‹ Histoire de la république de 1848Chapitre 15 sur 19 · III. — Le soleil du 25 février vint éclairer un appareil · texte numérisé non relu

III. — Le soleil du 25 février vint éclairer un appareil

fort étrange. Les barricades s'étaient multipliées et fortifiées, non pas contre la Monarchie, sa chute était complète ; non pas contre les débris de l'armée , elle avait livré ses armes et s'apprêtait à quitter Paris , mais contre le gouvernement lui-même. La circulation dépendait du caprice des héros populaires , quelques gamins , affublés d'annes disproportionnées à leur taille et de défroques militaires. La place de l'Hôtel-de-Ville était couverte de canons , auprès desquels se tenaient, mèche allumée, des artilleurs improvisés. La préfecture de police , soumise aux ordres de Caussidière et de Sobrier, se peupfait d'anciens membres des sociétés secrètes, qui s'organisaient en compagnies fermées, comme une garde prétorienne pour un futur dictateur. Caussidière ne communiquait pas avec l'hôtel de ville ; il avait , de son chef, publié comme liste officielle du gouvernement celle de la Réforme *. Dans cette première proclamation , on lisait : « Il est expressément recommandé au peuple de ne point quitter ses armes , ses positions et son attitude révolutionnaire. Il a été trop souvent trompé par la trahison ; il importe de ne plus laisser de possibilité à d'aussi terribles et d'aussi criminels attentats. » Conformément aux 'avis de cet ami du peuple, la ville était devenue un grand bivouac , ce qui n'ajoutait ni à la sécurité publique ni à la confiance. Enfin, jusque dans l'hôtel de ville , il s'était formé spontanément et sans mandat un groupe de délégués des quatorze arrondissements, qui s'étaient donné pour mission d'assister aux délibérations du gouvernement, d'en publier les résultats, de veiller à la proclamation d'une République sans arrière-pensée, de constater l'identité des morts et des blessés , etc. ". Le but véritable, dans l'esprit des hommes

^ Fr. Arago , Louis Blanc , Marie , Lamartine , Flocon , Ledru-Rollin , Recurt, Marrast, Albert. En étaient exclus : Dupont (de l'Eure), Grémieux et Garnier- Pages.

^ Ces délégués prétendus des quatorze ' arrondissements portaient les

qui avaient suscité cette org^anisation , était de contre-balancer le pouvoir de ceux qu'on appelait déjà des usurpateurs, et d'ériger en fece et à côté d'eux la représentation directe du peuple. Déjà des réunions politiques formées à la hâte sur la voie publique avaient nommé d'autres délégués, revêtus d'une mission identique, qui, dans la nuit du 24 au 25 , étaient venus s'installer en permanence dans le palais municipal. La foule grondait aux portes , toujours prête à les forcer, tandis que, dans l'intérieur, dans les salles, dans les escaliers, dans les caves, fourmillait et s'agitait une autre foule non moins menaçante.

Le gouvernement n'oublie pas un instant qu'il parle à ses maîtres; il flatté, il conjure. Les barricades arrêtent la circulation et empêchent l'arrivée des subsistances : « Ouvrez-en une partie ; en disposant sur les côtés des rues les matériaux des barricades , vous pourrez les reformer en une heure, s'il y a lieu. » Ce peuple de Paris, peuple ami des arts , peuple généreux , il saccage les Tuileries, brûle les archives de l'état-major de la garde nationale, promène l'incendie dans le Palais-Royal, jette par les fenêtres la vaisselle , les porcelaines , éventre les toiles des peintres ; « des citoyens ont même manifesté l'intention de détruire les résidences qui ont appartenu à la dynastie , afin de £aiire disparaître jusqu'aux derniers vestiges de la tyrannie ' ; » le Louvre est menacé. Dès le 24 au soir, le gouvernement nomme Dumoulin , l'aide de camp que l'Empereur ramena de Grenoble en 1815 et l'un des électeurs du Palais- Bourbon, à la garde du Louvre, M. Saintr-Amand à la garde des Tuileries , et, pour sauver ce dernier palais , une main ingénieuse le baptise du nom

noms suivants : Drevet père, président; Alphonse et Emile Drevet, Boget, Pichot, auteur dramatique; Rocket, rentier; Renoud, fabricant; E. Legrand, docteur -médecin; Panset, contre-maître; J. Thomas, chimiste; Ghantrelle, chef d'atelier; Al. de Lilliers , L. de Wins, Ch. de Lararenne, hommes de lettres.

* Avis du maire de Paris , 24 février.

A^ Hospice des invalides civils. Les envoyés du gouvernement n'arrivent au Palais-Royal que pour constater la dévastation et la ruine. Le maire de Paris rappelle en vain aux citoyens « que ces édifices appartiennent désormais à la nation et qu'ils sont sous sa sauvegarde » . Le Raincy est pillé , Neuilly est incendié , et le château de Suresnes , appartenant à M. Salomon de Rothschild , subit le même sort. « On n'a rien volé, allèguent les apologistes; le peuple avait écrit sur les murs des Tuileries : Mort aux voleurs, et deux ont été fusillés. » M. Baude, préfet de police en 1831 , ne parlait pas dans d'autres termes des sauvages dévastateurs de Saint-Germain l'Auxerrois et de l'Archevêché.

Un homme qui, en juillet 1830, afïiiblé d'un habit de général, en avait sans vergogne usurpé le titre et les allures et, deux heures durant, avait commandé à l'hôtel de ville , le général Dubourg , admis auprès de Lamartine , lui rappela les volontaires de la Charte qui , recrutés parmi les combattants de juillet 1830, avaient tenu un rang honorable dans les premières campagnes d'Afrique. Lamartine/vit dans cette idée un moyen de débarrasser la place pubhque et de discipliner par la vie militaire ces éléments tumultueux. Sur sa proposition, le gouvernement institua une garde nationale mobile, composée de vingtquati^e bataillons , dont l'enrôlement devait commencer le jour mébie, à midi, dans chaque mairie. Ces gardes nationaux recevaient une solde d'un franc cinquante centimes par jour ; l'ancien commandant des volontaires de la Charte^ le général Duvivier, était nommé commandant général de la gardç nationale mobile et chargé de l'organisation ' . Un

^ L'enrôieinent militaire de la population désœuvrée, telle fut l'unique idée d'organisation que conçut le Gouvernement provisoire; lorsque, plus tard, elle se sentit débordée par les ateliers nationaux, la commission executive ne trouva aus^ d'autre ressource que l'enrôlement sous les drapeaux. (Infrà, Inscbrectio:! db jum.)

autre décret appelait tous les citoyens à faire partie de la garde nationale sédentaire. — Tels furent les premiers décrets de la matinée du 25.

Mais, vers onze heures et demie, des cris immenses s^ élèvent sur la place , sig^nalant l'arrivée d'une bande qui vient porter une pétition au gouvernement.

Marche, ouvrier, se présente, et, frappant le sol de la crosse de son fusil, il demande que le gouvernement décrète l'organisation du travail, le droit au travail, cela dans une heure : le peuple attend ! La pétition était signée par un sieur de Lancy , rédacteur de la Démocratie pacifique, feuille phalanstérienne. Dans une brochure déclamatoire et sans conclusion , M. Louis Blanc avait prononcé naguère ces mots à' organisation du travail; plus tard, Lamartine avait combattu ces théories impraticables et subversives de toute société ; dans la période des banquets, il avait laissé échapper quelques paroles qui pouvaient laisser croire à une modification dans sa pensée, tandis qu'elles n'étaient qu'un accueil de circonstance à des idées alors populaires. M. Ledru-Rollin n'admettait le droit au travail que dans les mots*, il reculait par bon sens devant la chose. Seul , M. Louis Blanc avait persisté avec l'accroissement d'ardeur que lui donnait sa popularité grandissante dans les masses ouvrières ; et d'où lui venait cette popularité? Précisément d'avoir proclamé le droit au travail, sans avoir jamais été mis en demeure d'en essayer l'application. Les rédacteurs de Iql Démocratie pacifique s' étaient^ eux aussi , rattachés à cette idée , rêve au milieu de leurs rêves.

A cette insolente sommation , Lamartine répondit par un refus péremptoire , déclarant qu'il ne signerait pas un décret dont il avait toujours combattu la théorie et qu'il ne comprenait pas. M. Louis Blanc tentait une rédaction qui convînt à tout .le monde; mais, quoi qu'il fit, il se heurtait aux convictions opposées du conseil. On invite

tt LIVRE DEUXIEME.

Marche à rédiger un projet ; il essaye , puis renonce. Arago, Marie, Gamier-Pagès ne se montrent pas moins énergiques que Lamartine. Cependant un décret ainsi conçu est rédigé et signé par tous les membres du Gouvernement provisoire : « Le Gouvernement provisoire de la République française s'engctge à garantir Fexistence de Fouvrier par le travail ; il s'engage à garantir du travail à tous les citoyens; il reconnaît que les ouvriers doivent s'associer entre eux pour jouir du bénéfice légitime de leur travail. » Par quelle condescendance subite , ou par quelle illumination d'esprit invraisemblable, les membres du gouvernement, adversaires du droit au travail, signèrent^ils Je décret qui le reconnaissait aussi formellement? Décret &tal! Le gouvernement se condamnait à l'impuissance certaine d'y satis&ire ; il condamnait les ouvriers aux illusions d'une espérance irréalisable ; il condamnait la République à porter dans son sein un germe de revendications acharnées et de guerre civile. Signèrent-ils en aveugles? Après la discussion qui précède , il est impossible de le croire. Ils signèrent par faiblesse, par mollesse, par imprévoyance, cédant une fois encore à M. Louis Blanc, qui, à travers les pétitionnaires , marchait à l'accomplissement dictatorial de ses idées et à sa propre élévation '.

Quelques heures après , le gouvernement fiit en butte à une nouvelle interpellation populaire , mais qui , bien plus terrible dans sa forme et plus menaçante dans ses conséquences , révéla chez certains membres du gouvernement une énergie de résistance que Lamartine poussa jusqu'à l'héroïsme. Il avait conscience de la défaite qu'il venait de subir, du honteux démenti que, par résignation, il avait infligé tout à l'heure à son passé , et, grâce à une puissante

^ Dans un paragraphe final , le gouvernement « rend aux ouvriers, auxquels il appartient, le million qui va échoir de la liste civile ». M. Louis Blanc s'est montré blessé de cette aumône : mais Taumône au nom de TÉtat n'est-elle pas la corrélation du droit au travail?

réaction de bon sens et de courage, au lieu de s'abandonner au courant, il lutta avec une ardeur et une obstination égales à Tattaque. Vers quatre heures, des bandes nombreuses se précipitent par flots sur la place de Grève , les uns portant des brassard^ rouges , les autres des drapeaux , des bannières, tous criant : Le drapeau rouge! le drapeau rouge! On s'en souvient : c'est précédée de cet emblème de teiTCur que , le 23 février au soir, la colonne de peuple venant de la Bastille s'était heurtée aux bataillons d'infanterie massés sur le boulevard , près du ministère des afËEiires étrangères ; c'avait été le drapeau des barricades peu sanglantes de février, comme celui du cloître Saint-Merry, en 1832 : drapeau de combat, on en voulait faire le drapeau de la victoire , de la Révolution triomphante , de la République reconquise.

La foule bat, comme un bélier, les portes de l'hôtel de ville, force les consignes, brise les obstacles, et se répand dans le palais. En même temps que les uns criaient : Le drapeau rouge! d'autres, préoccupés de le combattre, criaient : Lamartine! Lamartine! Il fend à grand'peine ces vagues mouvantes de peuple; il parle. Pas d'hésitation, pas de trouble ; il renie le drapeau rouge , il maudit l'anarchie, et plus sa parole est ardente, colorée, éloquente, plus il conserve, comme un masque impassible, la fermeté et la sérénité du visage. Les drapeaux rouges s'abais-» sent. Lamartine a vaincu. Mais il n'avait eu à lutter que contre les envahisseurs de l'hôtel de ville; si nombreux qu'ils fussent , si pressés les uns sur les autres , ils n'étaient qu'un fragment de cette masse immobile qui , sur la place de Grève , avait conservé intact , loin des paroles de l'orateur, son sauvage désir du drapeau rouge. Les cris redoublent. Rien n'a été feit. Épuisé d'efforts , mais admirable autant par cette éloquence toujours en haleine que par l'élasticité d'énergie qu'il puise dans la grandeur de son àme , LamartinQ retourne vers ce lion populaire qu'il faut

museler et dompter. Mais comment se foire entendre sur cette vaste place? Quelle voix humaine en mesurera rétendue?

Lamartine se foit hisser sur une chaise boiteuse à Tune des fenêtres du salon préfectoral : les drapeaux s'agitent, les coups de fusil retentissent, et aux puissants murmures d'une grande foule s'ajoutent des explosions de voix éclatant dans ces deux mots : Le drapeau rouge! Lequel fut le plus merveilleux alors, ou de Lamartine, qui triompha de ces forcenés, ou de ces forcenés, qui consentirent à se laisser convaincre? Qui redira, qui a pu retenir, fût-ce Lamartine lui-même , les supplications , les adjurations, les flots de paroles qui lui échappèrent dans cette* crise solennelle? Il en est quelques-unes du moins que l'histoire doit conserver comme le saisissant résumé de cette longue et intraduisible apostrophe : «Vous pouvez, dit-il, faire violence au gouvernement, vous pouvez lui * commander de changer le drapeau de la nation et le nom de la France, mais si vous êtes assez obstinés pour lui imposer une république de parti , le gouvernement , je le sais , est aussi décidé que moi-même à ne pas céder. Quant à moi , jamais ma main ne signera ce décret ! Je repousserai jusqu'à la mort ce drapeau de sang, et vous devriez le répudier plus que moi! Car le drapeau rouge que vous' nous apportez n'a jamais fait que le tour du Champ de Mars , traîné dans le sang du peuple en 91 et 93 , et le drapeau tricolore a foit le tour du monde avec le nom , la gloire et la liberté de la patrie! » A de telles paroles, les adhérents du drapeau rouge pouvaient ne pas céder encore ; mais ils n'étaient plus qu'une minorité infime , impuissante, absorbée et comme anéantie dans cette foule qui saluait l'orateur et éclatait en applaudissements.

Cette victoire de Lamartine , enlevée dans un élan d'héroïsme , imprimait à la République son caractère pacifique, la détachait d'un passé sanglant et de toute tendance ré-

trospective , la personnifiait pour la France dans le défenseur du drapeau tricolore. Ce fut pour Lamartine la grande journée révolutionnaire. Il fut en une heure grand homme d'État, grand orateur, grand poète; et, comme un esprit soucieux de la gloire humaine , il avait le droit d'affronter rhistoire et la postérité , sans redouter ni le jugement de l'une ni les ingratitudes de l'autre * .

Cependant les organisateurs de cette violente manifestation ne se tinrent pas pour battus. Le soir même, une affiche sur papier rouge , sans nom d'imprimeur, était placardée sur toutes les murailles. « Le peuple a arboré la couleur rouge sur les barricades de 1848 ; qu'on ne cherche pas à la flétrir! Elle n'est rouge que du sang généreux versé par le peuple et la garde nationale. Elle flotte étincelante sur Paris; elle doit être maintenue. Le peuple vic-^ torieux n amènera pas son pavillon, » Cette affiche était l'œuvre du docteur Lacambre, l'un des amis politiques d'Auguste Blanqui. Celui-ci, sorti la veille, à la nouvelle de la révolution , de la maison de santé qui avait remplacé pour lui le Mont-Saint-Michel et Doullens, avait immédiatement retrouvé à Paris, ce chœur de séides qu'il avait entraînés au 12 mai 1839 et dont il était le prophète. L'avaient-ils consulté , avant de tenter cette épreuve sur le peuple et sur le Gouvernement provisoire? Après avoir approuvé, s'était-il ravisé? Le succès de Lamartine n'avait-il

^ M. Louis Blanc a cru devoir insérer dans son ouyrage : Payes tt histoire de la Révolution de 1848, une lettre de M. Corbon au Siècle, et dont il ne donne pas la date. Dans cette lettre, M. Corbon raconte qu'un chirurgien, pansant un blessé dans le salon d'honneur, aurait imaginé de découper le velours rouge des canapés pour le jeter à la foule. Quelques-uns auraient crié : Il faut en faire des drapeaux; cela sans mauvaise intention. L'incident n'aurait pris quelque importance que grâce à des officieux et à des intrigants qui voulaient préparer un triomphe à Lamartine. — La scène dite du drapeau rouge est inscrite dans la mémoire de tous les contemporains : l'incident raconté par M. Corbon peut être vrai , sans faire tort à l'exactitude du récit consacré.

pas fait succéder chez lui, à une impatiente ardeur de triomphe, un sentiment et des calculs de prudence?

Le 25 au soir, un club s'ouvrait dans la salle de bal dite du Prado , qui prenait jour par deux couloirs obscurs et enfumés dans la rue de Constantine et dans la rue de la Barillerie. En l'absence de Blanqui, la séance était présidée par le docteur Grousse. m Nous représentons, dit-il, la République et la Révolution ; nous sommes d'anciens détenus politiques. La cause pour laquelle nous avons cent fois risqué notre vie et notre liberté triomphe : c'est à nous de diriger la République que nous avons faite. Si nous ne nous emparons pas du pouvoir dans ce premier moment d'hésitation qui nous le livre , il nous échappe à jamais. » Et il ne proposait rien moins que de se rendre à l'hôtel de . ville immédiatement, d'enlever les membres du gouvernement, et de s'installer à leur place.

Déjà la proposition était adoptée. En ce moment, Blanqui entre dans la salle , le front soucieux et penché sur la poitrine. Il monte péniblement sur l'estrade , et d'une voix sifflante et métallique : n La France n'est pas républicaine. La révolution qui vient de s'accomplir est une surprise heureuse , rien de plus. Si nous voulons aujourd'hui porter au pouvoir des noms compromis aux yeux de la bourgeoisie par des condamnations politiques , la province aura peur, elle se souviendra de la Terreur et de la Convention, et ^ rappellera peut-être le Roi fugitif. La garde nationale ellemême n'a été que notre complice involontaire; elle est composée de boutiquiers peureux qui , demain , pourraient bien défaire ce qu'ils ont laissé faire hier aux cris de Vive la République!... Abandonnez les hommes de l'hôtel de ville à leur impuissance : leur feiblesse est le signe certain de leur chute. Ils ont entre leurs mains un pouvoir éphémère; nous, nous avons le peuple, et les clubs où nous l'organiserons révolutionnairement, comme jadis les Jacobins l'organisèrent. Sachons attendre quelques jours encore,

et la révolution nous appartiendra! Si nous nous emparons du pouvoir par un audacieux coup de main , comme des voleurs au milieu des ténèbres de la nuit, qui nous répondra de la durée de notre puissance? Au-dessous de nousi^ n'y aura-t-il pas des hommes énergiques et ambitieux qui brûleront de nous remplacer par de semblables moyens ? Ce qu'il nous feut à nous, c'est le peuple immense, les faubourgs insurgés, un nouveau Dix Â.oût. Nous aurons au moins le prestige de la force révolutionnaire '. » Le chef avait parlé : les conspirateurs se soumirent ; ils ne désarmaient pas, ils organisaient la lutte.

Le lendemain , 26 février , M. Louis Blanc revint à la charge dans le conseil. Il fermait les yeux sur la signification de terreur et de sang que l'opinion publique attache généralement au drapeau rouge ; il n'en demaildait le rétablissement que par des raisons théoriques. « Il n'y avait plus en France ni rovauté ni classes : comment maintenir un drapeau dont les couleurs diverses signifiaient royauté et distinction des ordres? Il n'y avait plus que le peuple, d'autre souverain que lui : l'unité de couleur proclamait ce fait nouveau , produit de la révolution du 24 février. » Les membres du gouvernement étaient unanimes à repousser le système de M. Louis Blanc ^ que contredisaient les souvenirs laissés par la Convention et par Robespierre luimême : M. Ledru-RoUin montrait au conseil- le dessin dudrapeau tricolore peint par Louis David sur la demande de Robespierre '. M. Louis Blanc insistait, il se disait l'interprète du peuple : en eflfet , des cohortes , mieux di^cipUnées que la veille , étaient répandues en ordre sur la place , portant des bannières et des drapeaux confectionnés avec soin et semblant appuyer la pétition d'un délégué. M. Goudchaux, que les idées économiques de M. Louis

1 Clubs et dubistes, par Alph. Lucas , 1851, p. 213 et 214. 3 Garbibr-Pag£8, Histoire de la Révolution de 1848, t. VI, p. 103.

Blanc n'iiTitaient pas moins que ses idées politiques, s'élevait avec violence contre ces tentatives de dictature, et voulait même déposer son portefeuille. M. Louis Blanc lui représentait que le sang allait couler et qu'il en répondrait sur sa tête. Cependant, au conseil, comme la veille sur la place publique, le drapeau rouge fut écailé : et, pour toute satisfaction, M. Louis Blanc obtint que les couleurs seraient replacées dans Tordre établi par la première Révolution (bleu, blanc, rouge, le bleu à la hampe, le rouge flottant; décret du 27 pluviôse an II), et que les membres du gouvernement ainsi que les autres fonctionnaires porteraient k la boutonnière une rosette rouge, laquelle serait attachée aussi à la hampe du drapeau.

Comme pour bien marquer, en face de l'opinion, la voie désormais pacifique dans laquelle devait marcher la République nouvelle, Lamartine avait proposé, dès le 25 au soir, l'abolition de la peine de mort en matière politique. Les résistances qu'il rencontra d'abord dans le conseil , même de la part de M. Louis Blanc , disparurent dans la matinée du 26. M. Louis Blanc venait de lire un article d'un journal royaliste qui donnait à entendre que , une fois de plus en France , la hache du bourreau était destinée à devenir un moyen de gouvernement. Il accouil à l'hôtel de ville, .et réclame l'adoption immédiate du décret qu'il • avait écarté la veille. Lamartine l'accue^^llit avec enthousiasme; Louis Blanc rédigea la première partie du décret et Lamartine la seconde * . Ce n'était pas « la consécration d'une vérité philosophique de plus » , comme l'écrivait M. Louis Blanc dans le préambule; mais c'était un principe de conduite qui seyait bien à un gouvernement tout d'autorité morale et qui avait à défendre la RépubUque contre des souvenirs imprudemment évoqués. Le Gouvernement provisoire descendit sur la place pour présenter.

1 Pa^es (C histoire de la Révolution de 1848, par Loms Blanc.

le décret au peuple ; Tun des membres en donna lecture et fut applaudi. Il est juste d'ajouter que, par les soins de Lamartine , le personnel de Tassistance avait été renouvelé dans la nuit; les élèves des Écoles étaient accourus, recrutant leurs amis au passage, et formaient au Gouvernement provisoire un noyau de garde bourgeoise qui le préservait d'un contact immédiat avec la foule.

IV. — L'éclatante victoire que Lamartine avait remportée sur cette souveraineté populaire si chatouilleuse et si pressante, avait besoin de se faire pardonner. La République n'était prodlamée encore que sous réserve de la ratification de la France : on voulait davantage.

Le bruit courait, d'ailleurs, que la duchesse d'Orléans n'avait pas quitté Paris, et que le Gouvernement provisoire pourrait bien reconnaître la Régence aussitôt que l'effervescence, révolutionnaire serait passée. Interprète de ces soupçons, Raspail, à la tête d'une bande, se présenta devant le conseil , et le somma , sous peine de se voir renversé dans une heure , de proclamer la République : à ce prix, le peuple démolirait les barricades et reprendrait confiance.

Plus suspect que tout autre de sympathies pour la Régente, c'est Lamartine qui méritait le moins de l'être. Sur la nouvelle, d'ailleurs cohtrouvée, que la duchesse d'Orléans avait été arrêtée à Mantes, M. Jules de Lasteyrie sollicite de Lamartine un ordre d'élargissement. « Si le peuple la demande, répond-il durement, il faut la lui donner. » Il demeura inflexible, et ce fut seulement en conseil, et grâce à l'intervention de MM. Ledru-Rollin et Albert, que fut signé et délivré le laisser-passer.

Le gouvernement (26 février) s'empressa de publier la déclaration suivante : « La royauté, sous quelque forme que ce soit, est abolie. Plus de légitimisme, plus de bonapar-

tisme , pas de régence. Le Gouvernement provisoire a pris toutes les mesures nécessaires pour rendre impossible le retour de l'ancienne dynastie et l'avènement d'une dynastie nouvelle. La République est proclamée, » Le National et la Réforme publièrent le jour même, avant le Moniteur officiel, une note analogue. Cette déclaration , arrachée par la contrainte, ne conférait pas à la République un titre légal ; elle caractérisait au contraire la révolution conune une œuvre de force et de surprise où le peuple de Paris disposait arbitrairement des destinées de la France.

Cependant elle était encore là, cette multitude sans ouvrage et sans pain , toujours prête aux coups de main ou aux menaces! Il fallait lui ouvrir un débouché. Sur la proposition de Marie , le gouvernement ordonna l'ouverture immédiate d'ateliers nationaux. Souvenir de 1830, souvenir de 1 792 , ni l'un ni l'autre encourageant. Quelle plus singulière solution à la crise qui jetait les ouvriers sur le pavé, que de les attirer hors de l'ateUer par l'espoir d'un salaire insuffisant et d'un travail illusoire ! La garde mobile , créée dans les mêmes vues , était du moins soumise à une discipline ou allait l'être; l'organisation en était relativement facile : on avait des modèles, des précédents. Mais , pour l'atelier national , il n'en existait que de gaspillages financiers et de désordres. Néanmoins, la nécessité de la mesure parut plus itnpérieuse que la prjidence : il ne s'agissait que de débarrasser la rue , de donner sous forme de salaire une aumône honorable , de rendre les ouvriers sinon au travail, du moins à l'apparence du travail. Les ateliers nationaux n'étaient qu'un expédient; dans la pensée du gouvernement, ils ne devaient durer que le temps de la crise et disparaître comme d'eux-mêmes au retour de l'ordre et du crédit.

La reconnaissance du droit au travail avait été une victoire personnelle pour M. Louis Blanc; l'institution d'ate- Uers nationaux , bien qu'il n*y eût pus concouru, en était

une autre. Son ambition se développait avec lés satisfactions op'elle rencontrait chaque jour. Par un artifice typographique sur lequel ses collègues avaient fermé les yeux,, de secrétaire il était monté , ainsi que Marrast , Albert et Flocon, au rang de membre du Gouvernement provisoire. Mais n'ayant pas de fonctions spéciales, il était réduit à un rôle purement délibératif. Tous les ministères étant déjà distribués , il lui en iallait un , de création nouvelle , adapté à ses vues : Tancien rédacteur de la Revue du Progrès imagina le ministère du progrès. Sous ce vocable pompeux et vague , il absorbait toutes les attributions de gouvernement, il contrôlait Tesprit d'innovation de ses collègues et rapportait à lui-même l'initiative universelle. Il fiEiisait plus : jusque-là patron officieux de la démocratie ouvrière, il s'en instituait dès lors le chef et l'apôtre. Ce rôle immense, sollicité sans modestie, M. Louis Blanc y aurait feiUi, sans doute, mais il n'en trahissait pas moins l'intense désir de réaliser la République à son image , de la modeler sur ses rêves et de la personnifier en lui.

