I. — C'est le 24 février; il est une heure et demie
Le Roi parti , la dynastie n'avait plus de représentant. Le comte de Paris était un enfant, qui n'avait pas au trône de droits immédiats ; le duc de Nemours , investi de la ré-
gence par la loi, avait abdiqué comme le Roi ; la duchesse d'Orléans n'était pas régente encore. Le Roi ne Favaitpas désignée, par respect de la légalité ; aucun pouvoir public ne Tavait reconnue. Quelques amis la conduisaient à la Chambre des députés, dans l'espoir de foire renouveler en sa foveur l'élection de 1830. A côté de cette Monarchie sans titulaire constitutionnel, il n'y avait ni armée, ni ministère, ni ministres. M. Thiers s'était senti débordé et abandonnait la partie. Seul, M. Odilon Barrot, ministre obstiné d'un pouvoir intérimaire non défini, avait pris possession du ministère de l'intérieur; mais, tel est l'effet d'une révolution , dans ce foyer de nouvelles, il ne savait rien; dans ce centre d'action, il était frappé d'impuissance. L'influence, l'autorité, le pouvoir étaient ailleurs, en pleine rue, à la discrétion du premier venu.
A tout hasard, M. Odilon Barrot envoya MM. Gamier- Pagès, de Maleville et Beaumont à l'hôtel de ville, soit pour chercher des nouvelles , soit pour s'assurer , comme en 1830, de ce palais du peuple où les révolutions s'achèvent et se consacrent. Quelques membres du conseil municipal s'y trouvaient réunis, mêlés à des élèves de l'Ecole polytechnique, à des bourgeois, à des ouvriers. Un sieur Fanjat demandait la déclaration suivante : « Le Roi Louis-Philippe est immédiatement condamné à mort. » M. Gamiei^Pagès s'interpose : Fanjat l'accuse de timidité. Cependant la foule augmente et crie Vive la République! — « Vous le voyez, dit M. Gamier-Pagès à M. de Maleville, le peuple veut la RépubUque. » Quant à lui, quoique envoyé par M. Odilon Barrot, ministre de l'intérieur, ministre de la royauté, il n'écarte pas les vœux populaires, et il consent à organiser la République. MM. Corbon, Pascal, rédacteurs de Y Atelier; M. Catalan, professeur de mathématiques ; M. Paul Meurice, homme de lettres; M. Flottard, employé de l'hôtel de ville, nomment d'acclamation M. Gamier-Pagès maire de Paris. « La Répur
blique ! la République ! » crie-t-on de toutes parts. M. Gar^ nier-Pagès, qui veut qu'on « agisse plutôt que de discuter » , déclare qu'il va provisoirement consulter ses collègues de l'opposition radicale « pour procéder à une proclamation régulière de la vérité v . Le nouveau maire, sans nouvelles du dehors, entre la régence dont il était l'émissaire, et la République qu'il entendait acclamer, ne savait quoi résoudre; peut-être aussi se demandait-il, quelque autorité qu'il accordât dans son for intime à l'investiture populaire, si MM. Corbon, Pascal, Paul Meurice, Catalan et Flottard avaient un mandat bien précis pour proclamer la République et nommer un maire de Paris. Il jugea donc prudent d'attendre, et, sans se compromettre davantage, il s'en alla sur la place de Grève prononcer quelques paroles, « pour rendre hommage , dit-il , à la souveraineté populaire * . »
Ailleurs, on songeait à la Êiire parler. Armand Marrast^ qui depuis quelques semaines, grâce à son tact, à sa clairvoyance et à son esprit de décision, menait l'intrigue et les meneurs eux-mêmes, savait, en vrai disciple d'Aristophane, que le peuple est jaloux d'être flatté et conduit ; qu'il vote, qu'il acclame, mais qu'il faut choisir pour lui. Dans un conciliabule qui précéda de quelques jours la révolution , Marie avait ouvert l'avis de nommer un gouvernement provisoire. Cet avis adopté devint le mot d'ordre. Le National se hâta de désigner les noms qui composeraient le gouvernement : c'étaient MM. Dupont (de l'Eure), François Arago, Marie, Gamier-Pagès, Ledru- Rollin, Odilon Barrot et Marrast : liste de conciliation sans doute, puisque Armand Marrast y figurait à côté de M. Ledru-Rollin et celui-ci à côté de M. Odilon Barrot; mais aussi liste à double issue, s'acheminant vers la République aussi bien que vers la régence. A l'heure où nous sommes, c'est vers ce dernier parti que penchait Armand
* GAERiKR-PAcàSy Histoire du gouvernement provisoire, t. V.
