et qui entrait en fonction avant même que son prédécesseur eût été officiellement révoqué.

Deux proclamations du Président, l'une aux Français sous le nom d'ApPEL au peuple , l'autre à l'armée, commentaient non moins étrangement le décret qui les précédait. Dans la première, il accusait l'Assemblée de fomenter la guerre civile, de vouloir renverser la République, et, se proposant pour guide à la société en détresse, il offrait à l'approbation du peuple une Constitution nouvelle, image de celle que le premier consul avait donnée à la France : un chef nommé pour dix ans, un conseil d'Etat, un Corps législatif, un Sénat. Ildisaitau peuple : tt Si je n'obtiens pasla majorité de vos suffrages, alors je provoqueraila réunion d'une nouvelle Assemblée, etje lui remettrai le mandat que j'ai reçu de vous. Mais si vous croyez que la cause dont mon nom est le symbole , c'està-dire la France régénérée par la révolution de 1789 et

organisée par TEmpereur, est toujours la vôtre, proclamez-le en consacrant les pouvoirs que je vous demande. »

Il disait aux soldats : « Soyez fiers de votre mission ; vous sauverez la patrie, car je compte sur vous, non pour violer les lois , mais pour faire respecter la première loi du pays, la souveraineté nationale dont je suis le légitime

représentant Je fais un loyal appel au peuple et à

l'année, et je leur dis: Ou donnez-moi les moyens d'assurer

votre prospérité, ou choisissez un autre à ma place

Votez donc librement comme citoyens; mais comme soldats, n'oubliez pas que l'obéissance passive aux ordres du chef du gouvernement est le devoir rigoureux de l'armée, depuis le général jusqu'au soldat. C'est à moi, responsable de mes actions devant le peuple et devant la postérité, de prendre les mesures qui me semblent indispensables pour le bien public »

De même que les représentants de la Montagne s'étaient réclamés le 13 juin ^849 de la Constitution et de la souveraineté nationale; de même qu'ils avaient mis hors la loi leurs adversaires, prononcé la dissolution de l'Assemblée et appelé l'armée à l'insurrection : de même, le Président de la République, ne s'autorisant que de lui-même, s'arrogeait toute force et tout pouvoir. Au nom de la Constitution, il renversait la Constitution; au nom du peuple français , il se substituait au peuple français, et ne lui laissait que la ressource d'une dérisoire et inévitable ratification. Louis-Napoléon justifiait la facile sagacité de ceux qui, depuis trois ans, s'étaient obstinés à douter de sa loyauté; ce coup d'Etat prévu, attendu, espéré de ses ennemis comme de ses amis, il a désormais une date et un nom : c'est le coup d'Etat du 2 décembre 1851.

On a souvent raconté que la réception officielle du Président n'avait été marquée le 1" décembre d'aucun

incident qui décelât une préoccupation ou des préparatifs extraordinaires. Quelques colonels s'étaient retirés de bonne heure, sur l'avis que le prince passerait peut-être le lendemain une revue dans les casernes. Le général d'Allonville était reparti en hâte pour Versailles, où il commandait une brijjade de cavalerie , Saint-Arnaud l'ayant averti amicalement qu'on s'attendait pour le lendemain à une démonstration populaire en faveur des condamnés de Lyon destinés à Noukahiva, et qu'il pourrait être mandé à Paris avec sa brigade. M. Menneval, secrétaire du prince, lui présenta le général Pâté, qui commandait une subdivision à Montauban : le Président l'invita à déjeuner pour le lendemain. Il dut y avoir quelques demi-confidences; mais ceux qui les reçurent n'en comprirent tout à fait le sens qu'après l'événement. M. de Morny était à l'Opéra-Comique, où l'on donnait une première représentation : à quelques pas de lui, se trouvaient Cavaignac et Lamoricière. Le général Changarnier avait passé la soirée au Théâtre- Français. La sécurité des uns n'était pas plus grande que la tranquillité des autres.

A l'heure où les invités du prince se séparèrent, l'exécution du coup d'État était déjà commencée.

Sous la surveillance du lieutenant-colonel Fleury , une compagnie de gendarmerie mobile, commandée par le capitaine La Roche d'Oisy, venait d'occuper les abords et l'intérieur de l'Imprimerie nationale. Quelques instants après, un lieutenant-colonel du génie, officier d'ordonnance du Président, M. Yvelin de Béville, arriva en voiture, porteur du décret et des proclamations. L'administrateur (depuisle l"juillet 1850, c'était M. de Saint-Georges, ancien préfet des Deux-Sèvres, frère du librettiste) avait, ce soir-là , consigné les ouvriers. Chacun d'eux fut flanqué de deux gendarmes, l'un à droite et l'autre à gauche, et la copie leur fut distribuée par fragments sans suite , de

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manière à ne pas leur laisser deviner le sens de l'ensemble. On assure même que M. Derenémesnil, directeur des travaux, se réserva la composition du décret, dont chaque ligne offrait un sens trop accusateur. En deux heures tout fut prêt, et M. Yvehn de Béville présida au transport des placards à la préfecture de police.

Huit cents sergents de ville et les brigades de sûreté y avaient été consignés la veille au soir, sous le prétexte de la présence à Paris des réfugiés de Londres. Les officiers de paix et les commissaires de police arrivèrent à trois heures et demie du matin ; pour les sonder plus à l'aise et pour prévenir tout concert entre eux, on les isola par petits groupes dans des salles séparées. Chaque agent reçut ses instructions de la bouche du préfet de police, M. de Maupas, avec les mandats d'arrêt: il s'agissait de procéder simultanément dans tous les quartiers de Paris à l'arrestation de seize représentants du peuple et de soixante-deux autres personnes, membres de sociétés secrètes ou seulement suspectes d'énergie : ces arrestations devaient avoir lieu à six heures du matin. Les commissaires de police partirent avec des escouades de sergents de ville ; les afficheurs , placés sous bonne garde, se dispersèrent avec les placards.

Il importait d'abord de s'assurer du palais de l'Assemblée et de la personne <les questeurs : on les savait trèsénergiques et décidés à se défendre. Saint-Arnaud confia cette délicate mission au colonel Espinasse. Celui-ci, avant de l'accepter, voulut étudier le terrain, et, mettant à profit les relations intimes qui l'unissaient au général Le Flo, il le pria de lui faire visiter le palais. Le questeur se prêta sans défiance au désir de son ami, le promena partout et lui montra même le passage secret par lequel, en cas de surprise, il comptait s'échapper pour donner l'alerte. Le l""décembre, le tour de garde revenait au 42' de ligne : c'était le régiment d'Espinasse. Sur le matin, il vint s'entendre

avec le capitaine adjudant-major. Verscinqheures, celui-ci, qui disposait de la consigne, fît ouvrir la porte : deux autres bataillons du même régiment entrèrent et relevèrent tous les postes : Espinasse était maître du palais. Pendant ce temps-là, deux commissaires de police arrêtaient deux des questeurs : M. Baze fut trainé à peine vêtu jusqu'au poste de la rue de Bourgogne ; quant au général Le Flo, qui, pour gagner du temps et dans l'espoir de tenter quelque effort sur la troupe, avait revêtu son uniforme, au pied de l'escalier, au milieu des agents, il rencontra l'impudente face de son ami de la veille qui, après l'avoir trahi, prétendait encore lui imposer silence. Trois coups de clairon, signal convenu, avertirent le Président de la République que l'expédition avait réussi, et M. de Persigny, qui en avait surveillé tous les détails, alla l'en informer en personne. M. de Morny rôdait autour du palais, accompagné de M. Léopold Lehon ; après s'être rendu compte par ses propres yeux que tout allait bien , il rentra au ministère de l'intérieur , dont il avait déjà congédié le titulaire.

A la même heure, des commissaires de police procédaient à l'arrestation de MM. Thiers, Roger (du Nord), Cavaignac, Lamoricière, Bedeau, Changarnier. Quelques jours auparavant, M. de Morny s'était rendu chez le baron James de Rothschild , et lui avait révélé trèsmystérieusement qu'un danger grave, et où il pouvait aller de la vie, menaçait le général Changarnier, mais qu'en quittant la France |pour quelque temps, il s'épargnerait toute aventure. Le général ne tint pas compte de cet avis ; il comprit surtout que M. de Morny voulait débarrasser le prétendant d'un adversaire, et il n'en resta que plus résolument à son poste '. On arrêta encore trois officiers

* Je tiens cette anecdote du général lui-même. Comme je lui demandais ce qu'il auiait fait s'il avait pu être informé a temps : « Ah! s'écriat-il, si je m'en étais douté! J'allais à l'Assemblée où se trouvait mon

siégeant à l'extrême gauche , MM. Cliarras , Cholat et Valenlin , et cinq autres représentants de la Montagne, MM. Mlot, Greppo, Nadaud, Baune et le fameux Ch. Lagrange. A ces seize représentants, il faut ajouter soixante-deux personnages moins considérables , mais dont Tinfluence sur les ouvriers ou dans les sociétés secrètes pouvait être à craindre; parmi ces derniers, nous citerons MM. Malapert, qu'un goût profond pour les études juridiques détournait un peu de ses relations politiques ; Théodore Six, ouvrier tapissier, l'un des envahisseurs du palais Bourbon au 24 février et au 15 mai ; Vasbenter, du journal le Peuple; Crousse, clerc d'avoué , ami de Blanqui ; Gahaigne, ancien rédacteur de la Commune de Paj'is ; Bonvalet , le restaurateur du boulevard du Temple; Geniller, Baune, frère du représentant, etc.

Chacune de ces arrestations se fit avec promptitude, habileté, sang-froid; la résistance n'était pas possible. Toutes les personnes arrêtées furent dirigées indistinctement sur la prison de Mazas. Les voilures se succédaient rapidement sous la porte cochère et débouchaient dans la cour d'entrée oii se tenaient à droite des gardes municipaux h cheval, à gauche des soldats de la ligne. Lorsque le général Le Flo descendit de voiture en grand uniforme, un jeune lieutenant qui commandait le poste de ligne s'avança vers lui, et, comme emporté par son indignation :* « Quoi! dit-il tout haut, nos généraux aussi! » Mais le général était trop absorbé pour l'entendre. Un sieur Thiérion , officier du premier Empire , préposé dans la nuit au commandement de la prison, adressa au lieutenant une verte semonce et le menaça de le faire

uniforme, je prenais le commandement, je faisais tirer trois coups de canon, et l'armée se levait tout entière. >i Après l'événement, on peut croire que le fjénéral se flattait un peu. II fut arrêté par M. Lerat, ancien gardien à Ilam, qui, de la prison du mont Saint-Michel dont il était directeur, fut appelé à Paris et nommé commissaire de police pour le quartier Saint-Georges, lo 3*^ novembre 1851.

fusiller en cas de récidive. M. Thiers arriva. Un sculpteur nommé Delpech, qui descendait, de voiture en même temps, lui dit familièrement : « Tiens, monsieur Thiers, vous êtes là ! — Vous y êtes bien, vous, répliqua brusquement le grand homme d'État. — Sans doute, mais avec cette différence que, si vous aviez triomphé, j'y serais tout de même ! »

Cependant, une partie de l'armée quittait les casernes ou les baraquements et se distribuait sur les positions assignées. La division Renault occupait la rive gauche : ses principaux postes étaient au palais Bourbon , au Luxembourg et au Panthéon. Sur la rive droite, les divisions Carrelet et Levasseur étaient réparties aux Champs- Elysées, sur la place de la Concorde, aux Tuileries, sur les places de l'Hôtel-de-Ville et de la Madeleine. Pour ne pas fatiguer les troupes, on n'avait fait sortir que le tiers de l'effectif. Les proclamations, lues le matin dans les casernes, y avaient été, dit-on, applaudies. A cinq heures et demie, le ministre de la guerre parcourut à cheval les divers emplacements et se rendit compte par ses yeux que toutes ses instructions avaient été suivies.

Ainsi, le palais de l'Assemblée occupé; les représentants, les généraux et les hommes les plus énergiques mis hors d'état d'agir ; les troupes remplissant la ville; l'appareil de la force partout déployé : avant que Paris s'éveillât et lût sur les murailles la révolution nouvelle, on peut dire qu'elle était accomplie.

n. — Si , dans le coup d'État, l'audace et l'initiative du dessein appartenaient à Louis Bonaparte, c'est à d'autres qu'il faut rapporter le bonheuretlarapidité de l'exécution. Louis Bonaparte croyait en lui-même, au caractère providentiel de sa mission, et l'attitude de la France à son égard n'était pas de nature à le détromper. Aussi prévoyait-il moins

les difficultés de Tentreprise que l'enthousiasme des adhésions, et, sûr du dénoûment, il ne se préoccupait guère que de la mise en scène.

Ses auxiliaires ne partageaient ni cette tranquillité sereine, ni ces illusions familières au rang suprême. Bien mieux que Louis-Napoléon, ils sentaient que cette constitution déconsidérée, menacée d'une chute naturelle et prochaine, était cependant la loi de tous, le drapeau de ralliement, et que ceux qui la méprisaient le plus n'en seraient pas les moins acharnés défenseurs. Il fallait donc s'attendre à une lutte. En 1848 comme en 1830, l'insurrection, lente d'abord à se former, s'était développée peu à peu; mais, le troisième jour, elle s'était précipitée . comme un torrent. En dépit de cette double expérience, devait-on lui livrer carrière, la laisser grossir, permettre à la presse et à la tribune de soulever les passions populaires, et, pour en avoir raison, ne s'en remettre qu'au bon sens de la France? ou bien, ce qu'elle semblait vouloir, ne valait-il pas mieux, d'un coup et sans mystère, le lui montrer et le lui imposer ? *

C'est à ce dernier parti que s'étaient rangés MM. de Morny, Fleury, de Saint-Arnaud. Une fois décidés, ils n'étaient hommes ni à s'arrêter en chemin, ni à rester à court de ressources; la fortune du coup d'État devenait la leur propre, et, laissant à Louis-Napoléon l'honneur de l'idée, ils se réservaient et gardaient pleinement celui de l'exécution. Ils ne rêvaient pas : pour eux, cette révolution, c'était une bataille à livrer, et il fallait qu'il y en eût une, pour qu'ils fussent plus certains d'avoir vaincu. Surprendre l'adversaire, ne pas lui laisser le temps de revenir de sa surprise, l'épouvanter ou l'écraser : tel fut le plan des organisateurs du coup d'Etat.

Aussi, quoi de plus triste que le spectacle de la résistance dont nous allons être témoins! Elle est désarmée avant d'avoir rien tenté. Veut-on faire appel à l'opinion?

Les journaux sont, les uns supprimés, les autres soumis à une censure militaire. Veut-on répandre des proclamations, des appels aux armes? Toutes les imprimeries de la ville sont occupées par les soldats. Veut-on sonner le tocsin, comme dans toutes les émeutes parisiennes? La police a songé à faire occuper les clochers. On avait même pris le soin de crever les tambours de la garde nationale, pour ne laisser à aucun zèle individuel le moyen de convoquer fût-ce une seule compagnie. Quant au général Lawœstine, qui commandait la garde nationale , loin de l'inviter à défendre les lois , comme l'eût fait le maréchal Gérard sous le patronage duquel il se plaçait, il lui prescrivait au contraire de rester dans ses foyers et d'attendre tranquille-, ment ses ordres.

Dès le matin, quelques représentants, avisés des décrets, informèrent leurs voisins; ceux-ci en avisèrent .d'autres, et la nouvelle se propagea de proche en proche. Léon Faucher s'en indigna avec Théodore Bac, celui-ci avec Pierre Lefranc, Yvan, Michel (de Bourges), Victor Hugo; puis, les représentants de la Montagne restèrent ensemble, ceux de la droite cherchèrent leurs amis. Léon Faucher descendit chez Odilon Barrot, où une protestation portait déjà soixante signatures ; ceux qui les avaient données (quelques-uns avec une hâte imprudente, car ils se démentirent le lendemain) se rendirent au Palais- Bourbon, comme si le local ordinaire de leurs séances devait protéger mieux leur résistance légale. Quarante ou cinquante représentants pénétrèrent dans la salle par la petite porte de la rue de Bourgogne qui n'était pas gardée ; quelques-uns allèrent quérir le président, M. Dupin, que Louis-Napoléon n'avait pas jugé à propos de faire arrêter. Certes, M. Dupin n'a jamais passé pour un type de bravoure civique; mais, en cette circonstance, son bon sens ne pouvait que faire tort à son courage, et, voyant l'Assemblée occupée par les soldats et l'armée maîtresse de

Paris, il ne se prêta qu'à regret à un simulacre de se'ance parlementaire que termina promptement une expulsion violente. Une compagnie de gendarmerie mobile fit sortir les représentants, sans vouloir écouter la lecture de la Constitution, et les reconduisit jusqu'à la grille qui donne sur le quai d'Orsay. M. Dupin rentra chez lui, signa une innocente protestation et reçut toutes celles qu'on lui fit parvenir.

Un autre groupe de représentants tenta d'entrer par la place de Bourgogne; des chasseurs de Vincennes et le 6* de ligne avec son colonel, M. Degardarens de Boisse, les repoussèrent; quelques-uns furent légèrement blessés. M. Daru ramena ses collègues à son hôtel, rue de Lille; mais à peine avaient-ils commencé à délibérer qu'un chet de bataillon vint les avertir qu'il avait ordre de les disperser. Ils se remirent en marche et se dirigèrent vers la mairie du X* arrondissement, située alors dans la rue de Grenelle, sur un emplacement que traverse maintenant la rue des Saints-Pères prolongée. C'est là que se tint la dernière séance de l'Assemblée législative.

Il était onze heures du matin. La réunion comptait environ trois cents membres, appartenant plus spécialement à la droite : la gauche y était néanmoins représentée. A défaut du président Dupin, il y avait deux vice-présidents, MM. Benoist-d'Azy et Vitet, trois secrétaires et des sténographes. Qu'importait le lieu de la séance? L'Assemblée était tout organisée et prête à délibérer. Mais ce n'était pas assez de délibérer, il fallait agir, il fallait surtout faire exécuter les décisions prises, et l'Assemblée était désarmée. Agir, mais en avait-on le moyen, la liberté, le temps? Avant même d'avoir délibéré, l'Assemblée ne serait-elle pas dispersée? En quel lieu réunir les représentants en aussi grand nombre et à l'abri d'iin coup de main? Peu nombreux, quelle autorité auraient-ils? Sans crédit dans les masses populaires, la majorité n'espé-

rait pas qu'elles s'insurgeassent pour sa cause ; d'ailleurs, elle se défiait trop d'une insurrection pour la souhaiter. Enfin , l'armée était là, acquise au Président, obéissant à ses chefs, à la discipline, à la consigne ; après les panégyriques de l'obéissance passive que les membres de la droite avaient tout récemment applaudis *, pouvaient-ils, sans se contredire, condamner cette obéissance le jour où elle se tournait contre eux? Se contredire et la condamner, passe encore, mais comment l'ébranler?

Berryer fut , dés le début , l'àme de cette séance tumultueuse et inquiète. C'est lui qui, écartant toute protestation inutile, fit décréter que le Président était déchu et que le pouvoir passait de plein droit à l'Assemblée nationale : ce décret fut adopté à l'unanimité, aux cris mêlés de : « Vive la Constitution ! Vive la loi ! Vive la République! » Tous les membres présents le signèrent. Déjà naissaient les difficultés. On ne savait comment faire imprimer le décret; le maire s'opposait à laisser entrer les représentants à la mairie, on signalait l'approche de la troupe, on demandait même un nouveau rendez-vous. Un sergent monte l'escalier avec douze chasseurs du 6* bataillon, puis un capitaine faisant office de commandant. Aux injonctions de M. Vitet, il répond : «J'ai des ordres. » On lui cite l'article 68 de la Constitution : « L'article 68, dit-il, n'est pas fait pour moi *. »

^ Séances des 3 et 14 juin 1851.