Pour donner plus de poids à sa réclamation , il suggéra à MM. Marrast et Flocon de présenter au conseil , en leur propre nom , une demande analogue. Élus par le peuple comme leurs collègues et investis des mêmes prérogatives , ils étaient pourtant sans fonctions ni ministère, relégués dans une dédaigneuse inaction ! À Armand Marrast M. Louis Blanc proposait un ministère des beaux-arts , à Flocon un ministère de la bienfaisance ; pour lui-même et pour Albert il réservait le ministère du progrès. Armand Marrast et Flocon refusèrent de s'associer à l'aventureuse démarche de M. Louis Blanc. Il n'en persista pas moins, et, le même jour (28 février)^ il porta directement sa demande devant le conseil. S'il n'avait pas l'appui d'Armand Marrast et de Flocon , il s'en était assuré uù autre moins scrupuleux et plus sûr : deux ou trois mille ouvriers s'étaient présentés et stationnaient sur la place avec des

n LIVRE DEUXIEME.

bannières sur lesquelles on lisait : Organisation du travail, ministère du travail, abolition de t exploitation de V homme par l'homme, M. Louis Blanc devenait Finterpréte du vœu populaire.

Le gouvernement s'assemble , reçoit les délégués , discute. Lamartine, toujours courtois, se bornait à contester les doctrines; d'autres membres du gouvernement signalaient le dictateur. Devant cette résistance, MM. Louis Blanc et Albert déclarent qu'ils donnent leur démission. On s'empresse autour d'eux : leur retraite semble le présage de troubles qu'il faut éviter. M. Gamier-Pagès propose un moyen terme : c'est d'instituer une commission de gouvernement pour les travailleurs , dont M. Louis Blanc serait le président , Albert le vice-président, et qui siégerait au Luxembourg. M. Louis Blanc résiste encore; on ne lui donne ni budget ni action ; il n'aura à présenter au peuple . qu'un leurre de promesses et de paroles. Cependant, sur les instances d'Arago, il se laissa flécbir, rédigea le décret, et en donna lui-même lecture aux délégués des corporations. Dès le 1*' mars, cette commission se mit à l'œuvre, et le 2 , sur un rapport qu'elle avait appuyé , le gouvernement abolit le marchandage et diminua d'une heure la journée de travail. Ce décret, insignifiant à cette époque d'oisiveté générale, avait le triple tort, pour un temps normal , d'enchaîner la liberté des conventions , d'énerver la concurrence nationale vis-à-vis des industries étrangères, et surtout d'attribuer au gouvernement une autorité pleine de périls.

L'industrie n'avait pas seule de quoi s'effrayer. La situation financière , déjà lourde sous le gouvernement déchu , s'aggravait des conséquences ordinaires d'une révolution. La Bourse fermée , les réalisations de papier à la Banque , les demandes de remboursement dans les caisses d'épargne, huit cents millions de dette flottante, créaient au premier ministre des finances de la République une respon-

sabilité pleine d'embarras. Plus encore que ces dapgers inhérents à un brusque bouleversement des intérêts, M. Goudchaux redoutait Tesprit d'utopie dont il savait animés certains membres du Gouvernement provisoire, particulièrement M. Louis Blanc par système et M. Ledru- Bpllin par faiblesse et par goût de popularité. A peine les eut-ils vus dans le conseil , eux qu'il avait combattus à la veille de la révolution , eux dont il avait exclu les noms de toute combinaison à laquelle il consentirait à prendre part, il refusa sa commission de ministre et voulut se retirer/ Il resta néanmoins , mais en stipulant des garanties ; il obtint du gouvernement le double engagement r 1* Qu'aucune mesure concernant les finances ne serait prise sans que le ministre des finances eût été consulté ; et 2* que tous les impôts sans exception seraient perçus comme par le passé. II croyait ainsi se mettre en garde contre les surprises de délibérations improvisées sous la dictée de la foule , fermer la porte aux fantaisies d'innovation ou se donner le temps de les combattre, enfin préserver le budget des recettes. Les révolutions se font au cri de Vive la ré/orme! mais, grâce à la crise qu'elles provoquent, l'abus de la veille devient la nécessité du lendemain ^ .

Le 29 février, un acte officiel traçait un programme de réformes financières , « tout système nouveau de politique devant se résumer dans un nouveau svstème de crédit et d'impôt; » il 'promettait de présenter à l'Assemblée nationale un nouveau budget où le Gouvernement provisoire donnerait satis&ction m à des vœux qu'il partage et notamment à ce qui touche les impôts indirects , l'octroi , le timbre de la presse périodique ; mais , ajoutait-il , il croit de son devoir le plus rigoureux de rappeler aux

1 « La Convention nationale déclare que les contributions actuellement subsistantes seront perçues comme par le passé. » Tel fut le premier décret que rendit la Convention à sa première séance, le 21 septembre 1792; on abolit tout... sauf les impôts.

citoyens que tout système d'impôt ue saurait être, décidé par un gouvernement provisoire; qu'il appartient aux délégués de la nation tout entière de juger souverainement à cet égard ; que toute autre conduite impliquerait de sa part la plus téméraire usurpation. » Déjà, pour appliquer les doctrines de l'opposition, la population brûlait les bureaux d'octroi et refusait de payer les taxes ; déjà aussi les journaux s'étaient spontanément affranchis de l'impôt du timbre. Un avis de la municipalité , signé Bûchez (27 février), en promettant la révision des droits d'octroi, adjurait les bons citoyens d'en aider la perception. Quant à l'impôt du timbre, un arrêté du gouvernement (2 mars) le rétablissait à partir du 5 marsj, avec cette réserve que « dix jours avant la convocation des assemblées électorales, l'impôt serait suspendu pour laisser aux élections la plus grande liberté possible » .

Fermeté d'un jour ! A peine le décret est-il connu , que la presse, la presse républicaine surtout, se révolte; elle accuse le gouvernement de se retourner contre ses auteurs, de frapper ses amis, de feire œuvre de réaction : une manifestation imposante est annoncée '. Que feire? Entre le ministre des finances qui défend son budget et les bruyantes plaintes des journaux, legouvernement , en dépit des engagements pris envers le ministre, se décide contre lui. M. Goudchaux , pour ranimer la confiance et jeter des capitaux dans la circulation , proposait d'anticiper dès le 6 mars le payement du semestre de la rente échéant le 22. Cette ostentation de richesse assez inopportune ne trompait et ne rassurait personne. Le gouvernement adhère et s'approprie le projet ; puis , sans avertir le ministre , après une

^ « Si, fiés samedi matin (4 mars), le Gouvernement provisoire n*avait eu la bonne inspiration d'abroger cet impôt détestable et détesté ( timbre et caationnement), cent mille hommes sans armes, mais résolus, devaient se présenter dans la journée devant le Gouvernement provisoire pour lui apporter une énergique expression de l'opinion publique. • (La Voix des Clubs , 8 mars , premier numéro.)

délibération prise en dehors de lui , il promulgue un décret qui ordonne Tanticipation de payement , établit un comptoir d'escompte, et supprime Timpôt^du timbre sur les écrits périodiques, a Les difficultés passagères de la situation ne lui inspirent aucune crainte. . . La République, pour accom^ plir de grandes choses, n'aura pas besoin de l'argent qu'absorbait la monarchie pour en faire de misérables, » A quoi aboutissait cette jactance déclamatoire? À demander aux contribuables de payer d'avance les impôts de F.année. Goudchaux ne voulut encourir le reproche ni de contradiction ni de ridicule : le soir même que furent votées ces mesures (4 mars) , il donna sa démission et la maintint énergiquement. Le public ne la connut que le 7 mars , en apprenant la nomination de M. Gamier-Pagès , le rédacteur du décret , au poste de ministre des finances.

Une première fois , le 27 février, les membres du gouvernement s'étaient hasardés hors de Thôtel de' ville pour se rendre sur la place de la Bastille, et devant cette colon'ne de Juillet, symbole de la dynastie déchue et témoin désormais des caprices de la souveraineté populaire, ils avaient, à la face du ciel, proclamé la République. Ce premier essai de solennité politique ayant réussi , il en fut tenté un second : le 4 mars eut lieu la cérémonie des funérailles des victimes de février. Le 24 et le 25 , une centaine de cadavres environ avaient été apportés à l'hôtel de ville et 'déposés dans la salle Saint-nJean. Dans un intérêt de salubrité, M. Garnier-Pagès , le 25 au soir, fit passer aux délégués qui gardaient ou surveillaient le gouvernement, l'ordre suivant :

« Le Gouvernement provisoire ordonne que le transport des cadavres au cimetière sera fait de suite, la nuit, sans appareil, et avec les moyens que possède l'administration des hospices. »

Drevet père , le chef des délégués , s'indigne : il renise

d'exécuter Tordre , il reproche au gouvernement son ingratitude : a Songez-y, dit-il, le peuple le saura ! » Sur ses observations , le gouvernement se ravise ; Gannal , appelé aussitôt, procède à Tembaumement. Sur une estrade circulaire on dispose les cercueils les uns à côté des autres , en laissant à découvert la figure des morts. Au milieu de la salle s'élevait un autel, chargé de candélabres funéraires, au pied duquel se tenait un prêtre. Au fond, sur une estrade isolée , on voyait six bières avec cette inscription : Gardes municipaux, La foule entrait, faisait le tour de la salle ; sur cent et quelques cadavres , quatre-vingt-dix furent reconnus. Le 4 mars, un service solennel eut lieu à la Madeleine ; un cortège immense se déroula sur les boulevards, et les victimes de février 1848 furent déposées dans les caveaux de la Bastille auprès des victimes de juillet 1830.

V. — Venons au plus important des décrets rendus collectivement par les membres du Gouvernement provisoire, celui qui institua le suffrage universel.

Bien que la révolution se fût faite aux cris de Vive la Reforme ! il s'agissait de réduire le chiffre du cens , d'adjoindre, comme on le disait, les capacités , nullement d'introduire dans le jeu politique le suffrage universel. On y avait songé dans quelques groupes rares et disséminés, mais aucun parti politique ne s'était rallié à cette idée, qui n'était pas encore un système. D'ailleurs, où en trouver l'exemple? Nulle part en Europe ; et l'Amérique elle-même ne l'avait pas donné. La constitution de 1793, qui instituait le suffrage universel , mais indirect et à deux degrés , n'avait jamais été mise en pratique ; les républicains invoquaient la souveraineté populaire sans préciser les moyens électoraux par lesquels elle s'exercerait. En 1831 , le programme que Godefroy Cavaignac traçait pour la Société des Droits de l'homme contenait bien ces mots : n La souve-

raineté du peuple mise en œuvre parle suffrage universel. » Mais ce mot répondait plus aux souvenirs de la première Révolution ^citoyens actifs , élection à deux degrés) qu'à la réalité d'un suffrage direct et universel , tel que nous Tavons vu pratiquer depuis. En 1840, lors de la pétition appuyée de 240,000 signatures , qui demandait pour tout garde national Télectorat et pour tout électeur Téligibilité , MM. Arago et Garnier-Pagès ne la soutinrent à la Chambre des députés que par des considérations assez molles. M. de Gormenin, qui s'était voué, lui, au suffrage universel de propos délibéré , constatait que le pays ne suivait pas Topposition dans ses tentatives de réfonne électorale.

La campagne de réforme était menée par l'opposition dynastique , et les quelques républicains dispersés dans la Chambre des députés disaient cause commune avec elle : aussi, pour rallier MM.de Maleville, de Beaumont, Odilon Barrot à la République , Marie leur disait : « Il n'y a pas de distinction à faire entre nous; c'est l'opposition tout, entière qui a vaincu. » Or, cette opposition suivait le drapeau et s'attachait aux idées de l'opposition dynastique, qui, elle , ne songeait certes pas au suffrage universel. La Révolution , triomphante au delà de ses espérances , bouleversa les rôles : les dynastiques furent dépassés ; du droit de l'audace, les républicains prirent la tête. Les mots : « Appel au peuple, souveraineté populaire » , étaient comme une mise en demeui:e d'organiser cette souveraineté et de l'organiser par Je suffrage. La question posée se résolvait d'elle-même : si le peuple a vaincu et s'il est souverain , le peuple tout entier est électeur, sans limites ni intermédiaires dans l'exercice de son droit. Des limites, d'ailleurs, qui pouvait alors lui en tracer? La nécessité du décret en dissimula l'audace.

Cependant le gouvernement sentait bien que le suffrage universel devenait la clef du système nouveau ; aussi , tout en mettant grande hâte à préparer le décret, prit-il soin

d'en soustraire Télaboration au tumulte de Thôtel de ville. Deux hommes , inégalement célèbres , MM. de Cormenin et Isambert , reçurent mission de rédiger un projet qu'ils présentèrent le 2 mars aux délibérations du gouvernement. Suffrage direct, universel, sans condition de cens : ces trois points furent admis à Tunanimité comme bases du projet. On s'ajourna au 4 mars pour Texamen des articles. Tout Français majeur de vingt et un ans , jouissant de ses droits civils et ayant une résidence de six mois ' , devenait électeur,. et à vingt-cinq ans, éligible. Le vote avait lieu par département, au scrutin de liste et au chef-lieu de canton, pour enlever l'électeur aux influences normales de voisinage. Le nombre des représentants était déterminé par la population à raison d'un représentant pour -40,000 habitants •, soit neuf cents pour toute la France, y compris l'Algérie et les colonies, désormais admises à la représentation. Les électeurs étaient convoqués pour le 9 avril et l'Assemblée constituante pour le 20. Enfin, pour ouvrir à tous , sans distinction de fortune , l'accès de l'Assemblée, les fonctions de représentant cessent detre gratuites; le décret y attache une indemnité de vingtcinq francs par jour.

Nous avons vu là souveraineté populaire s'exerçant brutalement sur les barricades, au Palais- Bourbon , à l'hôtel de ville, autour du Gouvernement provisoire : c'était l'heure de la force ; par le décret du 5 mars , elle entre dans le domaine du droit constitutionnel. Principe, organes, conséquences du suf&age universel, s'éclaireront peu à peu à la lumière des événements : les juger dès maintenant serait devancer les temps. A l'époque où nous sommet, on n'en pressentait encore ni la nature despotique ni les aventureuses destinées. On marchait dans l'i»connu vers l'inconnu. Aux yeux de la plupart, c'était une

1 Constitution du 24 juin 1793, art. 2.-3 Jbid,^ an. 20 et 21.

conquête : dix millions d'électeurs faisaient irruption sur la scène politique, occupée jusqu'alors par deux cent cinquante mille privilégiés; on ne voyait pas autre chose. Pour beaucoup, pour les conservateurs, c'était la chance d'une revanche contre la révolution : • par le suffrage , la France reprenait possession d'elle-même ; elle pouvait soit réagir contre les faits accomplis , soit en détourner les conséquences ; au lieu de subir une oligarchie révolutionnaire et une république rétrograde , elle pouvait s'en faire une assimilée à son tempérament et ti'obéissant qu'aux fils légitimes du vœu populaire.

Par un contraste singuUer, MM. Louis Blanc, Ledru- RoUin et Flocon , les mêmes qui , sous le régime du cens , avaient prêché à outrance le suffrage universel, aussitôt proclamé, le redoutaient et songeaient à l'ajourner. Le peuple n'était pas mûr à la vie politique, son éducation n'était pas faite, il avait besoin d'être guidé, et, à raison de ces objections, dignes de se rehcontrer sur les lèvres d'un ministre de la royauté, ils prétendaient exercer cette tutelle, veiller eux-mêmes sur cette éducation et perpétuer dans leurs personnes la dictature de la première heure. Lamartine et avec lui la majorité du gouvernement combattirent avec fermeté ces tendances usurpatrices : le même acte qui convoquait la France à bref délai dans ses comices, laissait à l'Assemblée le soin de décréter la constitution. Parmi tant de faiblesses, ce fut, de la part de la majorité, une preuve d'indépendance et d'énergie.

VL — Tel est l'ensemble des principaux décrets rendus par le Gouvernement provisoire du 24 février au 5 mars.

Il les a rendus au hasard des manifestations populaires, qui les lui suggéraient ou les lui dictaient; mais ces manifestations ne procédaient pas comme lui à l'aventure. Il existait depuis 1839 un programme précis a des mesures à

prendre et des moyens à employer pour mettre la France dans une vcfie révolutionnaire le lendemain d'une révolution victorieuse. » En comparant les prescriptions qu'il renferme aux décrets du gouvernement élu le 24 février il semble évident que , sans s'en rendre compte j les membres, de ce gouvernement, chaque fois qu'ils obéissaient à la pression du dehors , accomplissaient à la lettre les dispositions de ce programme.

D'après ce curieux document * , il faudra « dès la première heure nommer un Gouvernement provisoire , composé de révolutionnaires, d'hommes de progrès, nommés non pas par le peuple, dont la majorité pourrait se tromper, mais par les auteurs de la révolution. » Et n'est-ce pas dans les bureaux du National ou de la Réforme, et non par le peuple , qu'ont été nommés les membres du gouvernement, le 24 février? — « Sa direction sera révolutionnaire, sa durée dépendra des circonstances. » A quoi aspiraient MM. Louis Blanc et Ledru-RoUin , sinon à prolonger le provisoire et à brusquer les innovations?

Que doit foire d'abord le gouvernement ? « !• Adresser au peuple une proclamation dans laquelle il lui fera comprendre que lui, nouveau gouvernement, né du fait de l'insurrection qui vient de triompher, prend pour symbole et pour drapeau ces mots : Égalité, fraternité, liberté; qu'il s'engage à foire tous ses efforts pour le mettre, lui peuple , à même d'acquérir tout le bien-être que comporte l'application de ces principes; 2* décréter l'abolition de la royauté et proclamer la République ; 3* décréter que tout homme a droit à l'existence et prendre des mesures pour assurer celle-ci; 4* sur l'organisation du travail et

' Rapport lu à la séance démocratique française à Londres , le 18 novembre 1839, adopté dans ses conclusions le 14 septembre 1840. Il en fut découvert quelques exemplaires au cours de l'instruction judiciaire qui suivit l'attentat de Darmès en 1840. M. Girod (de l'Ain) l'inséra à la fin de son Rapport à la Cour des pairs.

des travailleurs en général, le gouvernement devra se iaire, au profit de la nation, premier manufecturier, directeur suprême de toutes les industries; avoir une seule caisse et une seule direction pour elles; pour donner plus rapidement et plus complètement aux travailleurs le bienêtre qu'ils sont en droit d'attendre de la Révolution , avoir des maisons qu'on pourra appeler, si l'on veut, ateliers nationaux, et où les travailleurs seraient employés chaque jour un espace de temps raisonnable, pendant huit heures, par exemple, et seraient rétribués également; où ils seraient nourris et logés convenablement eux et leurs familles, etc. » Premières proclamations du Gouvernement provisoire , déclarations républicaines , reconnaissance du droit au travail , institution d'ateliers nationaux , théories de M. Louis Blanc : voilà l'histoire de ces premiers jours tracée huit années à l'avance par ce prophétique document !

11 serait facile, mais prématuré, de signaler d'autres rapprochements non moins étranges. Retenons du moins celui-ci : « Pour bien préparer aux élections des membres de la future Convention, pour s'assurer d'avance que la constitution que donnera cette Assemblée sera vraiment l'expression des idées et des besoins de l'époque , avec les moyens d'appliquer les unes et de satisfaire les autres ; enfin pour épargner un temps précieux , le Gouvernement provisoire devrait foire aussi cette constitution, la foire discuter et accepter dans les clubs , qui ne nommeraient alors pour représentants que les hommes qu'ils sauraient être partisans de cette constitution ; celle-ci ne manquerait pas d'être sanctionnée immédiatement par la Convention qui viendrait après le Gouvernement provisoire , puisque chacun de ses membres l'aurait acceptée peu de temps avant la venue de ladite Convention. » MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc demandaient-ils autre chose?

Ainsi, loin d'exercer la spontanéité d'un libre génie révolutionnaire , les membres du Gouvernement provisoire se

soumettaient aux volontés plus énergiques des sociétés secrètes, armées d'une organisation, d'un programme. Presque chaque décret est un témoignage de subordination et de faiblesse. La majorité teilait pour les idées modérées, et elle se laissait entraîner aux rêves téméraires de la minorité ; elle détestait le socialisme , elle Tavait combattu sous le dernier règne , et quand il se présente sous la forme d'un décret , ses adversaires invétérés n'osent pas lui refuser leur signature ! Chez les membres du Gouvernement provisoire , le caractère n'était pas à la hauteur du courage : hardis sur la place publique et devant l'émeute , à peine rentrés au conseil, ils semblaient en redouter l'écho. Leur pouvoir était provisoire ; leur défiance d'euxmêmes le rendait précaire. Au sein de l'adhésion générale qu'ils rencontraient , ils doutaient de la force que leur pré-» taient les idées d'ordre, la panique à calmer, les affaires et le crédit à rétablir. Ils faisaient des concessions à l'émeute, ils se faisaient des concessions les uns aux autres*, couvrant de signatures complaisantes des décrets contre lesquels leur conscience s'était insurgée. Ces concessions déplorables, l'esprit révolutionnaire les inspire , l'anarchie s'en empare : c'est la France qui les payera !

Sommaire. — Adhésions à la République (24 février-3 mars); le clergé, la magistrature, Tarmée; l'opposition dynastique; les légitimistes. — Raisons de ne pas repousser la République. •— Deux hommes la représentent diversement : MM. de Lamartine et Ledru-RoUin. — Lamartine : manifeste à l'Europe. — Ambiguïté de principes. — M. Ledru- Rollin : nomination de commissaires, tous républicains. — M. Jules Farre. — Circulaires des 8 , 9 et 12 mars. — Circulaire de M. Carnot.

— M. Louis Blanc. — Le gouyernement se divise en deux camps. — Le camp de M. Ledru-RoUin : Caussidière, Sobrier, Imbert, Yillain.

— La commission des travailleurs et la commission des récompenses nationales au Luxembourg. — Pétition des clubs pour Téloignement des troupes et l'ajournement des élections , insérée dans le Bulletin de la. République, — Ajournement au 25 mars des élections de la garde nationale; suppression des compagnies d'élite. — Réveil de l'opposition dynastique : « Ni émigrés , ni girondins » . — Fondation de ÏAs-' semblée nationale et du Club républicain pour la liberté des élections.

— Députation à Lamartine; sa réponse. — Manifestation des gardes nationaux (16 mars). — Convocation des ouvriers pour le lendemain.

— Manifestation du 17 mars. — MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc répondent aux pétitionnaires; Lamartine s'effaco. — Remercimentj du Gouvernement provisoire; visite aux délégués du Luxembourg. — Le général Courtais. — Conséquences du 17 mars : centralisation des clubs; organisation des délégués; un gouvernement de rechange.

I. — L'adhésion au Gouvemement provisoire fut aussi prompte que générale. Du 24 février au 3 mars (il est important de préciser les dates), les grands corps de rÉtat , les hauts fonctionnaires, les maréchaux, les généraux, la magistrature, le clergé, les hommes les plus

marquants de tous les partis, les journaux de Routes

84 LIVRE TROlSIÉ^tE.

nuances saluèrent le nouveau régime et s'engagèrent à le soutenir.

Le 24 février, l'archevêque de Paris, Mgr Affre, ordonnait un service pour les victimes, une quête pour les familles pauvres des morts et des blessés , et l'établissement d'ambulances dans les églises, s'il était nécessaire. Le 3 mars , par un mandement plus étendu , il ordonnait des prières pour demander à Dieu « l'équité dans les lois, l'équité dans les magistrats qui les exécutent ou les font exécuter, la soumission sincère dans tous les citoyens, soumission inspirée par un grand amour de l'ordre , le courage civique qui défend la société au péril de sa vie » ; il rappelait que « Jésus-Christ, en déclarant que son royaume n'est pas de ce monde , a déclaré par là même qu'il ne commandait et ne prescrivait aucune forme de gouvernement; que l'Eglise , héritière de cet esprit , a vécu sous l'Empire romain, sous les monarchies et les républiques italiennes du moyen âge, qu'elle vit encore sous la Confédération suisse et sous les gouvernements démocratiques du Nord et du Midi , se bornant à redire , d'après saint Paul , aux Rois absolus comme aux présidents des républiques : Vous êtes les ministres de Dieu pour le bien des hommes. »

Confiant dans la modération des esprits , dès le 27 février, il rouvrit la cathédi^ale aux conférences annuelles du R. P. Lacordaire : « Vous nous avez appelés dans cette métropole , lui disait l'orateur, le lendemain d'une révolution où tout semblait avoir péri; nous sommet venus, nous voici tranquilles sous ces voûtes séculaires; nous apprenons d'elles à ne rien craindre pour la religion et pour la France : toutes les deux poursuivent leur carrière sous la main de Dieu qui les protège. » Comme l'archevêque de Paris, l'archevêque de Lyon, Mgr de Bonald (27 février), considérait le drapeau de la République comme un drapeau protecteur : «Vous formiez souvent le vœu de jouir de cette liberté qui rend nos frères des

États-Unis si heureux : cette liberté , vous l'aurez ! » La plupart des évéques tenaient le même langage.