Màrrast. Tandis que ses amis s'agitaient dans une ferveur plus républicaine que monarchique, il s'en allait à la Chambre, où devait, dans sa pensée, se produire le dénoûment, et demandait à Lamartiiïe, de concert avec MM. Bastide, Hetzel et Bocage, un entretien particulier.
Lamartine avait servi la Restauration. La révolution de Juillet survenant, il s'était tenu à l'écart, sans hostilité pour la famille d'Orléans, à laquelle le rattachaient des souvenirs de famille , ni même pour le principe qui avait élevé le trône de Louis-Philippe. Député, il flotta à droite, à gauche, souvent plus voisin du pouvoir que de l'opposition, votant les lois de septembre en 1835, soutenant M. MoIé et la prérogative royale en 1839, appuyant, en 1842, la régence de la duchesse d'Orléans. Il donnait à sa politique le nom de rationnelle y mot vague qui exprimait bien ce qu'elle avait de capricieux et d'individuel. Vers 1842, il entra en relation avec Béraiiger, qui, par une singulière destinée , devait rallier les planètes déroutées du siècle, Lamennais, Chateaubriand, Lamartine. Bientôt V Histoire des Girondins parut, qui, « commençant par l'apothéose de Voltaire, devait finir par l'apologie de Robespierre * » : livre éclatant d'imagination, mais où les Êiiblesses de jugement et les condescendances de morale rapportaient à l'auteur la popularité malsaine dont il couronnait ses héros. Depuis 1845, Lamartine votait contre le ministère ; en juillet 1847, au banquet de Màcon, donné en son honneur, il apporta son tribut au concert de l'opposition ; mais imitant la réserve de MM. Thiers , Dufaure et de Rémusat, il n'assista à aucun autre banquet. Sa parole retentit mainte fois avec éclat dans la discussion de l'Adresse ; le National lui faisait des avances, M. Ledru-Rollin le ménageait; son nom devenait une force et un drapeau.
1 M. DB MoKTALEMBBRT, Discows du 14 janvier 1848 à la Chambre des pairs.
Cependant Lamartine n'avait guère que des aspirations vers la République ; cette forme de gouvernement, sans traits précis, prenait dans son esprit les contours incertains d'une organisation idéale. Tout chez lui allait de même : en religion, opposant un déisme philosophique à ses anciennes croyances catholiques, et cependant trop catholique encore de sentiment pour se déclarer philosophe ; en économie sociale, sympathique aux classes populaires, sans s'initier aux problèmes pratiques qui les concernent. Sur toute question^ il s'en remettait aux inspirations de l'heure présente, à ces intuitions généreuses que lui prodiguait la richesse de sa nature, plein d'une confiance en lui-même qui n'était pas loin de la iBeituité. Il aimait le péril, il avait Tàme grande; il était brave par hauteur de caractère encore plus que par ce qu'on appelle vulgairement le courage; et, paiwlessus tout cela , amoureux de la gloire comme l'étaient les anciens et surtout Gicéron , son modèle , il convoitait d'être mêlé à de grands événements , pour y développer deux fois son génie et comme acteur et comme historien.
Marrast avait compris que, dans l'aventure à tenter, République ou Régence, il fellait s'assurer le concours d'un tel homme. Sans lui dissimuler ses vceux pour la République, il se déclarait prêt à soutenir la Régence avec Lamartine pour premier ministre. Ses amis tenaient le même langage. Lamartine ne «irit-il dans la Régence qu'un champ étroit où lutteraient, dans de vulgaires compétitions de pouvoir, ses rivaux de tribune et de popularité? Crut-il, au contraire, qu'en jetant la France dans la République, en proie aux hasards de l'inconnu, l'œuvre de la gouverner et de la sauver serait plus grande, plus glorieuse, plus digne de son ambition? Quoi qu'il en soit, de même que l'avantp-veille , à l'heure où l'idée du banquet était abandonnée, Lamartine déclarait qu'en dépit de toutes les menaces, fùtnl seul, il s'y rendrait, de même, à cette
kS LIVRE DEUXIEME.
heure suprême, il s'arrêta au parti le plus téméraire et qu'on eût le moins attendu de lui. Le hasard l'attirait! Il se décida pour la République.