2 Cet artitîle était ainsi conçu : « Le Président de la République, les ministres, les ajjents et dépositaires de l'autorité publique, sont responsables, chacun en ce qui le concerne, de tous les actes du gouvernement et de l'administration. Toute mesure par laquelle le Président de la République dissout l'Assemblée nationale, la proroge, ou met obstacle à l'exercice de son mandat, est un crime de haute trahison. Par ce seul fait, le Président est déchu de ses fonctions ; les citoyens sont tenus de lui refuser obéissance ; le pouvoir exécutif passe de plein droit à l'Assemblée nationale. Les juges de la haute cour de justice se réunissent immédiatement à peine de forfaiture; ils convoquent lés jurés dans le lieu qu'ils désignent, pour procéder au jugement du Président et de ses

M. Vitet rend compte à l'Assemblée de ce qui vient de se passer. M. Jules de Lasteyrie demande un décret qui ordonne au commandant de l'armée de Paris et à tous les colonels de légion de la garde nationale d'obéir au président de l'Assemblée sous peine de forfaiture. Le commandant, c'était MagnanI II aurait répondu sans doute, comme le capitaine de chasseurs : J'ai des ordres, l'article 68 n'est pas fait pour moi. On fit une chose non moins inutile en investissant le général Oudinot du commandement des troupes. Quelques voix républicaines s'élevèrent contre le nom du chef de l'expédition de Rome : le général répondit en choisissant pour chef d'étal-major celui-là même qui protestait, le capitaine Tamisier. Un sous-lieutenant de chasseurs se présente, puis deux commissaires de police, le plus âgé avec une certaine déférence, le plus jeune impatient et expéditif. Pendant qu'on discutait, le capitaine de chasseurs qui avait déj«^ paru revint avec un ordre du général Magnan ainsi conçu : « Commandant, en vertu des ordres du mi" nistre de la guerre, faites occuper immédiatement la mairie du X' arrondissement, et faites arrêter, s'il est nécessaire, les représentants qui n'obéiraient pas sur-lechamp à l'injonction de se séparer. » C'était le général Sauboul qui avait averti d'abord le général en chef de la réunion des représentants à la mairie, mais sans s'offrir lui-même non plus que ses troupes pour la disperser; Forey, moins timide, avait transmis le même avis. Magnan, en homme prudent, se munit d'abord d'un ordre formel du ministre de la guerre et chargea le général Forey de diriger l'opération.

Celui-ci n'hésita pas. Sur son ordre, des chasseurs, des commissaires de police, des agents entrent dans la salle, saisissent sans façon vice-présidents, général en chef et

complices ; ils nomment eux-mêmes les magistrats chargés de remplir les fonctions du ministère public... »

chef d'état-major; aux observations d'Oudinot, Forey réplique comme ses officiers : « Nous sommes militaires, nous ne connaissons que nos ordres. » Tous les représentants descendent Tescalier; on les range entre deux baies de soldats, les portes s'ouvrent, et le cortège déboucbe dans la rue de Grenelle. Le général Forey à cbeval prend la télé, et, par les rues Saint-Guillaume, Neuve de l'Université (aujourd'hui du Préaux-Clercs), de l'Université , de Beaune et les quais Voltaire et d'Orsay, la colonne entre à la caserne de ce nom. Plusieurs représentants s'étaient joints en route à leurs collègues; à l'appel nominal que fit l'un des secrétaires, 220 membres répondirent. Il était trois heures vingt minutes.

A la même heure expirait, réduite à la même impuissance, une autre institution qui, dans les prévisions des constituants de 1848, devait être le boulevard de l'Assemblée et de la liberté. Aux termes de l'article 68, si le Président prononçait la dissolution ou la prorogation de l'Assemblée, la haute courdevait se réunir d'office, nommer un procureur général , se constituer et décréter la déchéance du Président. Ce prévoyant article n'avait été inriaginé ni par les premiers rédacteurs de la Constitution, ni par ceux qui intervinrent plus tard dans sa rédaction, ni même au cours de la discussion publique. Ce fut Flocon qui s'en avisa le lendemain du jour où Louis Bonaparte avait déclaré à la tribune sa candidature à la présidence. Son nom seul parut un danger aux républicains, et, dans le rapport supplémentaire pour la révision du texte de la Constitution, Armand Marrast proposa d'intercaler l'amendement Flocon. Discuté sommairement le 3 novembre et renvoyé à la commission, il fut voté le lendemain. Plus d'un orateur le considérait comme inutile. « L'Assemblée est permanente, disait Athanase Coquerel ; il est impossible de jamais supposer que l'Assemblée puisse être un moment dissoute de droit ; si elle

pouvait l'éJre de fait, elle a alors pour ressource le droit qu'elle s'est donne à elle-même par l'article 32, où il est dit qu'elle dispose des forces militaires qui la défendent. » Mais le rejet de la proposition des questeurs avait enlevé à l'Assemblée le bénéfice de l'article 32, et aucune loi n'avait encore fourni à cette juridiction le moyen de s'organiser. Sa prérogative était redoutable; en fait, elle était nulle. L'Assemblée constituante avait conféré au pouvoir parlementaire une telle prépondérance sur le pouvoir exécutif qu'elle ne supposait pas que celui-ci pût prendre l'avance ni que, lui qui disposait de l'armée, il songeât à s'en servir.

Si l'on se rappelle que le Président s'est rendu maître de toutes les forces; que la police et l'armée ne laissent pas de place à une autre action que la leur ; que l'Assemblée est dispersée, prisonnière, impuissante; que tous les ressorts du gouvernement reposent entre les mains de celui qu'il s'agit de décréter de déchéance, comment convoquer le jury desconseillers généraux, les tirer au sort, les réunir, les constituer? Cette organisation était destinée à fonctionner dans un état calme, avec le concours da pouvoir exécutif ou avec celui de l'Assemblée si l' Assenjblée avait pu se substituer au Président rebelle : mais seule, réduite à quelques magistrats, sans appui nulle part, la haute cour, loin de pouvoir juger l'usurpateur, n'était en mesure ni d'agir contre lui ni de réunir le jurydevant lequel il aurait dû comparaître. L'imprévoyance ou la hâte des constituants avait établi une haute cour sans lui fournir les moyens de manifester son action. Puisqu'on supposait le cas où l'Assemblée serait illégalement dissoute par le Président, il était aisé de prévoir que, pour jouer à coup sûr, il n'hésiterait pas, s'il le pouvait, à user de la violence. On avait compté sur un président téméraire, vaincu d'avance et tenu à merci ; toutes ces combinaisons étaient détruites ; le Président triomphait.

LE COUP D-'-KTAT. 647

Quoi qu'il en soit, les magistrats de la haute cour firent leur devoir sans tarder. Le 2 décembre, dès linit heures du matin, le président, M. lîardoin, convoqua ses collè(jues pour onze heures au Palais de justice. Tous furent exacts. Les faits étaient flagrants; mais s'il était facile de les qualifier, il l'était moins de constituer le tribunal qui devait en juger l'auteur. On chercha un procureur général. Magistrats inamovibles comme conseillers à la cour de cassation, les membres de la haute cour voulaient un' homme qui à l'indépendance du caractère joignit comme eux celle qui résulte de l'inamovibilité. En des temps paisibles, on avait choisi le procureur général à la cour d'appel de Paris ; dans des circonstances tout autres, on crut devoir agir différemment, et c'est dans le sein même de leur compagnie judiciaire que les meml)res de la hau(e cour songèrent à chercher le magistrat qui devait diriger les poursuites.

Mais, tandis qu'ils délibéraient dans la salle de la bibliothèque de la cour de cassation, sans apparat, sans publicité, sans costume (car c'était là une délibération intime et de chambre du conseil), un commissaire de police apparut, porteur d'un ordre signé Maupas, lequel enjoignait aux membres de la haute cour de se disperser immédiatement, sous peine d'arrestation en cas de résistance. Les conseillers se séparèrent après s'être donné rendez-vous chez leur président pour sept heures et demie du soir. Ils s'y réunirent à l'heure indiquée, signèrent l'arrêt d'information, dans lequel M. Renouard, leur collègue à la cour de cassation , fut nommé, de son consentement, procureur général près la haute Cour. Les événements ne permirent pas de faire davantage.

L'Assemblée dissoute et prisonnière; la haute cour impuissante à agir, moins à cause de l'injonction illégale de se disperser que par la force même des choses : tel était, vers le milieu de l'après-midi du 2 décembre, l'état de la

résistance légale à Paris. Voyons si ceux qui voulaient résister à main armée allaient être plus heureux.

III. — Les représentants montagnards n'étaient pas seuls à se flatter de l'espoir que le peuple, « cette sentinelle invisible » , se lèverait dans sa force pour défendre la Constitution et l'Assemblée. Il y a chez nous sur le «« lion populaire »une sorte de légende que les journées de 1789, de 1792, de 1830 etde 1848 ont historiquement accréditée. On ne remarque pas que ces victoires du peuple, incontestables du reste, ont été singulièrement facilitées soit par la complicité de l'opinion publique égarée, soit par la défection des troupes. D'ailleurs, l'élan s'épuise : une année s'écoule, on cherche, on veut ramener dans la rue ces héros d'hier; mais ils ont vieilli, ils sont devenus sages, ils ne bougent plus du logis. Au 13 juin 1849, les représentants réunis au Conservatoire des arts et métiers n'avaient pas réussi à soulever le peuple au nom de la Constitution qu'ils prétendaient violée; au 2 décembre, cette violation était publique, flagrante, impossible à nier: mais les combattants de 1830, les défenseurs des chartes et des libertés publiques ne paraissaient plus s'en soucier et laissaient tomber sans réponse, dans les rues désertes et silencieuses, les appels aux armes et à l'insurrection.

Les représentants d'extrême gauche s'étaient réunis dès le matin du 2 décembre ; les uns étaient d'avis d'engager la lutte immédiatement, les autres conseillaient d'attendre en agitant le peuple. On rédigea d'abord des proclamations ; mais, pour les faire imprimer, les presses manquaient. On se donna rendez-vous chez Bonvalet, au boulevard du Temple ; Michel (de Bourges) tenta d'y haranguer la foule , mais l'arrivée de la police le força de se retirer. A quatre heures, une nouvelle

réunion se tint chez M. Ch. Beslay, rue de la Cerisaie; mais, là encore, la police avait dépisté les représentants. Lesnouvelles des faubourgs n'avaient rien d'encourageant: Paul de Flotte essayait sans succès de soulever le faubourg Saint-Marcel; quant au faubourg Saint-Antoine, il ne bougeait pas. On avait compté sur les associations ouvrières comme sur des foyers de résistance politique ; mais ces associations qui commençaient à prospérer ne se souciaient plus d'aventurer le pécule laborieusement acquis , et celles qu'on pressait trop fermaient l'atelier pour se dérober à toute instance. On parlait au peuple de droit violé; il ne voyait encore que le droit restitué, le suffrage universel qui lui était rendu, et, si les malheurs de la majorité n'étaient pas de nature à le toucher, ceux de la gauche ne paraissaient pas l'émouvoir davantage.

La journée se passa donc en des courses et en des rendez-vous inutiles. Le soir, on se retrouva chez le représentant Lafon, quai Jemmapes; mais, dans la crainte d'y être encore relancés par la police qui les suivait à la trace, les représentants s'acheminèrent vers la rue Popincourt et tinrent séance en assez grand nombre dans l'atelier d'un sieur Cournet, ancien officier de marine. M. Victor Hugo présidait. Les rapports n'étaient pas plus favorables que le matin, les proclamations n'étaient pas même imprimées. Cependant les membres présents décidèrent qu'il fallait à tout prix soulever le peuple, lui donner l'exemple de l'insurrection et faire siéger ce qui restait de l'Assemblée nationale au centre même du faubourg Saint- Antoine. On se donna rendez-vous pour le lendemain, vers huit ou neuf heures du matin, à la salle Roysin, où s'était tenu un club en 1848.

En effet , le lendemain (3 décembre) , vers huit heures et demie , dix à douze représentants, parmi lesquels MM.Schœlcher, Baudin,Esquiros, Charamaule, Oindriez,

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Madier-Montjan, Dulac, Aubry (du Nord), Chaix, Malardier, Bruckner, etc., et quelques journalistes, Xavier Durrieu, Watripon. Am. Lemaître, Gournet, se répandirent dans la rue du Faubourg-Saint-Antoine, et, au lieu d'attendre leurs collègues pour délibérer, invitèrent les ouvrier» à se joindre à eux pour construire une barricade et commencer le combat. Un groupe se forma, et deux postes de ligne furent désarmés, l'un au coin de la rue de Montreuil, l'autreaumarcheLenoir. On arrêta un omnibus et deux charrettes de paysan : le faubourg fut ainsi intercepté de la rue de Cotte à la rue Sainte-Marguerite : si ce n'était pas encore une barricade, c'était un obstacle. La brigade Marulaz était stationnée à la Bastille; le général, averti, fit remonter le faubourg à trois compagnies du 19* de ligne. Sept représentants sans armes, mais revêtus de leurs écharpes, s'avancèrent vers la troupe et voulurent parlementer avec l'officier; mais celui-ci ne s'y prêta pas et les supplia de se retirer. Sur ces entrefaites, le chef de bataillon, qui suivait à cheval, donna l'ordre de forcer l'obstacle, et les soldats s'élançaient à la baïonnette, mais en évitant de toucher les représentants, lorsque quelques coups de fusil partirent de la barricade; un soldat tomba frappé à mort. La troupe riposta et passa outre, sans plus s'inquiéter de la barricade et des représentants. L'un d'eux, Alphonse Baudin, avait été atteint et succomba immédiatement. Dans chaque camp, la guerre civile comptait un martyr.

L'énergie et le dévouement public des représentants et des quelques ouvriers qui s'étaient joints à eux étonnèrent ceux qui en furent les témoins, mais sans les entraîner. Il fallut se disperser. MM. Madier-Montjau et Bastide se dirigeaient déjà sur Belleville ; mais ils n'y furent pas plus heureux que dans le faubourg, avec cette différence qu'à Belleville, la garde nationale elle-même intervint pour empêcher toute tentative d'insurrection.

Si les quartiers extrêmes se montraient relativement calmes, il n'en était pas de même dans ceux du centre et particulièrement sur les boulevards, entre la rue Laffitte et la rue Montmartre. 11 régnait là une agitation dont les fréquents passages de patrouilles n'avaient pasjaison. La chaussée restait libre, mais, dans les contre-allées, les orateurs en plein vent se multipliaient. On se passait de main en main, on lisait tout haut les appels aux armes de Victor Hugo , la proclamation à l'armée qu'il venait d'improviser en apprenant la mort de Baudin, les décrets du comité de résistance composé de Victor Hugo, Jules Favre, de Flotte, Garnot, Michel (de Bourges), etc., qui décernaient les honneurs du Panthéon à Baudin et supprimaient les octrois; on commentait surtout certain arrêt de la haute cour, non pas le vrai que personne ne connaissait , mais celui que M. Martin (de Strasbourg) , qui n'avait pas réussi à se faire nommer procureur général, avait pris sur soi de rédiger et qu'il colportait. On n'y regardait pas de si près, et la passion des lecteurs mettait au même rang et cet arrêt imaginaire et les décrets régulièrement émis par l'Assemblée nationale à la mairie du X' arrondissement.

Sur les boulevards, ce n'étaient encore que paroles et vaines démonstrations; mais dans les rues Rambuteau, du Temple, Beaubourg, au carré Saint-Martin et dans les rues qui avoisinent le Conservatoire des arts et métiers, on passait déjà des paroles aux barricades. A quatre heures du soir, deux colonnes commandées par les généraux Herbillon et Levasseur partirent de l'Hôtel de ville; l'une dégagea la rue du Temple, la rue de Rambuteau jusqu'à la pointe Sainte-Eustache, et remonta la rue Saint-Martin jusqu'à la porte de ce nom; l'autre, suivant la rue du Temple jusqu'au boulevard, enleva les barricades qui se dressaient presque à chaque coin de rue, et rejoignit l'autre colonne après avoir pris, les barricades

voisines de la rue Neuve Saint-Martin et de la rue du Vertbois. A huit heures du soir, de nouvelles barricades étaient reconstruites, rue Beaubourg. Le colonel Chapuis du 3' de ligne et le commandant Boulatigny du 6° léger fouillèrent les maisons, firent une centaine de prisonniers et pacifièrent le quartier. Dans la soirée, vingt sergents de ville arrêtèrent un cortège de cent cinquante hommes qui, comme le 23 février, portaient processionnellement deux cadavres.

IV. — « Si jamais le jour du danger arrivait, je ne ferais pas comme les gouvernements qui m'ont précédé, et je ne vous dirais pas : Marchez , je vous suis ; mais je vous dirais : Je marche , suivez-moi. » Ainsi parlait Louis-Napoléon le 9 novembre. Mais, sans contester sa bravoure ni examiner les motifs de sa retraite , nous devons constater que, pendant ces jours de combat, il ne se fit voir au public qu'une seule fois. Le 2 décembre, vers onze heures du matin , il sortit de l'Elysée avec une escorte de. généraux parmi lesquels on voyait ceux-là mêmes qui avaient refusé de concourir au coup d'Etat, comme Baraguey d'Hilliers et Randon ; deux escadrons le précédaient, deux le suivaient. Il descendit la rue du Faubourg-Saint-Honoré et , par la rue Royale , gagna la place de la Concorde, où le général de Cotte , et, à son exemple, les troupes stationnées sur la place, le saluèrent du cri de : Vive l'Empereur ! Il se fit ouvrir la grille du jardin des Tuileries ; mais , sur le conseil de son oncle, le prince Jérôme, il tourna par les quais et entra dans le Carrousel, où il passa les troupes en revue. De là, traversant le Pont-Royal, il poussa jusqu'au Palais Bourbon , donna l'ordre de démolir le salle dite de carton, qui avait servi depuis le 4 mai 1848 aux séances des Assemblées constituante et législative, et, par le

pont (le la Concorde, reprit le chemin de son palais, après avoir recueilli les acclamations de la cavalerie massée dans les Champs-Elysées. Cette courte expédition accomplie, pendant laquelle il avait chevauché presque continuellement entra deux haies de troupes et sans s'être mis en rapport avec ce peuple à qui il prétendait avoir restitué ses droits, il rentra à l'Elysée et n'en sortit plus.

Le ministère du 26 octobre avait cessé d'exister. Celui du 2 décembre ne se composait encore que des ministres de la guerre et de l'intérieur. C'était assez pour la nécessité présente , mais non pour l'opinion publique. La dissolution même de l'Assemblée avait dispersé les amis comme les adversaires. L'entourage du Président se trouvait réduit à ces deux ministres, à trois ou quatre partisans qu'on ne royait pas agir ou qu'on ne connaissait pas, et à quelques généraux. L'armée paraissait le soutenir, mais en temps de révolution elle se rallie, elle aussi, au parti qui réussit. Dans ces conditions d'isolement, le coup d'Etat risquait de passer pour le coup de tète d'un étourdi, et, spécialement pour Louis Bonaparte, d'établir définitivement sa réputation de conspirateur incorrigible et malheureux.

Il était donc urgent de constituer un ministère régulier, complet , et de chercher parmi les hommes politiques un groupe d'adhérents dont les noms recommandassent le nouveau régime.