C'e^t en se rattachant à ces espérances de liberté religieuse pour laquelle il avait combattu sous Louis-Philippe, que, le 24 février au soir, M. de Montalembert écrivait dans V Univers : « La dynastie de Juillet a succombé; la révolution est consommée. Dieu fait son œuvre par toutes les mains ; il marche à ses desseins par des voies que le monde ignore. Aujourd'hui comme hier, rien n'est possible que par la liberté. Une liberté sincère peut tout sauver. Tous les gouvernements ont en eux la feculté de s'affermir; il leur suffit d'aimer la justice et de pratiquer la liberté. » Le 1" mars, paraissait le prospectus de VÈre nouvelle, dont les rédacteurs (Lacordaire, l'abbé Maret, Frédéric Ozanam, de Coux, etc.), acceptant ouvertement les idées démocratiques , a arboraient un drapeau où la Religion , la République et la Liberté s'entrelaçaient dans les mêmes plis. » {Mémoires de Lacordaire,)

Le premier président de la Cour de cassation, M. Portalis, disait (3 mars) au gouvernement : « Votre mission est grande , difficile ; vous veillez au maintien de l'ordre et à l'action régulière de toutes les libertés. » Le maréchal Bugeaud , à Tappui de son adhésion (28 février) , invoquait « le besoin d'union générale pour assurer l'ordre à l'intérieur et l'indépendance à l'extérieur » . Le général Castellane disait à la garnison de Rouen : « Groupons-nous autour du Gouvernement provisoire, dans l'intérêt de l'ordre public et de l'indépendance nationale. » Tous les généraux étaient animés des mêmes sentiments , dont les généraux Bedeau et Lamoricière avaient les premiers donné l'exemple. Les députés de l'opposition dynastique, tout en restant à l'écart, déclaraient renoncer à toute opposition, considérant le Gouvernement provisoire comme le représentant et le défenseur de l'ordre. Les légitimistes pensaient et agissaient de même. Dès le 25 février, M. Ber-

ryer écrivait : « Dites à tous mes amis et à tous que ma règle de conduite est absolument et fermement celle-ci : . Soutenir le Gouvernement provisoire , faire respecter les personnes et les propriétés y maintenir la liberté des votes, attendre l'Assemblée nationale. Toute autre pensée est funeste, toute autre manifestation est coupable. » Le même jour, M. de Falloux : «Désormais, c'est le gouvernement de tous par tous qu'il importe de régulariser. Notre conduite ne doit plus relever que de notre patriotisme, sans aucun souvenir de nos vieilles démarcations de parti. »

On se rallia par nécessité. Tous les pouvoirs étant à terre, la multitude déchaînée, la carrière ouverte aux passions, comment ne pas se tourner avec reconnaissance vers ceux qui , malgré les menaces de naufrage , s'enchaînaient à la barre du navire et tentaient de le diriger? Ainsi, sous la pression de l'événement ou par sympathie réelle pour le dévouement du Gouvernement provisoire, l'installation de la République fut aisée : toute la France s'y prêta. Il est difficile de se figurer aujourd'hui l'enthousiasme un peu puéril , la liberté ou plutôt la fantaisie d'allures et l'expansion générale qui suivirent la révolution; on eût dit un peuple en vacances , délivré pour quelques jours de la férule de ses maîtres. Difficultés du présent, problèmes de l'avenir, lourd héritage du passé : la République semblait devoir parer à tout. Elle n'eut donc pas de conquête à faire, et telle fut la promptitude de l'assentiment universel, que les républicains de la veille se plaignaient déjà d'un succès qui menaçait de les reléguer dans l'ombre.

Séparée de son passé , la République n'avait rien en soi qui dût lui aliéner l'opinion. Entre le régime constitutionnel d'où l'on sortait et le régime républicain , les différences paraissaient légères : les partisans du premier pouvaient s'accommoder du second. S'agissait-il de liberté?

Sous peine de manquer à son principe, la République n'en serait pas avare; les libéraux lui étaient donc acquis. S'agissait-il de liberté religieuse, de liberté d'enseignement? Elles triomphaient naturellement par la seule chute du trône ; les luttes qu'avaient soutenues les catholiques sous le dernier règne les avaient rapprochés de l'opposition, et leur victoire était enveloppée dans la sienne. S'agissait-il des bases de toute société, la propriété, la famille? Ou la République les respecterait et même les protégerait, ou elle irait droit au suicide. Jusqu'à ce jour, les paroles et les actes témoignaient d'un désir énergique et sincère de réaliser la République nouvelle sous des formes et dans des idées entièrement différentes de l'ancienne; Lamartine, Arago, Marie, Garnier-Pagès , Crémieux, représentaient une république bourgeoise , modérée , sans passions vives , sans caractère bien tranché; MM. Ledru-RoUin et Louis Blanc , bien que clients du peuple souverain , étaient , eux aussi , des bourgeois , des esprits initiés aux rouages vulgaires de la vie sociale , et qui , révolutionnaires par occasion et par goût de popularité , n'en reniaient pas moins toute solidarité effective avec les aïeux de 1793 dont ils glorifiaient la mémoire. Et qu'avaient fait jusqu'ici les membres du Gouvernement provisoire, sinon, dans la mesure de leurs forces , résisté à la multitude , tempéré la Révolution déchaînée, rappelé les troupes à la disciphne , les ouvriers à l'atelier, le peuple entier au travail?

Voilà sous quel aspect, plus idéal qiie réel, apparaissait dans le premier moment la nouvelle RépubUque, avant que la nécessité d'agir l'eût forcée de se définir elle-même. Deux hommes , parmi ceux qui détenaient le pouvoir, la caractérisaient différemment aux yeux de l'opinion : Lamartine et M. Ledru-Rollin. Serait-elle un gouvernement national , ouvert à tous , intéressant par là même tous les citoyens à sa défense .et à sa durée? Ainsi la voulait Lamar^ tine. Serait-elle , au contraire , l'apanage d'une secte et

d'un parti, l'œuvre exclusive des républicains, et, pour avoir une physionomie, devait-elle prendre celle du passé? Tels semblaient être les vœux de M. Ledru-RoUin. Dans le tumulte des premiers jours , l'antagonisme naturel des idées et des hommes avait pu s'atténuer; mais, avec le retour d'un calme relatif, chacun retrouvait son attitude normale , celle que donnent et qu'imposent les actes passés, les relations, les amis.

II. — Nous avons vu Lamartine à l'œuvre. Il remplit de son nom, il éclaire de son génie les premières heures de la République, il en est le garant devant la France. C'est vers le gouvernement représenté par lui, c'est à lui, parmi tous les membres du gouvernement, que s'adressent les adhésions et les vœux. Mais plus ses goûts, son caractère, ses habitudes d'esprit et l'entraînement de tout un peuple, l'inclinent à ne prendre conseil que de lui-même et des sympathies qui le soutiennent, plus aussi, par crainte d'être suspect, il retient ou s'impose des allures qui le rapprochent des collègues que lui a donnés le hasard. L'opinion reconnaît et salue en lui l'initiateur prédestiné d'une République régénérée , et , comme pour ressembler aux prophètes d'ère nouvelle qui l'environnent, il prend ses oracles dans le passé. L'opinion l'investit spontanément d'une mission de conservation et de paix : il l'accepte; mais à travers ses paroles circulent des soufiHes révolutionnaires, venus des régions où M. Ledru-RoUin s'inspire. En un mot, qu'il le veuille ou non, il est le chef d'une bourgeoisie modérée et progressive : mais ce nombreux cortège ne lui suffit pas; il aspire à gagner la multitude stérile et bruyante que ses collègues croient gouverner. Brigue sans dignité ni profit! Le peuple ne sait gré à ses courtisans ni de leurs abaissements ni de leurs caresses. Lamartine trouve aujourd'hui des appuis dans

tous les sens , et , plus tard , à Theure où , comme un fleuve tari , la popularité s'écoule et se perd , il sollicitera vainement les suffrages ou de ceux qu'il avait tenté de séduire, ou de ceux qui d'eux-mêmes avaient couru à lui.

C'est à Lamartine , comme ministre des affaires étrangères, que revenait le soin de notifier aux Puissances l'avènement de la République. Il s'en acquitta par une lettre adressée aux ambassadeurs ou chefs de mission résidant à Paris :

Paris, 4 mars 1848.

Monsieur ,

J*ai rhonneur de vous informer que le Gouvernement provisoire de la République française m'a confié le portefeuille des affaires étrangères.

La forme républicaine du nouveau gouvernement n'a changé ni la place de la France en Europe , ni ses dispositions loyales et sincères à maintenir ses rapports de bonne harmonie avec les puissances qui voudront comme elle l'indépendance des nations et la paix du monde.

Ce sera un bonheur pour moi. Monsieur, de concourir par tons les moyens en mon pouvoir à cet accord des peuples dans leur dignité réciproque , et à rappeler à l'Europe que le principe de paix et le principe de liberté sont nés le même jour en France.

Agréez, etc.

Lamartine.

Dans sa brièveté un peu hautaine , cette lettre en disait assez; mais le goût des dissertations et*des déclarations de principes, traditionnel chez les républicains firançais, se joignant chez Lamartine à la vanité littéraire, l'entraîna à rédiger sur la révolution et siu* ses relations futures avec les puissances étrangères une circulaire solennelle sous le titre orgueilleux : Manifeste a l'Europe. Elle était adressée à nos agents diplomatiques , bien que , en réalité , par

suite de démissions ou de révocations , il ne restât plus de représentant oflBciel de la France à l'étranger.

Ce document, fort admiré lorsqu'il parut, et qui mérite tant de Fétre si Ton ne regarde qu'à l'éclat d'un style peu familier aux chancelleries, trahissait au fond une politique équivoque et suspecte. On y sent à la fois et Je poète humanitaire qui a écrit la Marseillaise de la paix, et le diplomate qui a pris pour la circonstance des leçons de la Convention et du Directoire. Il déclare que, « en droit, les traités de 1815 n'existent plus aux yeux de la République française » ; toutefois il accepte « enfaitXe^ circonscriptions territoriales réglées par ces traités comme base et comme point de départ dans ses rapports avec les autres nations ». — « La Répubhque française , dit-il , n'intentera la guerre à personne » ; mais « si l'heure de la reconstruction de quelques nationalités opprimées, en Europe ou ailleurs , nous paraissait avoir sonné dans les décrets de la Providence..., la République française se croirait en droit d'armer elle-même pour protéger ces mouvements légitimes de croissance et de nationahté des peuples ». — Il professe que « la proclamation de la République française n'est un acte d'agression contre aucune forme de gouvernement dans le monde » ; néanmoins , il représente la République comme « la forme complète de la liberté chez les nations plus mûres » , et il la proclame , à la face des Rois , comme « l'alhée intellectuelle et cordiale de tous les droits, de tous les progrès, de tous les développements légitimes d'institutions des nations qui veulent vivre du même principe que le sien » . f Ainsi , la circulaire tendait à la paix , elle était « un gage de séciwité européenne » , mais la paix qu'elle promettait était précaire : il ne tenait qu'à la France de la rompre, sous le prétexte de propagande républicaine. Comment Lamartine laissa-t-il pénétrer dans une pièce souscrite de son nom deux politiques si différentes, l'une franche et

pacifique, l'autre souterraine, agitatrice et menaçante? N'était-il pas acquis d'avance à la première? Ministre des affaires étrangères , ne pouvait-il pas , sous sa responsabilité personnelle , agir et parler dans l'indépendance absolue de ses idées? Il ne le crut pas, et soumit au conseil la circulaire en projet. Les traités de 1815 y étaient reconnus; il n'était question ni d'intervention possible de la France , ni de ligue des peuples contre les trônes. MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin accusèrent damartine de timidité ; son langage ne répondait ni à la dignité de la République ni à cette hauteur de ton habituelle à la Convention lorsqu'elle parlait aux souverains. Comme toujours, Lamartine céda; et de ce double courant d'influences sortit la physionomie ambiguë de la circulaire. Suivant l'heure ou le ministre, elle pouvait porter dans ses flancs la paix ou la guerre.

III. — L'attitude de M. Ledru-Rollin fut tout autre. A ses yeux , la révolution n'était pas le résultat naturel et progressif du mouvement des esprits : elle était venue tout à coup, sans préparation, à la suite de ce qu'on était convenu d'appeler la victoire du peuple. Victoire sans bataille peut-être : mais les troupes avaient désarmé , la Royauté était en fuite, la foule s'était emparée tour à tour du palais de la Monarchie et de celui de la Législature , et c'était à la République, non à la Régence, qu'étaient échues les acclamations souveraines. Le peuple avait triomphé : comment lui marchander sa victoire? La République s'imposait : comment lui disputer ses traditions et son nom? D'ailleurs, y pouvait-on songer? L'autorité du peuple était toujours présente , il avait collaboré à tous les décrets du Gouvernement provisoire, il était en armes, il était le maître! Personnellement, M. Ledru-Rollin se considérait comme intéressé dans ce triomphe ; il n'y avait, il est vrai.

concouru que de loin, à la façon des héros populaires de tous les temps; mais ses revendications. démocratiques à la Chambre des députés, pendant les dernières années du règne et dans la période des banquets, lui conféraient une part et un rôle dans la conquête de la République. Chef du parti vainqueur, c'est avec son parti qu'il entendait gouverner.

Sa première œuvre fut de remplacer les préfets de la Monarchie. Les nouveaux fonctionnaires reçurent le nom de commissaires , soit pour marquer la nature temporaire et spéciale de la fonction, soit pour ressusciter un mot d'origine républicaine. Sauf de rares exceptions, ils furent choisis exclusivement dans les rangs des républicains, et plus spécialement, des radicaux du parti. MM. Ch. Delescluze (Nord et Pas-de-Calais), Félix Pyat (Cher), Pilhes (Ariége), Félix Mathé (Allier), Babaud-Laribière (Charente), James Demontry (Côte -d'Or et Doubs), Napoléon Chancel (Drôme), Brives (Hérault), Repellin (Isère), Baune (Loire), Martin Bernard (Haute-Loire), Crevât (Aube), Joly (Haute-Garonne), Sauriac (Tam-et- Garonne), Berrier-Fontaine (Orne), Vignerte (Hautes- Pyrénées), etc., ne rappellent-ils pas aux esprits familiers avec l'histoire du dernier règne les principaux membres de la Société des Droits de l'homme, les événements de 1832 et de 1834, et le coup de main de 1839? Citons des noms plus modérés : MM. Grévy (Jura), Victor Le^ franc (Lapdes), Pereira (Loiret), Struch (Haut-Rhin), Lichtenberger (Bas-Rhin), Grégoire Bordillon (Maine-et- Loire), Emmanuel Arago (Rhône), Emile Ollivier (Bouches-du-Rhône) , Trélat et Altarocbe (Puy-de-Dôme), Ceyras (Corrèze), Pietri (Corse), Guépin (Loire-Infé^ rieure) , etc. ; tous sont marqués au cachet républicain. Sur cette nombreuse liste de commissaires, à peine signalerait-on quelques noms relevant de l'opposition dynastique ou recommandés par elle : MM. d'Arragon (Tarn),

Maurat-Ballange (Haute-Vienne), Guignes de Champvans (Ain) , Charamaule (Hérault) , Beaumont (Somme) ; encore ces concessions de M. Ledru-Rollin se trouvaient bien vite retirées , soit par les commissaires généraux , soit par l'envoi dans le même département d'autres commissaires chargés d'assister, c'est-à-dire de contrecarrer le commissaire dynastique. Celui-ci, d'ailleurs, au bout de quelques jours, comprenait de lui-même que l'esprit de conciliation n'en dépassait pas le mot, et que, en croyant servir la France , il s'était engagé sous les drapeaux de la Révolution triomphante.

M. Ledru-Rollin avait auprès de lui, comme secrétaire général, un avocat déjà célèbre qui, en 1835, devant la Cour des pairs , s'était conduit avec fermeté et indépendance : M. Jules Favre. Les accusés de Paris s'étaient refusés aux débats ; mais , sous le prétexte commode que « des hommes de cœur doivent rendre l'oppression vaine et ridicule en s'y dérobant à leurs risques et périls » , ils s'étaient évadés, abandonnant leurs coaccusés à la sévérité de la répression , après leiu* avoir imposé le serment de ne pas se défendre. M. Jules Favre , en avocat soucieux des intérêts de ses clients, obtint des accusés de Lyon qu'ils changeassent de détermination et qu'ils acceptassent la juridiction de la Cour; M. Ledru-Rollin, avocat de Caussidière, s'était rangé au même avis. Orateur disert, écrivain élégant, M. Jules Favre puisait dans son caractère comme dans ses habitudes littéraires le goût de la modération. Le 2 mars, il écrivait en son nom personnel à M. Delebecque, rédacteur en chef du Libéral du Nord: u La Répubhque doit être partout accueillie avec joie , parce qu'elle est la fin d'un système de compression et de honte nationale et le commencement d'une ère vraiment démocratique. Pacifique parce qu'elle est forte, elle doit se montrer calme et généreuse. Vous devez donc éviter avec soin tout ce qui peut effrayer la bourgeoisie qui est

avec nous par le cœur, qui le sera dans peu par Tintérét, mais qui s'inquiète d'un état de choses si nouveau pour ses idées... Soyez sûr que la raison et le bon sens du peuple feront justice de toutes les exagérations , de toutes les excentricités de quelques esprits mal faits. »

On retrouve ces sentiments dans la première circulaire (8 mars) de M. Ledru-Rollin aux commissaires. Il veut « rassurer les esprits timides , calmer les impatients. Les uns s'épouvantent de vains fentômes, les autres voudraient précipiter les événements au gré de leurs ardentes espérances. Vous direz aux premiers que la société actuelle est à l'abri des commotions terribles qui ont agité l'existence de nos pères. Aux autres vous direz qu'on n'administre pas comme on se bat. Le sol est déblayé, le moment est venu de réédifier. » Il faisait appel à la confiance, au calme, jusqu'au moment de la réunion de l'Assemblée, a Que tous les cœurs généreux , que tous les esprits intelligents se mettent à l'œuvre et nous viennent en aide! C'est là un sujet de noble ambition! » Mais, à côté de ces instructions modérées et un peu banales, M. Ledru-Rollin en avait placé d'autres plus énergiques et plus tranchées * . a Prenez comme règle que les fonctions publiques , à quelque degré de la hiérarchie que ce soit, ne peuvent être confiées qu'à des républicains éprouvés... Au moment solennel où, recouvrant la plénitude de sa puissance, il (le pays) va descendre dans ses comices pour y désigner ses élus , il fout que ses magistrats soient profondément pénétrés de son esprit et dévoués de cœur à sa cause. Le salut de la patrie est à ce prix. Si nous marchons avec fermeté dans la voie de la Révolution, aucune limite ne peut être assignée à sa grandeur et à sa prospérité ; si nous nous attiédissons, tout est à craindre. A la tête de

1 « J*ai rédigé la première circulaire, qui fut modifiée toutefois et fortifiée par M. Ledru-Rollin. Elle devait être secrète. » Déposition de M. Jules Favre devant la commission d'enquête, t. I, p. 280.

chaque arrondissement, de chaque municipalité, placez donc des l\pmmes sympathiques et résolus. Ne leur ménagez pas les instructions, animez leur zèle. Par les élections qui vont sVccomplir, ils tiennent dans leurs mains les destinées de la France ; qu'ils nous donnent une Assemblée capable de comprendre et d'achever l'œuvre du peuple. En un mot, tous hommes de la veille et pas du lendemain, »

Après avoir écrit aux commissaires , le ministre de l'intérieur s'adressa aux maires. Il leur dépeignit la Repubhque comme le gouvernement du peuple par le peuple. « La Répubhque ne persécute personne ; elle honore tous les cultes, elle respecte les opinions, elle augmente la prospérité et garantit la liberté de chacun... Le gouvernement compte sur votre concours ; c'est avec l'aide des hommes de cœur qu'il s^établira solidement. » Gomment, après ces deux circulaires, M. Ledru-RoUin crut-il nécessaire d'en publier une troisième (12 mars), qui, au tort de répéter les deux premières , joignait celui de formuler en un langage violent des instructions révolutionnaires? Gomment surtout, à l'occasion de mesures d'un intérêt général et qui engageaient le gouvernement, néghgea-t-il de provoquer une délibération collective? Ses collègues ne connurent la circulaire du 12 mars que par le Moniteur du lendemain, et ils n'en comprirent l'importance .que par Témôtion publique qui la suivit.

«Quels sont vos pouvoirs? écrivait le ministre de l'intérieur aux commissaires : ils sont n^LiMiTÉs. Agent d'une autorité révolutionnaire, vous êtes révolutionnaire aussi. La victoire du peuple vous a imposé le mandat de ùàre proclamer, de consoUder son œuvre. Pour l'accomplissement de cette tâche , vous êtes investi de sa souveraineté , vous ne relevez que de votre conscience , vous devez feire ce que les circonstances exigent de vous. Grâce à nos mœurs , cette mission n'a rien de terrible... Il ne faut pas cependant vous faire illusion sur l'état du pays. Les senti-

ments républicains y doivent être vivement excités,, et, pour cela , il faut confier toutes les fonctions politiques à des hommes sûrs et sympathiques. » Suivait un programme de destitutions : préfets , sous-préfets , maires ^ conseillers municipaux étaient condamnés d'avance; faculté de requérir la force armée , et même de suspendre un chef de corps; même droit sur la magistrature inamovible, sous réserve d'en référer immédiatement au ministre.

Le point principal de la circulaire était celui des élections à l'Assemblée constituante. « Les élections sont votre grande œuvre ; elles doivent être le salut du pays. C'est de la composition de l'Assemblée que dépendent nos destinées. Il faut quelle soit animée de V esprit révolutionnaire^ sinon nous marchons à la guerre civile et à l'anarchie.,.. Sachez bien que pour briguer l'honneur de siéger à l'Assemblée nationale, il feut êti^e pur des traditions du passé. Que votre mot d'ordre soit partout : des hommes nouveaux, et autant que possible sortant du peuple... Vous comprenez combien ici votre tâche est grande. L'éducation du pays n'est pas faite. C'est à vous de le guider. Provoquez sur tous les points de votre département la réunion de comités électoraux , examinez sévèrement les titres des candidats. Arrêtez-vous à ceux-là seulement qui paraissent présenter le plus de garanties à l'opinion républicaine , le plus de chances de succès. Pas de transactions, pa*s de complaisances. Que le jour de l'élection soit le triomphe de la Révolution. »

En résumé, conférer aux commissaires un pouvoir absolu , en ne leur donnant pour contrôle que la surveillance distraite d'un ministre négligent; leur subordonner la magistrature et l'armée ; prescrire un système de destitution universelle qui désorganise toute l'administration et ne respecte même pas les magistratures élues ; enfin , et pour suprême privilège , les transformer en tuteurs du suffrage universel , leur confier le soin de choisir, de patronner

les candidats , en môme temps que d'éliminer ceux que ne recommanderait pas un passé républicain : telle était cette circulaire dont les festes de la monarchie constitutionnelle n'offriraient pas d'exemple. Mais pour prétendre occuper toutes les fonctions et suffire à toutes les magistratures, quel était ce personnel d'hommes de la veille? Le pays les voyait à l'œuvre , commentant à l'avance par leurs actes les prescriptions de la circulaire , semant l'agitation , prodiguant les révocations , instituant des clubs et nommant leurs amis à tous les emplois ! Et c'étaient tous ces survivants de conspirations avortées, ces fonctionnaires sans expérience et qui n'avaient de relations que dans les sociétés secrètes , c'étaient eux qui recueillaient à sa naissance le suffrage universel et qui devaient guider ses pre^ miers pas ! c'est de leurs mains que la France recevrait ses candidats et ses élus !

La presse se révolta , l'opinion publique cria à la dictature , le gouvernement s'émut. Pourtant, qu'avait dit M. Ledru-Bollin qui ne s'inspirât directement des doctrines répubUcaines ? Le ministre de l'instruction publique et des cultes, M. Carnot, que nous avons vu résigné naguère à la monarchie constitutionnelle, mais que l'épanouissement de la République replaçait dans le courant des traditions conventionnelles, M. Caipaot, esprit modéré, écrivait dès le 6 mars aux recteurs d'Académie : « Des hommes nouveaux , voilà ce que réclame la France ! Une révolution ne doit pas seulement renouveler les institutions, il £siut qu'elle renouvelle les hommes. On change d'outil quand on change d'ouvrage... » Il faisait appel aux instituteurs primaires, il les invitait à se porter candidats : « Mais pourquoi nos instituteurs primaires ne se présenteraient-ils pas non-seulement pour enseigner ce principe, mais pour prendre place eux-mêmes parmi les hommes nouveaux? Il en est , je n'en doute pas , qui en sont dignes :

qu'une ambition généreuse s'allume en eux ! . . . Qu'ils vien-

nent parmi nous , au nom de ces populations rurales dans ]e sein desquelles ils sont nés... Tel est le service nouveau que y dans ce temps révolutionnaire , je réclame du zèle de MM. les instituteurs primaires. En attendant qu'ils puissent enseigner aux en&nts , avec le calme nécessaire, les devoirs élémentaires du citoyen , qu'ils en instruisent les adultes. » Ainsi les instituteurs primaires , candidats à la représentation nationale et missionnaires de la République : voilà le rôle que leur proposait M. Camot.

Il allait plus loin : dans son ardeur démocratique y il souhaitait que le paysan lui-même abandonnât sa chaiTue pqur venir à Paris fabriquer des constitutions et des lois. « La plus grande erreur contre laquelle il faille prémunir les populations de nos campagnes , c'est que , pour être représentant, il soit nécessaire d'avoir de l-éducation ou de la fortune. Quant à l'éducation, il est manifeste qu'un brave paysan , avec du bon sens et de l'expérience , représentera infiniment mieux à l'Assemblée les intérêts de sa condition qu'un citoyen riche et lettré, étranger à la vie des champs. . . // ne faut pas oublier que, dans une grande Assemblée comme celle qui va se réunir, la majeure partie des membres remplit te rôle de jurés\ Elle juge par oui ou par non si ce que V élite des membres propose est bon ou mauvais, » En un mot, une oligarchie qui prononce, un troupeau qui vote : tel était l'idéal d'une Assemblée républicaine suivant M. Camot. N'y avait-il pas parenté de système entre M. Ledru-RoUin et lui?

M. Louis Blanc s'attachait aux mêmes opinions. A ses ^eux, la dictature devait précéder la liberté et lui creuser son lit ; le peuple était ignorant et ne comprenait pas la République. Il en concluait non pas que la RépubUque et le sufirage universel avaient été proclamés tiop tôt, mais qu'il fallait ajourner les électeurs et les élections, refondre la société et le gouvernement, marteler et façonner les esprits, jusqu'au jour où la France serait devenue digne de son

nouveau sort. De quelque côté qu'on se tourne , l'exaltation et le mépris du peuple marchent de concert; on le salue souverain et Ton proclame son ignorance ; il sait tout, il voit tout , il va tout refeire et tout restaurer, et cette compétence infuse ne doit être l'apanage que des hommes privilégiés qui lui ont surpris le pouvoir ; on ouvre la carrière à toutes les libertés, et la première, celle de l'électeur, sera escamotée par des commissaires !

IV. — • Le gouvernement, malgré l'apparente union de ses membres , se trouva dès lors , en feit aussi bien que vis-à-vis de l'opinion publique, partagé en deux camps : dans l'un, Lamartifie, entouré de la majorité, Arago, Marie , Crémieux , Gamier-Pagès et Marrast ; dans l'autre , M. Ledru-Rollin , appuyé de MM. Flocon , Louis Blanc et Albert. Le premier groupe représentait , sous des traits un peu vagues , une République libérale et de transaction ; le second ne se donnait une physionomie qu'en prenant l'allure violente d'un jacobinisme heureux. Les uns insinuaient la République comme pour faire pardonner sa venue ; les autres l'imposaient du droit de la victoire. Lamartine ne s'étayait que des flottantes mais enthousiastes adhésions qui lui arrivaient de toutes les parties de la France et qui élevaient autour de son nom un hymne de reconnaissance et de gloire; M. Ledru-Rollin cherchait à Paris même et autour de lui les éléments de popularité prochaine qui devaient balancer son infériorité dans le conseil. — Jetons un coup d'oeil sur les forces révolutionnaires qui se rangeaient sous son nom.

