‹ Histoire de la république de 1848Chapitre 16 sur 19 · VII. — Il nous reste à parler des Savoisiens · texte numérisé non relu

VII. — Il nous reste à parler des Savoisiens

Deux mille d'entre eux, fais^t écho aux cris de Vive la République ! Vive la France! qui éclataient à Chambéry, avaient présenté une adresse au Gouvernement provisoire. En aucun temps de sa vie , à la fin pas plus qu'au début , Lamartine ne professa de sympathie pour la maison régnante de Savoie ; il la connaissait astucieuse , cupide et rapace. Â côté de lui, M. Bastide, carbonaro d'ancienne date , reprochait amèrement à Charles-Albert d'avoir violé ses serments, et, parvenu au trône, d'avoir persécuté les hommes avec lesquels il conspirait dans sa jeunesse. Charles-Albert, de son côté, suspectait et craignait le gouvernement de la Ré^bUque. Lamartine lui avait offert le concours d'une armée française; mais le roi de Piémont, sentant venir sous sa main la riche proie lombarde, redoutait, ou d'être forcé d'en laisser quelques lambeaux • à la France , ou de voir la République envahir l'Italie sur les pas des soldats français , et disputer à la monarchie de Savoie et sa couronne patrimoniale et la couronne de fer des rois Lombards. Alors fut prononcé le mot célèbre : Vltalia farà dà se, mot admirable , s'il n'avait été que le cri de l'orgueil imprudent et d'un jaloux sentiment d'indépendance.

On peut s'expliquer, par ces courtes réflexions, comment Lamartine , dans sa réponse aux Savoisiens , ne garda pas cette fois la même retenue : « Nous ne romprons pas la paix de l'Europe , leur ditr-il ; mais si la paix est troublée , si la guerre éclate contre l'Italie et que la carte de l'Europe soit déchirée , soyez convaincus qu'un fragment de cette carte resterait dans vos mains et dans les nôtres. Reportez ces paroles dans vos Alpes, non comme des paroles de guerre , mais comme des paroles de parenté , d'amitié et de paix. » A travers ce langage trop sympathique à la Savoie , le parti révolutionnaire aperçut l'autorisation de marcher, ou tout au moins la tolérance assurée.

L'expédition fiit, comme celle de Belgique, déguisée sous les apparences d'un rapatriement. Les Savoisiens habitent Lyon en grand nombre ; ils y trouvent, sans s'éloigner beaucoup de leurs montagnes , des travaux nombreux et des salaires élevés. Surpris par la crise industrielle, ils s'étaient fisiit inscrire aux ateliers nationaux ; mais l'esprit de fraternité démocratique, qui expulsait de France les ouvriers anglais du chemin de fer de Rouen à Dieppe , et qui voulait proscrire les Génois de Marseille et de France tous les ouvriers étranger^, réussit à Lyon, même par des violences et par des visites domiciUaires , à interdire aux Allemands et aux Savoisiens , non-seulement l'entrée des ateliers, mais tout séjpur daft la ville. Â Marseille, M. Emile Ollivier résista, et les Génois demeurèrent; mais M. Emmanuel Arago, moins rebelle à la voix populaire, prit un arrêté pour inviter les étrangers à retourner chez eux, en leur offrant un passe-port gratuit et une indemnité de route (28 mars) . Les Allemands partirent ; les sévices continuant contre les Savoisiens , ceux-ci durent se décider. Us se réunirent à la Rotonde au nombre de six cents. Des délégués des clubs, des membres de la commission préfectorale se rendirent à la réunion pour protester contre les violences : « Les Savoisiens étaient libres de rester; s'ils voulaient, au contraire , aller républicaniser leur pays, les vœux du peuple de Lyon les accompagneraient. » Up autre leur conseillait de suivre l'exemple de Paris et de Messine, et M. Rittiez (de la commission mimicipale) leur promettait un triomphe certain. Ne' semble-t-il pas que cette expulsion violente n'était qu'un moyen détourné pour précipiter l'expédition?

Sur ces encouragements ridicules , le 30 mars au maiin trois ou quatre mille hommes, Savoisiens, Suisses ou Piémontais, réunis sur la place Bellecour par nation et avec leurs bannières, défilèrent devant le commissaire de la République, escortés de gardes nationaux, de membres

des clubs, de soldats du 13* léger et d'autres corps en gaiv nison à Lyon. Au faubourg de Bresse, on leur remit des drapeaux français. Ils partaient, les uns simplement pour rentrer au pays ; les autres , foule mêlée , gens de désordre , pour essayer une révolution contre la maison de Savoie. Dès le 1*' avril, les autorités sardes se retirèrent, abandonnant la ville de Ghambéry , où les bandes arrivèrent le 2. Pour toutes armes , elles avaient une centaine de fusils et quelques bâtons. Au lieu de les accueillir avec enthousiasme, comme des sauveurs, la population ne les admit que sur l'assurance qu'ils ne venaient pas pour piller. Ils installent un maire , forment un conseil de gouvernement, désarment la garde civique et proclament la république. Mais le lendemain, dès Taube, le tocsin sonnait; de Ghambéry et des campagnes voisines, les habitants accouraient et se jetaient sur les intrus. A huit heures du matin, la déroute des bandes était achevée; Tancienne municipalité reprenait sa place , et trois mille hommes de troupes sardes rentraient dans la ville.