Le 3, vers deux heures et demie, les noms des nouveaux ministres furent affichés. A MM. Turgot, Lacrosse, Fortoul, membres du précédent cabinet, se joignaient MM. Ducos, Fould et Rouher. Le retard provenait, dit-on, de ces deux derniers, qui avaient refusé leur adhésion à un projet de décret de confiscation des biens de la famille d'Orléans. Mais ce décret fut ajourné, et les refus tombèrent. De même qu'on avait disposé de la signature de MM. Fould et Rouher sans les en avertir, de

même on dressa d'office une liste qui, sous le nom de commission consultative, réunissait quatre-vingts noms d'anciens ou de nouveaux ministres, de généraux, de hauts fonctionnaires, de magistrats, de représentants du peuple; plusieurs protestèrent, comme MM. Léon Faucher , de Goulard, Périer (de la Banque de France), de Mortemart; mais on n'en tint compte, et les journaux reçurent défense d'insérer leurs protestations. Cette commission consultative, qui ne fut jamais consultée, s'augmenta le lendemain de 29 noms, puis de quelques autres, et le 15 décembrefut définitivement arrêtée à 109; c'était une assemblée de parade destinée à ne pas laisser le gouvernement isolé, à faire illusion au public sur des adhésions plus ou moins réelles et à en provoquer d'autres.

A la même heure, on afficha un arrêté du préfet de police qui interdisait tout rassemblement, tout cri séditieux, toute lecture en public; puis une proclamation de Saint-Arnaud qui, à l'instar de Senard en juin 1848, accusait ses adversaires de « vouloir le pillage et la destruction » ; elle se terminait par l'arrêté suivant : « Tout individu pris construisant ou défendant une barricade, ou les armes à la main , sera fusillé. » Le même jour, le général Magnan fut nommé commandant de la 1" division militaire. Il tint dans la soirée un conseil de généraux et arrêta les dispositions pour le lendemain. Gavaignac, en juin 1848, avait procédé stratégiquement à l'égard de l'insurrection : Magnan et Saint-Arnaud suivirent cet exemple. Gomme lui, ils se préoccupèrent du bien-être matériel des troupes, se gardant de les fatiguer par un service trop prolongé , n'en faisant sortir des casernes qu'un tiers environ qui rentrait y passer la nuit, veillant à la régularité des approvisionnements. Gomme lui aussi, au lieu de les éparpiller par petits postes dispersés, ils les concentrèrent de manière à les

jeter par masses sur les points attaqués et à profiter de la surprise des insurgés comme du premier élan des soldats. Mais les généraux de décembre avaient sur ceux de juin le grand avantage d'avoir pu choisir le jour et le terrain de la lutte et d'arriver avec des forces disciplinées en face d'une population non organisée et qui, eût-elle gardé la tradition de la guerre civile, devait être vaincue avant d'avoir eu le temps de se reconnaître.

Dans la soirée du 3 décembre, les troupes rentrèrent dans leurs quartiers : la rue resta libre à l'insurrection. 11 en fut de même pendant toute la matinée du 4 décembre. Il semblait que le gouvernement eût désarmé, à moins que, pour frapper plus fort, il n'eût voulu laisser à ses adversaires le loisir de s'organiser. Un nouvel arrêté du préfet de police, affiché le matin, interdisait la circulation de toute voiture publique ou bourgeoise et les stationnements des piétons sur la voie publique sous peine d'être dispersés par la force. « Que les citoyens paisibles restent à leur logis. 11 y aurait péril sérieux à contrevenir aux dispositions arrêtées. » C'était le préliminaire d'un combat imminent.

Celte apparente désertion de la lutte, ces retards à la soutenir ont prêté aux commentaires. On a supposé que le général Magnan avait hésité à s'engager plus avant, et que, frappé de la lenteur des adhésions au coup d'Etat, il avait préféré attendre et prendre ses sûretés. M. Victor Hugo s'est mis en de tout autres frais d'imagination. Membre de ce comité de résistance qui, traqué par la police , changea , dit-il , vingt-sept fois d'asile, il s'est laissé prendre à des illusions fort naturelles chez des hommes auxquels aboutissent toutes les nouvelles, mais surtout celles qu'ils désirent. La retraite des troupes depuis le 3 au soir, leur absence et presque leur disparition pendant la matinée, laissèrent à l'insurrection une telle liberté que les barricades surgirent à

Tenvi : on se prit à espérer une résistance efficace. Il en serait résulté, d'après M. Victor Hugo , que Louis-Napoléon effrayé aurait, vers une heure, donné des ordres qu'on ne cite pas, mais dont les terribles événements qui suivirent immédiatement révéleraient suffisamment la nature. Cette hypothèse a été acceptée par d'autres historiens du coup d'Etat.

Il suffit de se rendre compte des positions qu'occupaient respectivement les insurgés et les troupes pour réduire à néant et les prétendues hésitations du général Magnan, et les terreurs de l'Elysée, et les ordres sanguinaires qu'aurait donnés Louis Bonaparte.

On a vu avec quelle facilité, dans l'après-midi du 3 décembre, les troupes avaient rétabli la circulation dans les quartiers Insurgés. Les barricades avaient été relevées dans la soirée et dans la nuit, presque aur mêmes endroits et dans les mêmes limites, c'est-à-dire entre la rue du Temple et la rue Montmartre d'une part, et, de l'autre, entre la rue de Rambuteau et les boulevards. A la porte Saint-Denis, sur l'emplacement même où s'était élevée en juin 1848 la grande barricade dont la garde nationale s'empara dès la première heure de la lutte, ils'en trouvait une autre construite dans des conditions analogues. Enfin, d'autres barricades rejoignaient le canal dans le faubourg Saint-Martin, et se rajustaient à quelques autres situées soit à la Chapelle, soit dans le faubourg du Temple. Le comité de résistance avait pu dire : Faites des barricades, mais il n'avait aucun moyen d'action. Il errait de retraite en retraite, de telle sorte qu'avant d'obéir à ses ordres, les insurgés étaient obligés de le chercher sans le trouver toujours.

Si, le 4 décembre, la situation morale de la résistance était meilleure que le 3, la situation stratégique n'avait pas changé. L'insurrection était cernée par l'armée dans un espace relativement étroit et qui ne lui laissait pas d'issue : à l'Hôtel de ville, les brigades Herbillon et Ma

LE COUP DETAT. 657

rulaz; à la pointe Saint-Eustache , la brigade Dulac ; sur les boulevards, plusieurs brigades d'infanterie et de cavalerie qui y circulaient à Taise et qui préservaient les faubourgs; nul écbec éprouvé jusque-là par les troupes; ces troupes reposées , renouvelées avec art et appuyées partout par l'artillerie ; une entente parfaite entre les chefs : comment, dans de telles conditions, le général Magnan eût-il senti défaillir en lui cette énergie qu'il cultivait depuis six mois, et de quelle terreur raisonnable Louis Bonaparte pouvait-il être saisi , à cette heure où la fortune du coup d'État était encore intacte?

Ainsi, l'aspect de l'insurrection n'étaitpas redoutable, Magnan n'hésitait pas, Louis-Napoléon n'étaitpas épouvanté. Cette façon dramatique de présenter les choses n'est conforme ni à la vérité, ni à la vraisemblance : c'est un procédé d'imagination et de mise en scène pour expliquer le massacre du boulevard dont nous allons parler, et pour ajouter à l'horreur d'un déplorable événement celle qui résulterait de la préméditation.

Les troupes ne quittèrent leurs casernes, les unes qu'à une heure, les autres qu'à deux heures de relevée. La division Renault ne partit même qu'à deux heures trois quarts de l'Ecole militaire ; la brigade Sauboul était au Luxembourg; la brigade Ripert, place Saint-Sulpice; la brigade Forey, place du Panthéon, où elle arriva à quatre heures. On n'éleva aucune barricade dans le quartier des écoles ; à peine y eut-il quelques groupes que dispersèrent les colonnes qui sillonnèrent le quartier, les unes par les rues de la Harpe, Saint-Jacques et de la Montagne- Sainte- Geneviève ; les autres par la rue Mouffetard jusqu'à Saint-Médard et à la barrière d'Italie. La halle aux vins, le chemin de fer d'Orléans, l'Ecole polytechnique, la Sorbonne, Saint-Séverin, étaient fortement occupés, ainsi que le Panthéon, Saint-Sulpice et le Luxembourg. Tout l'effort militaire se pro-

duisit sur la rive droite, avec les divisions Carrelet et Leva sseur.

La brigade Herbillon, partagée en deux colonnes, l'une par la rue du Temple , l'autre par la rue Saint-Martin , et la brigade Marulaz par la rue Saint-Denis, remontèrent jusqu'au boulevard , tandis qu'une colonne légère du colonel de la Motte-Rouge parcourait les rues transversales. La colonne de la rue du Temple , débouchant la première sur les boulevards , marcha sur la porte Saint- Martin et prit à revers les premières barricades de la rue de ce nom. Treize barricades furent rapidement franchies. Le colonel de Lourmel, avec trois bataillons du 51* et un bataillon du 43* de ligne, prit position à la pointe Saint-Eustache et fit occuper toutes les tètes de rue. Au moment où il allait aborder les barricades de la rue Rambuteau, le général Dulac arriva et conduisit luimême l'attaque. Les deux premières barricades furent franchies sans coup férir ; la troisième nécessita un combat sérieux. Les portes furent enfoncées, et l'on s'apprêtait à cheminer par les maisons, lorsque le canon et une vive fusillade dans la rue Saint-Martin annoncèrent l'approche de la colonne Herbillon qui prenait les insurgés à revers. Au milieu d'un feu très-vif, les deux colonnes se rejoignirent après avoir enlevé les barricades qui les séparaient.

Les brigades de Bourgon, de Cotte, Canrobert et la brigade de cavalerie Reybell avaient l'ordre d'occuper les boulevards depuis la Madeleine jusqu'à la Bastille, sauf à jeter des détachements sur la droite ou sur la gauche suivant les nécessités de la répression.

La brigade de Bourgon déboucha sur le boulevard par la rue du Faubourg-Poissonnière. Du côté de la porte Saint-Denis, une première barricade traversait la chaussée à la hauteur de la rue d'Hauteville qu'elle observait; une seconde s'appuyait d'une part à la rue Mazagran et de l'autre à la rue de la Lune. Les rues Poissonnière, Notre-

Dame de Recouvrance , Portalès, Villeneuve étaient aussi barricadées et formaient comme les postes avancés de la partie de rinsurrection concentrée entre la rue Saint- Denis et la rue Montorgueil ; des insurgés occupaient quelques maisons à droite et à gauche du boulevard. La troupe enleva rapidement les deux barricades, malgré un feu très-vif partant des fenêtres et qui mit vingt-huit soldats hors de combat. Mais, sans y prendre garde et sans s'arrêter, elle s'engagea dans la rue Saint-Denis, emporta une barricade à soixante-dix mètres du boulevard et s'apprêtait à en attaquer une autre beaucoup plus forte, située à la hauteur de la rue Réaumur, où la rue Saint- Denis forme un coude, lorsqu'un ordre du général Carrelet la rappela sur la ligne des boulevards, qu'elle parcourut jusqu'au boulevard du Temple, où elle s'établit.

Une forte avant-garde, composée de plusieurs escadrons du 1" et du 7* lanciers, flanqués d'infanterie, suivait de près la brigade de Bourgon et devait éclairer les brigades de Cotte et Ganrobert. A la hauteur de la rue Taitbout, le colonel de Rochefort fut assailli par les cris de : Vive la Constitution ! vive la République ! à bas le dictateur! Il se jette avec ses lanciers sur le trottoir, dissipe à coups de sabre le rassemblement et poursuit sa route. Jusqu'au boulevard Poissonnière, il n'éprouva point de résistance sérieuse; mais, en s'avançant, il traversait une foule hostile, et, arrivé au boulevard Bonne-Nouvelle, il fut accueilli, comme la brigade de Bourgon, par des coups de fusil qui partaient des croisées et des rues adjacentes. Aussitôt, sans ordre et emportée par le besoin de se défendre, l'infanterie qui accompagnait les escadrons tire au hasard et multiplie les décharges; le général de Cotte accourt avec un bataillon du 72' et veut arrêter le feu ; mais les soldats du 72' imitent leurs camarades. L'escadron de lanciers, pelotonné au milieu de la chaussée, subissait la fusillade des insurgés et des soldats; il eut soixante-dix

lances ou flammes brisées ou trouées par des balles, des chevrotines et même par de gros plombs à loup.

La brigade Canrobert, qui arrivait au boulevard Montmartre, n'échappa pas à ce fol entraînement : comme les soldats de la brigade de Cotte, ceux de Canrobert firent face à droite, abaissèrent leurs fusils et tirèrent sur la contre-allée et aux fenêtres. De la rue Poissonnière à la rue Richelieu, il y eut un instant, a écrit un officier anglais, témoin oculaire, comme « une nappe ondulante de flamme » {a waving sheet of jiame) qui suivit la ligne du boulevard. Les chevaux des batteries, effrayés, se cabraient, rompaient leurs trains; il ne restait plus au général Canrobert qu'une pièce de canon disponible; elle tira à boulet sur l'hôtel Sallandrouze. Les promeneurs couraient affolés; les uns se jetaient à terre et roulaient dans le sang, les autres forçaient l'entrée des maisons sans y trouver un refuge, car les soldats y pénétraient avec eux, achevant à la baïonnette ceux qu'avaient épargnés les balles. Les chefs se multipliaient pour arrêter le feu : mais les soldats n'obéissaient qu'à leur propre fureur. Enfin, après un long quart d'heure, cette fusillade insensée s'arrêta. Que de blessés! que de morts ! Le lendemain, on voyait encore des cadavres étendus par tas sur les trottoirs et des mares de sang au pied des arbres.

Il n'est pas seulement vraisemblable, il est certain qu'il y a eu provocation de la part des insurgés, et que, spécialement entre la rue du Sentier et la rue Saint-Denis, des coups de feu, venant des rues ou des maisons riveraines, jetèrent l'alarme parmi les troupes et amenèrent ces décharges générales et spontanées que les officiers n'avaient pas commandées et que, malgré leurs efforts, ils ne pouvaient arrêter. Si la provocation explique les représailles, elle n'en excuse ni l'emportement aveugle, ni l'impitoyable rigueur. Mais, pour cela, est-il besoin de supposer des ordres secrets en vertu desquels des milliers

de soldats auront dû fusiller une multitude compacte et désarmée? La haine ne dispense pas du bon sens, et, si nous admettons que Louis-Napoléon ait osé donner cet ordre infâme et qu'il ait trouvé des âmes assez avilies pour consentir à le recevoir, nous serons forcés d'admettre aussi que ses généraux le trahissaient, eux qui, au péril de leur vie, se jetaient au-devant de leurs soldats pour conjurer leur fureur '.

Cependant, le (jénéral de Cotte avait lancé un détachement dans la rue Poissonnière pour nettoyer les environs de l'église Boime-Nouvelle ; ce détachement descendit la rue du Caire et se trouva en présence de la grande barricade de la rue Saint-Denis dont nous avons parlé. Un autre détachement du 72*, appuyé de quatre pièces d'artillerie, attaquait de face la barricade. Le combat y fut long et sanglant; le lieutenant-colonel Loubeau du 72* y fut tué, le colonel Quilico blessé. Une compagnie du 15* léger, venant de la rue de Rambuteau, prit la barricade à revers, et ses défenseurs se dispersèrent. D'autres engagements eurent lieu dans le faubourg Saint-Denis et aux environs du canal Saint-Martin. Les insurgés furent débusqués partout.

Vers cinq heures et demie, toutes les troupes étaient revenues sur leurs positions. La résistance, cependant, n'était pas encore écrasée dans le quartier Montorgueil.

^ J ai suivi la version de M, Hippolyte de Mauduît (^Révolution inililaire du 2 décembre, 1851 — 1852). Son fils, aide de camp du général de Cotte, avait été en position de le renseigner exactement. L'auteur mentionne à plusieurs reprises cette fusillade (209, 218, 223), et, chaque fois, il signale la provocation. — Un incident analogue, mais non pas aussi sanglant, se produisit, prescjue à la même heure, aux environs de l'Hôtel de ville : coups de fusil dirigés sur la troupe par des insurgés apostés dans les maisons du quai, riposte des soldats, générale, furieuse et qui dure dix minutes. C'est exactement la même scène qu'au boulevard, et, par une coïncidence à noter, M. Hippolyte de Mauduit (242) et M. Victor Hugo (Hittohe d'un Crime, t. II, p. 51) la racontent, tous deux, dans des termes presque identiques.

Les combattants des quartiers du Temple, Saint-Denis et Saint-Martin, refoules par les mouvements concentriques des brigades, avaient été pourchassés plutôt qu'atteints : les uns se portèrent dans la rue Saint-Honoré et dans quelques petites rues qui y aboutissent, les autres dans la rue Montorgueil, et y construisirent des barricades. Malgré la nuit, et bien que tous les réverbères fussent éteints, le colonel de Lourmel lança en avant le deuxième bataillon du 51'. Les quatre premières barricades furent enlevées presque sans coup férir ; la cinquième, plus éloignée, eut le même sort, après un combat plus vif. Ses défenseurs furent, les uns passés par les armes, les autres conduits à la préfecture de police. Parmi les morts, se trouvait Denis Dussoubs (de Limoges) , dont le frère , Gaston , était représentant du peuple.

Ce furent là les derniers combats livrés à Paris contre l'insurrection. Le 5 décembre, les troupes gardèrent leurs positions de la veille et parcoururent les divers quartiers de la ville par fortes patrouilles : nulle part la bataille ne recommença.

La police acheva l'oeuvre de l'armée. Une terreur épouvantable s'abattit sur Paris. On ne se contenta pas d'arrêter les insurgés derrière les barricades, ou ceux qu'on pouvait soupçonner d'y avoir pris part : protester dans la rue ou même dans un salon ; plaisanter les puissants acteurs du funèbre drame ; ne pas retenir un cri d'indignation, soit à la vue de cette nuée d'agents de police, qui, marchant à la suite des troupes, dépeuplait un quartier, soit au souvenir encore tout chaud de ces commissaires qui, sans respect de la loi, de la représentation nationale, des services rendus au pays, avaient osé mettre la main sur Cavaignac, Bedeau, Lamoricière, Changarnier, etc. ; porter un nom de républicain ou de journaliste, autant de causes qui désignaient à l'arrestation et à l'emprisonnement. L'étudiant frondeur conduit à la préfecture de

police y rencontrait ou y voyait arriver après lui M. Traouten de Guilgot, magistrat, beau-frère du général Le Flo; M. Emmanuel de la Valette, qui payait ainsi Thonneur d'être le frèredu rédacteur encheideV Assembléenattonale ; un conseiller honoraire à la Cour de cassation, M. Madier de Montjau père, qui avait stigmatisé publiquement le coup d'Etat de Louis Bonaparte, avec la même chaleur qu'il avait protesté naguère contre les circulaires de Ledru- Rollin, etc. De la préfecture, on était conduit en voiture cellulaire àMazas, plus tard à pied, dans la nuit, aux forts d'Ivry ou de Bicétre, où, entassés dans des casemates humides , les prisonniers étaient mêlés à des vagabonds et à des malfaiteurs ou à des agents de police qui épiaient leurs paroles et leurs pensées '.