Caussidière occupait la préfecture de police. Ancien

membre de la Société des Droits de V homme et chef de la

Charbonnerie à Saint-Étienne, mêlé de sa personne, avec

son frère et son père, aux insurrections de Lyon et de

Saint-Étienne en 1834, Marc Caussidière avait été con-

damné le 28 décembre 1835, par la Cour des pairs, à vingt ans de détention. L^amnistie de 1837 l'avait rendu à la liberté, en le "maintenant sous la surveillance. Client de M. Ledru-RoUin en 1835, il devint, lors de la fondation de la Réforme, un des plus actifs courtiers du journal. Tout en gardant un pied dans les sociétés secrètes , il ne se compromettait pas avec la police. Cauteleux et madré, il dissimulait sous une bonhomie banale son ambition et ses menées. Du reste, saris études, sans idées, il ne pratiquait des choses révolutionnaires que le vocabulaire déclamatoire et le goût des coups de main ; quant aux réformes sociales, il en parlait plus volontiers qu'il n'y croyait; mais elles disaient partie du programme républicain, et il les colportait avec le reste. Qu'un homme de cette trempe , commis voyageur de la République , ait pu saisir le poste de préfet de police, c'est le secret des révolutions; mais il le garda, il s'y maintint, grâce à sa propre audace plus encore qu'à l'appui de M. Ledru-Rollin.

Nous avons vu que le Gouvernement provisoire ne l'avait ni reconnu ni destitué; maire de Paris, M. Gamier- Pagès tenta de l'éconduire et de lui substituer M. Recurt. Caussidière résista et resta. M. Gamier-Pagès le nomma son délégué à la préfecture de police ; subordination purement nominale , qu'enregistrait le Moniteur, mais que la réalité ne confirmait pas. Caussidière ne correspondait ni avec la mairie de Paris ni avec le Gouvernement provisoire; il ne relevait que de lui-même. Nous verrons à Marseille , à Lyon , à Toulouse , s'organiser des corps spéciaux destinés à la défense de la cause républicaine ; Caussidière avait réuni, sous le nom de Montagnards, une bande de sectaires recueillis sur les listes des. sociétés secrètes, et qui, gardiens de la préfecture de police, étaient aussi les siens propres. Maître chez lui, il ne se donnait à aucun ; tout au plus se prêtait-il, en apparence, à M. Ledru-Rollin. Il se contentait de maintenir autour

LE DIX-SEPT MARS. iOi

de lui une force respectable , de manière à ne subir la loi de personne, et, le moment venu, à pouvoir dicter la sienne.

Un Lyonnais, compromis naguère comme lui dans les afBEÛres de 1834, mais non condamné, Sobrier, avait été délég^ué avec Gaussidière à la préfecture de police. Quelques jours après le 24 février, il se retira, sous prétexte de mésintelligence avec Gaussidière, mais en réalité pour fonder, rue de Rivoli, n* 16 (aujourd'hui 192), dans une maison dépendant de la liste civile , une succursale de la préfecture de police. Il y réunit des Montagnards, et, avec Taide de Gahaigne , poëte sans lecteurs , il y institua un journal , moniteur des clubs , la Commune de Paris. Tout auprès, Imbert, condamné le 8 janvier 1836, par contumace, à dix ans de détention, commandait aux Tuileries , tandis que Villain , chef en titre de la Société des Droits de l'homme réorganisée (condamné le 23 janvier 1836, par contumace, à quinze ans de détention), tenait au Conservatoire des arts et métiers , plus tard au Palais-Royal, les assises d'une révolution en permanence. Les Tuileries, le n' 16 de la rue de Rivoli et le Palais- Royal , formaient comme une triple redoute au cœur de Paris : Gaussidière y donnait le mot d'ordre.

Au Luxembourg, MM. Louis Blanc et Albert avaient inauguré les séances de la commission des travailleurs, en renouvelant contre la société actuelle le serment d'Annibal. Après les déclamations d'usage, les théoriciens de l'organisation du travail , mis en demeure de promulguer leurs révélations, avaient demandé aux ouvriers du temps, de la patience; ils nommaient des sous-commissions, ils ajournaient les solutions à la réunion de l'Assemblée nationale. « Quelque légitime que soit votre impatience, disaient-ils aux ouvriers (proclamation du 5 mars), la commission vous conjure de ne pas faire aller vos exigences plus vite que ses recherches. Toutes les questions

qui touchent à Torganisation du travail sont complexes de leur nature. Elles embrassent une foule d'intérêts qui sont opposés Tun à Tautre , sinon en réalité , du moins en apparence. Elles veulent donc être abordées avec calme et approfondies avec maturité... L'Assemblée nationale va être incessamment convoquée. Nous présenterons à ses délibérations les projets de loi que nous élaborons en ce moment, avec la ferme volonté d'améliorer moralement et matériellement votre sort. . . »

Pour masquer l'inertie à laquelle le condamnait la témérité déjà reconnue de ses idées , M. Louis Blanc tentait de s'assurer une influence politique sur ses auditeurs. Il leur insinuait ses opinions sur l'ajournement des élections et de l'Assemblée, sur la nécessité d'une dictature qui organisât d'abord la République, sur l'éloignement des troupes; ces opinions, qui retentissaient dans les cercles populaires, lui revenant par contre-coup, il les accueillait comme un vœu spontané du peuple et des travailleurs, qu'il se croyait le devoir de rapporter au gouvernement. Albert jouait dans la commission le rôle le plus efiacé ; mais le gouvernement l'ayant nommé président de la commission des récompenses nationales, Albeii; centralisa au Luxembourg sa double mission. Il choisit pour vice-président Grandménil, ami de Caussidière, dont nous avons signalé la résignation dans la conspiration de Saumur (suprà, p. 9), et pour membres de la commission Martin-Bernard, Lhéritier (de l'Ain), Napoléon Ghancel, condamnés en 1835 et 1839; Victor Masson, Eugène Sue et Boileau, ouvrier; le secrétaire était M. Ch. Rouvenat, plus connu depuis sous le nom de Charles de la Rounat. Ainsi les délégués des corporations se ralliaient autour de M. Louis Blanc, et les condamnés politiques autour d'Albert.

C'est à l'aide de ces diverses forces , secondées par l'influence naissante des clubs , que le parti avancé de la

République résolut de demander Téloignement de Farinée et Tajoumement des élections , soit de la garde nationale , soit de r Assemblée. Ces deux requêtes avaient le même but : replacer le pouvoir dans les mains du peuple ou des empressés qui se feraient alors ses mandataires. Plus d'armée : par conséquent, pas de force organisée qui pût foire échec à la masse révolutionnaire. Pas d'Assemblée : par conséquent, libre dictature des nouveaux chefs de la République. Qui avait inventé ce programme ? MM. Sobrier et Blanqui ou M. Louis Blanc? M. Louis Blanc ou MM. Blanqui et Sobrier? L'hésitation est permise, car les idées de Tun reflétaient celles des deux autres. Et comment présenter ces requêtes au Gouvernement? Par une manifestation. Trente clubistes, réunis en commission, préparaient la pétition, Tordre de convocation, le jour et l'heure : ainsi avait fait M. Marrast au 21 février, lorsqu'il publiait le scénario de la manifestation réformiste.

Le ministère de l'intérieur s'y associait à sa manière. Le Bulletin de la République, sorte de moniteur officiel rédigé dans les bureaux ', contenait (numéro du 15 mars) la pétition des clubs, comme le commentaire immédiat de la circulaire du 12 mars : « Citoyens, nous demandons l'ajournement des élections de la garde nationale et de l'Assemblée constituante. Ces élections seraient dérisoires. A Paris, un très-petit nombre d'ouvriers sont inscrits sur les listes électorales. L'urne ne recevrait que les suffi:*ages de la bourgeoisie... Notre âme s'indigne à la pensée que les oppresseurs puissent ainsi recueillir les bénéfices de leur crime... Ce serait un défi par trop insolent aux barricades de février... Lorsque la contre-révolution a seule la parole depuis cinquante ans , est-ce donc trop d'accorder une ann^c peut-être à la liberté?... Il faut

1 Rédigé d*abord par MM. Alfred Delvau , Anselme Petetin , Lacoste , Elias Regnault, plus tard par George Sand.

que la lumière pénètre jusque dans les derniers hameaux de la République. Il faut que les travailleurs redressent leurs fronts courbés par la servitude et se relèvent de cet état de stupeur et de prostration où les castes dominantes les tiennent les pieds sur la tète. Et ne dites pas, citoyens, que ces craintes sont vaines. Les élections , si elles s'accomplissent, seront réactionnaires. C'est le cri universel que le parti royaliste , le seul organisé , grâce à sa longue puissance, va les maîtriser par l'intrigue, la corruption, les influences sociales, et sortira triomphant du scrutin. Songez-y, ce triomphe c'est la guerre civile! Paris, le cœur et le cerveau de la France, ne reculerait pas devant un retour offensif du passé! Réfléchissez aux sinistres conséquences d'un conflit entre la population parisienne et une Assemblée qui croirait représenter la nation, qui ne la représenterait pas,,. Laissez le pays naître à la Répu^ blique.,, » Ainsi, en quelques jours , le ministre de l'intérieur jetait le masque ; hier il livrait les élections aux commissaires, aujourd'hui il les voulait ajourner!

Cependant, le complot marchait à ciel ouvert. Le 13 et le 14, M. Louis Blanc exposa au conseil le plan des pétitionnaires ; si le Gouvernement n'accédait pas à temps à * leur demande , ils viendraient cent mille à l'hôtel de ville la présenter eux-mêmes. Cette forme de requête, M. Louis Blanc l'avait conseillée ; mais il ne l'en redoutait pas moins, et, tout pacifique qu'il estimât ce moyen, il eût préféré que le gouvernement devançât la démarche en accordant aux clubs ce qui en faisait l'objet. Après avoir résisté , le gouvernement céda pour la garde nationale et ajourna les élections au 25 mars : il tint ferme sur le reste. Par un arrêté du même jour, le ministre de l'intérieur dissolvait les compagnies de grenadiers et de voltigeurs qui, dans la garde nationale nouvelle, auraient pu former dans chaque légion, dans l'intérêt même du gouvernement, un élément de résistance.

V. — Les dynastiques et le centre gauche, vaincus au 24 février, s'étaient réveillés brusquement au tocsin de la circulaire du 12 mars. Le temps des adhésions complaisantes est passé, n Ni émigrés, ni Girondins » , tel est le programme nouveau; c'est-à-dire que les hommes politiques de cette nuance n'entendent ni se dérober à la lutte par un exil volontaire , ni , comme les Girondins , se faire les complaisants et les complices de la Montagne. Dès le 28 février, un journal s'était fondé, dont le titre : V Assemblée nationale y pouvait passer pour un programme. Il prenait au mot les déclarations du Gouvernement provisoire, sa promesse de consulter la France, de convoquer en hâte une Assemblée, de la laisser élire librement, de faire appel à toutes les énergies du pays. Le prospectus de cette feuille était ainsi conçu : • Liberté des élections. — Indépendance de l'Assemblée nationale. — Représentation sérieuse des provinces et défense de leurs intérêts.

— Sous l'égide de la loi , liberté poUtique , liberté religieuse , liberté d'enseignement. — Respect pour les droits de tous. — Reconnaissance et justice pour les services rendus au pays à toutes les époques. — Point de partis.

— Point de réaction, mais aussi point d'intolérance, point d'exclusion , point de tyrannie d'un parti , quel qu'il soit. » Vis-à-vis de gens dont l'esprit d'exclusion et de despotisme venait d'éclater au grand jour, un pareil programme devenait un acte d'opposition et un signal de résistance.

A côté du journal, il se forma un club. Parmi ses fondateurs se trouvaient MM. Liadières, Mauguin, duc de Fezensac, de Montépin, duc de Richelieu, Chapelle, Fould , Laboulaye , comte d'Anthouard , duc de Grillon , comte de Noé , de Vatimesnil , Saint-Marc Girardin , Michel Chevalier, duc de Noailles, Viennet, Odiot, comte Beugnot, de Chastellux, vicomte Lemercier, duc d'Estis- 5ac, général Fabvier, etc. La première séance se tint le

13 mars. Sur l'avis de M. de la Rochejaquelein , il prit le nom de Club républicain pour la liberté des élections, La liberté électorale , telle était en effet sa préoccupation : le scrutin de liste et le vote au chef-lieu de canton lui semblaient en être une éclatante violation. On voulait proposer au gouvernement des amendements au décret, protester (c Non, non, s'écriait M. de la Rochejaquelein,

des conseils tant qu'on voudra, mais non pas des protestations, c'est de mauvais exemple. Tâchons de foire de bonnes élections, et nos élections réformeront la loi. n Le club adhéra à ces sages paroles, et résolut d'organiser dans chaque arrondissement un club analogue et qui s'inspirât de son esprit.

La séance du 15 mars fut moins pacifique : il s'agissait de la circulaire de M. Ledru-Rollin. Le club vota d'acclamation l'adresse suivante, qu'une députation fut chargée de poiler sur l'heure au Gouvernement provisoire : A Convaincus que la circulaire adressée par le ministère de l'intérieur aux commissaires délégués dans les départements attaque la Uberté des élections par un système d'intimidation et d'arbitraire, nous demandons au Gouvernement provisoire de rassurer l'opinion publique sur les conséquences d'un pouvoir illimité qui transforme les délégués en proconsuls , et de rendre au peuple la liberté d'élection que la révolution a consacrée. En faisant cet appel à la loyauté du Gouvernement provisoire , le club lui donne une preuve de l'appui qu'il est disposé à lui prêter dans l'intérêt de l'ordre et des lois, »

Lamartine reçut avec faveur les députés : « Le gouvernement, dit-il, n'a chargé personne de parler en son nom à la nation , et surtout de lui parler un langage supérieur

aux lois Ce droit, il ne l'a donné à personne, car il

n'a pas voulu le prendre pour lui-même Soyez certains qu'avant peu de jours le Gouvernement provisoire prendra lui-môme la parole ; que ce qui a pu dans les ter-

mes, et non certes dans les intentions de ce document , blesser, inquiéter la liberté et la conscience du pays , sera expliqué, commenté, rétabli par la voix même du gouvernement tout entier Le gouvernement éprouve le

besoin de rassurer deux fois la conscience publique, une

fois par ce dialogue, puis par une proclamation Nous

voulons fonder une République qui se fasse aimer et respecter de tous , et qui ne se fasse craindre par personne , excepté par les ennemis de la patrie ou des institutions. Nous voulons fonder une République qui soit le modèle des gouvernements modernes et non l'imitation des fautes et des malheurs d'un autre temps. Nous en adoptons la gloire, nous en répudions les anarchies et les torts ! Âideznous à la fdnder et à la défendre ! Votez selon vos consciences ; et si , comme je n'en doute pas , ce sont des consciences de bons citoyens, la République se fondera par vos votes, comme elle s'est fondée ici par les bras du peuple de Paris. »

Ces paroles furent accueillies par des applaudissements frénétiques. M. Ledru-Rollin se mettait à la tête des clubistes et des Jacobins ; mais Lamartine désavouait son collègue et rassurait les esprits ; il était trouvé , le chef de cette croisade de l'ordre que M. Ledru-Rollin avait coalisée contre lui par ses imprudentes circulaires! Tel fut même l'effet de ces paroles , que le public découvrit dans l'attitude décidée de Lamartine le signal de la chute de M. Ledru-Rollin, et que, sur ce bruit, à la Bourse du 16 mars, la rente monta de quatre francs (de 65 à 69).

C'était bien plus encore pour exprimer un sentiment d'hostilité à M. Ledru-Rollin que pour revendiquer un privilège , désormais impossible à maintenir, que les compagnies d'élite de la !'• et de la 2* légion et de la banlieue se présentèrent le 16 mars à l'hôtel de ville. Elles vinrent sans armes , mais en uniforme ; une délégation fut admise devant MM. Arago et Marrast. L'éclat de cette

adhésion à la politique d'ordre et de liberté déplut aux souverains de Thôtel de ville; il leur allait ménager leurs collègues et derrière eux la multitude qui les appuyait. Ils eurent facilement raison des réclamations des gardes nationaux. Conserver des compagnies d'élite dans une garde nationale aussi radicalement réorganisée , n'aurait-ce pas été les signaler comme des refuges de réaction et de monarchisme? L'appui même qu'elles déclaraient apporter à certains membres du Gouvernement provisoire aurait desservi ces derniers auprès de leurs électeurs du 24 février. Arago disculpa M. Ledru-Rollin en pubUc , réservant ses plaintes pour le conseil ; Marrast s'éleva contre toute tendance aux privilèges. Lamartine ne parut pas : il craignait le retour des ovations de la veille. La délégation se retira avec les gardes nationaux, qui rentrèrent paisiblement dans leurs quartiers , tandis que les patrons populaires de M. Ledru-Rollin préparaient, sous ses auspices, pour le lendemain , une manifestation toute différente.

VI. — Cependant, le gouvernement discutait l'ajournement des élections. Lamartine, Dupont (de l'flure), Gamier-Pagès , Crémieux, s'attachaient à la date originairement fixée; M. Ledru-Rollin déclarait avoir consulté les commissaires et attendre leurs réponses; M. Louis Blanc demandait nettement un ajournement indéfini, puis un ajournement d'un mois. Lamartine et Dupont (de l'Eure) rappelaient qu'ils n'avaient accepté le gouvernement qu'à la condition d'une convocation immédiate des électeurs ; leur parole était engagée , ils offraient leur démission. Mais si les membres modérés du gouvernement redoutaient une scission avec les radicaux du conseil, qui risquerait de provoquer un mouvement populaire, ceux-ci ,^ à leur tour, avaient le sentiment qu'ils n'étaient acceptés par le pays qu'à la faveur de la modération de

leurs colIèg[ues. Tout finit, comme d'habitude, par une transaction ; Lainaitine donna lecture d'une circulaire en rhonneur de la liberté électorale, assez vague pour ne pas inspirer d'ombrage ; elle ne contredisait pas ouvertement la circulaire de M. Ledru-RoUin , et celui-ci pouvait s'abriter derrière ce libéralisme complaisant.

En congédiant les gardes nationaux, Arago leur avait dit : « Nous aurons une contre-manifestation demain. » Dans la nuit du 16, elle s'organisa. « Tout cela avait été préparé à la main par le préfet de police, a dit plus tard M. Jules Favre, et dans la nuit on avait parcouru tous les ateliers pour prévenir et exciter les ouvriers \ » Le 17 au matin , l'appel suivant , rédigé par Gahaigne et Sobrier, rédacteurs de la Commune de Paru et secrétaires de la commission des clubs, fut placardé sur les murs : « Le peuple est appelé aujourd'hui à la haute direction morale et sociale Il est de son devoir de rappeler fraternellement à l'ordre ces hommes égarés qui tenteraient encore de se maintenir en corps privilégiés dans le sein de notre égalité. // voit (Tun œil sévère ces manifestations contre celui des ministres qui a donné tant de gages à la Révolution Nous attendons avec confiance la réalisation des

promesses du Gouvernement provisoire. Nous attendons, nous qui manquons souvent du nécessaire A

nous donc, citoyens ! Allons au Gouvernement provisoire, l'assurer de nouveau que nous sommes prêts à lui donner notre concours pour toutes les mesures d'ordre et de salut public. » Le rendez-vous était fixé à dix heures , place de la Révolution.

Dés le matin , les groupes affluèrent et couvrirent bientôt la place de la Concorde et l'avenue des Champs- Elysées jusqu'à l'Arc de triomphe. Les rangs se formèrent, les bannières désignèrent les corporations et les clubs,

' Commission d'enquête, t. 1, p. 280.

et, à onze heures, l'immense cortège se déroula en ordre le long des quais , aux chants de la Marseillaise et des Girondins; les premières files atteignaient l'hôtel de viUe quand les dernières quittaient à peine les Champs-Elysées. Au passage , Blanqui et la Société des Droits de l'homme prirent la tète et, avec eux, la commission des Trente. Pauvre peuple ! il croyait protester contre la manifestation de la veille , porter l'appui de ses nombreuses cohortes à un Gouvernement menacé par la réaction , courir à la défense de la République contre des tentatives de monarchie ; et ceux qui se faisaient ses chefs n'avaient préparé que le cortège de leur triomphe personnel ! On arrive à l'hôtel de ville , on s'y range comme en bataille , les chants patriotiques éclatent comme un mugissement. Lamartine disait : o Voilà notre 20 juin ! » Bûchez voulait qu'on arrêtât les meneurs. On les introduisit devant le Gouvernement provisoire ; c'était la commission des Trente. Un sieur Girard ', au nom des délégués , lut l'adresse préparée du matin ; elle demandait : 1* L'éloignement des troupes ; 2® l'ajournement des élections de la garde nationale du 25 mars au 5 avril; 3* l'ajournement des élections pour l'Assemblée nationale du 9 avril au 31 mai. a Hier, ajoutait l'orateur, une manifestation menaçante avait pour but de vous ébranler : nous y répondons par une manifestation pacifique, pour vous défendre et nous défendre avec vous. »

L'hypocrisie de ce langage reçut un prompt démenti. Blanqui avait vu le matin écarter comme trop violente la pétition qu'il avait rédigée ; mais il était là , et , prenant la parole , il somma le Gouvernement de délibérer séance tenante et de rendre immédiatement sa réponse. A cette audace inattendue, M. Louis Blanc s'émeut, a Vous nous

^ Auteur de Chansons nationales et autres, dédiées à Béranger et à Armand Marrast.

LE DIX-SEPT MARS. iii

avez , dit-il , exprimé des vœux qui feront Fobjet de nos délibérations. Vous-mêmes , vous ne voudriez pas que le gouvernement qui est appelé à vous représenter cédât à une menace. Nous délibérerons , et soyez sûrs que le plus ferme désir du gouvernement est de marcher avec le peuple et de vivre pour lui et s'il le fallait de mourir pour lui. » — u Quelle réponse rapporterons-nous au peuple? » — a Nous délibérerons » , réplique M. Louis Blanc. — « Le peuple attend autre chose que des paroles , reprend un délégué , il veut une réponse définitive. Prenez le temps que vous voudrez pour délibérer, mais nous ne sortirons pas d'ici sans avoir une réponse à lui transmettre. » Cabet, Sobrier, à demi gagnés , protestent qu'ils n'entendent pas violenter le gouvernement. M. Ledru-Bollin déclara qu'il attendait les réponses des commissaires, qu'elles lui viendraient avant le 25 mars, et que le Gouvernement aviserait en conséquence.

Mais la question électorale ne formait qu'une partie du programme de la manifestation ; restaient celles de l'éloignement de l'armée et de l'ajournement des élections de la garde nationale. On allait insister : Cabet demandait qu'on se retirât, en exprimant la confiance des clubs dans les membres du Gouvernement provisoire, a Non pas tous, non pas tous » , s'écrie quelqu'un, a Lamartine! Lamartine ! murmurent plusieurs voix ; qu'il s'explique ! »

Lamartine se tenait à l'écart, laissant à MM. Louis Blanc et Ledru-Rollin le soin de répondre à leurs adhérents et au besoin de les conàbattre ; ils l'avaient fait spontanément, sentant bien que dans cette attaque au Gouvernement provisoire, ils n'étaient pas moins menacés que leurs collègues. Il résultait de l'attitude discrète de Lamartine et de l'initiative prise par MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, que les fevoris de la manifestation étaient forcés d'en devenir les adversaires, et que la journée qu'ils avaient préparée finirait peut-être par tourner contre eux. Toute-

fois Lamartine ne crut pas devoir se dérober à cette interpellation directe ; mais , sans répondre aux questions posées , sans rappeler son improbation publique de la circulaire du 12 mars , il s'attacha surtout à défendre la liberté de délibération du' Gouvernement provisoire : a Si vous me commandiez de délibérer sous la force et de prononcer la mise hors la loi de toute la nation qui n'est pas à Pans ,' de la déclarer pendant trois mois , six mois , que sais-je , exclue de sa représentation et de sa constitution , je vous dirais ce que je disais à un autre gouvernement, il y a peu de jours : Vous n'arracherez ce vote de ma poitrine qu'après que les balles l'auront percée ! » L'un des délégués lui dit ; a Soyez sûrs que le peuple n'est là que pour appuyer le Gouvernement provisoire. » — « J'en suis convaincu, reprit Lamartine, mais la nation pourrait s'y tromper. Prenez garde à des réunions de ce genre , quelque belles qu'elles soient. Les 18 brumaire du peuple pourraient amener contre son gré les 18 brumaire du despotisme , et ni vous , ni nous , nous n'en voulons ! »

A ces mots , les délégués se retirent , et , appelés par les cris qui s'élèvent de la place , les membres du Gouvernement descendent avec eux. Telle était cependant leur défiance contre certains des hommes qui composaient la délégation , que , craignant un coup de main de Blanqui et de ses partisans, le club Popincourt, sur l'invitation de Sobrier, de Barbes et d'Etienne Arago, prit soin d'entourer l'estrade préparée pour le Gouvernement, et, malgré ces précautions , deux hommes armés se jetèrent sur Marrast et Gamier-Pagès *. M. Louis Blanc félicita le peuple de son imposante et pacifique manifestation : les cris de Vive Louis Blanc! vive Ledru-Rollin ! lui répondirent. Pour la foule , en effet , ignorante des manœuvres qui s'étaient tramées sous son nom , cette manifestation n'était que la ré-

^ Garsiier-Paoès ^ Uistoire du Gouvernement provisoire y t. yi,p. 442.

plique à celle de la veille , un appui donné aux défenseurs de la Révolution contre ceux qui voudraient Tenrayer ; la seule leçon qu'on voulût donner à Lamartine, c'était de Fomettre dans les acclamations populaires. Tandis que le peuple défilait sous les fenêtres de Thôtel de ville, M. Ledru- RoUin retourna au ministère de l'intérieur ; il y retrouva quelques milliers d'hommes qui s'étaient détachés du corps principal de la manifestation , et qui venaient renouveler auprès de lui la demande de l'éloig^nement des troupes. Il résista; sa popularité faisait tolérer son énergie. Sans sacrifier encore le gouvernement, il avait manifesté sa popularité.

Tel fut, en effet, le but que visèrent MM. Louis Blanc et Ledru-RoUin en préparant le 17 mars : ils aspiraient tous deux, comme M. Louis^ Blanc l'avait fait maintes fois dans les premiers jours de la Révolution , non pas à renverser leurs collègues, mais à les intimider et à les soumettre; la majorité que par eux-mêmes ils n'obtenaient pas dans le conseil , ils prétendaient la conquérir en montrant derrière eux et auprès d'eux une multitude d'auxiliaires! Les clubistes, et parmi eux Blanqui surtout, avaient d'autres desseins , sans doute ; aussi s'étonnèrentils' d'abord en voyant que MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc n'encourageaient pas la démonstration et revendiquaient fièrement l'indépendance du gouvernement. « Tu es donc un traître, toi aussi?» murmurait Flotte à l'oreille de M. Louis Blanc en descendant les degrés de l'hôtel de ville. En jouant avec cette force cônfiise, inconsciente, qui se prête au premier venu, M. Louis Blanc s'aperçut vite qu'il n'en était pas le maître , qu'elle déviait de l'ornière qu'il lui traçait , et que , sous prétexte de pousser le gouvernement en avant, elle allait le jeter à terre. Et luimême, que deviendrait-il dans ce désastre? Ainsi, le sentiment de sa propre conservation le déterminait à prendre

la défense du Gouvernement provisoire.

it

il* LIVRE TROISIÈME.