On vient de voir les échecs répétés des réfugiés , Allemands, Belges, Savoisiens, et l'accueil invariablement hostile qu'ils avaient rencontré chez les populations ellefrmémes. Leur histoire était celle des membres de la Société des Droits de l'homme, qui, jouant aux proconsuls, s'étaient vus, malgré leur titre officiel de commissaires, congédiés ou expulsés par leurs administrés. Gette parité de sort entre les uns et les autres , au delà des frontières ou en deçà , révélait une antipathie générale , profonde , spontanée, contre la politique de violence et de dictature. La Révolution s'était à peine mise à l'œuvre , et déjà on en était las. La manifestation parisienne du 17 mars trouvait dans les départements sa contre-partie; les clubs s'étaient attaqués à Lamartine; la province s'attaquait à M. Ledru-BoUin. Chaque expulsion de commissaire, cha-

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que expédition de corps francs manquée, donnait raison à la politique d'ordre y de modération et de légalité. M. Ledru-Rollin et ses amis comprirent que la France s'était remise de son émoi , et qu'elle reprenait à leur égard ses sentiments de défiance et d'aversion. Une fois encore il fallait, suivant la tradition, provoquer à Paris une révolution et une dictature.

SoMMàiRE. ^ Identité des moyens révolulionnaîres à Paris et en province. — Impuissance et stérilité des doctrines : la presse et les clubs; pas de liberté sans autorité. — Ateliers nationaux. — La voie publique encon^rée ou troublée ; avis et menaces du gouvernement. — La population vit dans la rue : dépntations à ThAtel de ville, arbres de la liberté, banquet des Incorruptibles, manifestation des Écoles. — Crise financière : le Trésor et la Banque de France; impôt des quarante -cinq centimes. — Projets de dictature révolutionnaire : MM. Lonis Blanc. Caussidière, Ledru-Rollin ; rôle du Comité central ; activité de Blanqui; les révélations de la Revue rétrospective, y— Situation du gouvernement , cerné , divisé , trahi ; Laquartine et Marrast se partagent le soin de la défense commune. — Pressentiments de Lamartine sur le rôle des départements; démarches auprès du général Négrier ; entrevues avec les chefs de clubs. — Marrast forme une police; la garde mobile et la garde nationale. — Menées autour de M. Ledru-Kollin ; ses feintes devant le conseil. — Le Bulletin n*> 16; Paris mandataire de la France. — Réserve de M. Ledru-Rollin. — I^uit du 15 au 16 avril. — Visite de M. Ledru-Rollin à Lamartine. — Préparatifs à Thôtel de ville ; le général Changarnier. — La manifestation du 16 avril ; affluence subite de garde nationale et de garde mobile; Barbes. — Désarroi de la manifestation. — Tous ses auteurs la désavouent : hypocrisie officielle; hommages du gouvernement à « Timpulsion féconde ■ des clubs ; mesures contre la magistrature et la bourgeobie ; Tarmée rentre dans Paris ; fête de la Fraternité', — Caractère et conséquences immédiates du 16 avril.

Sur un théâtre plus vaste , Paris va nous offrir le spectacle que nous a donné la province. Clubs agitant Topinion et préparant l'émeute ; journaux déclamatoires et provocateurs; ateliers nationaux dévorant les finances , ruinant

Tindustrie et démoralisant Touvrier; manifestations riéitérées, jusqu'à irriter ceux des membres du gouvernement qui les voyaient sans déplaisir ; finances en désarroi , auxquelles il faut prêter un secours irrégulier, mais indispensable : tel est le tableau qui va se dérouler sous nos yeux. Et de même que , dans certains départements , c'est du pouvoir et de ceux qui le représentent que descend l'esprit de révolution , à Paris , ce sont des membres, du gouvernement qui fomentent et patronnent l'agitation. «Je voudrais bien, répondait en 1847 M. Guizot à M. Crémieux, vous voir à notre place, sur ces bancs qui font l'objet de votre convoitise , et que nous céderions si volontiers à de plus capables que nous de travailler au bienêtre, à l'honneur du pays. Mais non, je l'aiiine trop, mon pays , pour souhaiter que le gouvernail en soit remis entre vos mains; car, si vous parveniez à vous en saisir, dans moins de quinze jours tout serait bouleversé de fond en comble. » L'événement donnait à ces paroles l'autorité d'une prophétie.

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