Matériellement, le succès du coup d'État était complet. Il n'en était pas de même du succès moral. Les sauvages rigueurs de la répression et la multiplicité des arrestations ; l'espèce de loi des suspects qui pesait sur la ville ; le silence forcé de la presse ; le secret de la correspondance violé sans pudeur ; l'incertitude d'un avenir dont disposeraient à leur guise les personnages de l'Elysée : toutes ces circonstances n'étaient pas de nature à rallier les esprits, et l'on peut se demander si, le jour du scrutin, une énergique protestation des électeurs n'aurait pas vengé la légalité vaincue et humilié le vainqueur dans son triomphe. Mais, après le coup d'État du bonapartisme , il était réservé au socialisme de commettre le sien : l'occasion lui sembla bonne de devancer cette révolution qu'il avait fixée au mois de mai 1852, et, sous prétexte de défendre la Constitution qu'il aspirait, lui aussi, à renverser, il dénatura la protestation nationale. Jusque-là, Louis Bonaparte était encore l'inexcusable violateur d'une charte qui gênait son ambition ; grâce au socialisme et à l'insur-

1 Dix-sept Jours de captivité', souvenir du coup d'Etat du 2 décembre 1851, par Louis Bonnel. Manuscrit.

rection provinciale, il sera appelé le sauveur de la société en péril.

V. — En décembre 1851, comme en février 1848, Paris, vainqueur ou vaincu, imposa à la France la loi de son triomphe ou de sa défaite ; mais, ce qui n'était pas arrivé en février, une partie de la France protesta et plus haut et plus longtemps que Paris. La revendication provinciale n'en eut pas plus d'effet, mais on put y reconnaître un double phénomène qui s'était déjà manifesté en juin 1849 : c'est d'abord que l'esprit de lutte était décentralisé ; ensuite, c'est que si les départements avaient élevé la voix après le 15 mai et pendant les journées de juin en faveur de l'ordre , maintenant, par un déplorable revirement, sous prétexte de défendre la Constitution, ils se levaient en masse, dans certaines provinces, en faveur du socialisme.

A l'occasion des élections du 13 mai 1849, nous avons tracé (livre III, 138) la carte du socialisme français d'après ses succès électoraux ; elle nous fournirait à peu de chose près celle des insurrections départementales de décembre 1851. Sauf une tentative insignifiante de quelques républicains pour franchir la frontière de Belgique et un léger mouvement à Anzin, tout le Nord resta paisible, des Vosges jusqu'à la mer; il en fut de même dans les départements voisins de Paris et dans ceux de Normandie, bien que ces derniers comptassent de nombreuses populations manufacturières. La Bretagne, la Vendée, le Poitou, le Bordelais, Bordeaux excepté, restèrent étrangers à tout essai d'insurrection. Le Haut et le Bas-Rhin s'émurent : en pouvait-il être autrement après les votes qu'ils avaient émis en mars et avril 1850? Mais l'esprit conservateur l'emporta. Dans la Haute -Saône, maires, adjoints, conseils municipaux furent en grand

nombre révoqués ou dissous : ces mesures opportunes prévinrent ou déconcertèrent l'agitation. La Côte-d'Or et le Doubs furent calmes; il n'y eut, dans le Jura, qu'une tentative d'émeute à Poligny, promptement réprimée : elle fit plus de scandale qu'elle n'eut d'effet sérieux. Le Rhône, la Loire, l'Isère, où régnait l'état de siège, furent tranquilles. L'Ain et la Saône-et-Loire se signalèrent par quelques alertes toutes locales : le voisinage de la frontière suisse et des réfugiés pour l'un, la propagande révolutionnaire dont l'autre avait été travaillée, ne suffirent pas à soulever les populations.

Dans la région du Centre, nous n'aurions à signaler que quelques mouvements locaux, à la Suze, à Mamers, à Orléans, à Montargis, si le complot dit du Val de la Loire, réprimé en octobre 185J , n'avait laissé desgermesqui se développèrent dans la Nièvre et l'Allier. La région du Sud fut paisible, sauf dans les départements de Lot-et- Garonne et du Gers. C'est dans le Sud-Est, en Provence, (les Bouches-du-Rhône exceptées), que se cantonna une insurrection véritable : la Drôme, le Var et les Basses- Alpes, et d'autre part l'Hérault, furent les seuls départements où le mouvement eut de l'ensemble et quelque durée. Mais là surtout, ce n'est pas la Constitution qui était en jeu : la république socialiste y travaillait pour son propre compte et recueillait les bénéfices de ce vaste complot du Midi qu'Alphonse Gent et Delescluze avaient préparé en 1850 et qui, désorganisé en apparence par les arrestations et la dispersion des principaux meneurs, retrouvait en décembre 1851 une occasion de rallier ses adhérents et d'accomplir ses desseins. Mais quelle que fût l'organisation de ces départements au point de vue révolutionnaire , quelques détachements de troupes suffirent à la dissoudre, ce qui prouve que le Gouvernement était tout prêt et que les sociétés secrètes ne l'étaient pas encore. Sauf de rares exceptions, la bourgeoisie ne mar-

chait pas sous leur bannière : d'instinct, elle se sentait leur ennemie et leur victime, et les haines dont la noblesse avait eu naguère le privilège s'étendaient maintenant jusqu'à elle. Ainsi, il n'y avait pas seulement défaut d'union, mais division profonde. L'événement prouva que cette bourgeoisie, qui se convertit si vite au coup d'État, le fît par un intérêt personnel à vues courtes, mais assez bien entendu ; qu'elle se vit directement menacée et qu'elle préféra l'illégalité commise contre une Constitution depuis longtemps ébranlée à ce débordement démagogique dans lequel il était bien difficile de distinguer les sincères défenseurs de la Constitution et les fanatiques hérauts du socialisme.

Le cadre de cette histoire ne comporte pas un exposé minutieux de toutes les agitations départementales que motiva le coup d'Etat ou des émeutes purement locales auxquelles il servit de prétexte. Elles eurent, d'ailleurs, un caractère commun: à la Palisse, à Montargis, à Bonnysur-Loire (où lestroubles ne durèrent ou qu'un jour ou que quelques heures), après avoir sonné le tocsin, on se portait invariablement sur la caserne de gendarmerie, et, dans chacune de ces petites villes, un ou deux gendarmes furent victimes de leur stricte fidélité à la discipline. Quelque gravité qu'aient eue les soulèvements de l'Allier, du Lot-et-Garonne et du Gers, nous n'arrêterons l'attention du lecteur que sur la Nièvre, la Drôme, les Basses-Alpes, le Var et l'Hérault. L'étendue et la durée de l'insurrection dans ces cinq départements permettent de mesurer les progrès qu'avaient faits depuis deux ans les sociétés secrètes : avant qu'elles eussent agi, on pouvait douter et de leur organisation et de leurs tendances; après l'événement, il fallut reconnaître que leur force n'était pas un roman forgé par des juges d'instruction en quête de complots, et que, si le nouveau gouvernement n'usait d'aucun ménagement à l'égard de ses ennemis, il n'y

aurait pas eu lieu d'en attendre davantage de la part des socialistes triomphants.

VI. — Depuis le 20 octobre, le Cher et la Nièvre étaient soumis à l'état de siège ; mais cette mesure, efficace dans le Cher, ne produisit pas dans la Nièvre le même résultat. L'insurrection y était à peine désarmée, et l'affiliation avait conservé ses liens. Les flotteurs et les compagnons des canaux offraient aux sociétés secrètes un personnel facile à séduire et à entraîner : la bourgeoisie y avait sa place et y cherchait un rôle. C'était aux extrémités du département (Clamecy , Cosne , Saint- Pierre-le-Moutier) que la démocratie fermentait le plus, comme pour donner plus facilement la main aux départements voisins (Yonne, Cher et Loiret) , et se frayer, par l'Yonne, un chemin vers Paris.

Le 3 décembre au soir, arriva à Clamecy la dépêche suivante : « On se bat à Paris. » La nouvelle en était attendue : des émissaires partirent le lendemain pour Auxerre, première étape sur la route de Paris. Une centaine d'hommes armés se divisèrent en quatre postes qui occupèrent les principaux points de la ville, et, tandis qu' Auxerre, mieux informée de ce qui se passait à Paris, renonçait tout de suite à une résistance inutile, Clamecy, qui ignorait tout, s'engagea dans une insurrection ouverte.

Un sieur Millelot, imprimeur et juge au tribunal de commerce, et qui, avec ses deux fils, Eugène et Numa, était à la tête du parti démocratique, se mit aussitôt en campagne pour soulever les communes voisines. A Clamecy, on s'agitait en attendant les nouvelles. Les autorités s'étaient partagées : le maire était resté à la mairie avec quelques gardes nationaux ; le sous-préfet , le procureur de la République et les gendarmes s'étaient

retirés à la caserne de gendarmerie. Aucune nouvelle n'arrivait soit d'Auxerre , soit des campagnes. Fatigues d'attendre, les chefs firent battre le tambour dans le faubourg de Bethle'em , de l'autre côté de l'Yonne, franchirent le pont avec une bande armée et montèrent à la mairie en chantant la Marseillaise. Tandis que le maire parlementait avec les insurgés, quelquesuns d'entre eux se portèrent à la prison, enfoncèrent la porte et délivrèrent les prisonniers. Parmi ces derniers, se trouvait un sieur Guerbet, cafetier à Clamecy, condamné récemment pour délit politique, candidat aux dernières élections, et qui fut reconnu immédiatement pour chef de l'insurrection. Il était six heures du soir.

En ce moment débouchait sur la place une patrouille de six gendarmes. Quelques coups de feu partirent du côté des insurgés : les gendarmes tirèrent à leur tour; cinq insurgés furent blessés, un fut tué; mais à la riposte, deux gendarmes furent tués, deux autres blessés; les autres se retirèrent sur la caserne. Triste début! Encore était-ce là une sorte de bataille. Mais, quelques instants après, la lutte étant finie, un sieur Munier, instituteur, fuyant derrière l'église, était atteint d'une balle et tombait mort; un sieur Mulon, avocat, et qui passait pour républicain, ancien commissaire sous le Gouvernement provisoire, traversait la rue , ayant une dame au bras : un homme s'approche dans les ténèbres et lui enfonce derrière le crâne une bisaiguë de menuisier; il mourut presque instantanément. Aux portes de la ville , un groupe d'insurgés aborde un sieur Poulain; l'un d'eux lui demande l'heure, et, tandis que Poulain tire sa montre, Roux lui décharge son arme à bout portant. La blessure ne fut pas mortelle. Enfin, au faubourg de Bethléem, M. Vernet, curé d'Arthel, était violenté dans une auberge, insulté, frappé; une bande d'insurgés voulait l'entraîner avec elle. L'un d'eux lui porta un coup

de bisaiguë, un autre lui tira un coup de pistolet, un troisième lui donna un coup d'e'pée, blessures, du reste, sans gravité. Maîtres de la ville, les insurgés forçaient les maisons, réclamaient avec menaces des armes et des munitions. Le maire, le sous-préfet, le procureur de la République réussirent à s'échapper; un sieur Rousseau, avoué, craignit les succès de ses amis et se déroba par la fuite aux honneurs municipaux dont il se croyait menacé.

Il n'en était pas autrement dans les campagnes où les gens de Clamecy cherchaient des recrues pour l'insurrection. Les enrôlements se faisaient le fusil à la main, et ce n'était pas une arme de parade : plus d'une fois, on tira sur les récalcitrants '.

Sous l'empire de ces menaces ou de ces violences, liés d'ailleurs le plus souvent par les serments prononcés dans les sociétés secrètes, mariniers, compagnons de rivière, flotteurs, bûcherons, tous marchaient, de gré ou de force. Entrains, Chevroches, Surgy, Druyes, Audryes, • Corvol-l'Orgueilleux , Trucy, Oisy, Dornécy, Sougères, toutes communes rangées autour de Clamecy comme en arc de cercle , amenèrent ainsi de nombreux contingents. A Pousseaux , village situé sur les bords de l'Yonne et du canal, vivait une famille Bonneau : le père et le fils avaient depuis longtemps exprimé leur ferme intention de résister. Dans cette nuit fatale, la mère veillait, comme s'attendant à quelque événement. Le tambour bat, le tocsin sonne. Bonneau fils se lève, éveille les domestiques et se place sur le seuil de sa porte. Les insurgés arrivent et demandent les armes. Bonneau fils répond que non-seulement il ne les donnera pas, mais qu'il tuera quiconque viendra pour les prendre. Sur quoi, il ferme la porte. On veut l'enfoncer, et, n'y réus-

1 Conseils de guerre de Clnmecv; dépositions Delune, Roblin, Edmond André, Lenoir, Ratry, Pierre Laine, femme Saget, Marie Roubineauj audiences des 5, 13 ec 14 février 1852.

sissant, on frappe aux volets. Alors Bonneau père les ouvre brusquement et apparaft derrière, le fusil en joue. Un coup part, il tombe frappé à mort : un insurgé Tavait devancé *.

Toute? ces bandes, réunies dans la nuit du vendredi au samedi (5-6 décembre), s'avancèrent vers Clamecy à travers les ténèbres, tambour et drapeau rouge en tète et chantant la Marseillaise. Mais quel ne fut pas le découragement des chefs, lorsque, ouvrant d'office les dépêches et les lettres arrivées de Paris, ils apprirent que l'insurrection y avait été comprimée ! Isolée, sans lien ni avec les autres villes du département, ni avec les départements voisins, que pouvait faire Clamecy? Néanmoins, on résolut de cacher ces nouvelles et de continuer la résistance. Hélas! Clamecy n'avait pas même d'ennemis, les insurgés étaient maîtres de la ville, ils étaient réduits à compter sur un siège et à attendre les troupes. Situation plus absurde encore qu'elle n'était dangereuse ! On persista donc, on sonna le tocsin, on éleva des barricades, puis, comme il fallait occuper les combattants, on se dirigea sur la gendarmerie. 11 était environ trois heures de l'après-midi. Cinq à six cents hommes étaient là, marchant au pas du tambour et à la suite d'un drapeau rouge. Guerbet, qui commandait comme la veille, propose au lieutenant une capitulation; mais les insurgés la désavouèrent avant qu'elle fût conclue. Cette foule brutale et sauvage pousse des cris de mort. Millelot père leur montre que les carabines des gendarmes sont démontées ; mais cette populace, sourde à ses paroles, se jette dans la caserne.

Les gendarmes avaient réussi à s'échapper : un seul

* II ne paraît pas douteux qu'un sieur Germain Cirasse fut l'auteur de ce crime. Il s'en vanta à plusieurs qui en déposèrent. Il fut condamné à mort et exécuté. Le fusil de M. Bonneau père n'avait pas été déchargé.

restait, Bidan, homme déjà ancien dans le service, doux de caractère, mais dont la ponctualité rigoureuse avait provoqué les rancunes de quelques-uns des perturbateurs. Un sieur Rollin (condamné récemment à un mois de prison pour l'avoir frappé) se précipite sur le gendarme en le couchant en joue. Bidan veut détourner l'arme et lutte avec son agresseur pour lui arracher le fusil des mains. Cependant, deux coups de feu éclatent, suivis de plusieurs autres; le gendarme descend l'escalier en chancelant; un individu, allongeant le bras par-dessus les autres, lui porte un coup de sabre sur la tète. A la dernière marche, il tomba sur ses genoux, essaya plusieurs fois de se relever et retomba encore étendu dans la rue. Ce n'était la fin ni des outrages ni du martyre. L'un lui donnait un coup de crosse, l'autre, avec un picot (fourche) de flotteur, le frappait plusieurs fois au visage et sur le corps; deux autres, à un mouvement qu'il fit pour se remettre sur son séant, lui déchargèrent leurs fusils dans les reins. Il se relevacomme galvanisé, se dressa sur ses jambes, fit quelques pas, puis s'affaissa. On le porta à l'hospice au milieu des plus ignobles injures. Il était criblé de cinquante et une blessures et avait néanmoins gardé sa connaissance. Une demi-heure après, il rendit le dernier soupir '.

Cet horrible meurtre ne fut, pas le seul qui signala la journée du samedi. Ces populations, arrachées à leurs foyers, ne connaissaient plus de frein : resserrées dans un étroit espace, tous leurs mouvements étaient comme <les convulsions. Pour les nourrir, Eugène Millelot réclama au receveur particulier les fonds qu'il avait en caisse; celui-ci remit 5,000 francs contre un reçu « au nomdu peuple» signé Millelot; sur cette somme, 240 francs

^ Gazette des tribunaux , 25 février 1852. Sur sept accusés, un fut condamné à mort, quatre aux travaux forcés à perpétuité, un à vingt ans, le septième à dix ans de surveillance

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seulement furent dépensés; le surplus (4-,7G0 francs) fut restitué.

Cependant, le dimanche, dans la matinée, le préfet arriva en vue de Clamecy avec 200 hommes; il était accompagné du procureur (jénéral, M. Corbin, à qui Louis-Napoléon avait offert en octobre le portefeuille de {jarde des sceaux. Satroupeéfaittroppeunombreusepourqu'il sonrjeât à attaquer; il s'établit militanement sur une hauteur voisine, au lieu dit les Chaumes, et attendit. Déjà, dans la nuit du samedi au dimanche, un grand nombre d'insurgés avaient quitté la ville; l'arrivée inattendue de la troupe précipita ce mouvement de dispersion. On avait beau distribuer de la poudre, élever des barricades : la défense était sans ressource comme sans espoir, et l'attente d'une attaque qui ne se produisait pas amenait la lassitude et énervait la résistance. Quant aux chefs, les dépêches qu'ils ouvrirent le dimanche matin leur révélèrent pleinement la folie de leur tentative, la défaite de Paris, l'inertie d'Auxerre et de Nevers, l'isolement absolu de leur ville, la marche des troupes qui convergeaient de Nevers, de Bourges et d'Auxerre pour la soumettre. Les femmes, les enfants, venaient supplier leurs maris, leurs pères, de quitter une partie perdue et de rentrer dans leurs foyers. La fatigue, le sommeil, le découragement, vinrent à bout des plus obstinés.

Une dernière réunion eut lieu à la mairie. Les trois Millelot étaient là; l'un des fils, Numa, proposa ou d'évacuer la ville ou de monter le soir même aux Chaumes et d'enlever la position, au risque d'un combat meurtrier. On hésita, mais y avait-il d'autre parti à prendre que le premier? Chacun retourna à son poste pour annoncer la dissolution de l'insurrection. Un grand nombre d'hommes armés quittèrent aussitôt la ville ; les autres attendirent. Le lendemain, 6 décembre, le général Pellion rejoignit le préfet avec le 41* de ligne et le 10* chas-^

seurs à cheval. La ville fut immédiatement occupée sans résistance; les rassemblements furent interdits, les cafés et cabarets de Glamecy et des communes voisines fermés. L'ancien préfet de police, M. Carlier, Tami et le confident du général Ghangarnier, arriva le soir même, revêtu des fonctions de commissaire extraordinaire du gouvernement dans le Cher, TAllier et la Nièvre. Des battues opérées dans les bois amenèrent la capture ou la reddition de plusieurs centaines d'insurgés '.

VIL — Les insurgés du Midi ne s'enfermèrent pas dans les villes, comme à Glamecy; ils sortirent et livrèrent quelques combats. On verra qu'ils se dispersèrent aussi rapidement qu'ils s'étaient rassemblés; mais le fait seul de leur réimion et de leur marche en plaine campagne n'en était pas moins une audacieuse aventure.

Les départements de l'Ardèche et de la Drôme, grâce à leur disposition parallèle sur les deux rives du Rhône, ont entre eux des relations si étroites que la grande préoccupation du général Lapène, qui commandait à Valence, fut d'isoler l'Ardèche; quelques troupes qui passèrent le Rhône mirent Privas à l'abri d'un soulèvement; à Largentière, le sous-préfet, M. Nau de Beauregard, marcha résolument avec quarante grenadiers à la rencontre des insurgés ; à Vais,' les autorités montrèrent la

* Eugène Millelot, condamné à mort, s'évada, puis, forcé par la faim, se reconstitua prisonnier; il fut déporté et mourut à Cayenne. Numa Millelot, son frère, déporté au même lieu, y fonda un établissement qui prospéra. En 1869, il rentra en France et obtint de la Gourde Paris la réhabilitation de son père que le {jouvernement avait d'office fait mettre en faillite, bien qu'aucune réclamation de créancier ne se fût produite. J'ai consulté les Notes rectificatives publiées par M. Numa Millelot; mais cet opuscule, d'ailleurs confus et sans ordre, explique plutôt qu'il ne justifie, et ses explications mêmes sont rarement satisfaisantes. — Cf. Conseils de guerre de Clamecy. Gaz. des Trib., 1852.

même énergie. Les bandes se retirèrent sur Saint-Andéol de Bourlène et sur Saint-Etienne de Boulogne, où elles commirent quelques excès; mais le mouvement général de l'Ardèche fut réduit à l'impuissance.