II. — Cependant M. Emmanuel Arago, porteur de la liste arrêtée au National, et accompagné de MM. Peauger *, Sarrans et Duméril , arrivait jusqu'au Palais-Bourbon et y pénétrait presque en même temps que la duchesse d'Orléans. Celle-ci se plaça dans l'hémicycle, au pied de la tribune , ayant auprès d'elle le duc de Nemours et ses deux fils , le comte de Paris et le duc de Chartres. M. Dupin , qui l'avait accompagnée depuis les Tuileries , s'assît à sa place ordinaire. Il a relevé depuis, avec amertume, la faiblesse du président, M. Sauzet, et les hésitations de ses collègues; il a oublié d'accuser sa propre inertie. S'il avait déjà tant de prévoyance, comment n'eut-il pas un peu d'à-propos?
En arrivant à la Chambre, il prend sa place ordinaire. M. Lacrosse demande que la parole soit donnée à M. Dupin. a Je ne l'ai pas demandée » , réplique-t-il vivement. Il parle néanmoins, signale les acclamations de la garde nationale , de l'armée , du peuple qui ont éclaté sur le passage de la duchesse depuis les Tuileries jusqu'au Palais- Bourbon et dans le palais même : il en requiert acte en formules de procureur. Les. acclamations se renouvellent, tandis que , d'autre part , on crie : Un gouvernement provisoire! Lamartine demande que la séance soit suspendue, « par respect pour la représentation nationale et pour la duchesse d'Orléans. » « C'était tout uniment, écrit M. Dupin , qui se tut et se tint coi alors , proposer de mettre le jeune Roi e€ sa mère à la porte , comme des intrus qui * n'avaient pas le droit d'assister à la séance... Or cette
^ Depuis préfet des Bouches-du-Rliône et directeur de Tlmprimerie nationale, sous la présidence de Louis-Napoléon Bonaparte.
séance, puisque le Roi était présent, était en réalité une séance royale *. »» M. Sauzet suspendit la sé^ce, mais la duchesse ne quitta pas la salle ; elle gagna les bancs supérieurs de Tamphithéâtre , ayant auprès d'elle M. Crémieux qui lui présentait un projet de proclamation, et M. Dupin qui lui conseillait de parler d'elle-même. Son incertitude n'allait pas durer longtemps.
M. Odilon Barrot, retiré au ministère de l'intérieur, disait annoncer par le télégraphe aux départements l'abdication du Roi et l'établissement de la Régence. Il apprend que la duchesse d'Orléans est à la Chambre, il s'y rend aussitôt. A son arrivée , M. Emmanuel Arago et les délégués du National l'entourent , lui annoncent que son nom a été inscrit sur la liste du gouvernement provisoire et le pressent d'accepter. Mais M. Odilon Barrot, fidèle à la Monarchie et à la Régence , refusa les offres du National et se hâta d'entrer dans la Chambre. M. Marie était déjà à la tribune, demandant un gouvernement provisoire. M. Crémieux, le même qui offrait à la Régente un projet de proclamation, réclame, lui aussi, un gouvernement provisoire. M. Odilon Barrot, dans un feime et noble langage, proteste en feveur de la Régence : « Notre devoir est tout tracé; il a heureusement cette simplicité qui saisit toute une nation ; il s'adresse à ce qu'elle a de plus généreux et de plus intime, à son courage, à son honneur. La couronne de Juillet repose sur la tête d'un en&nt et d'une femme. » La duchesse d'Orléans se lève et s'incline : sur l'avis de sa mère, le comte de Paris fait de même. Elle veut parler; mais M. Barrot, qui* n'aperçoit pas ses gestes, continue : « Quant à moi , je serai heureux de consacrer mon existence , tout ce que j'ai de facultés dans ce monde ,
* Dcpis, Mémoires, t. IV, p. 474 et suiv. — M, de Saint-Priest raconte même que la duchesse d'Orléans, entendant M. Sauzet suspendre la séance, se retourna vers le président, et lui dit avec yivacité : • Maii, Monsieur, ceci est une séance royale! •