Le défilé franchi, il put se flatter d'avoir réussi. Les élections de la garde nationale furent ajournées au 5 avril. Quant aux élections générales, des pétitions se signaient en grand nombre pour que le gouvernement les maintint à la daté fixée ; les commissaires , dont M. Ledru-Rollin attendait Tavis, se prononçaient dans le même sens, représentant ^vec raison que les vaincus du 24 février relevaient la tète et que chaque jour de retard leur conquérait des sympathies. En dépit de ces renseignements peu suspects , les élections lurent ajournées au 23 avril et la réunion de T Assemblée au 4 mai. Retard de quinze jours, assez insignifiant en somme : des difficultés matérielles pouvaient même le justifier ; mais l'opinion conservatrice y vit autre chose : la complaisance du gouvernement pour les désirs des clubs, la prolongation du provisoire , une chance de plus laissée à l'imprévu et aux agitations de la place publique.

Les membres du gouvernement affectèrent de prendre en bonne part la manifestation du 17, et confondirent leurs amertumes et leurs joies dans un hymne à la gloire du peuple : « Gtoyens , le Gouvernement provisoire croit de son devoir de vous remercier de la manifestation si imposante dont vous avez donné hier le magnifique spectacle. Proclamé pour ainsi dire sous le feu du combat et dans le premier moment de la victoire , le Gouvernement provisoire a vu hier ses pouvoirs confirmés par ces deux cent mille citoyens, organisés comme une armée, marchant avec le calme de la puissance, et qui, par leurs acclamations, ont apporté à noire autorité transitoire la force moraie et la majesté du souverain. Peuple de Paris, vous avez été aussi grand dans cette manifestation si réguUère et si bien ordonnée, que vous aviez été courageux sur vos barricades! » Que l'on rapproche de ce panégyrique si peu mérité les réprimandes adressées aux pacifiques manifestants de la veille : « Il (le gouvernement) rappelle à

lous les citoyens qu'il entend délibérer et exercer le pouvoir dans la plénitude de sa liberté : toute pression extérieure, de quelque part qu'elle vienne, trouvera le Gouvernement provisoire décidé à maintenir les résolutions qu'il a prises et qui lui sont dictées par ses principes, dont il ne déviera pas. » Où était donc l'intimidation? Chez le peuple de la veille ou chez celui d'aujourd'hui? Chez quelques milliers d'hommes, ou chez les deux cent mille dont la manifestation était « si régulière et si bien ordonnée » ? Mais, après s'être sentis menacés dans leur indépendance , presque dans leur vie, les membres du Gouvernement provisoire, à peine délivrés du péril, se demandaient déjà s'il n'y avait pas un concours à utiliser dans cette force terrible dont ils avaient eu raison, et, plutôt que de blasphémer contre elle, ils préféraient la caresser et la séduire.

Deux jours après , ils se rendirent en corps au Luxembourg et firent visite aux délégués. « Le Gouvernement provisoire, dit Arago, a désiré vous voir réunis autour de lui pour vous remercier du fond du cœur de la magnifique, de l'imposante manifestation d'à vaut -hier! » Était-ce assez? Le général Courtais disait aux gardes nationaux, le 16 mars : « Voyez le peuple ! il souffre; mais il a foi et il attend. Pendant le combat, il a été héroïque, confiant... aujourd'hui encore, sa modération égale son courage. » Au contraire, le lendemain, aux manifestants du 17 mars : « Vous le savez, disait-il, le gouvernement s'appuie sur votre force... Au milieu de vos chants patriotiques , vous demandiez des armes : à quelles mains plus dignes de les porter pourrait-on les confier? Vous en aurez tous ! Oui, je partage vos joies et vos espérances , et si je puis ambitionner un titre, c'est celui de général du peuple, »

Ces flatteries au peuple, ces remercfments empressés, ue cachaient qu'imparfaitement les blessures secrètes ; la majorité du gouvernement sentait l'échec que lui infligeaient MM. Ledru-Rollin et Louis Blanc, et ceux-ci, à

IIB LIVRE TROISIEME.

leur tour, les triomphateurs de la journée, ne voyaient pas sans souci grandir autour d'eux et à l'abri de leur nom cette puissance populaire dont ils n'avaient pas le secret.

VIL — Les clubs , en se rencontrant sur la place publique , avaient pu constater leur nombre et leur puissance ; ils y prirent l'idée de se concerter et de s'unir. Dès le lendemain, sous le prétexte des élections prochaines, leurs principaux, chefs , Barbes , Sobrier, Martin-Bernard , Grandménil, etc., annonçaient dans une proclamation l'institution d'un comité central qui devait le jour même tenir sa première séance, salle Molière. Le 19 mars, au club de la Société des Droits de P homme, Villain , le président, s'exprimait ainsi : « Si le Gouvernement provisoire était assez fort^ il aurait certainement fait déjà de grandes choses ; mais il craint de prendre des mesures révolutionnaires, il a peur de toucher à la propriété. Que va-t-il arriver? Les élections de la garde nationale sont mauvaises ; celles de la Constituante ne vaudront pas mieux : au contraire, peut-être seront-elles pires. Il faudra donc faire nos affaires nous-mêmes. Mais pour cela, nous devons nous organiser, nous unir. Quand le peuple est fort, il peut descendre dans la rue les mains dans ses poches. En 1834, en 1839, nous étions faibles, il a fallu prendre nos fusils. Le 17 mars, notre manifestation a été calme, majestueuse ; plus nous serons forts , moins nous aurons à craindre. Qui pourrait résister à cette immense pression de tout un peuple? Nous supprimerons les contre-révolutionnaires sans secousse et sans danger. »

Barbes voulut avoir son club ; ce fut le club de la Révo^ lution, qui aspirait à devenir le comité central. Il tenait ses séances au même lieu, salle Molière. Barbes, Gahaigné , Thoré , Lamieussens , Raisan , Longepied , Numa et Marc Dufraisse, en formaient le noyau. A la séance du

LE DIX-SEPT MARS. Ji7

21 mars, Marc Dufraisse en traça le programme. Constituer dans Paris un club révolutionnaire composé des républicains de vieille date; provoquer les clubs à déléguer quelques-uns de leurs membres, dont le concours formera un club central « d'où rayonneront vers chaque club les idées qui se seront révélées dans ce centre intellectuel » ; établir ainsi , sans renoncer à son existence propre , une centralisation aussi complète que possible : tel était le premier objet du club de la Révolution. Le second était d'appuyer pour les élections les candidats radicalement démocratiques et de les soutenir par des émissaires et des publications. Enfin, il feiisait profession de défendre le Gouvernement provisoire. « Nous le défendrons, disait-il, contre l'esprit de réaction d'une part et contre l'imprudence et l'exagération de certaines impatiences, de certaines témérités; » mais il distinguait entre les élus de février, et pouf le cas où l'accord entre eux viendrait à se rompre : « Nous défendrons ceux qui ont le mieux accentué et défendu le sentiment et la tradition révolutionnaire qui vivent en nous. Mais nous devonis aussi, disait-il en terminant, exprimer loyalement et hautement nos réserves. Notre appui ne sera pas aveugle; tant que la dictature marchera dans le mouvement que l'insurrection lui a imprimé, nous serons avec elle, nous serons pour elle, notre concours est à ce prix. Mais nous la surveillerons sans cesse; nous la tiendrons à l'œil, si je puis m'exprimer ainsi. Et si l'hôtel de ville violait les conditions de son investiture, nous reprendrions aussitôt l'allure que nous avons toujours gardée contre ceux qui oublient leur devoir et la sainteté de leur mission. » En résumé, un club centralisant toutes les forces révolutionnaires , organisant les élections , et ne soutenant le gouvernement qu'à la condition que celui-ci se conforme à la tradition et aux sentiments du club ; autrement , déserter sa cause et le tîombattre comme on avait combattu la Monarchie : tel était le

programme du club de la Révolution et celui du Club des clubs. Tout s'y trouve annoncé : Torganisation , les manifestations, la bataille.

L'invitation fut entendue. Dès le 26 mars, soixante et onze clubs avaient adhéré ; dans le courant d'avril, on en comptera deux cents. Le Club des clubs ou comité révolutionnaire tenait ses séances au Palais-Royal , salle des Batailles, là même où la Société des Droits de l'homme renouvelait ses cadres de combat et réorganisait les sections, tandis que dans leurs loisirs ses membres y fondaient des balles et fabriquaient des cartouches. La D^c/aration des droits de V homme, présentée à la Convention par Maximilien Robespierre, était le catéchisme du lieu; on la lisait, on la commentait, on jurait de la défendre envers et contre tous ; on la faisait imprimer à trois millions d'exemplaires. Les séances se tenaient dans l'après-midi, de façon que les délégués pussent rapporter dans leurs clubs , aux séances du soir, les décisions de la journée. Dans la foule des délégués, munis, disait-on, de pouvoirs réguliers, c'est-à-dire offrant des garanties révolutionnaires , affiliés de façon spéciale, gens de confiance en un mot, on avait choisi une commission executive permanente, chargée de la haute direction et dépositaire des secrets de l'œuvre.

La maison Sobrier était la citadelle du Club des clubs ; le journal en était l'organe. On y lisait le 20 mars : « Nous invitons les citoyens des départements à transmettre sans délai et franco les renseignements certains qu'ils pourrpnt se procurer, tant sur le compte des fonctionnaires restés en place , que sur celui des solliciteurs. Il est du devoir de tous de ne pas laisser surprendre la bonne foi des ministres par cette tourbe éhontée qui n'a d'autre souci que de manger l'État. Ces documents seront immédiatement communiqués à la commission instituée ad hoc; elle s'empressera d'avertir les ministres , et au besoin elle publiera les noms. » Ce bureau de dénonciation ou de destitution

devenait un rouage administratif, et le Club des clubs offrant son concours au Gouvernement provisoire, semblait plutôt de force à l'imposer.

Dans cette œuvre de propagande révolutionnaire, M. Ledru-Rollin avait besoin d'aide. Demanda-t-il des collaborateurs au Club des clubs? Est-ce au contraire le Club des clubs qui prit l'initiative de lui en offrir? Le ministre n'était déjà plus libre de les refuser. Lorsque, à côté de l'armée des fonctionnaires, une société s'est fondée, du consentement ou avec la tolérance de l'administration, l'administration a , dès ce jour, une rivale avec laquelle il &ut compter. Le Club des clubs, après avoir centralisé toutes les forces remuantes de Paris, aspirait à étendre son action à toute la France. Le personnel devait se composer de délégués empruntés à chaque club affilié , et qui auraient pour mission de semer ou de ranimer les sentiments républicains, de soutenir les candidatures les plus avancées, de surveiller les commissaires. Dès le 29 mars, Yillain s'écriait : « La question d'argent ne doit arrêter personne : cette difficulté a été surmontée. » En échange d'un journal, de délégués, d'une police, M. Ledru-Rollin avart promis des fonds ' et donné son adhésion. Chose plus singulière ! le Gouvernement provisoire , consulté , n'avait pas refusé la sienne , faisant seulement cette réserve que les délégués n'auraient aucun caractère officiel. Comme toujours, le gouvernement n'osait ni refuser l'aUiance des démagogues ni paraître l'accepter.

Munis d'argent, assurés de la tolérance du gouvernement, les missionnaires de la République partirent, au nombre de quatre cent cinquante, pour se répandre dans toute la France. N'étaient-ce pas autant de commissaires et de sous-commissaires officieux, exploitant, excitant,

^ Le Goayemement provisoire alloua 500,000 francs de fonds secrets à M. Ledm-RoUin pour suffire à cette œuvre. (Séance du 12 avril.)

espionnant et dénonçant les fonctionnaires en exercice, tout prêts à les supplantera Ils devaient correspondre tous les jours avec le Club des clubs, à l'adresse de Longepied, rue de Rivoli, 16, c'est-à-dire avec la Commune de Paris, Ce foyer d'informations quotidiennes, arrivant de tous les points du territoire, constituait chez Sobrier une puissante succursale de la préfecture de police, du ministère de l'intérieur et du gouvernement lui-même. Enfin, ce Club des clubs, condensant à Paris toutes les forces révolutionnaires, réunissant les hommes les plus actifs et les plus connus du parti radical , formait comme une assemblée qui aspirait ou à se mesurer avec la prochaine ou à la devancer. Sous l'inspiration de cette agence fortement organisée, disséminée en tous lieux, les mouvements de Paris se répercutent et se répètent; quelques grandes villes font, à certains jours, écho à la capitale. Vienne le signal d'une manifestation triomphante : Assemblée, gouvernement, commissaires, tout est prêt pour subvenir à l'ajournement indéfini des élections, à la chute du Gouvernement provisoire et au remplacement de ses fonctionnaires. •

Î4 février-ÎO arril.

SoMMAiBB. — Les départements accueillent sans hésitation la Repu* bliqae; politique violente à leur égard. — Rouen : M. Deschamps, commissaire général; tarif officiel de salaires, clubs, cliantiers natio- ^nauz. — Organisation de la garde nationale ; M. Ledru-Rollin consent à donner des armes. — Limoges : le comité provisoire , les chantiers nationaux, la Société populaire. — MM. Maurat-Ballange et Ghamiot. — Un délégué du Club des clubs : Genty et sa correspondance. — Le délégué demande la destitution du commissaire , et le commissaire celle du délégué : pas de réponse. — Symptômes de troubles. — Lyon : proclamation de la République, comité municipal, comité préfectoral , drapeau rouge , Voraces ; incendies , dévastations d'usines et de maisons religieuses. — M. Emmanuel Arago, commissaire extraordinaire. — Ses arrêtés reproduisent ceux du Gouvernement provisoire. — Docile aux violents, hardi contre les faibles, impopulaire auprès de tous. — Centralisation des clubs (24 mars); le club à la caserne. — Le général Le Pays de Bourjolly; le sous -officier Gigoux. — Solennité publique pour Tanniversaire d'avril 1832. — Candidature de M. Emmanuel Arago; il s'adjoint M. Martin-Bernard, puis se retire. — Épisodes divers. Commissaires de 1793 et de 1848. ^- MM. Fanjat, Anselme Petetin, Latrade, Lédanché, Bei^eron^ Napoléon Chancel, Joly, Saurîac, Place, Crevât, Lefèvre, Etienne Arago. — Les commissaires modérés : M. Emile Ollivier. — Confession de M. Trélat, commissaire général repentant. — La Révolution cosmopolite. — Attitudes contraires de Lamartine et de M. Ledru- Rodj^fi., — Un dix-sept mars polonais' contre Lamartine. — Projets révolutionnaires contre la Belgique: MM. Caussidière, Ledru-Rollin , Delescluze, patrons de l'entreprise. ~- Les deux bandes. — Tentatives d'émeutes à Gand et à Bruxelles. — Les bandes sont armées par

m LIVRE QUATRIÈME.

les soins de Delescluze. — Risquons-Tout. — Delescluze n'est ni désayoué ni destitué. — Sa conduite vis-à-vis du tribunal de Lille. — Les Savoisiens : expédition de Ghambéry (30 mars); triomphe et chute rapide. — Conclusion.

La République avait été accueillie dans les départements avec la même fecilité qu'à Paris; les courriers de la poste ne rencontraient sur leur route que rapides adhésions ; les municipalités s'empressaient d'envoyer des adresses de sympathie au Gouvernement provisoire. A la feveur de ce bon vouloir universel, les commissaires de la République s'installèrent paisiblement dans les hôtels de leurs prédécesseurs. Le passage de la Monarchie à ia République s'opéra sans secousse, comme' si la révolution du 24 février, sous la réserve de quelques modifications dans les hommes, ne devait être qu'une contre-épreuve de la révolution de 1830. Il semblait que la Monarchie, épuisée de vie , expirât dans les bras d'une république constitutionnelle.

Cette prise de possession tranquille, ces calmes allures, ne furent que l'erreur des premiers instants. Bientôt (7 avril) les commissaires reçurent l'invitation de « remuer profondément et pacifiquement le pays » ; les tièdçs furent révoqués, des commissaires généraux partirent, ayant pouvoir sur quatre ou cinq départements. A leur passage, les destitutions pleuvent, les clubs s'organisent, et l'agitation , ce mot d'ordre de la démagogie parisienne , devient celui de la démagogie provinciale. Par contre, la confiance et les sympathies suspendent leur élan ; les populations, qui se laissaient entraîner, regimbent et se refusent; et, plus le ministre de l'intérieur et ses agents déploient de violence, plus l'opinion, revenue de sa méprise, les abandonne ou les repousse.

C'est l'histoire de cette agitation provinciale, tantôt locale et spontanée, comme dans certaines grandes villes : Rouen, Limoges, Lyon; tantôt provoquée par les com-

LES COMMISSAIRES. iS3

missaires; tantôt aussi obéissant à Timpulsion directe de Paris, que nous allons essayer de retracer.

I. — A Rouen, la campagne des banquets avait été, comme ailleurs, inaugurée par la bourgeoisie; l'un de ses représentants, M. Senard, avait assisté comme délégué au banquet du Chàteau-Rouge ; plus tai*d il présidait celui de Rouen, Tun des plus modérés et des plus constitutionnels. Son nom semblait donc désigné pour les fonctions de commissaire de la République ; mais il parut sans doute à M. Ledru-Rollin relever trop directement de la bourgeoisie, et, malgré l'opposition du Gouvernement, le choix du ministre s'arrêta sur un homme, rival de M. Senard au barreau et bâtonnier de son ordre, M. Deschamps, dont les opinions se rattachaient au radicalisme et à la Réforme, La bourgeoisie s'en émut, les fiabricants l'accueillirent avec hostilité, et une députation se rendit même auprès de M. Ledru-RoIlin pour lui demander, non pas la révocation de M. Deschamps , mais tout au moins l'envoi d'un commissaire général extraordinaire dont la suprématie s'étendrait au département de la Seine-Inférieure et aux départements voisins. M. Ledru-Rollin refusa.

Cependant M. Deschamps ne tarda pas à justifier les préventions qu'il excitait. Son premier acte fiit de sanctionner par un arrêté un tarif de salaires dont les ouvriers avaient rédigé les clauses, apportant ainsi dans les choses de l'industrie cette intervention de l'État qui, à Paris, était devenue la doctrine officielle. Arrêté, du reste, de mince importance : à Rouen, non plus qu'ailleurs, on ne travaillait. On ne pouvait reprocher aux febricants de fermer leurs usines qu'en reprochant du même coup aux ouvriers de ne pas vouloir les fréquenter. A cette foule vaguant sur les places et dans les rues, sans goût et sans désir d'occupation , le préfet ouvrit un triple refuge daMs les clubs ,

les ateliers nationaux et la garde mobile. Les clubs préparaient des manifestations dont les ateliers nationaux recrutaient le personnel ; tantôt c^ëtaient des rassemblements sur les boulevards , tantôt de longues files de promeneurs se déroulant au milieu des cris et des chants; d'autres fois, ces groupes , composés de quinze cents ou deux mille ouvriers, se portaient à la prison, tentaient de délivrer les prisonniers , et souvent y réussissaient. Les ateliers nationaux comptaient seize mille individus inscrits, dont sept mille agglomérés sur un même point. Aussitôt Tappel foit, les cinq sixièmes des appelés s'évadaient ; on expédiait de là des colonnes mobiles de deux ou trois cents hommes pour disperser les clubs qui déplaisaient. La tribune , ornée de drapeaux , était dressée sur le champ du travail, et les propos les plus violents s'y faisaient entendre. C'est tantôt là et tantôt dans les clubs qu'un certain Riaucourt, sous-préfet du Havre, épave des tribunaux correctionnels, prononçait l'éloge de Robespierre; c'était là qu'un certain Durand disait aux ouvriers : a Eh ! ne travaillez pas, mais conduisez-vous bien et soyez honnêtes » , compensant du reste une autre fois ce conseil en déclarant, dans le club de la commune, que, « si l'on n'arrivait pas par le scrutin , on arriverait à coups de carabine. »

Salué par des acclamations éclatantes au milieu de ces rassemblements, le commissaire général n'en était ni plus écouté ni mieux obéi. Le 28 mars, sur le bruit qu'une manifestation se préparait contre la prison de Bicétre et que le commissaire de police avait été maltraité , M. Des- . champs se rend, accompagné d'une escorte de hussards, auprès des ouvriers, et les exhorte à s'abstenir de toute démonstration. A peine est-il parti qu'un long cortège se forme, se fractionne, et l'une des bandes se précipite pour délivrer un sieur Blanchard , accusé d'avoir mis le feu au pont du chemin de fer. Ce dernier fut en eflfet relâché;

mais grâce à rintervention des troupes, les envahisseurs durent se disperser. Les villes voisines subissaient des crises pareilles. A Lillebonne, la loi martiale fiit proclamée , et , dans Témeute qui éclata , il y eut six morts et plusieurs blessés. A Bemay (2 avril), les ouvriers des fabriques campent sur la place et somment les patrons d'y venir. Le commissaire, M. Boucher, voulut les calmer, et écrivit sous leur dictée des conditions auxquelles adhérèrent quelques febricants. On criait : « A bas la carde à Uni allons la démolir! pas de machines anglaises ! » Et les febricants , effrayés , promettaient de ne plus employer de machines et d'augmenter les salaires. Mais revenons à Rouen.

L'organisation de la garde nationale était une nouvelle cause d'embarras. Exposés à ce désordre quotidien causé par les rassemblements et les manifestations d'ouvriers, les gardes nationaux du régime précédent n'ouvraient pas volontiers leurs rangs à ces fauteurs de troubles. Sans refuser les fusils d'une façon absolue, on se retranchait derrière l'ordonnance de 1846 pour n'en distribuer qu'à ceux qui portaient l'uniforme ; on n'en confiait aux autres que pour le temps du service. Les ouvriers s'irritaient de cette distinction , et les clubs attisaient leur mécontentement. Vers la fin de mars , ils envoyèrent une députation auprès de M. Deschamps pour lui demander des armes , afin d'organiser un corps spécial. M. Deschamps refusa et conseilla aux pétitionnaires de se faire inscrire dans la garde nationale, déclarant qu'il allait lui-même demander des fusils au Gouvernement provisoire. Mais, sur l'observation que la demande dormirait dans les cartons du ministère, il conseilla d'envoyer une députation au ministre. La députation obtint en effet plein succès. M. Ledru-Rollin écrivit au ministre de la guerre , à la date du 5 avril , la lettre suivante : « Mon cher collègue , je vous prie de vouloir bien, ainsi que vous'lne l'avez promis, mettre à la

disposition de la ville de Rouen quatre mille fusils destinés à l.a garde nationale'. Je tiens beaucoup à ce que les braves ouvriers qui m'en ont £siit la demande puissent au plus tôt être mis en possession de ces armes , qui sont à leurs yeux, comme ils le disent eux-mêmes, le symbole de la liberté *. » Nous verrons plus loin quel usage ils en voulaient faire.

II. — Limoges nous offre un spectacle analogue. Même population ouvrière nombreuse et livrée par le club et Tatelier national aux excitations de Toisiveté et du désordre; même préoccupation d'avoir des armes, même rivalité entre les anciens gardes nationaux et les nouveaux. Mais , pour suppléer à la mollesse révolutionnaire du commissaire, nous allons voir figurer un délégué des clubs, artisan d'élection et d'émeute.

La disette de l'hiver de 1847, les troubles voisins de Buzançais, qu'avait suivis une répression sévère, certaines querelles entre le prolétariat et la bourgeoisie, avaient jeté dans l'irritable population de Limoges des ferments d'agitation. Les discours tenus au banquet réformiste, présidé par Théodore Bac, avaient été relativement modérés ; on s'était même abstenu d'y chanter la Marseillaise : mais cette attitude discrète n'était que l'effet d'un mot d'ordre ; la presse locale rachetait par ses vivacités de polémique le calme des manifestations officielles. La Révolution venue , tout éclata.

Le 25 février, à la nouvelle de l'abdication, Limoges entra en émoi ; trois ou quatre mille ouvriers se rassemblèrent sur la place de la Liberté; et, en attendant les dépêches , parcoururent la ville en chantant la Marseillaise. Le maire avait déjà donné sa démission , et un

^ Commission (Tetufuêle, U !> p. 2ii.

comité provisoire, composé de républicains ' et d'ouvriers, était nommé avant que la nouvelle de la proclamation de la République fût arrivée. La foule souveraine voulut même envahir la préfecture et en chasser le représentant du gouvernement de la veille ; mais Théodore Bac s'interposa , et , se rendant de sa personne auprès du préfet , il réussit à le faire évader. A huit heures du soir, une estafette officielle apporta les nouvelles de Paris; les fonctionnaires civils et mihtaires reconnurent immédiatement la République , et promirent leur concours pour le maintien de Tordre.

Malgré des craintes trop légitimes, les fabricants s'^étaient engagés à ne pas fermer les fabriques , les banquiers avaient promis leur crédit; mais les commandes s'arrêtaient , les banquiers de Paris refusaient l'escompte et les ouvriers s'abstenaient. Dès le 26 février, un club s'était ouvert , qui , peu nombreux d'abord et favorable au comité, compta bientôt six mille membres et put dicter sa loi ; en même temps furent institués des chantiers nationaux qui dilapidaient les finances de la ville, continuaient en plein air les déclamations du club, et, de gré ou de force, retenaient les ouvriers loin du travail. Est-il besoin d'ajouter que la police n'avait pas d'action? La* Révolu-

^ MM. Théodore Bac, aTOcat, qu'avait fait connaître le procès de madame Lafar^e; Chamiot, ayocat; Gourcelle-Seneoil, économiste; Dassoubs jeune et Villegoureix. Dussoubs jeune fut frappé à mort, le 4 décembre 1851 , dans les rangs de l'insurrection , à la barricade de la rue Montorgueil. Son frère, Dussoubs aîné, avait subi, sous le gouvernement de Juillet, plusieurs condamnations politiques, qui lui valurent d'acclamation la présidence d'honneur de la Société populaire. ~~ J'ai emprunté les principaux éléments de mon récit des affaires de Limoges aux débats du procès qui se déroula en mars et en avril 1849 devant la Cour d'assises de la Vienne. M. Bourgnon de Layre, qui la présidait, avait soigneusement réuni les comptes rendus publiés par les journaux et quelques pièces intéressantes. Ce volume, offert par lui avec une dédicace de sa main à la Bibliothèque des avocats de Paris, fut brûlé dans l'incendie du 24 mai 1871 .

iî8 LIVRE QUATRIÈME.

tion l'avait dësorganisée, la Société populaire y avait iiitroduit ses protégés; les anciens agents étaient impuissants ou suspects , les nouveaux inexpérimentés ou complices : dans une ville qui comptait sept à huit cents individus en surveillance, avec une police insuffisante et mal informée, comment s'étonner que Limoges et les campagnes voisines eussent perdu toute sécurité ?