Dans la Drôme, Valence resta paisible, grâce aux précautions prises par le général Lapène. A Grest, il n'en fut pas de même. Crest, située sur la rive droite de la Drôme et à peu de distance de son embouchure, est un centre industriel important; au point de vue stratégique, elle est placée à l'intersection des routes de Valence, de Montélimaret de Sisteron, et commande les deux rives de la Drôme. Dans la journée du 3 , les bureaux d'octroi furent assaillis et pillés, et la caserne envahie ; l'agitation gagnait partout, sur la rire droite à Die, Saillans, Eurre ; sur la rive gauche à Grane et Chabrillant, tandis que vers le sud , Bourdeaux , le Poët-Gelard , Puy-Saint-Martin , Dieu-le-Fit se donnaient rendez-vous à Saou, près de la forêt de ce nom, pour marcher sur Grest par la route de Montélimar. Le 4, il arriva à Grest, sous les ordres du capitaine d'artillerie Gillon, 25 cavaliers et 32 servants d'artillerie ; quelques arrestations et des patrouilles rétablirent l'ordre dans l'intérieur de la ^ville et raffermirent les gens paisibles. Le 6, à une heure de relevée, une compagnie du 32% qui se rendait à Die, fut retenue à Grest.

En effet, le même jour, une colonne de 300 hommes, venant de Saillans, dans la vallée supérieure de la Drôme, s'avançait vers Grest par la route qui longe le fleuve. Elle se vit arrêtée à 2 kilomètres de la ville, à Aouste, par un piquet à cheval, quitta la route pour gagner les hauteurs et s'établit sur un plateau qui domine Grest. Tout auprès s'élève une tour quadrangulaire de l'époque romane, reste d'un château fort du treizième siècle, rasé par Richelieu ; cette tour dépasse et commande le plateau. Les insurgés avaient espéré s'emparer de ce poste ; mais

le capitaine Gillon l'occupait déjà avec vingt-cinq hommes et quelques habitants de Grest, tandis que, par ses soins, d'autres pelotons étaient placés derrière des bar- ' ricades aux issues de la ville. Vers cinq heures, les insurgés s'avancèrent. Le feu commença aussitôt des deux côtés; après quelques décharges oii les gens de Saillans eurent, tant tués que blessés, 50 hommes hors de combat, ils se retirèrent en arrière et établirent leur bivac. On remarqua qu'ils allumèrent des feux et qu'ils se gardèrent militairement. Le capitaine Gillon avait trop peu de monde pour sortir de la défensive.

D'ailleurs, à peine débarrassé, sur la rive droite, il entendait sur la rive gauche un bruit de tambours qui annonçait l'approche d'une autre colonne. C'étaient des gens de Grane et de Ghabrillant armés de fusils de chasse, de bâtons ferrés, de tridents et de pieux. Ils faisaient marcher de force avec eux leurs curés, un vicaire, deux missionnaires et nombre de personnes notables enlevées comme otages; lorsqu'ils furent arrivés en face de la barricade qui formait tète de pont, ils mêlèrent les otages dans les premiers rangs des combattants. La Providence permit qu'aucune de ces victimes désignées ne fût atteinte : deux insurgés furent tués, d'autres blessés; le reste prit la fuite. Quant à la bande de Saillans, qui était postée sur le plateau, un détachement arrivé dans la nuit l'attaqua le matin de front et sur les flancs, et la cavalerie la poursuivit, dans tous les sens, à 2 ou 3 kilomètres à la ronde. La rive droite était nettoyée d'ennemis : restait la rive gauche.

Dans la nuit du 6 au 7, les contingents de Dieu-le-Fit^ Bourdeaux, le Poët-Celard , Puy-Saint-Martin , Saou, se rallièrent à Saou et en partirent au nombre d'environ 3,000. Le commandant d'artillerie Delamothe laissa derrière lui la redoute et s'avança au-devant des insurgés sur la route de Montélimar avec de l'infanterie, quelques cavaliers

et un obusier. A deux kilomètres du pont, à Lamtres, où la route fait un léger coude, il aperçut les insurgées qui, à l'approche de la colonne, se partagèrent et occupèrent les hauteurs , des deux côtés de la route. On tira quelques obus, mais les paysans ne s'arrêtèrent pas, et, dans la crainte d'être tourné ou débordé, le commandant fit retirer sa troupe derrière la barricade du pont; une pièce de canon et un obusier en balayaient les approches.

Cependant les gens de Bourdeaux s'avancèrent en masse sur la barricade, au chant de la Marseillaise; un coup de canon , chargé à mitraille , coucha par terre nombre d'insurgés ; les autres s'arrêtèrent et se répandirent en désordre sur les côtés de la route. Abrités derrière la digue, derrière des murs de jardins, dans des maisons, ils dirigèrent une fusillade très-vive; quelques obus finirent par les déloger. Vers le soir, cent cinquante ou deux cents insurgés des plus entreprenants se glissèrent par des sentiers, et vinrent se placer contre les murs de la culée du pont; mais quinze ou vingt* cavaliers , disposés en réserve, les dispersèrent et leur tuèrent trois hommes. Avec ce dernier épisode, le combat cessa, et les bandes, après avoir tenté de se rallier sur une hauteur voisine, au château de Divajeu , se dispersèrent dans la nuit et dans la journée du lendemain.

Des tentatives analogues eurent lieu sur Loriol et sur Montéiimar. Les insurgés de Grane et de Ghabrillant, dispersés devant Grest dans la journée du 6 décembre, se portèrent sur Gliousclat, Mirmande et les communes voi^ sines du Rhône, coupèrent la route de Montéiimar à Valence, entre Saulce et Derbières, et marchèrent , la nuit suivante, sur Loriol. Là, ils démolirent le poste télégraphique, brisèrent les appareils et restèrent maîtres de la ville. Vingt-trois hommes du 9* d'artillerie, non équipés ni armés, reçurent quelques armes de pompiers; mais, la

population paraissant résolue à ne pas se défendre, ils se retranchèrent dans l'hôtel de ville. Les insurgés lestèrent en armes jusqu'au 9; la nouvelle de la défaite des insurrections voisines et des mesures que l'autorité avait prises à Valence les découragea: dans la journée du 9, ils se dispersèrent.

Des arrestations opérées à propos, soit à Montélimar même, soit sur les routes qui y aboutissent, prévinrent le mouvement qui se préparait au sud. lies cantons de Pierrelatte et de Saint-Paul-Trois-Châteaux, ne recevant pas le mot d'ordre de Valence, furent maintenus avec plus de facilité par les autorités locales. II en fut autrement vers le nord , où l'insurrection éclata dans le canton de Marsanne en même temps que dans celui de Bourdeaux. Sur la nouvelle que cinq à six cents hommes se réunissaient sur la lisière de la forêt de Marsanne et que le tocsin sonnait dans tous les villages, une centaine de soldats partirent dans la nuit de Montélimar et remontèrent le cours du Roubion. A quatre kilomètres, près de Saint-Marcel, les insurgés furent en vue : nombreux, hardis, ils soutinrent l'attaque de la troupe; celle-ci, bien que vigoureusement commandée, était composée en partie de recrues, qui, abandonnées par leurs sergents, se débandèrent sous le feu. Le commandant, après avoir tenu deux heures, battit en retraite et rentra à Montélimar à cinq heures et demie du matin. Immédiatement, ime nouvelle colonne fut formée, forte de trois cent dix hommes ; avant que les paysans eussent le temps de se prévaloir de leurs avantages, ils furent assaillis de nouveau sur la route , sur les pentes escarpées au-dessus de Saint-Marcel et jusque dans Sauzet. Leur fuite fut si rapide qu'ils laissèrent à peine quelques prisonniers'.

* Rapport du général Lapène. — Gazette des Tribunaux. — Eugène TÉNOT : la Province en décembre 1851.

VIII. — Plus nous descendons vers le midi, plus le mouvement prend de généralité et d'entrain. De tous les points du département des Basses-Alpes, le cri insurrectionnel s'élève; de Forcalquier, Gréoulx, Riez, Moustiers, Mezel; de Sisteron, au nord, et jusque de Barcelonnette, perdue dans ses montagnes. Le chef-lieu est le but, le centre et le terme : on y va, mais on ne va pas plus loin; les limites du département sont celles de l'insurrection.

M. Paillard, sous-préfet de Forcalquier, avait tenté vainement de grouper les gens d'ordre; homme de courage et d'énergie, il se vit isolé et débordé. Le 3 décembre, en même temps que la nouvelle du coup d'État, il reçut l'ordre de partir immédiatement pour Dunkerque, où il était nommé sous-préfet. Mais le danger était trop imminent pour que son départ n'eût pas le caractère d'une désertion. Il resta, et, pendant la nuit, apprenant qu'une réunion suspecte se tenait dans une maison de campagne voisme de la ville , il s'y rendit, accompagné d'un détachement de troupes de passage qu'il avait pu retenir pour quelques heures : à son approche, ceux qu'il voulait surprendre se dispersèrent. Le jeudi , tandis que la ville semblait paisible, les mots d'ordre couraient les campagnes. Le vendredi matin, à cinq heures, le détachement reprit sa route ; les quelques hommes (34) qui s'étaient réunis à la sous-préfecture rentrèrent chez eux; M. Paillard resta presque seul avec M. Paulmier, substitut.

Cependant, au sud comme au nord de Forcalquier, de Manosque et de Voix, comme de Peyruis et de Château- Arnoux, des bandes se dirigeaient sur le chef-lieu d'arrondissement. M. Paillard manda les gendarmes : ils étaient prisonniers. Le sous-préfet fît barricader les portes, revêtit son uniforme et se présenta au balcon. Il était midi. A ce moment, débouchait sur la place une avant-garde, composée principalement de gens de Manosque. Un sieur

Escoffier, horloger de Forcalquier, seul à cheval , cria : « Montagnards, halte ! » Et la troupe se mit en bataille, face au balcon. Alors Escoffier, s'adressant au sous-préfet : «La Constitution est violée, l'insurrection est un devoir pour nous, et vos pouvoirs sont finis. » M. Paillard voulut s'expliquer : les clameurs couvrirent sa voix. « Rendezvous! résignez vos pouvoirs! » Et on le couchait en joue. Il ouvrit les deux bras et cria : « Tirez, si vous êtes des assassins! » Un sieur Buisson, liquoriste de Manosque, écarta les canons de fusil ; mais les mêmes menaces recommencèrent. « Le peuple vous ordonne de descendre! » criait Escoffier. On frappait la porte à coups de hache et de crosse. « C'est à moi qu'on en veut, dit le sous-préfet à M. Paulmier, et j'y vais. »

A peine fut-il descendu, qu'on l'enveloppa. « Vous êtes notre prisonnier, lui dit Escoffier ; à votre tour maintenant d'aller à Noukahiva'. » Il reçoit des coups de crosse dans les reins, trois coups de sabre sur la tête, un coup de baïonnette; il s'affaisse, puis sfe relève. On le conduit en cet état à la maison d'arrêt, mais elle ne lui fut pas même un refuge. Tandis que le gros des bandes marchait avec Escoffier au-devant de la troupe dont on annonçait l'approche, l'avant-garde de Manosque force la prison et ressaisit le sous-préfet et le substitut qui l'avait rejoint. La baïonnette sur la poitrine, on voulait le forcer à marcher. Escoffier revint sur ses pas, protégea quelques instants le sous-préfet et lui prêta son cheval ; puis on le replaça sur un tombereau qu'escortaient un millier d'hommes criant : « On le tuera ! » Le bruit de sa mort courut en effet le pays et parvint jusqu'à Paris ; mais il avait réussi à s'échapper , il guérit de ses blessures , et plus tard il raconta

1 Allusion à Gent, Ode et Longotuazino, condamnés à la déportation. Ils furent embarqués le 20 décembre pour Noukahiva. — Tous ces détails, ceux qui précèdent comme ceux qui suivent, sont presque textuellement empruntés aux débats des conseils de guerre.

lui-même les traitements qui lui avaient été infligés.

Tandis que la colonne de Forcalquier, se dirigeant sur Digne, traversait la Durance et s'arrêtait à Malijay, point de réunion des routes du nord et du midi, une autre colonne y arrivait partie de Gréoulx et qui s'était grossie en traversant Vaison et Valensolle, ainsi qu'une troisième, partie de Sisteron. Voyant le chef-lieu ainsi menacé, le préfet, M. Dunoyer, avait fait arrêter d'abord quelques mutins qu'il relâcha le lendemain sur le conseil du maire ; un bataillon, parti pour Malijay, ne voulant pas engager une lutte inégale, était revenu sur ses pas; l'attitude de la garde nationale n'était rien moins que rassurante. Le 6, dans la nuit, le préfet se retira sur Seyne et gagna de là les Hautes-Alpes, laissant au chef-lieu quarante gendarmes et un bataillon d'infanterie. Le dimanche, à trois heures du matin, les contingents de Riez, Moustiers, Mezel, firent leur entrée à Digne ; ceux de Malijay arrivèrent à dix heures. Chaque ville du département fournit un membre au comité central qui s'installa à la préfecture. Les gendarmes furent désarmés; le commandant de la garnison consentit à se renfermer dans la caserne et à garder vingt jours de neutralité ; il partagea les munitions et livra l'argent des caisses publiques déposées à la caserne.

Le comité révolutionnaire se conduisit alors comme si les Basses-Alpes étaient placées sous un gouvernement régulier et comme s'il n'avait à s'occuper ni des départements voisins ni des destinées ultérieures de l'insurrection. 11 révoque les juges de paix, dissout les municipalités, provoque dans chaque commune l'organisation de comités qui devront correspondre avec le canton et le chef-lieu, institue une solde, fait désarmer les gendarmes, abolit l'impôt des boissons : les registres des droits réunis sont brûlés en place publique. Cette étrange sécurité cessa le lundi soir avec la nouvelle qu'un bataillon du

14* léger, sous les ordres du colonel Parson , marchait sur Digne, venant de Marseille, par la rive gauche de la Durance. Du reste, le département allait se trouver cerné par tous les points : le préfet Dunoyer marchait de Gap sur Sisteron, le colonel Vinoy d'Apt (Vaucluse) sur Forcalquier, et le colonel de Sercey arrivait du Var par Brignoles et Barjols.

Huit à neuf mille insurgés, que commandaient des hommes déterminés, semblaient pouvoir affronter ces colonnes divisées par d'assez grands espaces et composées de troupes peu exercées. Cependant, il n'en fut rien. Cinq à six mille hommes partirent dans la nuit de Digne pour Malijay : mais le froid de la nuit, les fatigues de la marche, l'approche d'une affaire décisive, les mauvaises nouvelles qui circulaient éclaircirent les rangs : mille à quinze cents hommes désertèrent. De Malijay, on s'avança sur les Mées, gros bourg qui forme comme un défilé entre la Durance et les hauteurs. Il y eut là une sorte de combat; la troupe ne réussit pas à forcer le passage ; quelques soldats qui voulurent escalader les hauteurs tombèrent dans une embuscade et furent fails prisonniers. Au lieu de s'obstiner contre une position qui paraissait si bien défendue, le colonel Parson se replia et recula de quarante kilomètres en arrière jusqu'à Vinon (Var) derrière le Verdon , pour opérer sa jonction avec le colonel de Sercey. Cette retraite des troupes n'engagea pas les insurgés à poursuivre leurs avantages ; la débandade avait commencé au cours même de la victoire.

Le lendemain, 10 décembre, le préfet rentrait à Sisteron ; le 11, les colonels Parson et Sercey remontèrent la Durance avec quinze cents hommes d'infanterie, des hussards et des canons, et occupèrent Digne le 13. Le colonel Vinoy était depuis le 12 à Forcalquier et avait envoyé un détachement à la poursuite d'Ailhaud (de Voix) qui, avec trois à quatre cents hommes, s'était jeté dans les montagnes

de Lure, et réussit à s'échapper. Il fut reconnu et arrêté à Marseille au mois de janvier suivant, au moment où il allait s'embarquer.

Ainsi la résistance tombait d'elle-même : l'insurrection fermente partout, la lutte n'est nulle part. Poursuivons et cherchons si, à l'extrémité delà France, dans le voisinage d'une ville populeuse et agitée comme Marseille, d'une position militaire comme Toulon , au centre des populations inflammables du Var, l'insurrection aura obtenu plus qu'ailleurs quelque ensemble , quelque cohésion et quelque efficacité.

IX. — Marseille, dans le plan des agitateurs de 1850, devait être le foyer d'où l'agitation eût rayonné dans tout le Midi. Aussi le préfet prit-il les devants : à la nouvelle des décrets du coup d'Etat , des canons furent braqués sur le cours Saint-Louis, des troupes se portèrent aux environs de la préfecture, des patrouilles parcoururent la ville. Du reste, par un phénomène commun à tous les chefs lieux, les autorités révolutionnaires qui résidaient à Marseille hésitèrent, voulurent attendre des nouvelles de Paris, temporisèrent, refusèrent le signal : leur prudence donna à l'autorité le temps d'aviser, et de nombreuses arrestations, faites dans la nuit, coupèrent court à toute tentative d'émeute. La général Hecquet se trouva libre désormais de disposer de ses troupes et de les diriger, suivant la nécessité , vers le Vaucluse , les Basses-Alpes et le Var. Au lieu que Marseille devînt le centre de l'insurrection démagogique , elle devenait celui de la répression et de la résistance.

Quant à Toulon, préfecture maritime et ville de guerre, on aurait pu supposer qu'elle échapperait aux efforts et aux illusions de la démagogie. Tout au contraire, quelques conspirateurs avaient témérairement rêvé de s'em-

parer de l'arsenal et des forts, et d'enfermer dans Toulon une nombreuse population de révoltés. Naturellement, ils comptaient sur la complicité des troupes ; mais ils ne tardèrent pas à reconnaître qu'ils s'étaient singulièrement trompés. D'abord les chefs de l'insurrectionhésitèrent; puis, lorsque quelques rassemblements tumultueux annoncèrent un commencement de décision; lorsque , parles cris ordinaires, les émeutiers tentèrent la fidélité de la ligne, l'attitude des troupes déconcerta les espérances des émeutiers. Les communes voisines ne furent pas moins vite pacifiées; à Hyères, une compagnie d'infanterie de marine, débarquée de VUranie, mit tranquillement à la raison quelques citoyens dont l'importance se drapait déjà dans les fonctions municipales. A Guers, on pilla les registres et les bureaux des agents des contributions, on terrassa, on traîna en prison les gendarmes; un d'eux fut tué, et son cadavre indignement outragé ; les effets de la caserne furent pillés et brûlés. Un bataillon du 50*, envoyé de Toulon, surprit la ville, arrêta la commission en séance, et tout finit là.

Mais si, à Toulon comme à Marseille, non moins que dans les communes qui en forment comme la banlieue, l'insurrection fut rapidement étouffée, il n'en advint pas de même dans toutes les communes du Var, qui, situées assez loin des chefs-lieux militaires, dans des conditions d'isolement et d'indépendance, renfermaient depuis longtemps de nombreux membres affiliés aux sociétés secrètes et qui n'attendaient que le signal du soulèvement.