à faire triompher cette cause, qui est celle de la vraie liberté dans mon pays. » Et le centre applaudit. « Est-ce que par hasard on prétendrait remettre en question ce que nous avons décidé par la révolution de Juillet?.., La régence de la duchesse d'Orléans , un ministère pris dans les opinions les plus éprouvées, vont donner plus de gages à la liberté... Je ne pourrais pas prendre la responsabilité d'une autre situation. »
Les acclamations ne manquaient pas plus à M. Odiloh Barroty à M. Dupin, à la duchesse d'Orléans, qu'ailleurs aux candidats du National; mais c'étaient des acclamations de députés , de gens officiels , quelque chose de régulier et de presque constitutionnel. Qui sait cependant? Une adhésion éclatante de la Chambre , la présence de la duchesse, le concours de quelques hommes résolus, une bande entreprenante, auraient peut-être décidé la Régence. Moyens de révolution , sans doute : mais quoi ! la souveraineté populaire est-elle si délicate? Elle aime qu'on la brusque, qu'on la violente : comme celles de 1830, les barricades de 1848 pouvaient relever un trône. Les hommes du National sentirent le péril. M. de la Rochejaquelein demandait l'appel au peuple : « Vous n'êtes rien ici , vous n'êtes plus rien , disait-il aux députés ; la Chambre *des députés n'existe plus comme Chambre. . , Je dis , Messieurs , qu'il faut convoquer la nation, et alors... » Alors la nation l'interrompt : c'est une première bordée de foule qui se rue dans la Chambre , poussant les cris : La déchéance ! la déchéance! — La cause de la Régence était perdue : nous allons assister à l'enfantement de la République.
La foule succède à la foule, les orateurs aux orateurs. MM. Crémieux, Lamartine, Ledru-Rollin disputent la tribune aux envahisseurs populaires. « Plus de Bourbons! A bas les traîtres! » M. Ledru-Rollin , dans un moftient de silence, réussit à se faire entendre. Il rappelle qu'en 1842 il avait réclamé le concours du pouvoir constituant pour la
loi de régence ; que les députés n'ont le droit ni de transporter la régence du duc de Nemours à la duchesse d'Orléans en renversant. la loi qu'ils ont eux-mêmes votée, ni même, sans appel au peuple, d'instituer une Régence. — a Pressez la question, concluez! s'écrie Berryer : un gouvernement provisoire !» M. de Genoude , M. de la Rochejaquelein, Berryer, les légitimistes, voulaient assurer la déchéance de la dynastie de Juillet : c'était leur revanche des dix-huit ans^ M. Ledru-Rollin : « Je demande donc , pour me résumer, im gouvernement provisoire, non pas nommé par la Chambre , mais par le peuple , et un appel immédiat à une Convention qui régularise les droits du peuple. »
Lamartine remplace M. Ledru-Rollin à la tribune ; avant même qu'il ait parlé , on l'acclame , on l'applaudit, comme s'il s'agissait de le conquérir sans retour à la République. En 1842, il avait défendu la régence de la duchesse d'Orléans : il écarte ce souvenir importun. Une phrase de sympathie pour « cette princesse auguste et ce fils innocent » : il passe, et craignant , à travers quelques murmures , qu'on ne le prenne pour un partisan de la Monarchie , il se hâte de demander un gouvernement provisoire. Il ne &it pas de distinction f entre la représentation nationale et la représentation des citoyens de tout le peuple » ; il accepte la compétence de cette multitude et dresse le programme d'un gouvernement qui doit rétablir d'abord la paix publique-, puis convoquer tous les citoyens dans les comices. A ces mots, et comme par l'effet d'un ressort poussé par quelque machiniste , de nouveaux combattants envahissent l'Assemblée, gens du Chàteau-d'Eau, pillards et dévastateurs des Tuileries, qui viennent souiller de leur présence le palais de la. représentation nationale comme ils ont souillé le palais de la royauté. Les députés dynastiques s'évadent; M. Sauzetse couvre, agite la sonnette, réclame le silence, et, ne l'obtenant pas, il déclare la séance levée
et quitte le fauteuil. C'est à ce moment que la duchesse d'Orléans s'échappe avec ses enfants.