Ancien député de la Haute-Vienne et membre de l'opposition dynastique, M. Maurat-Ballange , nommé commissaire par M. Ledru-Rollin , arriva le 2 mars à Limoges. Le comité provisoire lui remit les pouvoirs : il ne les accepta que pour les déposer au plus vite. M. Trélat, commissaire général de l'Allier, de la Creuse, du Puy-de-Dôme et de la Haute-Vienne , le releva de ses fonctions et en investit presque par surprise (30 mars) M. Chamiot, qui avait consenti seulement à en partager le fardeau. Avocat distingué à Limoges, M. Chamiot avait été tour à tour, dans la même semaine , membre du comité provisoire du 25 février, commissaire dans la Corrèze, avocat général à la Cour de Limoges. Le poste de commissaire, entre les conservateurs décidés à disputer le terrain et la population ouvrière enivrée des promesses que lui disaient ses flatrteurs, n'était ni désirable ni facile. Gardes nationaux aujourd'hui , électeurs demain , les nouveaux citoyens que les décrets du Gouvernement provisoire appelaient à l'exercice intégral des droits politiques , considéraient le bulletin de vote et le fusil comme deux instruments de domination. ' Mais les fusils manquaient. A Limoges , comme à Rouen , les anciens gardes nationaux ne consentaient pas à se dessaisir des leurs (et pourquoi l'eussent-ils fait?), ni à subir une répartition par la voix du sort. Un certain Bulot, président de la Société populaire , Vint à Paris demander trois mille fusils. Furent-ils promis? Peut-être; mais ils ne vinrent pas. En attendant, les conservateurs venaient de fonder mi journal, Y Ordre ^ et un club dit des Tra-

vailleurs, dont les noms trahissaient assez clairement les idées et le but.

Sur ces entrefaites , la Société populaire reçut de Paris un renfort inattendu. Ce n'étaient ni des fusils pour les gardes, ni Tannonce de travaux publics pour les ouvriers; c'était un. des quatre cent cinquante délégués du Club des clubs, professeur de belles -lettres, dont la Révolution avait dispersé les élèves, brave homme dans sa famille , honnête , doux , on l'a su plus tard , mais pour l'instant le plus exalté , le plus dangereux et le plus naïf des démocrates. Homme de plume, de parole, de coup de main , Genty écrivait journellement à Longepied , pérorait au club , et préparait à la main un petit 24 février dont il se voyait déjà le héros, l'orateur et l'historien. Si ses discours nous manquent, nous avons du moins sa correspondance. Comment ne se serait-il pas abusé sur sa puissance? Il conspirait publiquement contre les fonctionnaires, et pas un n'osait l'arrêter; les clubistes euxmêmes le trouvaient trop violent, et sa parole n'en était pas moins libre; le Club des clubs le couvrait de sa mystérieuse autorité.

Il arriva le 9 avril. Le jour même , il se hâta d'afBlier la Société populaire au Club des clubs et de l'abonner au journal de Sobrier, la Commune de Paris. Le lendemain, il dressa une liste électorale, et comme M. Chamiot en avait dressé une autre , Genty sollicita la destitution du commissaire. Au bout de dix jours, il avait demandé en outre celle des juges de paix, du procureur général et du président du tribunal. Mais le commissaire l'embarrassait plus que tous les autres. Il écrit le 12 avril : a Encore une escobarderie de Chamiot ; tous les jours un nouveau tour de passe-passe. Envoyez un commissaire de Paris; qu'il agisse ici avec l'esprit des démocrates, et tout peut être sauvé encore. Vous ne me donnez pas d'instructions, et

pourtant j'en ai besoin... Nous allons prendre des mesures

d'adresse... Envoyez la Commune et des Déclarations des droits de l'homme. Elle fait jFureur ici. »

On vcfit à ses actes qu'il n'avait pas besoin d'instructions, et qu'il avait pressenti tout le système. Il demandait un commissaii*e de Paris : il ne s'agissait que de lui-même. Il écrit le 1 5 avril : « Dans le cas où il surviendrait une collision que f ai des motifs pour croire possible, il serait bon que j'eusse un caractère plus tranché. Je dois vous dire que dans la classe ouvrière il est décidé qu'on ne laissera pas partir pour Paris les députés rétrogrades... Je suis sûr que nous sommes sur un volcan ; je ne dis pas tout ce que je sais. » Et le 19 : a Nous avons à Limoges un noyau de patriotes sur lesquels on peut compter en cas d'émeute à Paris contre nos idées ; j'en réunirai quatre mille que je vous enverrais et qui seraient bientôt arrivés , j'en réponds. Le 'ministre de l'intérieur peut compter sur eux et sur moi. » Ces patriotes, n'ayant pas provisoirement d'emploi à Paris , restèrent à Limoges , à la disposition du délégué , ' qui ne les laissera pas inoccupés.

Les conservateurs, pour n'être pas aussi bruyants, n'en étaient pas moins actifs : les listes modérées gagnaient du terrain. De son côté, M. Chamiot, froid, honnête, un peu faible, après quelques concessions, s'était ravisé ; ces menaces d'une révolution locale , entée sur celle de Paris , ces agitations continues , les terreurs qu'elles répandaient dans les esprits , le décidaient dans le sens de l'énergie. Genty était plus exalté que jamais. « J'ai i^sic) aujourd'hui (20 avril) monté à la tribune, et j'ai, je crois, été à la hauteur de ma mission. Oh! mon Dieu, citoyen, ne croyez pas que ce soit amour-propre de ma part, mais j'agis sous l'influence de l'imminence du danger, et, je le sens bien , il faut de la vigueur, de l'énergie , de l'audace (à la Danton) , toujours de l'audace. » Il en montrait tant, que le lendemain M. Chamiot demanda au ministre de l'intérieur l'ordre d'arrêter le délégué.

a Décidément , écrivait celui-ci le 22 , je suis mal avec le commissaire. » Suivant son usage, le ministre de Tintérieur ne répondit pas. M. Chamiot écrit dans le même sens à M. Trélat, commissaire général; M. Trélat, qui se plaindra plus tard du silence obstiné du ministre , Timite cette fois. Laissé à ses propres inspirations , M. Chamiot n'osa pas violer la liberté de Genty ; à Paris , ne respectait-on pas celle de Blanqui ? Théodore Bac, les Dussoubs, essayaient vainement de calmer les meneurs : « La farce est commencée , leur disait Tun d'eux , il faut aller jusqu'au bout. V Dussoubs jeune répondait : a Vous seriez donc bien plus avancés quand vous aurez mis Limoges à feu et à sang? Prétendez-vous faire la loi à toute la France? » Ils le prétendaient bien.

III. — La nouvelle de la proclamation de la République à Paris avait à peine transpiré à Lyon, que cinq ou six cents ouvriers descendirent de la Croix-Rousse au chant de Idi Marseillaise, et, recrutant des adhérents sur leur passage , se jetèrent au nombre de quinze cents sur l'hôtel de ville. Le poste ne comptait que quarante hommes, qui formèrent le carré et ne furent pas entamés. Mais , dans la nuit, les bandes revinrent et s'emparèrent à la fois de la préfecture et de l'hôtel de ville. Le préfet, M. Chaper, était parti; M. Laforest (Démophile) avait reçu de ses collègues du conseil municipal le titre de maire. Le 26 , à onze heures du matin, le drapeau rouge fut hissé à l'hôtel de ville ; le 27, soixante-quinze citoyens sans mandat se formèrent en conseil municipal et cinq autres en comité préfectoral. Le premier acte du comité préfectoral fut de sommer le général de Perron de foire distribuer à la garde nationale les fusils disponibles et de reconnaître le gouvernement provisoire. Quant au comité municipal , hardiesse ou complaisance , il passait toute mesure ;

il prenait, le 28, l'arrêté suivant : « Le peuple, concurremment avec les troupes de la garnison y occupera immédiatement tous les postes et tous les forts de l'agglomération lyonnaise. Le commandement de chaque poste et de chaque fort sera dévolu au peuple.- Signé : Lafobest. » C'est ce qui eut lieu. Tandis que Farmée se concentrait dans la presqu'île de Perrache , un corps spécial , composé d'ouvriers en soie de la Croix-Rousse et dé condamnés pour délits politiques ou de coalition , s'était , sous le nom de Ventres- Creux ou Voraces, chargé de la police de la ville , ne relevant que de ses propres chefs et ne reconnaissant ni le maire , ni le nouveau comité municipal , ni le comité préfectoral, ni plus tard le commissaire de la République.

En réalité , il n'y avait plus à Lyon ni force armée ni autorité , et l'esprit de désordre se donnait carrière.

Le 27 et le 28 , une bande de la Croix-Rousse et de Vaise, composée de terrassiers, de mineurs, de passementiers , se porte rue Groslée , rue Masséna , à la scierie mécanique , rue Pomme-de-Pin , dans une fabrique d'allumettes chimiques, au chantier de construction des bateaux à vapeur les Hirondelles , et brise les métiers et les machines. Les mêmes jours, leur fureur s'exerce sur les maisons religieuses. Au couvent des Trappistines (quartier de Gorge-au-Loup) , les Sœurs, forcées d'ouvrir, voient briser et brûler dans leur établissement seize métiers de tissage et gaspiller le vin et les provisions. De là, la même troupe , poursuivant son œuvre de destruction , se rend à la Sainte-Famille, association libre de femmes réunies pour travaille^ en commun , près de l'enclos dit de l'ancienne pépinière. Vingt métiers sont jetés par les fenêtres et brûlés ; les meubles , trente^Ieux lits , les portes et les ornements de la chapelle , subissent le même sort. Enfin , le lundi 28, en plein jour, deux cents personnes se portent sur le pénitencier d'Oullins , fondé par l'abbé Rey ; malgré les efforts, de l'abbé Besson , les métiers de soie sont

enlevés et brûlés, les outils dispersés, une voiture chargée de soieries achevées est rattrapée sur la route et incendiée. Les élèves avaient été cantonnés dans un coin du jardin et tenus en respect pendant cette démonstration. A quatre heures , une nouvelle bande survient , pille les dortoirs, brûle les lits, défonce les tonneaux de vin, et met le feu à divers points de la maison , qui est ruinée de fond en comble * .

Le travail désorganisé, la sécurité détruite, les maisons religieuses dévastées, le crédit éteint, la populace souveraine : telle était, sous prétexte de République, la situation de Lyon à Tarrivée du commissaire extraordinaire.

Le 25, à rhôtel de ville, M. Ledru-Rollin , parcourant les dépêches des départements , s'écrie tout à coup : « Le sang coule à Lyon : qui veut y aller? » M. Emmanuel Arago se présente : on Taccepte. Fils de Tillustrë savant, directeur de l'Observatoire , après quelques essais dans la littérature légère (1830-1837) , il avait rallié le barreau et la politique militante. Il défendit Barbes devant la Cour des pairs en 1 839 ; nous l'avons vu , le 24 février, porter à la Chambre la liste du National; il y lutta énergiquement contre les tentatives de régence. Son passé républicain, ses relations étroites avec les membres les plus avancés du parti , semblaient devoir lui promettre à Lyon un accueil empressé et une administration tacile.

II prit d'abord modèle sur Paris, proclamant les couleurs nationales, publiant le décret qui garantissait le droit au travail, instituant un bataillon de garde mobile, des ateliers nationaux, des clubs; pour suffire à ces dépenses qui perpétuent le désordre et l'oisiveté, il ouvrit des souscriptions et demanda aux contribuables d'anticiper le payement des contributions. Ces nombreux arrêtés furent l'œuvre de trois jours (29 février, P' et 2 mars).

^ Cour d^assises du Rhône, 31 mai i%h%.

Le 3, la Croix-Rousse, prenant à son tour Tinitiative, décréta la démolition de Tenceinte fortifiée qui sépare la ville de Lyon du plateau sur lequel s'élève la Croix-Rousse : les ouvriers se mirent de suite à Foeuvre. M. Emmanuel Arago s'empressa de rendre un arrêté conforme , et ordonna (6 mars) la <lémolition de Tenceinte sous les ordres de Tautorité militaire. Mais, comme si la Croix- Rousse n'avait prétendu qu'à faire montre de sa puissance , les ouvriers dédaignèrent de travailler à la destruction qu'ils avaient eux-mêmes décrétée , et Tenceiiite resta intacte * . Il était plus facile de s'attaquer aux Jésuites et aux Capucins : le 9 mars , un arrêté du commissaire prononça leur expulsion. L'archevêque protesta auprès du ministre, mais M. Carnot se refusa à désavouer le com-

missaire *,

Docile aux violents, M. Emmanuel Arago s'enhardissait contre les faibles, contre les riches, contre le gouvernement lui-même. — M. Gamier-Pagès envoyait à Lyon, cinq cent mille francs pour fonder un comptoir d'escompte : M. Arago en détournait l'emploi au profit des ateliers nationaux , des clubs et de ses amis incommodes de la Croix- Rousse. — Les affaires s'arrêtaient, les riches émigraient ou portaient leur argenterie à la Monnaie ; la misère s'étendait à toutes les classes. M. Arago prohibait par un arrêté (17 mars) la sortie du numéraire, et les Voraces fouillaient d'office les voitures aux portes de la ville. — Enfin, se croyant tout permis *, même après la circulaire du ministre de l'intérieur qui recommandait aux commissaires d'agir en matière de finances avec la plus grande réserve, M. Emmanuel Arago n'hésita pas, par un arrêté du 19 mars, à

^ Benoît, Souvenirs de la République de 1848. Genève, 1855.

^ Circulaire de M. CSamot du il mars 1848.

3 « M. Emmanuel Arago prétendait avoir tout pouvoir, même de raser Lyon. » Dépositioi) de M. Jules Favre devant la Commission d'enquête, t. I, p. 280.

établir un impôt extraordinaire ëgal au chififre des quatre contributions directes, dont moitié était exigible immédiatement, l'autre moitié à première réquisition, et d'autre part un impôt supplémentaire sur les capitalistes des communes suburbaines ' . Le Gouvernement provisoire , que révoltait tant d'audace , sans maintenir l'arrêté , n'osa pas cependant l'annuler : il décida que cet impôt se confondrait pour quarante-cinq centimes avec l'impôt général fixé par le décret du 16 mars [infrà. Seize avril), et que, pour le surplus, il serait perçu comme impôt départemental au profit de la ville de Lyon et du département du Rhône (décret du 27 mars).

Malgré ces concessions, M. Emmanuel Arago n'en était ni plus populaire ni même plus respecté. Les bandes civiques avaient enlevé du fort des Bernardines dix-neuf canons, neuf cents kilogrammes de poudre et environ soixante mille cartouches à balles ou à poudre , et toutes ces munitions avaient été transportées à la Groix-Rousse. Deux convois d'armes (mille fusils), destinés à l'armée expéditionnaire d'Italie qui se réunissait sur la frontière, et trente caisses d'armes dirigées de Marseille sur Saint- Étienne, avaient suivi la même route. Le 22 mars, un détachement d'artillerie se présente au quartier pour enlever les poudres qui y restaient encore. Aussitôt un rassemblement nombreux se forme : le maire de la Croix-

^ Voici le texte de cet arrêté : « Article l^*". Un impôt extraordinaire , égal au chiffre des quatre contributions directes pour l*année 1848, est établi; il sera exigible par moitié : la première le 20 mars courant, la seconde à première réquisition. — Article 2. Sont exceptées de cette mesure : 1® les cotes mobilières et personnelles au-dessous de vingt-cinq francs; 2^ les patentes au-dessous de cent francs; 3<> les portes et fenêtres des citoyens compris dans les deux exceptions ci-dessus. — Article 3. A dater du 20 mars courant, un impôt supplémentaire sera fixé pour les capitalistes dans les communes suburbaines, et perçu comme l'impôt extraordinaire ci-dessus arrêté. — Un jury d'appréciation, choisi dans les diverses professions , sera cbargé de déterminer la quote-part contri* butive des citoyens compris dans ce présent article. »

Rousse est insulté, menacé, contraint de se retirer, et le détachement doit renoncer à accomplir sa mission. Pressé de mettre un terme à ces dilapidations quotidiennes, M. Emmanuel Arago se rend seul et à pied à la Croix- Rousse. Grâce aux relations qu'il entretient avec les Voraces , il espère obtenir la restitution des poudres et des canons. Le maire et le conseil municipal, quelques ouvriers influents qu'il a convoqués, répondent à son appel et lui promettent ce qu'il désire. Mais au retour, une foule furieuse l'arrête à la barrière; on crie à la trahison! Il essaye en vain de parler, il est couché enjoué, menacé de mort, lorsqu'une compagnie de Voraces accourt au son du tocsin, le délivre et le reconduit à la préfecture (24 mars). Leçon inutile ! Ce même jour, 24 mars , trente-quatre clubs de Lyon, à l'instar. des clubs de Paris, se reliaient les uns aux autres dans un club central permanent et secret , et le maire livrait à ce club la grande salle de la bibliothèque municipale! Trois jours après (27 mars) , huit mille individus se réunissent place Bellecour et se rendent à la préfecture porteurs d'une pétition. Comme les hommes du 17 mars, ils venaient assurer le gouvernement de leur dévouement et lui demander l'éloignement des privilégiés , l'invitant à s'entourer du peuple et à se conformer à la circulaire de Ledru-Rollin , « ce ministre qui a parlé le langage de la Montagne » . Ils demandaient , en outre , que les troupes pussent fraterniser avec la garde nationale , et qu'il fût permis aux soldats de faire partie des clubs. M. Emmanuel Arago promit pour le soir même l'ouverture de discussions politiques dans les casernes. On ne livre pas plus aisément les clefs de la maison qu'on est chargé de garder. A la suite de cette manifestation , une autre se présente , tambours et drapeau en tète , et portant un crêpe noir au fusil ; c'étaient les citoyens de la Croix- Rousse qui avaient le 24 menacé de mort le commissaire : démarche touchante en tout autre cas , mais , en face d'un

homme qui ne savait que céder et se soumettre , n'était-ce pas une comédie ajoutée à un outrage?

L'armée de Lyon avait alors pour chef le général de division Le Pays de Bourjolly * , qui , non moins jaloux de la discipline que des prérogatives de son commandement, n'entendait les subordonner ni aux crrdres d'un commissaire, ni aux circulaires de M. Ledru-RoUin, ni même aux instructions du ministre de la guerre , lorsqu'il les croyait opposées aux lois militaires. Le commissaire se plaignait; le ministre de la guerre (M. François Arago depuis le 19 mars) donnait naturellement raison à son fils, celui-ci ouvrait les clubs à l'armée , et le scandale d'une indiscipline militaire devenue publique s'ajoutait à tous les éléments de désordre qui fermentaient dans la ville de Lyon.

Deux régiments , le 1 3* et le 22', étaient désignés pour rallier l'armée qui se formait sur la frontière d'Italie; nouveaux venus à Lyon , il s'agissait de les y retenir, de les attirer à la cause populaire, et de désarmer ainsi la résistance dont ils pouvaient être l'appui. Telle était la visée des clubs; à peine avaient-ils été ouverts à l'armée, qu'un caporal du 13* demandait au Club des clubs une manifestation pour obtenir l'ajournement du départ de son régiment. Les clubs, avertis le soir même, réunissent leur personnel sur la place Bellecour* et à dix heures et demie du soir ils se rendent à la préfecture. Le commissaire maintint l'ordre du départ, mais avec un délai de vingt-quatre heures.

Autre fait. — Un sous-officier d'artillerie, nommé Gigoux, avait été envoyé à Grenoble par le colonel du 4* régiment d'artillerie pour y subir une peine disciplinaire. Les soldats en émeute prétendaient obtenir de gré ou de force la grâce et le retoui* du sous-officier. Animés

^ Il avait remplacé le 8 mars le général de Perron dans le commandement de la quatrième division militaire.

par les scènes tumultueuses de l^expédition savoisienne', à laquelle ils avaient fait escorte , assistés de compagnies de Voraces qui. vomissent des menaces contre le général, les soldats du 13* se rendent chez le colonel d'artillerie et chez le général Neumayer ; ceux-ci ayant réussi à s'échapper, la bande se porte à l'hôtel du général Le Pays de BourjoUy. La porte est enfoncée, le corps de garde saccagé, les soldats du poste sont désarmés , les appartements envahis. Le général était dans son cabinet, avec son chef d'état-major et quelques officiers. L'un d'eux court avertir le commissaire; le commissaire se garde de venir. Trois heures durant, le général est en proie à l'émeute. Enfin, le maire de Lyon se présente, accompagné de son frère, et de quelques conseillers municipaux, et conjure le général, au nom de la sûreté publique, de céder à la force. Sur ces instances , il accorde l'élargissement de Gigoux , mais il refuse de donner dès otages et de renvoyer les officiers suspects. La foule en se retirant se rend au pénitencier miUtaire, place Saint-François, et libère d'office les condamnés, qui parcourent la ville en triomphe. Le lendemain (31 mars), Gigoux faisait son entrée dans Lyon, devenait candidat aux élections, et, tandis que le colonel qui l'avait puni donnait sa démission , le sous-officier était pendant ti*ois jours l'objet des ovations populaires. Cependant quelle était l'attitude du commissaire? Lorsque le général , voulant mettre fin à ces scandales , décidait le départ du régiment d'artillerie pour amener celui du sousofficier, M. Emmanuel Arago lui demandait pour celui-ci un congé de vingt jours : « Je crois, écrivait-il, que sa présence à Lyon doit avoir un excellent effet. »

Maire et préfet n'avaient qu'un semblant d'autorité : le Club des clubs et les Voraces tenaient les rênes et dictaient la loi. N'est-ce pas à ces impérieuses influences

* Infrà, p. 170.

qu'obéissait M. Laforest en convoquant la population à une cérémonie solennelle et publique en mémoire des insurrections lyonnaises et parisiennes î Le 9 avril , à neuf heures du matin, un cortège composé des corps constitués , des écoles , de députations des clubs , et en tête duquel marchaient le maire, le commissaire de la République , les généraux avec leur état-major, se rendait de rhôtel de ville à la place des Cordeliers. Là s'élevait un catafalque entouré de guirlandes de lierre et de cyprès; sur les côtés , des inscriptions rappelaient les journées de juillet 1830, novembre 1831, juin 1832, avril 1834, mai 1839, février 1848, dates funèbres de coups de main sanglants contre les lois. Sur les drapeaux, on lisait : nAux combattants d'avril! Chefs : Lagrange, Caussidière mort ' . » Glorification des émeutes passées, justification des troubles présents , consécration d'une doctrine de désordre et de révolution perpétuelle : telle était cette fête. Il faut néanmoins reconnaître que, dans son discours, M. Emmanuel Ârago parla dans un sens d'ordre , de conciliation et d'oubli; mais qu'étaient des paroles devant les faits?

Deux jours après, nouveaux désordres, nouvelles concessions du commissaire : mais , cette fois , grâce aux mesures prises par le général, la discipline et' les lois eurent le dessus.

Le fort Lamothe contenait le principal dépôt d'armes de l'arsenal. Le H avril , un attroupement assez considérable et armé se présente pour « fraterniser» et partager avec la ligne la garde du fort. Le général Le Pays de Bourjolly, averti de ce qui se passe, donne l'ordre de tenir trois heures ; pendant ce temps , cinq bataillons des forts de la rive droite de la Saône doivent descendre au pont d'Ainay et prendre position à Perrache. Cependant, une députa-

^ Frère de Marc Caussidière, le préfet de police, tué à Lyon dans l'insurrection d'avril 1834.

tion de Voraces , après une visite à la préfecture , est introduite devant le général; celui-ci feint de se consulter, répond d'une façon ambiguë, traîne en longueur. Les députés retournent auprès de M. Emmanuel Arago et reviennent bientôt porteurs de la lettre suivante : « De grâce, terminons cette affaire du fort Lamothe : vingtcinq hommes de la garde nationale de la Guillotière , régulièrement de garde à ce fort , ne peuvent en aucune façon troubler la paix publique. Je vois là un moyen de pacifier, et je vous invite très-formellement à employer ce moyen, dont j'accepte toute la responsabilité. » Le général ne crut pas devoir céder, les troupes arrivèrent à l'heure fixée, et, devant leur ferme attitude, les émeutiers se retirèrent *.

Las tous deux de ces luttes incessantes , le général commandant la division et le commissaire de la République demandèrent, Tun et l'autre et presque en même temps, leur remplacement. M. François Arago s'empressa d'acquiescer au désir du général , dont l'attitude contrastait si fort avec celle de son fils. Quant à celui-ci, il s'adjoignit, avec l'adhésion du Gouvernement, M. Martin-Bernard, Lyonnais, ancien ouvrier imprimeur, qui avait expié par une longue détention au Mont-Saint-Michel et à Doullens sa participation à l'échauffourée du 12 mai 1839. Cependant, au lieu de partir, M. Emmanuel Arago demeui^ait. Prétendait-il protéger les débuts de ce coadjuteur, avec lequel il était , écrivait-il , « uni depuis longtemps de cœur et de principes? » Voulait-il essayer encore si le nom de M. Martin-Bernard ne donnerait pas quelque essor à sa candidature, délaissée même du parti populaire? Ses faiblesses passées, ses faiblesses nouvelles, n'ajoutèrent rien à son crédit. Le 17 avril , deux cents Voraces entrèrent à l'hôtel

* Quarante Jours et l'année fi-ançaise à Lyon en 1848, par le général Le Pats de Bourjolly. 11 occupa sous TEmpire un siège au Sénat. — Annuaire du déparlement du Rhône , 1849.

de ville et à la préfecture et s'y installèrent en mattres. Le 19, le Club central exigea la destitution de tous les maires nommés avant Février. Sur cent cinquante, quatrevingts avaient été changés. M. Arago s'engagea à destituer les autres, au fur et à mesure des demandes des communes.

Cependant les Voraces continuaient à opérer des perquisitions chez les particuliers , dans des pensions déjeunes filles, chez les Jésuites, au couvent de Sainte-Claire, et jusque chez le général Rey. Ce dernier avait joué un rôle assez ambigu : général d'artillerie, il avait distribué quarante mille fusils spécialement aux Yoraces et à leurs adhérents ; chargé de la surveillance des convois d'armes et des dépôts de cartouches , il n'avait pris aucune précaution pour en prévenir le pillage, qui, plusieurs fois, s'était fait sous ses yeux. Pourquoi cette inertie si proche de la complicité? On supposait qu'il avait voulu ménager son crédit auprès des Voraces. De part ni d'autre, il ne fut récompensé : les Voraces violèrent deux fois son domicile , et le gouvernement le mit en disponibilité. M. Emmanuel Arago et M. Rey ne recueillirent tous deux que l'impopularité, juste châtiment de leur faiblesse , et comme pour y ajouter la sanction de leur propre conscience, dans des lettres publiées plus tard , ils se renvoyèrent l'un à l'autre les reproches les plus amers et les plus mérités.