Le Var était l'un des quatre départements qui, en 1848, avaient donné la majorité à Cavaignac et le plus de voix à Ledru-Rollin ; les élections de 1848 y avaient été modérées, celles de 1849 plus franchement démocratiques ; au scrutin du 10 mars 1850 , le parti de l'ordre ne l'avait emporté que de quelques unités. La lutte que ces dernières élections avaient provoquée s'était perpétuée avec l'ardeur et la violence qu'y apporte la chaleur

du sang méridional. Autant, à une autre époque, le royalisme avait eu d'adeptes dans le Var, autant la République y avait depuis conquis de partisans. Elle s'y était montrée sans déguisement , ouvertement jacobine et socialiste, et l'usage général des réunions qu'on appelle chambrées avait multiplié la propagande dans les montagnes. L'ignorance et la sauvagerie des uns s'étaient prêtées aveuglément aux violentes passions des autres, et c'est dans ces contrées reculées où la constitution avait le moins de chance d'être connue, qu'une légende intéressée lui a depuis découvert autant de défenseurs qu'il se leva de paysans, marchant sous les plis du drapeau rouge !

Dans le Yar comme. ailleurs, ce fut le chef-lieu qui eut le moins d'initiative, et, tandis que le préfet faisait doubler les postes, les chefs des sociétés secrètes refusaient de donner le signal d'une prise d'armes. La préfecture fut mise en état de défense ; des barricades s'élevèrent à chaque issue de la ville, des patrouilles circulèrent : l'insurrection, impossible dans la ville, ne pouvait plus venir que du dehors. Mais on l'attendait. En effet, à Brignoles, à Barjols, à Guers, à Salernes et à Aups; au Luc, à la Garde-Frein et, à Vidauban, aux Arcs, à Saint-Tropez et à Saint-Raphaël, sur tous les points du département, l'émeute s'était déclarée en même temps, et, partout, elle était restée facilement maîtresse : les suspects avaient été arrêtés et gardés comme otages. Dans chaque bourg ou village, la mairie était au pouvoir des insurgés, ceux-ci en grand nombre et tout prêts à marcher : il ne manquait qu'un chef. Si les compétitions étaient nombreuses, aucune ne semblait assez justifiée pour s'imposer. La tâche, d'ailleurs, était difficile. Réunir et pousser en avant ces hommes ardents et aventureux , c'était peu de chose; il fallait les conduire vers un but déterminé, concevoir un plan de campagne, savoir aussi bien les mener à une victoire douteuse que les dérober à une

défaite qui l'était moins, enfin et surtout les retenir, les discipliner et soumettre à une tâche pénible et longue ces hommes qui, plus bruyants que courageux, ne songeaient qu'à une courte parade à la suite de laquelle ils rentreraient triomphants dans leurs villages.

Tandis qu'à Vidauban quelques hommes se disputaient l'honneur de commander, survint un sieur Camille Duteil, ancien rédacteur de la Réforme à Paris, alors rédacteur du Peuple de Marseille, qui fuyait devant un ordre d'arrestation lancé contre lui par le général Hecquet. Il était connu dans le Var : son journal avait fait sa notoriété. Il avait la figure et les allures militaires , un sabre, des pistolets; avec cela, Bordelais d'origine, sa parole était facile et entraînante. Cet homme, d'un caractère doux et pacifique, avait naguère déchiffré des hiéroglyphes et combattu Champollion : disciple attardé de Dupuis, il avait expliqué la venue de Jésus-Christ et le mystère de la Trinité par des mythes astrologiques ; après avoir écrit sur le zodiaque de Dendérah, il s'était jeté dans les études celtiques. De même qu'il s'était improvisé €rudit et théologien , il s'improvisa général et s'en donna le titre : on l'accepta. Il n'est pas démontré pour nous que ceux qui l'ont accusé depuis d'incapacité et même de lâcheté eussent conduit les bandes avec plus de prudence, de bonheur et de courage.

Il n'y avait que deux partis à prendre : ou bien marcher sur Draguignan et affronter ses défenseurs peu nombreux, mais énergiques, en comptant sur une diversion intérieure qui faciliterait l'attaque; ou bien, laissant le chef-lieu sur la droite, se diriger par Lorgnes et Salernes vers le département des Basses-Alpes pour y propager l'insurrection. Dans le premier cas, on risquait ou d'être surpris par les troupes avant d'avoir atteint Draguignan, ou de ne pas s'en emparer, ou, si l'on réussissait, d'y être cerné par l'ennemi. Le second plan offrait l'avantage d'éviter

le risque d'un engagement avec la troupe, d'encourager les premiers adhérents de l'insurrection par l'affiliation de nouvelles recrues, d'agrandir le champ de la lutte ; l'inconvénient était d'éloigner les paysans de leurs foyers et de les engager dans une sorte de campagne militaire, au milieu de l'hiver.

En ces premières heures d'audace, certains chefs brûlaient de se mesurer avec les soldats, mais en marchant sur Draguignan. Quoiqu'il fût d'un avis contraire, Duteil se résigna, et la colonne se mit en marche. Aux Arcs, on devait se rencontrer avec les contingents du Muy, de Grimaud, de Gogolin, de Saint-Tropez, et, par deux routes différentes, gagner le chef-lieu. Mais, en route, le plan changea ; l'avant-garde reçut l'ordre de rétrograder, puis il y eut contre-ordre, puis un ordre nouveau en vertu duquel elle s'engagea définitivement sur la route de Salernes, abandonnant celle de Draguignan. La commune de Tiradeau fut révolutionnée au passage ; à Lorgues, on fit station, le temps de ramasser des vivres et d'arrêter treize otages qui, avec ceux du Luc, de la Garde-Freinet, des Mayons, etc., formèrent un total de quatre-vingts. Enfin, on arriva à Salernes, où rejoignirent les contingents de Barjols, Gotignac, Brue, Tourvès, communes de la partie ouest du département.

Pendant que les insurgés se dirigeaient vers le nord, la colonne du préfet traversait les villages de la vallée de l'Argens, rétablissait les autorités, faisait des arrestations et arrivait à marches forcées à Draguignan. Il fallut donner aux troupes un jour de repos. Du reste, la situation était bonne. D'un côté, M. Pastoureau, avec le colonel Trauers, allait attaquer l'insurrection par la droite, tandis que le colonel de Sercey, envoyé de Marseille dans les Basses-Alpes, traverserait Barjols et attaquerait par la gauche. Pressé ainsi sur ses flancs, Camille Duteil envoya en avant-garde, sous la conduite de M. Paul

Cotte , fils du maire de Salernes , 400 hommes qui devaient s'assurer la possession d'Aups et gagner la frontière nord du département pour rallier rinsurrection des Basses-Alpes; 600 hommes, commandés par un sieur Arrambide, ouvrier du port de Toulon , devaient occuper le plateau de Tourtour qui domine la route de Draguignan à Aups, route formée d'étroits défilés où quelques hommes peuvent arrêter toute une armée ; enfin, une autre colonne fut envoyée vers Fox-Amphoux pour surveiller les mouvements du colonel de Sercey qu'on attendait de Barjols. Quant à Duteil, il quitta Salernes avec le corps principal des insurgés pour gagner Aups, dont la situation était avantageuse au point de vue militaire. Il y arriva le 9 au soir.

Cependant, le lendemain dès avant le jour, le colonel Trauers partait de Draguignan, et, à quelque distance de la ville, abandonnant la route de Salernes, s'engageait dans un chemin qui tantôt gravit les crêtes, tantôt s'y trouve encaissé, marche périlleuse si les insurgés avaient eu quelque esprit militaire et la ferme volonté de se rencontrer avec l'ennemi. Il arriva ainsi sur le plateau découvert de Tourtour où Arrambide avait établi ses bandes au lieu de les poster à l'entrée des défilés. A peine celles-ci virent-elles les pantalons rouges qu'un sauve qui peut général les emporta dans tous les sens. Duteil, comptant sur Arrambide, passait tranquillement ses hommes en revue sur l'esplanade d'Aups, lorsqu'une femme s'écria tout à coup : « Voici les soldats! » Bien que surprise, l'armée insurrectionnelle était, par le nombre et par la position qu'elle occupait, fort en état de se défendre. Elle se composait de cinq à six mille hommes, et, s'il est vrai que certains chefs cherchaient l'occasion d'un combat et regrettaient de paraître jusque-là l'avoir évitée, du haut de l'esplanade qui domine la plaine par où arrivaient les troupes, abrités derrière de gros arbres.

les insurgés pouvaient diriger une fusillade meurtrière et rendre à l'agresseur l'accès difficile et peut-être impossible. Le colonel Trauers, qui n'avait qu'un bataillon et quarante gendarmes, sentant les désavantages de sa position si les insurgés tentaient de résister, voulait opérer stratégiquement : le préfet l'engagea à attaquer de front. Il disposa donc deux compagnies de tirailleurs dans les prairies, entre les chemins de Tourtour et de Sillans, c'est-àdire au sud-est de la ville, sous le feu de l'esplanade, tandis que le reste du bataillon et les gendarmes s'avanceraient à l'est par le chemin de Tourtour, qui aboutit à la porte Saint-Sébastien, puis à quelque distance, à l'esplanade même en longeant extérieurement les maisons derrière l'église. Le corps principal des insurgés ne fit pas à Aups meilleure figure que les 600 hommes d'Arrambide à Tourtour, et les chefs ne montrèrent pas plus d'énergie que leurs soldats. Les premiers coups de feu de la troupe, bien que dirigés de bas en haut et ne produisant que peu d'effet, dispersèrent cette foule armée avant même qu'elle eût brûlé une cartouche; par tous les chemins, par toutes les routes, par tous les sentiers, elle fuvait, gravissait et dévalait; lorsque les soldats arrivèrent sur l'esplanade, ils furent stupéfaits de la trouver déserte. Quant à Duteil , accompagné des chefs, Gampdoras, Ferrier, Martel, Isnard, dès les premiers coups de feu, il avait appelé à lui les hommes de la Garde- Freinet, et, par la rue Saint-Pancrace et le portail des Aires, il avait gagné les hauteurs qui dominent la ville. Il était temps : les tirailleurs de l'armée menaçaient de lui en couper le chemin. Il y eut là quelques coups de fusil échangés, puis les soldats abandonnèrent la poursuite. Duteil et ses amis atteignirent les Basses-Alpes, et de là, après quelques péripéties, la frontière de Piémont.

Cependant les quatre-vingts otages que l'armée insurrectionnelle avait traînés à sa suite étaient enfermés à

Thôtel Crouzet, à Tun des angles de l'esplanade. On a prétendu que, dans la nuit, quelques forcenés avaient délibéré sur leur sort; il est certain que, pour les rassurer ou les défendre, leur gardien quitta ses armes et dormit au milieu d'eux. Là se trouvaient des gendarmes, des propriétaires; un journaliste, M. Maquan; le curé des Mayons du Luc. Il était onze heures; les prisonniers s'apprêtaient à prendre leur repas, lorsque quelques détonations se font entendre au loin, se succèdent plus rapidement et se rapprochent. Mademoiselle Groizet entre précipitamment : «Ce sont les soldats, dit-elle. — Quels soldats?» — Elle sort, rentre : « Ce sont les Français ! » C'était encore le nom, le nom sauveur dont, vingt ans plus tard, nous saluâmes l'uniforme de la ligne, lorsqu'il reparut dans nos rues incendiées par la Commune. En même temps, la fusillade éclate et crépite contre les murs et les fenêtres de l'hôtel, et une voix dans l'escalier crie : « Barricadez-vous ! » Contre qui donc? contre les soldats de la délivrance ou contre un acte de rage suprême que la défaite inspirerait aux insurgés? Les chefs de la troupe avaient pensé que l'état- major de l'insurrection s'était réfugié à l'hôtel Crouzet; un poste d'insurgés, qui de là soutenait la fusillade, confirmait les officiers dans leur erreur. Un sieur Panescorse, de la Garde-Freinet, tente de descendre; une balle l'atteint, dont il mourut un mois après. M. Jules de Gasquet descend vers la cour; M. Andéol de Laval saute sur la terrasse, au devant de l'hôtel, et, à travers des charrettes qui en défendent l'accès, cherche à se diriger vers les soldats. Ceux-ci le prennent pour un insurgé : une grêle de balles pleut sur lui, il tombe, les soldats se précipitent à la baïonnette ; M. Jules de Gasquet, M. Escolle (d'Aups) et ses deux fils arrêtent les soldats; les gendarmes prisonniers se montrent aux fenêtres. A la vue de leur uniforme, le feu cesse, les baïonnettes se relèvent. Un officier presse M. de Laval dans ses bras. « Sauvez mes camarades!

s'écrie l'héroïque jeune homme : je suis blessé, mais n'importe, vive la ligne! » Par une faveur providentielle, bien digne de son dévouement , aucune des blessures de M. Andéol de Laval n'était mortelle.

L'insurrection du Var finit le lendemain du jour où celle des Basses-Alpes s'était dispersée. On ne saurait dire qu'elle a été vaincue : il n'y a pas défaite là où il n'y a pas eu combat. A l'envisager froidement, on s'étonne que certains démocrates aient pris pour la raconter le ton de l'épopée, qu'ils invoquent la Constitution et qu'ils présentent comme les défenseurs d'un texte inconnu et métaphysique ces bûcherons et ces montagnards, ardents sans doute, mais encore plus ignorants et sauvages! On parle de rincapacilé, de la lâcheté même du chef : pourquoi tous ces braves, pourquoi tous ces généraux, si habiles en stratégie après la bataille, n'ont-ils pas gardé la direction? pourquoi avoir suivi le plan de Duteil? pourquoi l'accompagner dans sa route vers le nord, qui les conduisait, eux et lui, en prévision d'un échec sur lequel ils comptaient, vers une terre d'hospitalité et de refuge? iQuelle bravoure ont-ils montrée d'ailleurs? La bataille d'Aups n'a été qu'une escarmouche, et ces héros n'y assistaient pas, ils n'en connaissaient rien, ils en demandaient les détails après l'événement : il était bien temps de rugir! Quant à leurs bandes, ces Méridionaux, faciles à l'ivresse de l'imagination, n'avaient cherché qu'une manifestation théâtrale, une promenade aux allures belliqueuses, le spectacle d'une marche en guerre ! A Aups et à Tourtour, le premier coup de fusil les réveilla brusquement de leur rêve, et ils se dispersèrent d'eux-mêmes, tardif hommage à la sagesse des chefs qui, ne croyant pas à leur courage, avaient fui soigneusement toute rencontre avec l'armée.

On a accusé avec raison les rigueurs de la répression; mais, par cojatrfi, soit volontairement, soit par ignorance.

on a fermé les yeux sur les violences qui ont souillé l'insurrection. Sans tomber dans une série de récits anecdotiques, comment ne pas signaler l'arrestation du curé aux Mayons du Luc, les perquisitions à main armée, les pillages de bureaux d'enregistrement ou de recettes municipales, la mise à sac du château de M. de Golbert au Bouillidou, l'emprisonnement des gendarmes, ces quatre-vingts otages pour lesquels Duteil lui-même craignait le désespoir homicide de ses soldats, les scènes horribles qui se passèrent à Guers, un gendarme massacré, un autre s' échappant à grand'peine , partout les maires violemment dépouillés de leur autorité, des ouvriers, des paysans arrêtés, aussi bien que des bourgeois? La brutalité des uns n'était égalée que par la dépravation des autres, et partout les modérés de l'insurrection devaient céder la place aux jacobins ! L'insurrection de décembre dans le Var ne fut pas un soulèvement politique : ce fut le signal d'une vie désordonnée et d'une farandole universelle'. Malgré les nombreux excès dont elle fut marquée, l'agitation perpétuelle dans laquelle elle vécut

* Histoire de l'insurrection du Var en décembre 1851 , par Noël Blache, avocat, 1869. — Insurrection de décembre 1851 dans le Var, Trois jours au pouvoir des insurgés. Pensées d'un prisonnier, par H. Maqdan. Dra^juignan, 1853. — On cite encore, mais je n'ai pu me procurer : Trois Jours de généralat, ou Vu épisode de guerre civile dans le Var, par C. D. Savone, 1852. Cette brochure, introuvable en librairie et que ne communiquent pas, même à leurs amis, les démocrates qui la possèdent, doit contenir les plaintes les plus graves sur l'attitude des chefs et des soldats de l'insurrection. C'est du moins ce qu'on peut inférer des termes mêmes de la lettre, en date à Menton du 23 juin 1852, par laquelleTauteur, Camille Duteil, sous le coup d'une pression manifeste, rétracte expressément « tout ce qu'il avait pu écrire de blessant soit contre la démocratie en général, soit contre ses.compagnons d'armes en particulier». — L'ouvrage de M. Maquan, l'un des otages de Lorgnes, prête à bien des critiques, littéraires ou autres; mais, sous le rapport de l'exactitude et de l'abondance des renseignements, il n'est pas moins indispensable à ses adversaires qu'à ses amis.

lui épargna plus d'un crime, tandis que, dans THérauIt, enfermée dans une ville, elle se trouva en proie à ses plus vils meneurs et se roula dans le san{>.

X. — S'il était encore besoin de démontrer que la défense de la Constitution n'entrait pour rien dans la plupart des mouvements de décembre, ceux de l'Hérault en fourniraient une preuve incontestable. Montpellier, ville de mœurs élégantes, éleva plus tard par le scrutin une protestation qui nulle part ailleurs ne fut plus significative; Béziers, Pézenas, Capestang, Bédarieux, offrirent, au contraire, le spectacle de scènes honteuses auprès desquelles pâlissent celles que nous avons racontées jusqu'ici. Ailleurs, la bourgeoisie est représentée dans l'insurrection : ici, à part quelques insensés qui n'ont pas craint de remuer la lie populaire, elle n'apparaît qu'au début et se hâte de s'effacer. Après avoir pris le masque d'une querelle politique, le soulèvement se transforme vite en une saturnale de violences et de meurtres, et, laissant de côté toute préoccupation politique, on appelle et l'on bénit la répression qui va museler ces bêtes féroces.

L'affiliation révolutionnaire avait eu plein succès dans l'Hérault et s'était propagée aussi bien dans les classes bourgeoises et industrielles que parmi les ouvriers; certains gardes champêtres, comme à Capestang, s'y étaient laissé enrôler; la commission directrice et les commissaires de police avaient les mêmes agents; certains entrepreneurs n'ouvraient leurs ateliers qu'à des ouvriers affiliés, et d'autres, mis en interdit, se voyaient forcés, dans l'intérêt de leur industrie ou de leur négoce, d'entrer dans la société secrète. Béziers était le centre de toutes ces menées : aussi, lorsque, le 3 décembre, les dépêches de Paris y arrivèrent, le mot d'ordre en partit dans toutes les directions. Le lendemain matin, à six heures, sans bruit,

sans tumulte, avant que l'autorité fût avisée de rien par ses agents, trois à quatre mille hommes en blouse ou en veste vinrent au Cimetière-Vieux, les uns armés de fusils, les autres de fourches, de piques, de tringles, de faux, de crochets, de coutelas emmanchés à de longs pieux; dans le nombre, il y avait des femmes armées '.