Nestor vénéré du parti républicain ^ Dupont (de l'Eure) consent à présider cette horde d'énergumènes constituants. Mais quelle voix humaine aurait assez de force pour dominer ce tumulte? M. Bastide imagine d'inscrire, avec un doigt trempé dans l'encre , sur une immense feuille de papier , les cinq noms qui doivent composer le gouvernement; mais la feuille flotte et retombe le long de la hampe qui la soutient. On passe la liste à Lamartine : « Je ne puis pas la lire , dit-il , mon nom y est. » On s'adresse à M. Crémieux : « Je ne puis pas la lire , dit-il , mon nom n'y est pas. » Enfin, après des efforts longtemps impuissants, au milieu des cris : Plus de Bourbons ! nous voulons la Repu-blique! Dupont (de l'Eure) réussit à prononcer les noms de Lamartine, Ledru-RolUn, Arago, Dupont (de^'Eure) et Marie , qui sont acceptés à l'unanimité. Une voix s'écrie : « Il faut que les membres du gouvernement provisoire crient Vive la République! avant d'être non^més et acceptés. » Mais Bocage, l'acteur démocrate : « A l'hôtel de ville, Lamartine en tète! » Et Lamartine, accompagné de Bocage et d'un grand nombre de citoyens , quitte la salle. M. Ledru-RoUin était élu; néanmoins il ne suit pas Lamartine. Un scrupule l'a pris : il a cru entendre quelques murmures, quelques réclamations. « Nous allons faire , dit-il , quelque chose de grave : un gouvernement provisoire ne peut pas se nommer à la légère. » Et i} se met en devoir de lire une nouvelle liste , composée de sept noms au lieu de cinq; aux cinq déjà connus, s'ajoutaient ceux de MM. Crémieux et Gamier-Pagès, qui passèrent comme les autres. Foil de la nouvelle investiture que lui a décernée « le pouvoir constituant », M. Ledru-Rollin rejoint sur le quai d'Orsay Lamartine, qui, avec MM. Crémieux et Dupont (de l'Eure), s'acheminait vers l'hôtel de ville. — Il était trois heures et demie.
A l'heure où se fiEiisait à la Chambre des députés cette proclamation tumultuaire, M. Louis filanc tenait dans les bureaux de la Réforme , rue Jean-Jacques Rousseau , une réunion de rédacteurs du journal et d'amis politiques, pour y proposer, lui aussi , une liste de gouvernement provisoire. Caussidière, Sobrier, Baune, Grandménil, Thoré * , Lucien Delahpdde , Flocon , Etienne Arago , Albert, etc., composaient, avec quelques combattants et les gens de service de la feuille républicaine , le grand conseil électoral. M. Martin (de Strasbourg) le présidait, pour maintenir l'union entre le National et la Réforme. On ne voulait pas créer une nouvelle liste, mais compléter celle du National, en y ajoutant les noms des rédacteurs de l£^ Réforme, MM. Louis Blanc et Flocon. M. Odilon Barrot ïut écarté; Béranger, Lamennais, Audry de Puyraveau, patriarches de la démocratie, n'apparurent sur la liste que pour en disparaître aussitôt, éconduits par la jeunesse . du parti. Malgré de récents dissentiments, Armand Marrast fut admis. * Albert! Albert! » crièrent quelques voix. Martin, dit Albert, ouvrier mécanicien, faisait depuis longtemps partie des sociétés secrètes; lors de l'attentat de Darmès, en 1840, il avait été compris dans les poursuites comme membre d'une société de communistes, puis relaxé. L'aréopage de la Réforme s'avisa que la présence d'un ouvrier sur la liste imprimerait au gouvernement nouveau un caractère et une impulsion éminemment démocratiques. A la Réforme et parmi les membres des sociétés secrètes composant l'assistance, qui ne connaissait Albert? Il fut acclamé. Albert n'était ni un homme politique, ni un économiste, ni un socialiste sérieusement préoccupé des questions populaires; c'était un ouvrier, et, comme ouvrier, il était une enseigne : on ne voulait pas davantage.