M. Emmanuel Arago partit enfin. Resté seul, M. Martin- Bernard ne fit ni mieux ni pis : comme son prédécesseur, il laissa faire.

Rouen , Limoges , Lyon , à travers quelques différences , offrent dans leur attitude un caractère commun : c'est la population ouvrière qui prend la tète des affaires, sans attendre le mot d'ordre de Paris ou de son représentant , le commissaire. A Rouen , à Limoges , il y a hésitation , incertitude; à Lyon, l'organisation est complète dès le premier jour. Avant que le ministre ait parlé , mairie , préfecture, garde civique, tout est constitué. Le commis-

saire arrive : l'activité spontanée de ses administrés Je réduit au rôle de spectateur, d'orateur et de serviteur du peuple. Il fournira de l'argent, il ratifiera, au nom du pouvoir central , des actes qui mériteraient un désaveu ; il prendra des mesures contre les riches , contre les religieux : à peine lui sait-on gré de ses complaisances. Ses sentiments généreux le rendent dupe ; sa feiblesse le discrédite ; son courage ne lui sert à rien. Une force plus grande que la sienne , celle du nombre , force brutale et sans cœur, le domine et le mène. Qu'il cède, on lui demande davantage, et parfois , après avoir réclamé une concession , dès qu'elle est obtenue , on dédaigne d'en user. A cette longanimité persévérante, M. Emmanuel Arago ne gagna même pas la popularité. De cette triste expérience, il ressort une leçon : c'est que , dans de telles circonstances , un honune politique n'a devant lui que l'alternative ou d'une démission immédiate ou d'un viril exercice de l'autorité.

IV. — Lorsque , en août 1792, sous couleur de hâter la formation des nouveaux bataillons de gardes nationaux et de pourvoir à la défense du pays, l'Assemblée législative expirante autorisa le pouvoir exécutif à envoyer des agents dans les dépai*tements , Danton , ministre de la justice, se substitua d'office au timide Roland, ministre de l'intérieur. «La Commune de Paris, dit-il, nous fournira d'excellents patriotes. » Sur leur passage , ces « patriotes » déclaraient qu'il n'existait plus de loi , et que , le peuple étant souverain, chacun était mattre; ils destituaient les magistrats , même ceux qu'avait élus le peuple ; à l'instar de Paris, ils créaient des comités de surveillance. Les préoccupations de défense nationale se résumaient pour eux dans les élections prochaines ; ils désignaient les candidats à soutenir ou à écarter ; pour prévenii' l'indépendance des votes , ils essayaient de propager le système du

vote â haute voix , qui amena à Paris , dans des collèges électoraux qui n'étaient que des conciliabules, Télection de Marat, Robespierre, CoUot-d'Herbois , Philippe-Égalité , etc. Danton excepté , ils décriaient tous les ministres ; ils se plaisaient à répéter que les « mauvais députés » ne seraient point acceptés, et que Ton saurait se déEaire de ceux qui ne marcheraient pas dans le sens de la Commune de Paris.

Sans comparer m* M. Ledru-Rollin à Danton, ni certains commissaires de la seconde République aux patriotes parisiens de la première ^ il est difficile de ne pas reconnaître certaines similitudes entre les* deux époques. C'est parmi les combattants de 1832, parmi les membres de la Société des Droits de V homme ^ dans la secte républicaine et jacobine, que M. Ledru-Rollin avait choisi beaucoup de ses commissaires ou sous-commissaires, comme Danton prenait les siens parmi les combattants du 10 août et de la Commune de Paris. Glorification du ministre qui les a députés aux populations , destitutions , pression électorale, menaces aux a mauvais députés » : ces procédés des commissaires de 1792 ont passé comme une tradition à ceux de 1848. Mais pas plus à cette date qu'à l'autre la France n'accepta cette humeur violente , ces fantaisies despotiques et cette superstition révolutionnaire. En 1 792, nous voyons Guermeur arrêté et détenu à Quimper jusqu'en mars 1793 ; à Langres, Martin et Danjou expulsés et reconduits à Paris de brigade en brigade ; à Lisieux , Momoro et Dufour arrêtés parles autorités municipales, etc. En 1848, les membres de la Société des Droits de l'homme ont , comme conmiissaires , le privilège de ces avanies. Tant qu'ils restent modérés , on les tolère ; le jour où ces chevaliers du droit républicain changent d'allure, ils reçoivent congé, soit directement des populations , soit de leurs représentants élus, soit de commissaires généraux, forcés de sévir. La date de leur avènement se confond presque avec celle

de leur chute , et la ville qu^ls administrent ne prendrait pas place dans Thistoire si le commissaire n'y fournissait un court et ridicule épisode.

Nommons d'abord un héros de février, inconnu jusquelà , le sieur Fanjat , que nous avons vu , à l'hôtel de ville , réclamer un décret de mort contre Louîs-Philippe. Sous le titre pompeux d'inspecteur général de la République, il promène sa puissance à travers huit départements : la Marne, la Haute-Marne, l'Aube, le Bas et le Haut-Rhin, la Meurthe, la Moselle et les Vosges. Chacun de ces départements était déjà pourvu d'un commissaire et chaque groupe d'un commissaire général ; Fanjat avait pouvoir sur les uns et sur les autres. Il reste deux heures à Langres : c*en est assez pour dénoncer un curé, un percepteur, des maires, et blâmer oflScielleitient le sous-commissaire, M. Van Tenac, d'avoir en sa présence parlé avec admiration de Lamartine. Il part : un huissier le suit, déposant à chaque étape des saisies-arrêts sur M. l'inspecteur général de la République.

M. Guigue de Ghampvans, ami et parent de Lamartine , avait dû à ce haut patronage d'être nommé commissaire dans le département de l'Ain . A peine installé à Bourg, il voit arriver M. Anselme Petetin, ancien rédacteur du Précurseur de Lyon , et qui , commissaire général du Jura et de l'Ain, venait à ce titre y préparer sa candidature électorale. M. Guigue de Ghampvans refuse de le reconnaître : M. Petetin se retire pacifiquement à Nantua, qu'il institue de son autorité propre chef-lieu de département ; puis , « en cours d'inspection » , par un arrêté daté de Lons-le-Saulnier (10 avril), il révoque le commissaire rebelle a comme donnant une mauvaise direction politique au gouvernement ' » . M. Guigue de Ghampvans

^ M. Anselme Petetin fut nommé en mai 1848 envoyé extraordinaire de France à la Haye; il a été sous le second Empire directeur de Tlmprimerie impériale.

n'accepte pas plus rarrété qu'il n'a reconnu le personnage. Quant à la population, dès le 28 mars, sur l'avis de la nomination de deux sous-commissaires, MM. Roselli- MoUet et Hugon, elle s'était portée à leur rencontre et les avait empêchés de débarquer. Information prise, M. Ledru-Rollin les révoqua.

Bordeaux comptait peu de républicains. Il lui était échu pour commissaire un homme paisible, M. Chevallier, {Fondateur de la Bibliothèque historique , le même qui, en 1830, avait prêté sa chambre aux concihabules qui avaient précédé la révolution de Juillet. Un commissaire général est signalé, M. Latrade, médecin; le rôle actif qu'il a joué dans les insurrections républicaines le rend suspect : la foule s'amasse , entoure l'hôtel , tandis que le commissaire général s'évade spontanément par les toits pour éviter d'être réembarqué de force par chemin de fer. M. Clément Thomas le remplaça, puis M. Henri Ducos, ancien député de l'opposition dynastique.

Amiens regorgeait de commissaires et de sousH^ommissaires. On y voyait M. Dutrône, qui ne l'était plus, mais qui voulait publier une brochure justificative de sa conduite; un sieur Léclanché, destitué, mais qui ne voulait pas partir, et trois sous-commissaires , Nyon , Galisset et Bergeron *. La Société républicaine , présidée par un sieur Lefèvre, prêtait à cette administration à plusieurs têtes le secours de ses violences. Le gouvernement informé or- • donne à Léclanché de quitter la ville; il obéit, mais pour revenir au plus vite (18 avril). La foule envahit la préfecture, s'empare de Léclanché, et le conduit à la gare, malgré les efforts d'une bande de la Société républicaine accourue pour le délivrer. Il donne enfin sa démission et paii; dans la nuit. Les habitants prirent la même mesure à

^ C*e8t ce même Bergeron qui prit part à rinsiifrection tle 1832, et qui, accusé d'avoir tiré sur le Roi le 19juillet.de la même année, fut acquitté par le jury.

l'égard du président de la Société républicaine; lui aussi, il partit , revint , et annonça l'arrivée de troupes pour châtier la ville comme un repaire de la contre-révolution et de la Régence. Sans s'inquiéter de ses menaces, on le reconduisit à la gare ; il fut délivré en route par la Société républicaine. Le maire et les adjoints se rendirent à Breteuil à la rencontre des troupes , qui entrèrent le 22 au nombre de douze cents hommes environ, sans châtier personne , tandis que les commissaires Nyon et Bergeron émigraient dans le département de l'Aisne.

A Valence, Napoléon Chancel, condamné de 1835, arrive le 12 avril en qualité de commissaire. Accueilli avec une répugnance marquée, il consent à suspendre ses pouvoirs jusqu'à l'arrivée des commissaires généraux, MM. Baune et Froussard. Cependant, le 13 au matin, il faisait afficher une proclamation pour soulever le peuple. Le conseil municipal rédige aussitôt une protestation contre Chancel et la soumet au commissaire général, qui l'approuve. Chancel se refusait à tout accommodemejit; il se promenait sur les remparts , annonçant aux ouvriers qu'il serait arrêté à six heures du soir et les exhortant à prendre sa défense. On bat le rappel et la générale : la garde nationale veut en finir. La gendarmerie fait des charges dans toutes les directions , disperse les perturbateurs ; à minuit Chancel est arrêté. Il voulut jouer son rôle de martyr jusqu'au bout, et comme il refusait de marcher, on dut le porter sur une civière jusqu'à la prison, d'où il fiit conduit en chaise de poste à Grenoble, puis, sur un ordre du ministre de l'intérieur, transféré à Paris.

A Montauban, M. Ledru-Rollin avait envoyé un autre membre de la Société des Droits de V homme, M. Xavier Sauriac * . Au cours du voyage , causant avec un jeune étu-

1 Condamné le 9 janvier 1836 par la Cour des pairs à cinq ans d*eniprisonnement.

diant en droit qui revenait de Paris à Montauban : « Nous ne connaissons, s'avisa de dire Sauriac, que les républicains de la veille; nous n'en voulons pas d'autres. S'il en est nommé , ils n'arriveront pas j^^squ'à la Chambre, parce qu'il y a le pont è traverser, et, au-dessous du pont, la Seine. » Ces imprudents propos étaient le lendemain reproduits dans les journaux de Montauban; une députatiôn sommait Sauriac de s'expliquer. Deux jours après (9 avril), le commandant de la garde nationale se rend à la préfecture avec les officiers ; une foule nombreuse arrive , Sauriac veut parler. « Qu'il parte , nous n'en voulons pas ! » En effet, après trois heures* de lutte, Sauriac quitta secrètement la préfecture et se rendit à Toulouse auprès de son supérieur hiérarchique , M. Joly, commissaire général de quatre départements : Haute-Garonne, Tam-etrGaronne , Lot-et-Garonne et Gers.

Ce jour-là même, M. Joly venait de remporter au profit de l'ordre un triomphe qui l'embarrassait.

Malgré sa prodigalité de destitutions et la roideur de ses principes révolutionnaires , le commissaire général ne rencontrait pas auprès du. club de la Voix du peuple la faveur et le concours qu'il en aurait pu espérer. A Toulouse comme à Paris , les clubs prétendaient ne servir le gouvernement qu'à la condition de le dominer. Celui de la Voix du peuple était présidé par un jeune homme ardent, Âstima, surnommé le Corse y et qui passait même, dans le parti royaliste, pour un agent secret du commissaire. Le 9 avril , à deux heures de relevée , quatre cents clubistes , précédés d'un drapeau tricolore , débouchent sur la place Saint-Etienne et veulent forcer les portes du Palais-National qu'habite M. Joly, ce palais qui, disent-ils, «appartient au peuple » . A ces nouvelles, les femmes fuient avec les enfants; x)n déserte les églises (c'était un dimanche, le jour de la Passion , à l'heure de vêpres) ; les écoles se

lèvent, la garde nationale disperse les émeutiers, découvre

iO.

i48 LIVRE QUATRIÈME.

à grand'peine le Corse et Tamène devant le commissaire. M. Joly reproche à Astima d'avoir laissé croire qu'il était son agent, et félicite la garde nationale. Quatre-vingtquatre individus sont arrêtés et conduits sous bonne escorte à la maison d'arrêt; le club est fermé ; M. Joly est accueilli le soir au théâtre par des applaudissements ; de l'avantscène , il prend la parole , il désavoue les clubistes , et le lendemain matin une proclamation confirmait sa conduite et ses paroles de la veille.

Sur ces entrefaites, arrive Sauriac, expulsé de Montauban par le parti que M. Joly venait de féliciter et à qui il devait son triomphe. Sauriac prétendait rentrer à main armée dans sa préfecture : M. Joly adhère à ce projet. Un peu d'ingratitude envers le parti de Tordre rétablirait Son crédit du côté des jacobins. En effet, le 1 1 au matin, le 41* de ligne se présientait devant Montauban avec deux batteries de canons et le !!• chasseurs à cheval. La ligne et les canons ne dépassèrent pas le faubourg , mais le commissaire se rendit à la préfecture au milieu d'un escadron de chasseurs. On bat le rappel : gardes nationaux et citoyens accourent. Sauriac comprit que sa reprise de possession serait éphémère : il se borna à publier une proclamation où, après avoir accusé la contre-révolution, il déclarait qu'il n'avait voulu que rétabhr le principe d'autorité et qu'il donnait sa démission. Une demi-heure après, il avait quitté Montauban * .

A Beauvais, M. Côme avait été élu colonel de la garde nationale contre le vœu du commissaire Place et des souscommissaires Legout et Jou vente. Un arrêté suspend les élections. Démarches du maire, d'officiers de la garde nationale, de beaucoup de citoyens, protestation écrite. M. Place déclare que les élections reprendront le 11 avril. M. Mes-

1 Sauriac publia en 1850 : Un système tT organisation sociale y par le citoyen X. SiURiAC.

nard fut élu ce jour-là lieutenant-colonel par sept cent quatre-vingt-dix-neuf voix sur huit cent dix-huit électeurs ; les mêmes démonstrations de joie accueillirent le résultat du vote. M, Place se venge à sa façon : il destitue près de deux cents maires, les plus populaires, suspend les juges de paix , introduit d^autorité dans les conseils municipaux des citoyens non élus , comme si , en ce temps de suffrage universel, le vœu populaire, qu'il s'agit d'officiers de gardes nationales ou d'officiers municipaux, ne méritait aucun égard. Enfin, irrité de la mollesse que M. Danse, président du tribunal civil de Beauvais , avait mise à servir ses rancunes contre certains hommes politiques (MM. Barillon et Marquis) qu'il voulait faire traduire en Cour d'assises, il suspendit d'office M. Danse de ses fonctions de président.

Celui-ci, sans s'émouvoir de l'arrêté du commissaire, déclara publiquement que, d'après les instructions du Gouvernement provisoire , les suspensions dans la magistrature inamovible ne pouvaient être prononcées qu'après accord intervenu entre le ministre de la justice et le ministre de l'intérieur, et que rien de pareil n'ayant eu lieu, il remonterait le lendemain sur son siège. A cette nouvelle, M. Place donne l'ordre à un sieur Daniel, lieutenant de garde nationale, de commander le poste pour faire respecter l'an^êté. Daniel refuse. Place lui demande son épée. Nouveau refus du lieutenant, qui néanmoins remet son sabre au général Lanthonet, et jette le fourreau dans la cour. On crie : Aux armes! La garde nationale accourt exaspérée : devant cette énergique manifestation, M. Place révoque son arrêté.

Cependant la foule augmentait et tentait d'escalader les murs de la préfecture. Le commissaire sentait l'autorité défaillir entre ses mains; la foule réclamait son départ. Le maire s'interposa, harangua le peuple, déclara que l'autorité représentée par M. Place devait être respectée, mais

que les deux sous-commissaires allaient quitter la ville. En effet, MM. Legout et Jouvente paraissent, l'un entre MM. Dupont-White et Leroux, maire, Tautre au bras d'un garde national, et, au milieu du plus grand silence, deux ou trois mille citoyens les reconduisent pacifiquement jusqu'à rhôtel du Cygne; une voiture s'y trouvait, qui les emporte. >Quant à M. Place, il se renferma dans l'hôtel de ville jusqu'au soir, sous la protection de la municipalité, et ne rentra à la préfecture qu'à la nuit tombante. La tranquillité était rétablie.

A Troyes, il s'agit encore d'élections de garde nationale. Les deux commissaires, Crevât* et Lefèvre, avaient fixé d'office les élections au 9 avril. Les opérations commencent à huit heures; mais à dix heures, sous le prétexte que les inscriptions sont incomplètes, en réalité parce que le scrutin semblait tourner à l'avantage des conservateurs, les commissaires l'ajournent au 16. Les gardes nationaux réclament : les commissaires persistent d'abord , mais se résignent ensuite à laisser reprendre le vote le jour même à deux heures. Dans ce court intervalle, Crevât se souvint de ses anciens procédés de conspirateur, et, à l'heure indiquée , un attroupement d'ouvriers terrassiers , sortant des chantiers de la Madeleine, entrait en ville et tentait de s'emparer des canons sur la place de la Préfecture. Les gardes nationaux accourent; une lutte s'engage. Crevât se présente; on crie : A bas Crevât! Il tire de sa poche ua pistolet ; on le désarme , et , sous la protection de la garde nationale, il est ramené à la préfecture. A six heures, il donna sa démission , ainsi que Lefèvre.

Cependant les ouvriers soulevés par les commissaires , ayant échoué dans la ville, se rejetèrent dans les faubourgs, et tentèrent d'établir une barricade sur l'un des ponts du

^ Condamné le 9 janvier 1836 par la Cour des pairs à dix ans de détention.

canal. Elle fut enlevée le soir même par la garde nationale. Dans la nuit, ils se portèrent au chemin de fer et décoinsèrent trois cent quarante mètres de rails sur la ligne de Montereau à Troyes, pour empêcher l'arrivée des gardes nationales voisines. Un train dérailla à Romilly; le machiniste fut tué, le chauffeur blessé grièvement. Le 10, au matin, M. Lignier, commissaire général de TAube, anîva, et se rendit à Thôtel de ville. Il y trouva réunis les pompiers et les gardes nationaux de vingt-quati^e communes; Tarrondissement et le département s'unissaient dans la défense de la hberté électorale. M. Lignier les passa en revue aux cris de Vive la République I vive la fraternité! et les félicita de leur bon esprit.

Les commissaires, provocateur^ du désordre, ayant donné leur démission, et M. Lignier, commissaire général, l'ayant ratifiée, il semblait que tout fût fini. Mais la Société des Droits de l'homme, atteinte dans l'un de ses membres, avait besoin d'une réparation. Elle obtint l'envoi, comme commissaire extraordinaire, de l'un des factotums de la République, M. Etienne Arago, collègue de Barbes et de Sobrier au Club des clubs , et qui , à ces diverses qualités , joignait, comme on sait, celle d'administrateur général des postes. « Ma mission, dit-il dans la proclamation qu'il s'empressa de faire, est de maintenir d'abord l'autorité centrale dans ses droits méconnus.... Article 1". Les citoyens Crevât et Lefèvre n'ont pas cessé jusqu'à ce jour d'être commissaires de la Répubhque dans le département de l'Aube. — Article 2.. Les citoyens Crevât et Lefèvre sont révoqués de leurs fonctions. Fidèle à la pensée du Gouvernement provisoire, ajoutait M. Etienne Arago, je borne là l'exercice de mes pouvoirs; mais, ne vous y trompez pas, citoyens, c'est parce que je n'ai reconnu dans la ville aucun sentiment hostile à la République ni au caractère officiel de ses mandataires. S'il en eût été autrement, l'autorité n'aurait pas failli dans mes mains, et

je n'aurais pas trompé la confiance du Gouvernement provisoire, qui, protecteur de la famille et de la propriété, est décidé à agir avec la plus grande rigueur contre le moindre symptôme de fédéralisme et de réaction! » M. Etienne Arago fit afficher ce galimatias, et reprit le chemin de rhôtel des postes.

Il n'est que juste de le reconnaître , maint commissaire républicain n'acceptait ni ne pratiquait ces traditions surannées. MM. Grévy (Jura), Grégoire Bordillon (Maineet-Loire) , Guépin (Loire-Inférieure) , Lichtenberger (Bas- Rhin), Victor Lefranc (Landes), Fleury (Indre), bien d'autres encore, commissaires ou sous-commissaires, ne croyaient pas déroger à leur foi politique en offrant aux populations une politique modérée et conservatrice. Dans ce nombre, nous devons signaler M. Emile Ollivier, commissaire général des Bouches-du-Rhône et du Var.

peine âgé de vingt-deux ans, avocat stagiaire de la ' eille , le passé républicain de son père , Démosthènes Ollivier, avait recommandé et presque imposé le fils au choix de M. Ledru-Rollin. Démosthènes avait quitté Marseille en 1836 , après une faillite qu'avaient amenée la légèreté de son caractère et ses distractions politiques, laissant une nombreuse famille aux soins de sa femme et d'un sieur Agenon, républicain non moins prononcé que lui. En dépit de ces souvenirs et de ces iftfluences domestiques, M. Emile Ollivier s'affranchit d'abord de l'entourage jacobin qui l'obsédait; il osa même refuser à Agenon la mairie de Marseille, et, dans les nominations qu'il fit, soit de maires , soit de commissions municipales , au lieu de procéder par exclusion, il fit appel aux différents partis. Sa jeunesse, son éclatante franchise, le charme et l'abondance de sa parole, provoquaient sur ses pas d'enthousiastes sympathies.

Il semblait que Lamartine fÙt son modèle : comme lui , toujours prêt à entrer en scène , recherchant le péril pour

conquérir la gloire de le sui^nonter, mais, comme lui aussi , s'imaginant que Téloquence et la loyauté suffisent à tout , que rindulgence est le meilleur moyen de gouvernement, et que la fraternité a passé dans les cœurs dès que le nom en a été inscrit sur les murs. Alarmé sur la modération du jeune commissaire, M. Ledru-Rollin lui dépécha M. Repellin, commissaire de l'Isère, des Basses-Alpes, de Vaucluse, du Var et des Bouches-du-Rhône. M. Repellin blâma publiquement la modération et Tesprit pacifique de son collègue. Mais, soit bon sens, soit insouciance du ministre , les dénonciations qui lui parvinrent restèrent sans effet. Jusqu'ici, M. Emile Ollivier n'a connu que les succès de la vie publique ; encore quelques mois , et il se débattra dans les angoisses qui l'accompagnent.

Au milieu de ces conflits entre les populations et les commissaires, quelle était l'attitude de M. Ledru-Rollin? Il faut l'avouer, il n'accordait pas à ces aventures ou à leurs héros une attention l)ien sérieuse. Les commissaires partis, il les abandonnait à eux-mêmes. Il les avait nommés sans choix, il les révoquait sans amour-propre. Les expulsait-on , il en renvoyait d'autres , oubliant ses injures et celles de ses agents.

L*un de ces commissaires généraux, le docteur Ulysse Trélat [suprà, Limoges), a retracé, avec des sentiments de contrition pour ses propres faiblesses, un intéressant tableau de cette administration. « J'ai écrit, dit-il, de toutes les villes soumises à mon autorité , je n'ai reçu nulle réponse du ministre , et le secrétaire général , Jules Favre, ne me donnait aucune instructioi;i , se contentant de dire : « Nous avons pleine confiance en vous , vous êtes sur les « lieux ; vous avez pleins pouvoirs , voyez , agissez , faites « comme vous le voudrez. . . » Tenez', messieurs les jurés, c'a été l'un des plus grande chagrins de ma carrière politique ; c'a été une douleur poignante pour moi, ainsi que pour tous mes collègues, que cette inexactitude à répondre.

que cette insouciance du ministre de l'inténeur. On ne saurait se figurer comment se traitaient les affaires les plus importantes. Nous demandions des réponses, on nous envoyait des commissaires; ^^ en avais trouvé trois à la fois à Guéret, de fort honnêtes gens, bien intentionnés, capables même ; un seul d'eux eût été un excellent choix ; à trois , ils ne faisaient rien de bon. J'en supprimai deux, qui sont, je crois, demeurés mes amis.

a Non content de ces trois commissaires en pied , on en avait envoyé un quatrième , revêtu seulement d'un caractère semi-officiel , dont la besogne consistait à inspecter les trois autres, à décacheter leurs dépêches, à contrecarrer leurs ordres. Pour vous donner une idée de ce quatrième commissaire , il vint me dire sérieusement : « Les « ouvriers manquent de pain , il faut prendre l'argenterie «des gens riches pour leur en fournir. » J'eus toutes les peines du monde à obtenir sa destitution , n'ayant pu pai^ venir à lui faire abandonner cette aimable théorie. Ajoutez à cela les délégués des clubs qui venaient prêcher le communisme, le socialisme et autres rêveries, aux habitants des villes et des campagnes. Un jour que trois ou quatre apôtres avaient fait un sermon dans ce genre , sur la place d' Aubusson , quelques habitants indignés les saisirent , les jetèrent dans une diUgence qui passait là d'aventure, et les réexpédièrent pour Paris. Pour brocher sur le tout, il m'arriva un commissaire général, inspecteur en chef de seize départements, lequel trouva fort mauvaise l'action des habitants d' Aubusson, et me força, ce dont f ai grand regret, à écrire au procureur général, afin que la Cour d'appel évoquât l'affaire et mit en accusation ceux qui avaient violé ainsi la liberté des délégués. Dès le lendemain , je compris que j'avais eu un moment de faiblesse, et je fis les démarches nécessaires pour que ma lettre n'eût pas de résultat. »

Confusion , faiblesse , dictature : ces trois mots résument

le rôle de certains commissaires de la République : la confession de M. Trélat est l'histoire de ses collègues.