Deux délégués se détachèrent de cette foule et portèrent au sous-préfet, M. Gollet-Meygret, une sommation « délibérée en place publique » de quitter ses fonctions et de se retirer. Mais le sous-préfet ne céda pas, et, tandis que les hérauts du peuple rapportaient son refus au Cimetière-Vieux, il manda un piquet de cent hommes du 12" de ligne qui, hâtant le pas, eut le temps de s'établir militairement sur la place avant que les bandes armées arrivassent. C'étaient déjeunes recrues, aussi peu aguerries au maniement du fusil qu'aux scènes et aux ruses d'émeute. La foule arriva presque aussitôt et combla la place. Les hommes armés criaient : «Vive la ligne! Mettez bas les armes ! Ne tirez pas ! Nous sommes vos frères ! » Et, s'approchant de plus en plus, quelques-uns essayaient déjà d'arracher les fusils des soldats en les saisissant par la baïonnette. Le commissaire de police fit faire deux roulements de tambour, et, après avoir prononcé les sommations légales, voyant des fusils qui s'agitaient, d'autres qui s'abaissaient pour ajuster, il dit au capitaine : « Commandez un feu de peloton, ou nous sommes perdus! » Cette décharge presque à bout portant coucha par terre un grand nombre d'insurgés; le reste du bataillon survint, se répandit dans la ville et y rétablit l'ordre. Mais

^ J'ai lu, relu, extrait avec le plus grand soin les longs et interminables débats, relatifs aux événements de l'Hérault, qui se déroulèrent, en 1852, devant les conseils de guerre. L'horreur croît au fur et à mesure qu'on avance dans cette étude. Malgré l'intimidation qu'on exerçait sur eux, les témoins s'enhardissaient à parler. Suivant mo usage, je n'ai pas surchargé mon récit de renvois ; mais il n'est aucun fait qui ne s'appuie d'une ou de plusieurs dépositions.

un double meurtre avait déshonoré l'insurrection. M. Bernard Maury , avocat , passait sur la place Saint-Félix avec son beau-père , M. Vernhes. Des cris sinistres éclatent : Aoussou-lo ! Ce qui répond au cri parisien : A la lanterne! Vingt balles pleuvent autour de M. Maury; on l'achève à coups de pelle et de carrelet dans le ventre. M. Vernhes, atteint à la tête d'un coup de faux, tombe, et, deux fois encore on tire sur lui. Il survécut à ses blessures. Les assassins étaient déguisés.

A Pézenas, après que le maire eut dissipé le rassemblement, un sieur Billière, âgé de soixante-six ans, fut assailli en se rendant à la mairie, frappé de tous côtés à coups d'épieu, de faux, de poignard, et laissé pour mort. A Gapestang, des dévastations dans les propriétés, des insultes fréquentes aux hommes d'ordre, la connivence des agents subalternes de l'autorité avec les sociétés secrètes, la présence dans ces sociétés d'individus tarés inspiraient à la population honnête des craintes telles que, le 4 au matin, les propriétaires s'empressèrent de quitter la ville. Le garde champêtre, chargé le 3 au soir par le maire d'aller chercher des renseignements à Narbonne, avait été retenu à Gapestang par l'un des chefs de la société secrète. Deux gendarmes furent blessés gravement en passant sur la place : « Nous avions reçu la consigne , a dit un des vétérans de la société secrète, Louis Gros, de tirer sur les gendarmes, sans attendre leur feu. » Des vengeances particulières profitaient de l'occasion pour s'exercer ; ainsi, le 5 décembre, un sieur Valat, quoique malade et pouvant à peine se traîner, se rendit avec son fils, âgé de seize ans, chez M. l'abbé Cavalié, curé de Poilhes, et le tua sur place d'un coup de pistolet tiré à bout portant.

Ville de trois mille âmes en 1815, Bédarieux en comptait en 1851 onze mille, dont un dixième appartenant à la rehgion protestante. Ges derniers, industriels

pour la plupart, avaient une influence bien supérieure à leur nombre : écartés des fonctions municipales, froissés dans leur ambition, ils formaient une coterie qui voyait sans déplaisir les embarras de la mairie. Pour combattre des désordres trop faciles à prévoir, le maire, M. Vernazobres, voulut avoir une garnison ; mais personne n'osa donner sa signature pour la construction de la caserne: on craignait le ressentiment des ouvriers.

Le 4, les localités voisines, la Tour, Camplong, Graissessac, Faugères, envoyèrent à Bédarieux de nombreux contingents. On remarqua que ces insurgés s'étaient noirci la figure, qu'ils étaient masqués et portaient ce qu'on appelle des passe-montagnes . « Je n'eus pas de peine à comprendre, a déposé le commissaire de police, qu'ils nepouvaientvouloir quefairedumal.» Desdéléj^ués se rendirent à la mairie et sommèrent M, Vernazobres die se retirer. Il refusa; mais, quelques instants après, comprenant que la force était de l'autre côté, il s'éloigna avec le commissaire de police et les gendarmes. L'bôtel de ville fut occupé par les insurgés : un sieur Donnai', horloger, prit les fonctions de maire.

Toutes les issues de la ville étaient occupées; les gens non affiliés n'avaient pas permission de circuler. La foule s'était amassée aux environs de la caserne de gendarmerie. L'un des gendarmes, s'étant montré à la porte pour sortir, fut couché en joue par une sentinelle. Voyant cela, le maréchal des logis, Léotard , s'élance avec le gendarme Bruguière : ils tirent chacun leur coup de fusil, tuent un homme, en blessent un autre, et, se repliant sur la caserne, se postent au premier étage. A côté d'eux se trouvaient leurs camarades : Lamm, Sallèle, Flacon et Cirq, braves gens dont l'histoire doit conserver les noms.

Aussitôt une fusillade acharnée s'engage entre la caserne et les maisons voisines ou la rue. Les insurgés se multiplient; les femmes crient : «Tuez-les! tuez-les, ces ca-

nailles ! Mettez le feu ! » En effet, ne pouvant enfoncer la porte, les bandes imaginent d'apporter des fagots. En voyant l'incendie, Léotard sent qu'il faut se rendre ou mourir. Sur son désir, madame Flacon se présente à une fenêtre ; une balle l'atteint et la renverse morte. Flacon veut parlementer; les balles l'assaillent, et, à chaque fenêtre où il paraît, il est blessé. A la troisième fois, ses enfants l'accompagnent en criant grâce; mais, tandis que son camarade Sallèle trouve dans la foule un généreux protecteur pour lui, sa femme et ses enfants. Flacon ne rencontre que des cœurs sans pitié. « Je remontai dans ma chambre, racontait-il plus tard; je passai la main sur la figure ensanglantée de ma femme, et je l'embrassai en lui disant adieu. » Le maréchal des logis Léotard gagne une chambre au second étage; les quatre gendarmes, chassés par la flamme, épuisés par la lutte, cherchent à sortir de la caserne. A l'aide d'une corde et d'une échelle, Girq, Lamm et Flacon réussirent à franchir le mur d'une maison voisine; mais au moment où Bruguière s'apprête aies suivre, un groupe d'insurgés entre par une porte de derrière; on tire à bout portant sur lui, on l'achève. « Il faut que tout y passe, hommes et bêtes » , et une décharge atteint les chevaux de la brigade.

Les trois gendarmes avaient trouvé un refuge chez un nommé Mical. On les cacha tous trois, Girq dans la trappe au fourrage. Flacon sous le lit de Rouquairol, beau-frère de Gh. Mical, Lamm dans la chambre de Rose Mical; mais ce dernier, par une malheureuse inspiration, ne s'y croyant pas en .sûreté, descendit à la cave et se, blottit derrière des tonneaux. Les insurgés, à la vue de la corde et de l'échelle, devinèrent aisément la route qu'avaient prise leurs victimes. Ils arrivent : après une première perquisition sans résultat, ils mettent en joue et menacent de fusiller tous les Mical s'ils ne révèl ent pas la retraite des gendarmes. « Ayez pitié de nous, disait Ch. Mical; nos deux

sœurs sont étendues là tout évanouies, le petit pleure, mon père et ma mère se croient perdus. Retirez-vous, ayez pitié de nous. «L'un d'eux dit: «Je vais monter seul.» Mais d'autres insurgés gagnèrent la cave : Lamm y fut découvert. On lui garrotte les pieds et les mains, et, sur le seuil de la porte, quelqu'un lui assène un coup de poing sur la tète, un autre le tire par les pieds, il tombe. Dix fusils s'abaissent sur lui, et, malgré ses cris et ses supplications, il est tué roide. Cachée dans une maison voisine, sa femme vit cette horrible scène.

Les insurgés rentrent chez Mical; ils atteignent la trappe au fourrage où Girq était caché. Nous lui laissons la parole : «Mes forces allaient m'abandonner; je ne pouvais plus me soutenir qu'en appuyant les semelles de mes bottes contre les jointures des planches. Quelqu'un cria : « Descends, ou je te descends ! » M'imaginant que je ne pouvais pas être vu, je pensais que ces paroles ne s'adressaient pas à moi. Mais un individu me toucha le pantalon avec son fusil : alors je descendis. Plus de quarante insurgés me couchaient eu joue : « Il faut le tuer, il faut qu'il « y passe! Nous l'attacherons comme l'autre. » Je les suppliai de me laisser voir ma femme et mon enfant avant de me fusiller. Malaterre (cafetier à Bédarieux, qui avait pris part à l'assassinat de Lamm) s'interpose et me dit : « Tu « m'as rendu un service, je t'en rendrai un autre » , et il signifia à ses camarades qu'on le tuerait plutôt que de me faire le moindre mal. »» Cirq échappa ainsi à la mort et fut conduit à la mairie. Plus tard, à l'audience, il ne reconnut parmi les accusés ni celui qui l'avait fait descendre de la trappe ni ceux qui l'avaient escorté : la reconnaissance (et comment l'en blâmer?) mit un sceau sur ses lèvres * . On ne découvrit pas ou l'on oublia Flacon :

* Le conseil de guerre paraissait supposer que Cirq avait dû la vie à ce qu'il se serait laissé affilier à la société secrète. Cirq devina ces soupçons et alla au-devant. Cirq : M. le président voudrait-il demander à

le lendemain, quand les esprits étaient apaisés, il fut reconduit à la mairie, comme Cirq l'avait été, mais avec une escorte toute différente.

Léotard était enfermé au deuxième étage de la caserne, dans la chambre du malheureux Bruguière. Vers trois heures du matin, sept insurgés y pénètrent : l'un d'eux portait une chandelle à la main. Léotard se jette sur lui, éteint la lumière. Mais d'autres le pressent; une lutte s'engage : si courageux et si vigoureux qu'il fût, que pouvaitil contre tant d'agresseurs armés de fusils? On le colla contre le mur les bras en croix, et il reçut six balles à bout portant; le feu prend à son uniforme; l'un lui appuie le pied sur la poitrine comme à une béte qu'on saigne, l'autre lui enfonce son sabre dans le corps; après quoi, ils mangent le repas qu'avait préparé la femme Bruguière pour son mari, quelques-uns assis sur le cadavre même de Léotard.

Après cette nuit de cannibalisme, la mairie révolutionnaire crut devoir rassurer les habitants sur le respect des personnes et des propriétés; le « peuple souverain » promit par une proclamation « qu'jiucun autre accident » ne se renouvellerait, et, par une seconde, il « pria tous ceux qui verraient commettre le vol et l'atteiitat à la pudeur de punir de mort les coupables » . La recommandation n'était pas superflue ; Rose Mical et la veuve Lamm avaient, dans cette horrible nuit, failli devenir vic-

M. Nougaret des renseignements sur ma moralité? — Nougaret : Je n'ai jamais eu qu'à me louer de M. Cirq. J'ai fait avec lui des expéditions difficiles dans lesquelles il a montré autant de dévouement que de courage, — Le président : Pensez-vous que Cirq fît partie des sociétés secrètes? — Nougaret : Je connaissais tout le personnel des sociétés secrètes, et j'affirme que Cirq n'en faisait pas partie. — CtV^ : Je n'ai jamais connu que mon devoir de soldat, et je le ferai si l'occasion s'en représente. — Le président a Flacon : Votre camarade Cirq s'est-ii bien conduit dans le feu? — Flacon : Comme nous, il a fait son devoir. — M. Nougaret était commissaire de police à Bédarieux.

times de l'obscène brutalité de l'un des assassins. Le 5 décembre, eut lieu l'enterrement de deux insurgés, Gabrol et Combes ; plus de deux mille ouvriers y assistaient et, dans le nombre, beaucoup de bourgeois, chez qui l'intimidation suppléait à la sympathie. Quant aux gendarmes, nul ne voulut porter leurs cercueils : on les chargea à découvert sur un tombereau. Un seul prêtre les accompagnait. Les insurgés avaient défendu au curé de procéder à une cérémonie religieuse et même d'aller voir la veuve Lamm.

Le général Rostolan entra dans Bédarieux le 10 décembre. Depuis le 8, l'Hérault était en état de siège, mesure toute politique au milieu de crimes de droit commun.

XL — Bien que l'insurrection provinciale n'ait eu ni cohésion, ni durée, ni succès, elle eut une apparence d'organisation et reste marquée de deux caractères. Le premier, c'est qu'à de rares exceptions près, ceux qui y prirent part songeaient beaucoup moins à défendre la Constitution qu'à obéir au signal du combat qui devait être ajourné jusqu'en mai 1852; le socialisme faisait sa révolution contre la Constitution comme Louis -Napoléon venait de faire la sienne. Cette tentative de révolution parut tout de suite beaucoup moins rassurante que l'autre, et les craintes trop légitimes qu'elle inspira contribuèrent grandement au succès du coup d'Etat. Louis-Napoléon renversait l'ordre politique établi, mais ses ennemis paraissaient attaquer la société même , et les actes de barbarie dont ils se rendirent coupables dans presque toutes les villes où éclata une insurrection, en déshonorant leur cause, tournèrent au profit de la cause adverse.

Le second caractère, c'est qu'au lieu de chercher ses partisans dans les classes ouvrières, dans les grandes

villes ou dans les centres manufacturiers, le complot socialiste se recruta de préférence dans les campagnes et parmi les paysans. L'insurrection s'étendit en superficie et couvrit d'assez vastes espaces , mais il lui manqua ces foyers de concentration où les forces se condensent, se renouvellent et deviennent plus redoutables. Là encore, l'effet moral tourna contre les insurgés. Qu'une insurrection éclate dans deux ou trois grandes villes, elle y naft, mais elle s'y termine; il semble qu'elle y est enfermée et qu'aucune haleine contagieuse ne s'en élève pour propager le mal au dehors. Mais lorsqu'on vit les paysans, ces hommes auxquels on prétait un bon sens assuré contre de telles erreurs, non-seulement s'y laisser prendre, mais s'y jeter délibérément, on se demanda si la béte fauve qui est au fond de tout homme sans Dieu n'avait pas rompu sa chaîne, et si elle n'allait pas se précipiter sur la société désarmée. Louis-Napoléon se présente pour la museler; on l'accepte, on l'accueille, on se jette à ses pieds.

Nulle part, d'ailleurs, ou presque nulle part, cette insurrection provinciale n'aboutit à un combat : de tous ces mouvements, l'arrivée des dépêches de Paris arrêta les uns , l'armée eut promptement raison des autres. Il y eut beaucoup d'agitation, un grand nombre d'hommes entraînés, un effort considérable, mais qui se réduisit à une manifestation bruyante ou sanglante, sans dégénérer en une guerre civile.

A côté des révoltes contre le coup d'Etat, il y eut les adhésions, résultant non-seulement de l'esprit paisible de soixante-douze départements qui acceptaient le fait accompli, mais adhésions expresses dont témoignaient des adresses au Président de la République. Comme le Gouvernement provisoire les avait recherchées en 1848, Louis-Napoléon les recherchait aussi, et, à l'exemple du gouvernement de la République romaine de 1849, il les

réunit plus tard soigneusement, les fit imprimer et les publia en volumes, comme pour établir les titres authentiques du nouveau régime'. Les fonctionnaires se montrèrent presque partout unanimes , sinon dans leurs sentiments, au moins dans leur attitude : les moins favorables restèrent sur la réserve. M. de Morny appela, du reste, par une circulaire, l'attention des préfets sur les agents du gouvernement, pour récompenser le zèle des uns et châtier la défection des autres.

Il ordonna aussi une enquête sur le rôle des gardes nationales, dans le but de transformer cette institution civique ou plutôt de l'annuler. A Paris, nous avons vu que celle de Belleville avait maintenu l'ordre dans le quartier et repoussé les agitateurs. La 5" légion, qui avait livré ses armes, fut dissoute. Pour un autre motif, à raison de ses rues étroites et emmêlées, traditionnellement vouées à l'émeute, on prit la même mesure à l'endroit de la 6* légion. Le 2 décembre, le général de Lawœstine avait recommandé aux gardes nationaux de Paris de ne se lever que sur son ordre, et cet ordre, il s'était bien gardé de le donner : « Je ne vous ai pas appelés, leur dit-il le 5 décembre ; vous avez fait céder l'élan de votre patriotisme à l'obéissance que je vous ai demandée; je l'attends toujours de vous et je vous en remercie. » Enfin, l'Ecole polytechnique, qui, en juillet 1830 et en février 1848, avait partagé l'ivresse révolutionnaire de la garde nationale, fut cette fois sévèrement consignée; ses uniformes ne reparurent dans les rues que le 7 décembre, après la bataille.

Les récompenses commencèrent à pleuvoir, mais non plus comme en d'autres temps, sur des fonctionnaires de

* Recueil des adhésions adressées au Prince-Président à Foccasion de l'acte du 2 décembre. 6 vol. \n-k°. 1852-1853. Paris, imp. Cliaix. — Le chiffre total des adresses, de décembre 1851 à janvier-lévrier-niars 1852, est de 19,272.

tout ordre, civils ou militaires : la révolution s'était faite par rarmée, et c'est à l'armée que furent réservées les décorations. Magnan fut nommé grand-croix, Levasseur grand officier, Marulaz commandeur. Les blessés, visités dans les hôpitaux ou dans les ambulances par les officiers d'ordonnance du Président, MM. de Toulongeon et de Béville, puis par le général Magnan, reçurent des mains du Président, au cours de sa visite, la décoration de chevalier. Cette décoration fut étendue ensuite à nombre d'officiers, de sous-officiers et de simples soldats portés sur la même liste dans une confusion préméditée : un tambour entre un officier d'ordonnance et un capitaine, le sergent à côté du chef de bataillon, le trompette-major près du chef d'escadron, le maître ouvrier du génie à côté de son capitaine. Des promotions immédiates eurent lieu dans l'état-major : la plupart des colonels furent nommés généraux, MM. Guny, de Lourmel, Repond, Gourand, d'Hugues, Mayran,etc. (19-22 décembre 1851). Un décret compta à l'armée, comme services de camgne, les services rendus au coup d'Etat (6 décembre). Les distinctions allèrent chercher les officiers généraux qui, réservés avant l'événement, n'avaient pas hésité à l'accepter : Pélissier, d'Hautpoul , Baraguey d'Hilliers , Randon. La dignité de maréchal de France fut conférée aux généraux de division Harispe et Vaillant; on supposa pour ce dernier qu'il avait eu devant Rome la direction réelle des opérations militaires : c'était une injure gratuite au général Oudinot, mais le Président voulait se venger du général de l'Assemblée. Enfin, par un décret du 15 décembre, qui acquittait une vieille promesse, le neveu de l'Empereur accorda des pensions, dont le minimum était de 200 francs et le maximum de 325 francs, à d'anciens soldats de la République et de l'Empire. Les bénéficiaires furent au nombre de 11,000.