1 Connu depuis dans la critique d*art sous le pseudonyme de W. Bûrger,
La réunion de la Réforme ne se borna pas à ce rôle électoral : elle fit œuvre de gouvernement. Elle désigna pour Tadministration des postes M. Etienne Arago, et pour la police 9 Caussidière et Sobrier. Puis la réunion se dispersa, Caussidière et Sobrier se rendant à la préfecture de police, M. Etienne Arago à Tadministration des postes, MM. Martin (de Strasbourg), Louis Blanc et Flocon à rhôtel de ville. Il était trop tard, en effet, pour présenter la liste à la Chambre. M. Louis Blanc s'est prévalu de cette impossibilité pour prétendre que, par un privilège tout démocratique, il tenait son mandat directement du peuple et des combattants , et pour jeter sur ses collègues la défaveur d'une élection parlementaire. Eb! laquelle valait donc mieux que l'autre? Étaient-ce des députés qui siégeaient à la Chambre et nommaient les membres du gouvernement? On l'a vu, c'était la foule, composée d'émissaires du National et de la bande des Tuileries : l'élection n'avait de parlementaire que le palais où elle s'était faite. Etaient-ce bien, d'ailleurs, le peuple et les combattants qui avaient acclamé les rédacteurs de la Réforme, ou les clients du journal, mêlés de membres des sociétés secrètes? S'il faut peser les suffrages, opposerons-nous les noms aux noms, ceux de Thoré, Sobrier et Delahodde à ceux d'Alexandre Dumas et de Bocage? Arrivé à l'hôtel de ville, M. Louis Blanc harangue le peuple dans la salle du conseil municipal : qu'avaient fait autre chose, en arrivant à l'hôtel de ville, la plupart des membres du gouvernement provisoire élu à la Chambre? Les privilèges électoraux que revendique M. Louis Blanc, ses collègues les partageaient avec lui. Mais, dès la première heure , il tient à se montrer isolé et distingué d'eux.
Cependant , le Gouvernement provisoire errait dans le palais du peuple, sans trouver un endroit où délibérer en paix et qui fût à l'abri de l'importune souveraineté du
peuple. Il se barricade dans un cabinet : les solliciteurs Ty dépistent ; il se dérobe dans un autre : certains délégués interviennent d'autorité ; à grand'peine trouva-t-il un refuge dans un troisième. Lamartine y rédigea la première proclamation au peuple français; puis les membres du gouvernement se partagèrent les ministères. Dupont (dç l'Eure) , à cause de son âge, n'eut point de portefeuille : on lui décerna le titre de président du conseil ; Lamailine reçut les afïaires étrangères , Arago la marine , Grémieux la justice, Marie les travaux publics. M. Ledru-Rollin fiit nommé ministre de l'intérieur. M. Garnier-Pagès se vit confirmer dans les fonctions de maire de Paris. Pour les autres ministères, les choix furent faits en dehors du gouvernement : M. Camot obtint le ministère de l'instruction publique et des cultes; M. Bethmont, celui de l'agriculture et du commerce ; M. Goudchaux, celui des finances ; le général Subervic , sur le refus des généraux Bedeau et Lamoricière, celui de la guerre. Un député de la gauche, M. Gourtais, fut nommé au commandement de la garde nationale. Il ne fut question ni de l'administration des postes ni de la préfecture de police, dont MM. Etienne Ârago et Gaussidière avaient déjà pris possession. Dès cette première heure, le gouvernement sentait sa fair blesse ; il ne se croyait pas assez de pouvoir pour éconduire ces fonctionnaires improvisés; il se taisait sur eux pour éviter de les reconnaître.