V. — C'est bien ici le lieu d'exposer les tentatives d'agitation internationale auxquelles se livrèrent, vers la fin de mars 1848, le ministre de l'intérieur et ses agents. M. LedrU'Rollin avait déjà obtenu de Lamartine , dans le manifeste aux puissances, des concessions au langage et aux habitudes révolutionnaires ; par un empiétement hardi sur les attributions de son collègue , il s'efforçait ouvertement d'introduire ses procédés d'action politique dans la pratique* des afEaires étrangères. Lamartine ne voulait ni agression ni intervention d'aucune sorte à l'égard des nations limitrophes; M. Ledru-RoUin , au contraire, sensible à la légende de la Convention et du Directoire , prétendait frayer à la RépubUque une route à travers l'Europe, guerroyer et renverser les princes, et improviser sur nos frontières des républiques, sœurs de la nôtre. Le Ijableau de l'administration départementale serait donc incomplet si nous n'y joignions le récit des équipées auxqi^elles M. Ledru-RoUin prêta son nom, le budget de son ministère et le zèle de quelques agents.

La révolution du 24 février n'avait été qu'un des éclats de cette conspiration latente qui, depuis tant d'années, travaillait en tous sens le sol européen; le coup de main était partout le même : l'heure seule variait. Milan et Venise chassaient les Autrichiens de leurs murs ; la pacifique Munich se soulevait contre le sceptre adultère de Lola Montés; la Pologne agitait et rassemblait ses tronçons sanglants; l'empereur d'Autriche fuyait devant les Viennois révoltés ; Frédéric-Guillaume inclinait devant les victimes de l'émeute la fierté de sa dynastie. La colonie révolutionnaire cosmopolite dont la France était l'asile considérait tous ces événements comme des victoires pour

sa cause, elle brûlait d'y prendre part; chaque nationalité avait son club , et chaque club , soît par des affiches , soit par des députations au Gouvernement provisoire , demandait de l'argent et des armes.

Lamartine n'avait nul goût pour ces aventures extradiplomatiques. Chargé, comme ministre des afiieiires étrangères , de répondre aux réfugiés , il le faisait chaque fois avec une réserve qui déconcertait les pétionnaires et irritait leurs amis de France. Mais il ne luttait qu'avec des paroles et par la force morale : son collègue de l'intérieur avait sous la main les meneurs actifs auxquels il lâchait la bride. Avant de songer à envahir leur pays, les Belges se portaient au nombre de cinq cents chez le prince de Ligne, le chargé d'affaires de Belgique, lui demandaient impérieusement des secours , et menaçaient de venir trois mille et de démolir le palais de l'ambassade. Les Allemands adressaient au comte d'Appony, ambassadeur d'Autriche, les mêmes menaces ; le jour .du coup de main était fixé , et Lamartine attendait dans le salon de l'ambassadeur pour répondre à ces furieux et protéger l'hôte de la France. Les Irlandais, conduits par MM. Smith O'Brien et Meagher, prétendaient engager la France dans la cause de leurs revendications politiques contre l'Angleterre. Lamartine ne renia pas ses sympathies pour l'Irlande , mais il ajouta : « Quant à d'autres encouragements, il ne serait pas convenable à nous de vous les donner, à vous de les recevoir. Je l'ai déjà dit à propos de la Suisse, à propos de l'Allemagne , à propos de la Belgique et de l'Italie ; je le répète à propos de toute nation qui a des débats intérieurs à vider avec elle-même ou avec son gouvernement. Quand on n'a pas son sang dans les affaires d'un peuple, il n'est pas permis d'y avoir son intervention ni sa main. »

Tant de modération, un système d'abstention si obstiné, élevaient entre Lamartine et les révolutionnaires du dedans une barrière de plus en plus haute. Il semblerait même

qu^on eût multiplié à dessein autour de lui les occasions d'affirmer la politique pacifique afin d'ébranler pierre à pierre l'édifice de sa popularité. Les pétitionnaires étrangers devenaient ainsi les auxiliaires des manifestants du 17 mars, et continuaient l'œuvre déjà ébauchée qui consistait à signaler l'isolement de Lamartine dans le gouvernement, son esprit réfractaire aux traditions de la Révolution , son incapacité à tenir plus longtemps les rênes de la République. Un groupe important de l'émigration polonaise essaya même d'obtenir par l'intimidation une adhésion efficace.

Hôtes de la France et presque assimilés aux Français , nombreux, soutenus par de puissantes sympathies, les Polonais s'imaginaient que l'heure des compromis monarchiques était passée , et que la République leur fournirait sans hésiter un secours que la Monarchie s'était bornée toujours à promettre. Le gouvernement (24 mars) leur offirit 60,000 francs pour secours de route , mais il refusa des armes. Déçus dans leurs espérances, ils résolurent une manifestation contre celui des membres du gouvernement qu'ils supposaient être le seul obstacle à leurs desseins. Comme avant-goût, Lamartine trouva un soir dans son salon une députation polonaise. Elle venait non plus solliciter, mais exiger un secours ; à l'entendre , « les Polonais étaient plus maîtres dans Paris que le gouvernement ; quarante mille ouvriers des ateliers nationaux se joindraient à eux le lendemain pour marcher ensemble sur l'hôtel de ville, et, si le gouvernement ne cédait pas, ils étaient assez forts pour le renverser et le changer » .

Lamartine , blessé dans sa fierté d'homme et de Français, releva promptement l'injure, et déclara aux Polonais que « si leur députation dégénérait en manifestation , il les traiterait non plus en hôtes , mais en perturbateurs de la France. » Le lendemain , à l'hôtel de ville , l'attitude des députés fut convenable, celle de Lamartine s'adoucit, a Ne

soyez injustes , leur dit-il , ni envers Dieu , ni envers la République, ni envers nous. Les nations sympathiques de r Allemagne , le Roi de Prusse ouvrant les portes de ses citadelles à vos martyrs , à vos exilés , Gracovie affranchie , le grand-duché de Posen redevenu polonais, voilà les armes que nous vous avons données en un mois de politique. Ne nous en demandez pas d'autres! » Ces orgueilleuses paroles excluaient toute promesse. En effet, le Gouvernement provisoire se borna à avancer aux Polonais un trimestre de leur subvention, soit 150,000 francs; il s'engagea à donner aide et protection aux femmes et aux enfants qui restaient en France, et veilla à ce que les réfugiés ne partissent que par groupes isolés (27 mars) .

Les Allemands n'obtinrent pas mieux. Les 24 et 30 mars , ils partirent en trois détachements , de cinq cents hommes l'un, mais sans armes. Chefs prudents, Henvegh, Bœrnstedt , se réservaient pour l'arrière-ga'rde , et bien leur en prit. En Allemagne, on s'alarma de ce retour en masse, et quand les réfugiés se présentèrent, accompagnés de quelques Montagnards de Caussidière , ils furent reçus à coups de fusil , poursuivis à travers bois , massacrés sans pitié; un très-petit nombre put rentrer en France.

La Pologne, l'Irlande, l'Allemagne elle-même n'offraient aux fantaisies d'invasion républicaine qu'un but éloigné et des résultats fort incertains. Il y avait au contraire, à la porte de la France , une petite nation qui , plusieurs fois dans l'histoire , avait partagé les destinées de sa puissante voisine , ouverte d'ailleurs sur ses frontières , et qui recelait, dans certaines villes , quelques foyers soigneusement entretenus de révolution européenne. Un prince y régnait, gendre du roi Louis-Philippe. Renverser le gendre comme avait été renversé le beau-père , et constituer à Bruxelles une République à l'image de celle de Paris , voilà le rêve auquel se laissaient aller quelques républicains , et , avec eux, M. Ledru-RoUin. Mais il faut entrer dans les détails

pour montrer comment le ministi'e de Tinté rieur et ses agents donnaient libre cours à leurs passions personnelles , au mépris des intentions les plus clairement exprimées, soit par le ministre des affaires étrangères , soit par le Gouvernement provisoire tout entier.

VI. — La révolution belge de 1830 avait été, comme celle de Paris, un mécompte pour les républicains. L'expulsion de la maison d'Orange , les libertés nationales consacrées et étendues sous un prince populaire , le bon sens général , avaient eu facilement raison des tentatives insurrectionnelles. Il y avait cependant à Bruxelles un comité démocratique permanent, présidé par le général Mellinet, un des généraux français proscriti^e^ 1815 ; dans ce comité avaient pénétré Delescluze, Imbert, Bœmstedt et d'autres réfugiés, condamnés en France et ailleurs. Le 24 février eut un écho à Bruxelles et à Gand ; mais les troubles furent rapidement comprimés. En présence du mouvement insurrectionnel, le Roi Léopold offrit de déposer la couronne; ses sujets le supplièrent de la conserver. Il était donc acquis que la République ne comptait en Belgique (ju'une infime minorité de gens sans crédit , et qui ne pouvaient puiser de force que dans une entente avec la révolution cosmopolite.

Le comité résolut de combiner l'émeute intérieure avec une intervention étrangère. Un certain Spilthoorn, avocat à Gand, fut chargé de porter une adresse au Gouvernement provisoire. Cette mission ostensible en cachait une autre, celle de s'entendre avec le parti avancé, de sonder le ministre de l'intérieur et de préparer une expédition franco-belge en Belgique. Pour Spilthoorn, il s'aboucha avec Imbert, commandant des Tuileries; celuici , qui avait passé quatorze ans à Bruxelles avec le titre de vice-président de la Société démocratique, ne se contenta pas

d'of&ir à Spilthoom et à un autre agent nommé Delestrée rhospitalitë et le vin de Fex-Roi , « qui était excellent » ; il s'engagea à procurer des vivres aux condottieri de rencontre qu'on ramassait sur le pavé de Paris. Ami de Caussidière. il réclama son aide : Caussidière donna à plusieurs reprises des bons de vivres réalisables à la mairie du VIII* arrondissement, et qui servirent à nourrir pendant quelques jours les plus nécessiteux ; il y ajouta un bon pour le transport gratuit par le chemin de fer du Nord. Par Caussidière. il était facile d'approcher M. Ledru-RoUin , qui d'ailleurs ne cachait guère sa faveur personnelle pour l'expédition. Le 24 mars, des élèves de l'École polytechnique se rendirent au ministère de l'intérieur : M. Ledru-Rollin leur dit que, comme membre du gouvernement, il ne pouvait pas encourager l'entreprise , mais que , comme homme , il l'approuvait, et il leur remit quinze cents francs *. Bonne aubaine ! car cinq émissaires s'étaient mis en quête d'argent, et n'avaient, en huit jours, recueilli que vingt francs. La légion belge s'organisait publiquement, comme si les réfugiés n'avaient rien à cacher au Gouvernement provisoire ou rien à craindre du gouvernement belge. Dès le 27 février, un certain Félix Becker, de Reims, qui avait servi en 1831 sous les ordres du général Mellinet , convoquait les Belges présents à Paris d'abord passage Rivoli, 17, puis, 24, rue de Ménilmontant , chez un Belge, marchand de vin en gros, nommé Blervacq , qui devait jouer un des rôles principaux dans l'équipée en préparation. Sur un écriteau suspendu à sa porte on voyait ces mots: République belge, avec un bonnet phrygien et un cachet rouge ; sur les murs , l'expédition était annoncée par des affiches comme un spectacle de foire. Le 20 mars , Spilthoom partit pour Gand , où il devait organiser un mouvement insur-

1 Commission d'enquête* Documents relatifs à l'expédition de Belgique.

rectionnel en correspondance avec celui de la frontière. Le départ de la légion devait s'effectuer en deux fois , à deiix jours d'intervalle ; les uns entreraient en Belgique par Quiévrain , les autres par Mouscron.

La première bande , sous le commandement d'un sieur Fosse, partit par le chemin de fer du Nord en deux convois. A ^rras , il y eut une distribution de vivres ; à Amiens et à Valenciennes , des soldats de l'armée veillaient à ce que personne ne descendit des trains, tandis que, sur chaque tender, des hommes armés se tenaient auprès des mécaniciens pour les empêcher de faire entrer le train en Belgique. C'est ici que va se montrer l'action de Delescluze.

Dans la période des banquets {suprà, p. 30), nous avons rencontré son npm, signalé son influence. C'est lui qui, par son ardente polémique dans V Impartial du Nord, excita les esprits contre les libéraux dynastiques ; qui , le premier, interrompit le cours de l'agitation légale pour y substituer l'agitation révolutionnaire ; c'est lui qui prépara le champ sur lequel allait combattre et vaincre M. Ledru- Bollin; c'est lui, enfin, qui précipita la crise quand M. Ledru-RoUin hésitait et délibérait encore. Contraint de s'exiler sous Louis-Philippe , il avait vécu plusieurs années en Belgique dans l'intimité des radicaux du pays. Les projets caressés dans l'exil, l'heure lui semblait venue de les exécuter. Commissaire général des départements du Nord et du Pas-de-Calais, nommé à ce poste important sur le désir de M. Ledru-Rollin et malgré l'avis contraire du Gouvernement provisoire , il trouvait une double satisfaction à engager dans ses propres voies un gouvernement récalcitrant, et à réaliser, avec les ressources du pouvoir, ses rêves et ses illusions d'exilé.

Un témoin oculaire, M. Gobert, ingénieur mécanicien sur les chemins de fer belges, a exposé le dénoûment de cette première expédition, et la part que Delescluze y avait prise :

« Le 24 mars , dit-il , je fiis envoyé à la frontière pour un service difficile. Il fallait se rendre à Quiévrain pour s'entendre avec Tautorité militaire. L'idée me vint que la station de Valenciennes est un cul-de-sac ; je proposai d'entrer dans cette station , comme le convoi devait arriver la nuit, et d'y accrocher le convoi pour l'amener en Belgique. Le plan fiit soumis aux ministres et obtint peu d'assentiment. Le ministre de la guerre y voyait une violation de territoire ; il s'en rapporta à ma prudence. On vint nous prévenir à Quiévrain qu'un convoi arrivait; je fis les signaux d'arrêt et j'allai à sa rencontre. Je criai : « Parhmentaire! » M. Delescluze, ceint de son écharpe, et d'autres personnes, se trouvaient là. M. Delescluze me dit que c'étaient des gens qui ne nous voulaient pas de mal, des femmes et des enfants. Après des pourparlers, j'obtins de M. Delescluzfe que j'irais chercher les deux convois dans la station de Valenciennes. J'y allai vers minuit avec deux locomotives. Le convoi parisien devait arriver à une heure, il arriva vers quatre heures. On détacha les locomotives de l'avant; j'attachai la mienne par derrière et je les poussai vers la Belgique. Ils avaient crié Vive la République! ils crièrent A la trahison! et sautèrent à bas du convoi. Quand le convoi fut en Belgique, on fouilla les voitures, et l'on trouva des armes, des drapeaux, des proclamations , des munitions. On délibéra sur ce qu'il fallait foire des Français; comme on les avait été chercher en France, on ne pouvait les arrêter. On prit le parti de les renvoyer en France, et de diriger sur leur domicile les Belges dont les papiers étaient en règle.

«Je me chargeai d'aller dire à M. Delescluze ce qui 8'était passé. En route , je trouvai les gens qui avaient sauté du convoi et qui me demandèrent ce que j'avais *foit de leurs frères. Je leur expliquai la décision qui avait été prise en Belgique; ils tentèrent de me maltraiter, mais enfin je pus continuer ma route sain et sauf. J'arrivai à Valen-

ciennes, et j'allai chez M. Delescluze avec le sous-chef de la station, lui dire que je venais de prendre le premier convoi. M. Delescluze paraissait très-mécontent de ce qui s'était passé. Il me dit qu'il ne m'avait autorisé à prendre à Valenciennes qu'un convoi de femmes et d'en&nts ; — d'ailleurs , dit-îl en se tournant vers le sous-chef de la station , c'est à vous que je m'en prendrai ; je vous avais défendu de laisser sortir un convoi de la station sans mon ordre»

Ces paroles me confirmèrent dans mon opinion que M. Delescluze avait voulu nous tromper et nous jouer un mauvais tour. Il n'était venu sur la frontière que pour s'assurer s'il y avait des. troupes ; nous avions foit tout ce que nous avions pu pour lui taire croire qu'il n'y en avait pas. Il voulait nous prendre au piégée : il y fut pris * . »

La présence de Delescluze, les drapeaux, les proclamations, les munitions, l'irritation du commissaire lorsqu'il voit ses plans déjoués, trahissent suffisamment le caractère semtofficiel de cette première expédition. Le gouvernement n'y avait pas directement participé ; mais la publicité du départ , les vivres et les wagons fournis par le préfet de police, l'intervention de Delescluze, agent du ministre de l'intérieur, constituaient une responsabilité indirecte plus regrettable encore : n'en résultait-il pas la preuve que le gouvernement voulait et n'était pas obéi; qu'un ministre ne craignait pas de trahir sa confiance , et un simple commissaire de le compromettre?

La seconde expédition n'en partit pas moins le lendemain 25 mars, en deux convois; l'un, commandé par Blervacq , à une heure de relevée ; l'autre , commandé par Charles Graux, typographe, à onze heures du soir; deux élèves de l'École polytechnique accompagnaient chaque convoi. A Amiens, la municipalité fit donner du pain et de labière. A Douai, Delescluze monta dans le train et le

1 Goar d*aMifes d^Anven*

iii LIVRE QUATRIÈME.

fil arrêter à deux lieues en avant de Lille , déclarant d'ailleurs qu'il désapprouvait l'expédition. Alors se joua cette comédie télégraphique que quelques historiens ont racontée sérieusement : Delescluze demande parle télégraphe au ministre de l'intérieur de lui répondre .par oui ou par non si l'expédition devait avoir lieu; le ministre répond non ; mais la dépêche reste trois jours en route , ou , suivant une autre version , les brumes de l'atmosphère empêchent de voir les signaux ' . Delescluze aurait interprété le silence du ministre comme une approbation. En attendant, la bande resta trois jours logée à Sécliu chez les habitants ; chaque homme recevait trente-cinq centimes par jour et une ration de soldat , et Delescluze ajouta quinze cents francs à la somme qu'avait déjà donnée M. Ledru-RoUin * . Ces quelques jours de repos n'étaient pas perdus pour le succès de l'entreprise. En passant à Douai, Blervacq avait envoyé des émissaires au comité démocratique de Bruxelles. Il chargea un sieur Perrin, ancien gérant de V Atelier démocratique, compromis en 1834 et en 1839, de répandre en Belgique une proclamation aux ouvriers : (c Ils ne pourraient vivre tant qu'ils auraient à la tête du gouvernement des despotes, des suceurs de la sueur du peuple, des hommes gorgés de toutes les jouissances , tandis que leurs concitoyens étaient décimés par la famine. C'est donc à nous , républicains de toutes les nations , de nous réunir pour chasser ces tyrans, tremblants au seul nom de la République. C'est en vain qu'ils prennent toutes les mesures en leur pouvoir; ils devraient savoir que ni la force des baïonnettes , ni le plomb , ni la mitraille , ne peu-

1 On sait que, à cette époque, le télégraphe électrique n*était pas en usage. On voyait encore dans ces dernières années^ sur l'église Saint- Eustache et sur Tune des tours de Téglise Saint-Sulpice , les appareils sémaphoriqucs qui servaient à la transmission des dépêches.

2 Commission tTenquêie. — D'après les Rapports de M. Ducos sur le budget de 1848 (14 avril 1849 et 25 juin 1851), Delescluze présenta une dépense de cinq mille sept cents francs dont il refusa de justifier lemploî.

vent servir d'obstacle à un peuple qui marche à la conquête de ses droits. Organisez-vous, citoyens, et marchez sur Bruxelles rejoindre vos frères. » Sur ces excitations, une tentative d'émeute se produisait le 26 mars à Bruxelles. Le 28 , il circulait dans la ville des bulletins ainsi conçus : a Mercredi 29 mars 1848, à six heures du soir, on se rendra en masse au couvent des Jésuites ; ftu et sang sont les mots de ralliement '. » Le même jour, à Gand, on dépavait le Marché du Vendredi , et des coalitions d'ouvriers éclataient au Borinage et dans les environs de Toumay. Le 29 , à Ath , circulaient des bulletins apportés par des émissaires de Blervacq : a En bas (sic) le Roi! Vive la République française! y» Ainsi se combinaient, suivant les plans originaires, l'insurrection intérieure et l'agression étrangère. — Mais revenons à Séclin.

Par une inadvertance fort inopportune , le ministre de la guerre , Arago , avait , le 26 mai*s , donné l'ordre au général Négrier, commandant la 16* division militaire, de mettre quinze cents fusils et un nombre de cartouches suffisant à la disposition du commissaire général pour V armement de la garde nationale. L'issue de la première expédition , le départ de la seconde , l'esprit indocile du commissaire général , c'en était assez pour ouvrir les yeux du gouvernement. En effet, ce même jour, il donne l'ordre de foire rétrograder immédiatement sur Paris* les élèves de l'École pplytechnique , ajoutant que « le Gouvernement provisoire ne* voulait pas violer, ni aider à violer la frontière belge » ; mais, pour les quinze cents fusils , il ne révoque pas les ordres précédents. Le général Négrier, craignant une surprise, recommandait au général Salleyx

^ Cour d'assises d'Anvers. « La Bel(p(|ue, disait à Paris un sieur Matthieu, orateur du Café belge, est le jardin de l'Europe ; nous devions y aller non comme des brigands, mais comme de bons citoyens; que si nous mourrions, on écrirait notre nom en lettres d*or sur notre tom* beau. • Déposition de Nicolas Moreau, corroyeur.

(ordre du 27 mars) « de veiller à ce que ses troupes ne fus- ■sent pas désarmées par les bandes, de ne pas les morceler, de faire éclairer par des patrouilles de cuirassiers, de ne recevoir des commissaires que des réquisitions écrites , indiquant bien le btit qu'ils veulent atteindre en se servant <ie la force armée, et de maintenir ses communications avec le commandant. »

Le 29 mars, un commissionnaire de roulage (qui fiit payé le lendemain à la préfecture) consentit à fournir cinq •chariots pour prendre à la citadelle et conduire du côté de Bondues les armes et les munitions de g[uerre destinées, <iisait-on , à la garde nationale. Elles furent chargées dans raprès-midi par des soldats d'artillerie, mais elles ne partirent qu'à la nuit; le commissionnaire avait reçu l'ordre d'arrêter en avant du village , sur la grande route , à peu de distance d'une habitation. Il y arriva à onze heures; les voitures stationnèrent jusqu'à deux heures du matin. La colonne parut alors , composée de mille à douze cents individus partagés en compagnies ; en tète marchaient les élèves de l'École polytechnique avec la troupe des Enfants de Paris et des gardes mobiles en uniforme. Les élèves distribuèr^t les armes et les cartouches de quatie chariots ; le cinquième fut déchargé vers six heures du matin à la mairie de Bondues.

A peine armée, la petite troupe se mit en marche. Elle traversa Tourcoing et passa la frontière près d'un hameau nommé Risquons-Tout , sous la conduite d'iln ancien contrebandier, Lahousse-Delmotte, condamné par contumace à Douay, et auquel Delescluze avait donné , le 27, un saufconduit avec mission de guider la bande en Belgique. Le général belge Fleury-Duray, qui commandait aux frontières , ne connut qu'à sept heures du matin la marche de Blervacq; il envoya aussitôt un© avant-garde formée d'infanterie, de cavalerie, d'artillerie. Les bandes criaient Vive la République! On leur répondit par des volées de

mitraille et des coups de fiisil. Le combat dura une demiheure ; plusieurs hommes furent tués , un grand nombre blessés; la petite troupe se replia sur la France ^

Delescluze, qui était resté à Tourcoing pour surveiller les événements, s'approchait des blessés, leur distribuait de l'argent, leur promettait des secours *. Le même jour, il réexpédia sur Paris , avec un sauf-conduit , les débris de la légion.

Ainsi se termina en une ridicule échauffourée l'expédition qui garda le nom prédestiné de Risquons-Tout, Le Gouvernement provisoire, quoique informé à temps, n'avait pas su la prévenir; il se borna à déclarer qu'il ne l'avait pas autorisée, et qu'il avait instruit le gouvernement belge des trames qui se préparaient sur le territoire français. A Paris , le prince de Ligne , chargé d'afïaires de Belgique, et à Bruxelles, le ministre des affaires étrangères , donnèrent au Gouvernement provisoire un certificat de loyauté et de non-intervention. La loyauté de Lamartine n'est pas en cause ; mais comment apprécier l'acte du ministre de la guerre livrant quinze cents fusils à Delescluze ; un ministre de l'intérieur contrecarrant par un silence calculé ou par une complicité secrète les volontés du gouvernement; un commissaire les dédaignant sans vergogne et n'obéissant qu'à son initiative personnelle?

Cependant Delescluze, que soutenait M. Ledru-Rollin , ne fut ni destitué ni même officiellement désavoué. Après le double scandale qu'il avait donné , en s'associant de sa

^ Les Belges compromis dans ces expéditions furent traduits en août 1848 devant' la Cour d'assises d'Anvers. Il y avait quarantequatre accusés, dont trente-deux présents et douze absents. Dix-sept forent condamnés à la peine de mort, quinze acquittés (30 août). Le pourvoi en cassation des condamnés fut rejeté le 9 novembre 1848. Spilthoom se retira à New-York; lors de Tinsurrection du 18 mars 1871, il accourut à Paris. On signala son arrivée, rien de plus. Le rôle de Delescluze est connu.

^ Commission d'enquête.

personne et de ses soins à Texpédition de Fosse, du 24 mars, et à celle de Blervacq, du 29, il en donna un autre quelques jours après. Deux des principaux organisateurs de l'expédition avaient été arrêtés. Le procureur de la République près le tribunal de Lille, fidèle interprète du ministre de Tintérieur et du comn^issaire général, concluait à une ordonnance de non-lieu. Mais la chambre du conseil, contrairement à ces conclusions, exigea un supplément d'instruction , motivé sur ce que les lumières résultant de l'interrogatoire des prévenus seuls n'étaient pas suffisantes, et, comme conséquence, il ordonna qu'une commission rogatoire fût adressée à Paris.

Le lendemain , 9 avril , tous les corps officiels étaient convoqués à la préfecture pour se rendre en cortège à la cérémonie de la plantation de l'arbre de la liberté. Delescluze se tenait dans la grande galerie. Lorsque les membres du tribunal se présentèrent , il se précipita au-devant d'eux, et, avec un ton irrité et des gestes menaçants : « J'ai été indigné , dit-il , d'apprendre que , contrairement aux conclusions du commissaire du gouvernement, la chambre du conseil ait ordonné un supplément d'instruction dans l'affaire Blervacq et Jaspin. Je sais que cette mesure est dirigée contre moi, et vous a été inspirée par les journaux légitimistes, conservateurs et barrotistes. C'est un acte antisocial, antidémocratique; mais, sachez-le bien, votre décision ne suivra pas son cours; f ai brisé l'écrou, etBler^ vacq est libre ! Ne songez pas à revenir sur cette affaire, ou fuse de mes pouvoirs. J'ai le droit de vous suspendre, et la révocation suivra immédiatement la suspension, »

Violent à l'intérieur, violent à l'extérieur, tel fut Delescluze; il ne connaissait ni ménagements, ni subordination; sa passion l'emportait : c'était un sectaire.

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