XII. — Mais ce n'étaient là que des diversions à l'objet principal du moment : le plébiscite. Louis -Napoléon, qui, dans cette crise sanglante de quelques jours, n'avait apparu au public qu'à travers ses proclamations et ses décrets, considérait le bouleversement qu'il avait provoqué comme le préambule nécessaire de la solution définitive. Il voyait le but en oubliant le chemin, et, non sans une certaine naïveté qui s'accordait avec le caractère peu pratique de son esprit, il se serait volontiers demandé à quoi bon ces résistances, ces oppositions, ces luttes, puisque, par la seule voie du suffrage universel, la question pouvait être tranchée entre ses adversaires et lui. Il avait dissous l'Assemblée , mais c'est qu'elle n'aurait pas admis l'appel au peuple, arbitre suprême ; il avait appelé l'armée à son aide pour prévenir le désordre plutôt que pour imposer sa volonté ; il lui avait donné des ordres rigoureux pour tenir en respect les factieux et les turbulents, et ne pas prolonger une situation d'incertitude et de troubles. Le 8 décembre, alors que tant, de passions grondaient encore parmi les vaincus, dans une proclamation aux Français : « Pourquoi, disait-il, le peuple se serait-il soulevé contre moi ? Si je ne possède plus votre confiance, si vos idées ont changé, il n'est pas besoin de faire couler un sang précieux ; il suffit de déposer dans l'urne un vote contraire. Je respecterai toujours l'arrêt du peuple. » Il insistait sur « la répugnance profonde » que « l'intelligente et patriotique population de Paris » avait manifestée pour l'émeute : « Qu'elle continue à prêter son concours à l'autorité, et bientôt le pays pourra accomplir dans le calme l'acte solennel qui doit inaugurer une ère nouvelle pour la République. »

Le soir même du 4 décembre, quand la bataille à Paris venait à peine de finir, il avait rétracté le décret qui constituait le vote public sur des registres déposés aux mairies, et, mieux inspiré, il avait rétabli tout sim-

plement le vote au scrutin secret. Celui de Tarmée avait ' déjà eu lieu dans les conditions de publicité organisées par le premier décret : on compta 319,369 oui, 42,482 non. Mais , bien que ce résultat demeurât acquis , Louis -Napoléon voulut qu'officiers et soldats bénéficiassent du secret comme les autres citovens, et, par une lettre au ministre de la guerre, il ordonna qu'après le relevé des votes, les registres fussent brûlés : « Je veux ignorer le nom de ceux qui ont voté contre moi. » M. de Morny déclara le même jour que le Président et son gouvernement sauraient toujours entendre la voix de l'opinion publique. « Indépendance absolue, complète liberté des votes chez les fonctionnaires comme chez les simples citoyens, voilà ce que veut Louis-Napoléon Bonaparte ! » Au lieu de s'étendre du 14 au 20 décembre, le vote était renvoyé aux 20 et 21 décembre; il se ferait dans le chef-lieu de chaque commune, au scrutin secret, par oui ou par non, par bulletin manuscrit ou imprimé. Les listes devaient être dressées d'après celles de 1849.

Mais l'indépendance des électeurs n'était qu'illusoire, non-seulement à cause de la terreur qui régnait, mais par suite de la situation même. Voter contre Louis-Napoléon, quel homme raisonnable le pouvait faire, sans livrer le pays aux aventures? Tout étant dissous par lui et autour de lui, il restait seul! L'armée victorieuse à Paris et dans les départements; la résistance légale impuissante; l'insurrection socialiste répandant une terreur qui égalait celle que jetait chez ses adversaires la politique impitoyable du coup d'Etat; les chefs du parlement emprisonnés et ceux qui ne l'étaient pas forcés de se capher ou de fuir; les perquisitions et les arrestations multipliées à ce point qu'il y eut pendant quelques jours 26,000 citoyens sous les verrous ; les défenseurs de la Constitution taxés de jacquerie, et, s'ils ne méritaient pas partout ce stigmate, se signalant toutefois par des désordres et des

crimes; le mépris de la liberté individuelle, aussi commun chez les adversaires que chez les soutiens du coup d'État : ce régime universel de violence ne laissait aux électeurs ni Findépendance ni la liberté que leur promettaient les proclatnations officielles. Entre un homme qui était au pouvoir et qui avait intérêt à maintenir Tordre, d'une part, et, de l'autre, un parti qui se déconsidérait par ses excès , la France, mise en demeure, pouvait-elle hésiter dans son choix ?

Elle se résignait, elle ne se donnait pas. Certes, la Constitution n'avait pas de racines dans les cœurs; mais le dédain effronté de cette Constitution après les serments les plus explicites, après les déclarations qui avaient ajouté encore à l'énergie de ces serments; la dictatuie que s'arrogeait subitement cet homme qui , à côté de services rendus à la cause de l'ordre, avait laissé tant de place dans sa vie aux folies et aux aventures ; son singulier entourage, qui ne se distinguait de celui de Boulogne et de Strasbourg que par quelques broderies de plus; le vaste champ qu'ouvrait aux appréhensions son caractère de rêveur et d'utopiste : que de raisons pour provoquer des doutes, des craintes, et fournir carrière aux bruits les plus alarmants sur l'avenir qu'il préparait à la France ! Les uns disaient qu'il avait emprunté 25 millions à la Banque; les autres, qu'il allait établir l'impôt progressif, ou s'emparer des assurances, etc., tant on redoutait cette puissance sans contrôle et sans frein ; tant, à travers les nécessités qui s'imposaient, on s'aveuglait peu sur les dangers que comportait le présent lui-même, car l'avenir, y songeait-on?

Louis Bonaparte et M. de Morny sentirent ces difficultés, ces résistances intimes de l'opinion. Comme les républicains de 1848, et avec une sincérité égale, ils songèrent à faire quelques avances au clergé et aux catholiques. L'expédition de Rome, cette œuvre toute politique sous

couleur de religion; la liberté de l'enseignement secondaire et tant de lois de défense sociale votées par l'Assemblée et sanctionnées par le Président de la République, n'étaient-ce pas pour Louis Bonaparte des titres suffisants à se présenter comme le chevalier de la société et de l'église menacées?

Après avoir fia tté et conquis l'armée; après avoir réprimé et enchaîné socialistes, libéraux, républicains, parlementaires, ces hommes sans famille, sans croyances et sans mœurs se réclamèrent donc de la religion qui sanctifie la fiamille et qui donne aux mœurs la pureté et l'honneur. Le Panthéon perdit son nom pour reprendre celui de Sainte-Geneviève sous lequel Louis XV l'avait voué au culte; Louis-Napoléon l'arracha h tous les souvenirs philosophiques ou révolutionnaires qui l'avaient souillé; l'enseigne du fronton demeura, mais la croix en surmonta le sommet. M. de Morny recommanda le repos du dimanche, comme l'eût fait un survivant de la Restauration, et engagea l'État, les départements, les communes à le faire respecter par les entrepreneurs de travaux publics.

Parmi les catholiques militants, l'un de ceux que le nouveau régime avait le plus d'intérêt à gagner, c'était M. de Montalembert. Le 2 décembre, il avait protesté, avec 63 de ses collègues de la réunion dite des Pyramides, contre la dissolution de l'Assemblée ; mais sa première irritation de parlementaire passée, s'ans approuver le coup d'Etat, il n'avait plus songé à le combattre. On avait mis son nom sur la première liste de la Commission consultative; il refusa, mais sans éclat; plus tard, on l'y maintint, et il se tut. Il voyait la tribune renversée, ses amis exilés, la dictature s'organiser, et il s'en affligeait; mais la défaite du socialisme le consolait de la sienne propre; quant à la dictature, il ne la croyait que temporaire. Les familiers de l'Elysée le consultaient, l'écoutaient, le flattaient peut-

être : il n'était pour Louis Bonaparte ni un étranger, ni un ennemi. Le discours du 10 février l'avait montré ami décidé sans enthousiasme, mais se souvenant avec reconnaissance des services que le Président avait rendus à l'ordre et à l'autorité. C'était un service de même nature qu'il apercevait dans le coup d'Etat; aussi, sans se rallier ni à l'homme ni à la chose, il ne se sentait pas disposé à les condamner. Ses amis étaient hien divisés; les uns, comme Ravignan, Lacordaire , Dupanloup, Yillemain, Foisset, hommes politiques, lui conseillaient de s'abstenir, de rester à l'écart ; d'autres, plus préoccupés d'intérêts religieux, voyaient avec regret le champion le plus ardent et le vrai représentant de la liberté de l'Eglise bouder un gouvernement qui avait promis beaucoup et qui avait tenu quelques-unes de ses promesses: Mgr Gousset, cardinal de Reims; Mgr Parisis, évêque de Langres; Donoso Cortez , le grand publiciste espagnol; madame Swetchine , la maternelle conseillère de tous les jours, l'engageaient à se rallier.

Il l'osa, au risque de s'en repentir bientôt, et, par une lettre publiée le 12 décembre dans ï Univers, il repoussa le vote négatif et l'abstention, et se déclara pour le vote affirmatif. Les réserves qu'il avait exprimées le 10 février, il les renouvelait : « Voter pour Louis-Napoléon, ce n'est pas approuver tout ce qu'il a fait : c'est choisir entre lui et la ruine totale de la France... Ce n'est pas sanctionner d'avance les erreurs ou les fautes que pourra commettre un gouvernement faillible comme toutes les puissances d'ici-bas... J'ajouterai qu'en revenant à l'unité de pouvoir, sans exclure les tempéraments et les Jreins qui sont le premier besoin de tout gouvernement, on franchit l'étape la plus difficile dans la route de la véritable restauration sociale, celle des idées et des mœurs... Si Louis-Napoléon était un inconnu, j'hésiterais certes à lui conférer une telle force et une telle responsabilité. Je cherche en vaiu

hors de lui un système, une force. Je ne vois que le gouffre béant du socialisme vainqueur. Mon choix est fait. Je suis pour Tautorité contre la révolte,... pour la liberté possibledu bien contre la liberté cerfame du mal, et, dans la grande lutte entre les deux forces qui se partagent le monde, je crois, en agissant ainsi, être encore, aujourd'hui comme toujours, pour le catholicisme contre la Révolution. » La majeure partie de l'épiscopat s'associa aux sentiments de M. de Montalembert.

De même que la constitution de 1848 avait été votée sous l'état de siège, en 1851, ce fut encore sous le même régime pour vingt départements environ, et, pour les autres, dans des conditions qui y ressemblaient de bien près, qu'eut lieu le scrutin des 20 et 21 décembre.

Lesrésultatsde Paris, connus dèsle 23, donnèrent à Louisî^apoléon 197,091 voix contre 95,511, soit 28,000 voix de ç>lus qu'en 1848. Les 85 départements (le scrutin fut ■ajourné dans les Basses-Alpes au 28 décembre, et les •chiffres n'arrivèrent pas à temps pour le compte général), l'armée de terre et de mer et l'Algérie fournirent un total de 7,439,216 oui, de 640,737 non et 1,439,104 abstentions. C'était, pour Louis-Napoléon, un million de suffrages de plus qu'en 1848. Il n'y eut que 13 départements où les suffrages négatifs s'élevèrent à plus de 10,000; la moyenne de l'opposition dans les 72 autres était de 4,543. Aucun département ne donna la majorité aux votes négatifs; dans aucun non plus, ils n'avaient fait équilibre aux autres. Seule, l'Algérie fit exception : les votes affirmatifs n'excédèrent que de 692 les votes négatifs, et ceux-ci même étaient en majorité dans la province de Gonstantine. I/Algérie avait été mise en état de siège par arrêté du 7 décembre du général Pélissier, confirmé quelques jours après par décret du gouvernement.

En résumé, partout une majorité immense et une mi-

norité imperceptible. Chose non moins remarquable, les départements travaillés par l'insurrection et dépeuplés par les arrestations n'avaient pas envoyé une majorité moins considérable : tels furent le Var, le Cher, la Nièvre, l'Allier, etc., soit que le spectacle des excès démagogiques eût rallié plus vite les esprits, soit que, sous le coup des rigueurs de la répression, la liberté du suffrage n'eût pas été entière. .

Ainsi finit la seconde République. Née d'un coup de main populaire, elle succomba sous un coup de force du pouvoir, comme si la Providence avait ménagé cette succession de représailles. Victoire du peuple en février, victoire de l'armée en décembre : le peuple n'eut pas plus d'honneur à désarmer des soldats qui avaient ordre de ne pas se défendre, que l'armée à triompher d'un peuple qui y avait renoncé. En effet, quelle différence y a-t-il entre l'expulsion de la Chambre des députés, par quelques sectionnaires, le 24 février, et le guet-apens nocturne d'Espinasse et de Persigny le 2 décembre? entre l'émeute qui viole le Parlement, et le régiment de soldats qui en ferme les portes? entre la proclamation de la République sur l'injonction de Raspail et de ses bandes, et l'intronisation de Louis Bonaparte par 50,000 baïonnettes ?

Après le 1 8 brumaire, le Premier Consul s'écriait avecorgueil : <« La révolution est finie ! » Erreur! Dans la suite de ces avènements dont le principal titre est la violence, c'est la révolution, au contraire, qui marche haut la tète et qui perpétue sa tradition. Proudhonle sentait bien, il l'avouait, il s'en réjouissait, et, dans sa correspondance intime, comme dans les publications qu'il préparait alors ', il

1 La Révolution sociale démontrée par le coup d'État du 2 décembre. In-18. 1852. — Le 19 décembre, il écrivait à M. Charles-Edmond (Choïeclvi) : « Considéré au point de vue de la politique, puisque politi-

salnail la dictature de Louis Bonaparte comme destinée à préparer le triomphe et l'accomplissement de la révolution sociale. Le réfjime démocratique dissémine les forces, les doctrines, les intérêts; mais, plus que tout autre, il sent par moments la nécessité d'un bras énergique qui les discipline, les rapproche et les contienne. Enfin, ne le savons-nous pas? dans cette France bouleversée et indocile, il y a des heures d'angoisse et de détresse où la société, acculée tout à coup à l'abîme, se rejette en arrière et appelle un sauveur.

Tel fut Lamartine, après le 24 février; tel fut, après le 24 juin, le général Cavaignac. Mais, ingrate et mobile, la démocratie ne se lasse pas moins vite des hommes que des institutions, et, comme son essence est la révolte, à peine a-t-elle éprouvé les bienfaits d'une autorité réparatrice, qu'elle n'en sent plus que le joug et a hâte de le secouer. On vit donc, après quelques mois, le suffrage universel, ce capricieux souverain que la République s'était donné, tourner sa force contre elle en élevant un prince à la Présidence. Durant trois années, la faveur de l'opinion aplanit et traça presque le chemin à son ambition. Et lui aussi,

que 11 y a, comme à celui de la Révolution, l'acte du 2 décembre semble presque normal, et, pardonnez- moi le mot, légitime Non, non,

quand je me représente ce qu'eût été la domination de nos meneurs, je n'ai plus la force de condamner, au point de vue élevé de la marche humanitaire (il n'est point question ici de morale), les événements du 2 décembre. » Proudhon était alors à Sainte-Pélagie ; il rédigeait pour le ministre de l'intérieur, sur la demande de ce dernier, une note où il proposait d'envoyer en Orient les condamnés des conseils de guerre. Il avait un entretien avec M. de Morny : •< Répondant à quelques avances du ministre, je luilolis : — Je vous pardonne le premier tiers de votre coup d'Etat, si vous me laissez faire la guerre aux jésuites. — Quels jésuites? — Montalembert, Veuillot, toute la séquelle de ceux qu'attaquait Pascal. — Cela, dit le ministre en riant, peut

s'arranger Comme je l'ai fait entendre à M. de Morny, un batailleur

de mon espèce, jeté à travers les jambes des noirs, peut avoir son utilité. » Lettre du l«r janvier 1852. {Le Temps, 5 et 11 avril 1870, articles de M. Edm. Schérer.)

il fut, à son tour, désigné comme le sauveur prédestiné de cette société qui, laissée à elle-même, ne sait que se dissoudre et se perdre.

Il s'aida bien lui-même : mais ses ennemis l'aidèrent encore davantage, et, entre tous, les socialistes, dont les républicains dits modérés ne prenaient pas un soin suffisant de se distinguer. En France, la République n'est pas seulement le nom d'une forme de gouvernement, plus ou moins appropriée aux mœurs et à la situation diplomatique du pays : fille de la prétendue philosophie du dixhuitième siècle, c'est une doctrine hiératique avant d'être un régime politique, et cette doctrine se pose en ennemie des croyances chrétiennes et de toutes les institutions qui se sont inspirées du christianisme. Gomment le nier, après les deux épreuves de 1792 et de 1848, et en présence de la troisième qui se fait sous nos yeux? On dira : Il ne s'agit que des M/fra5 de la République. Mais pourquoi ceux qui s'en disent les sages ne répudient-ils pas ces alliés? Loin delà : aux jours de scrutin, en 1849, en 1850, nous les avons vus accepter, solliciter même l'appui du parti socialiste. C'était ce parti-là qui convoitait l'héritage de Louis Bonaparte : grâce au suffrage universel, il avait le droit de l'espérer, et, après s'être rendu maître du pouvoir, il eut, comme Louis Bonaparte, foulé aux pieds la constitution et traité le suffrage universel avec le même mépris.

Placée entre le socialisme et César, il parut à la France qu'il y avait moins de péril à épouser César. Elle y consentit. Vote tout politique et de nécessité, qui ne justifie ni César d'avoir violé sa parole et multiplié les proscriptions contre ses adversaires, ni la constitution d'avoir fermé toute issue légale aux vœux de l'opinion, ni la nation d'avoir oublié à tel point le respect d'elle-même qu'elle est forcée de se prêter à tous les régimes et de heurter à toutes les dictatures, celle de l'émeute comme celle de l'aventurier. Le suffrage universel n'était chargé, d'ailleurs,

ni d'absoudre ni de justifier le coup d'Etat. Les deux questions qui lui furent posées ne touchaient qu'à l'avenir ; il n'avait qu'à décider s'il « voulait le maintien de l'autorité de Louis Bonaparte et lui déléguer les pouvoirs nécessaires pour faire une constitution » sur des bases déterminées. Il répondit affirmativement. Si l'on veut voir là une ratification au moins implicite du coup d'Elat, encore faut-il remarquer qu'elle ne fut donnée qu'après les insurrections socialistes du Midi, après les scènes de Clamecy et de Bédarieux, encore exagérées et amplifiées par la presse bonapartiste, à une heure oii les adversaires les plus acharnés de Louis Bonaparte, ceux mêmes qui s'étaient exilés spontanément, rougissaient des alliés que leur imposait le socialisme et n'hésitaient pas à les appeler des « brigands » .

En février IS^S, la révolution se fit au cri de : Vive la Réforme ! S'il eût été permis de crier en décembre, on aurait dû crier : Vive le Suffrage universel ! Mais Louis Bonaparte, qui se glorifiait de l'avoir rétabli dans son intégrité, ne le respectait pas plus que Ledru-Rollin, qui se vantait de l'avoir organisé. Dans la pensée du dictateur, comme dans celle du démagogue, ce n'était pas le fondement réel, mais seulement le décor pompeux du nouvel état de choses. Un jour, elles tomberont d'un coup, ces institutions factices, théâtrales, nées d'une situation violente. On s'étonne : c'est la vérité qui se venge. Cependant, rien ne se fonde, tout est ébranlé, la force lutte contre la force, la société jette l'ancre à l'aventure sur un fond de sables mouvants. Aujourd'hui, c'est la République qui est écrasée par l'Empire; demain, l'Empire sera remplacé par la République. A chaque secousse, l'édifice national perd ses pierres d'angle, et l'historien, qui racontera un jour ces tristes phases, devra se demander non pas lequel de ces deux régimes doit porter la plus lourde part dans la responsabilité de nos ruines, mais si, après avoir

développé tous deux le goût de la force, le mépris des croyances chrétiennes, de la justice et des mœurs, ils ne nous ont pas conduits tous deux, d'un même eftort, à|la mutilation et à la dissolution de la patrie.

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