Vers huit heures et demie, MM. Louis Blanc, Marrast et Flocon furent introduits par M. Guinard dans la salle des délibérations. M. Louis Blanc demanda d'un ton impérieux l'inscription de son nom et de ceux de MM. Marrast et Flocon sur la liste du gouvernement provisoire. La prétention semblait bien tardive; le gouvernement était au complet, tous ses membres avaient été élus à la fois dans la Ghambre des députés, les ministères étaient partagés : que restait-il à donner? M. Louis Blanc s'auto-
risait des acclamations populaires qui Tavaient salué : les membres du gouvernement n'avaient pas d'autres titres. M. Arago résistait, M. Garnier-Pagès flattait M. Louis Blanc pour mieux reconduire ; Lamartine écoutait et laissait faire. On offrit à M. Louis Blanc le titre de secrétaire ; il refusa d'abord , puis , se voyant abandonné par MM. Marrast et Flocon, il revint sur son refus, mais, comme compensation, il demanda l'adjonction d'Albert sur la liste du gouvernement. « Qui ? Albert? » Là personne ne le connaissait, mais les mêmes raisons qui l'avaient fait accueillir à la Réforme militèrent en sa faveur auprès des élus du peuple. Albert, ouvrier^ fut inscrit sur la liste, et MM. Louis Blanc, Marrast et Flocon y figurèrent avec le titre de secrétaires.
Ainsi se trouva définitivement composé le Gouvernement provisoire. Toutes les nuances républicaines s'y rencontraient : opinions discrètes de Dupont (de l'Eure), d'Arago et de Marie ; souplesse d'allures dans Garnier- Pagès et Crémieux ; le socialisme avec Louis Blanc ; le communisme avec Albert; les souvenirs conventionnels avec Ledru-RoUin et Flocon; la république bourgeoise avec Armand Marrast. Celui de tous que son passé, sou nom et ses relations aristocratiques recommandaient le moins à la République, Lamartine, personnifiait en luimême ces caractères si divers de ses collègues. Il n'était absolument ni l'adversaire ni l'allié d'aucun d'eux ; il les dominait par une impartialité supérieure. Mais cette impartialité qui faisait sa force était aussi sa faiblesse ; tantôt il résiste, tantôt il cède, moins pour obéir à de profondes convictions que par esprit de tolérance et pour dégager l'heure présente d'un embarras ou d'un péril. Parmi les membres du gouvernement, il en est un qui y porte des idées et des sentiments tout opposés, M. Louis Blanc. Pour lui, la Révolution doit se nommer la République, et la République doit réaliser ses rêves ; il n'admet ni tem-
pérament ni concession. Nous l'avons vu exiger d'autorité rinscription de son nom sur la liste du gouvernement; nous le verrons, dans le conseil, s'y poser comme l'antagoniste de tous, suppléer à son isolement par l'intervention de la foule, et réussir à dicter les mesures qui seront le plus fatales à la République.
Telle fut , en effet , dès la première heure , la situation critique du Gouvernement provisoire, que, issu de la souveraineté populaire, il dut à tout instant compter avec elle. L'émeute avait usurpé sur la royauté ; elle se plaignit bien vite que le Gouvernement provisoire eût usurpé sur elle-même. Tout à l'heure, elle l'acclamait; maintenant, elle lui demande avec arrogance de quel droit il s'est emparé du pouvoir. « De quel droit? s'écrie Lamartine qui afironte la lutte ; du droit du sang qui coule, de l'incendie qui dévore vos édifices, de la nation sans chefs, du peuple sans guides, sans ordres, et demain peut-être sans pain! Du droifdes plus dévoués et des plus courageux citoyens ! Puisqu'il faut vous le dire , du droit de ceux qui , les premiers, livrent leur âme aux soupçons, leur sang à l'écha- .faud, leur tête à la vengeance des peuples ou des rois pour sauver la nation ! » Le Gouvernement provisoire , après avoir conquis le pouvoir, l'achetait au prix des plaintes, des oppositions, des cris hostiles de la foule; dans l'étroit espace où il délibérait, ses électeurs le tenaient assiégé, prisonnier; chacun de ses décrets n'arrivait à destination qu'après avoir traversé de rigides surveillants qui en contrôlaient le texte et la portée. N'est-ce pas le châtiment naturel de ceux qui toute leur vie ont invoqué la souveraineté du peuple , d'être mis tout à coup en face d'elle, dans l'alternative de s'incliner sous ses arrêts ou de périr sous ses coups?