I. Jamais prétentions plus orgueilleuses ne reçurent
un démenti plus répété. La BépubUque, à entendre ses fidèles , était une ère nouvelle , une révélation , une hégire , un évangile; elle allait reprendre la société par la base et ^régénérer le monde; elle placardait sur tous les murs, elle proclamait par toutes ses voix a l'immortel symbole : Liberté , égalité , fraternité » ; elle avait pour mot d'ordre : Tout pour le peuple et par le peuple ; et le peuple même , il avait toute science infuse ! Si l'on passe des paroles aux choses, quel désenchantement! L'évangile nouveau était cette stérile et pédante Déclaration des droits de l'homme , imaginée dans une heure d'abstraction par Mazimilien Robespierre; la régénération sociale n'était qu'un prétexte pour donner cours à tous les rêves que Saint-Simon , Fou-
rier, Cabet, Louis Blanc , Considérant, pour ne citer que les plus connus, avaient émis à loisir, sans s'inquiéter des conditions les plus vulgaires de la vie sociale ; « Timmortel symbole» ne rencontrait dans la pratique qu'insultes et désaveux ; le peuple , dont on attendait des oracles , mendiait à ses flatteurs un morceau de pain , et la Révolution , qui devait résoudre victorieusement ce qu'on appelait le problème de la misère , l'aggravait et la multipliait partout. Des mots r des mots! des mots! la révolution de février n'avait pas trouvé autre chose.
Au lieu de doctrines , un désir immense et confus ; au lieu d'idées précises , des velléités vagues ; l'ambition du pouvoir sans aucune des qualités nécessaires pour l'exercer ; l'utopie chez ceux qui croient savoir , et chez les autres l'ignorance tenant lieu de bon sens : voilà avec quelles ressources d'esprit se présentaient les hommes d'État qui avaient risqué l'aventure d'une révolution. L'impuissance dans la pratique les conduisait au charlatanisme dans les discours ; ils enivraient la foule , ils s'enivraient eux-mêmes de phrases, et après avoir trop promis, pour échapper à leurs engagements, ils promettaient davantage. Ils avaient trompé le peuple dès le début, mais en se trompant sincèrement eux-mêmes; revenus de leurs illusions, ils se trouvaient forcés, pour ne pas se démentir, de persister dans leur erreur. Ils le sentaient bien ; au8si , pour dissimuler leiu^s incertitudes et leur trouble , ils se rejetèrent dans la politique , dans les intrigues de parti , dans les manœuvres populaires, plus dangereuses encore, tentant d'étourdir la démocratie par le bruit de sa masse et de son remous étemel.
Si le gouvernement renonçait à toute initiative pratique, les clubistes , les journalistes, les réformateurs en titre, les agitateurs du peuple, le peuple lui-même n'avaient pas à un plus haut degré l'esprit d'invention. Pourtant à quelle époque l'esprit révolutionnaire vit-il s'ouvrir devant lui plus
de débouchés? Toutes les barrières étaient tombées, toutes les lois restrictives abolies. Le génie du peuple n'allait-il pas jeter des éclairs et illuminer le monde? C'était la levée en masse des intelligences : il (allait s'attendre à des conquêtes , telles qu'autrefois en avaient fait , au delà de nos frontières, ces volontaires héroïques dont la légende n'était pas encore contestée. Hélas! toute liberté a été laissée au peuple pendant quatre mois; les murs se sont couverts d'affiches, de proclamations, de révélations émanant de prophètes inconnus ; elles existent encore ces affiches, soigneusement recueillies. Y a-t-on vu autre chose que la forfanterie, la niaiserie, le ridicule? Brochures, journaux avaient leurs coudées franches ; pas de timbre ni de cautionnement, agents de fiscalité qui eussent entravé l'essor des esprits ; ces nombreuses feuilles , écloses au pâle soleil de Février, ont-elles produit une seule idée qui eût chance de cheminer dans le monde et d'y faire fortune? Les clubs, enfin , nous connaissons déjà leur œuvre , n'étaient-ils pas des foyers d'émeute? La République ne pouvait donc passer pour un gouvernement plus progressif, plus initiateur que tout autre; la Uberté n'amenait pas avec elle le génie, l'esprit pratique , la solution de tous les problèmes. Comme tout autre régime politique,, c'était un miUeu pour les esprits, et quant aux révélations, s'il en est fait au monde, il demeurait acquis qu'elles ne viennent ni du peuple, ni de la République, ni de la liberté, puisque, mis en demeure pendant quatre mois, peuple. République et liberté n'ont, à eux seuls, révélé que leur impuissance.
II. — Entre le 24 février et le 16 avril, il a paru environ quatre-vingts feuilles nouvelles ; les unes (et c'était le plus grand nombre) , mourant le même jour qu'elles sont nées, introuvables, insignifiantes ou sottes; les autres, rivali-
sant de publicité avec les journaux déjà fondés et méritant à quelques égards d^arréter Thistorien.
Le 27 février, on cria dans les rues le Peuple constituant, par M. de Lamennais. Disciple de Jean-Jacques Rousseau jusque dans ses idées de constitution religieuse et ecclésiastique , Lamennais Favait adopté aisément pour maître dans le domaine politique ; la souveraineté du sens commun en matière de dogme le conduisait naturellement à la souveraineté populaire. Ses sauvages imprécations contre les Bois l'avaient rangé au nombre des républicains ; les condamnations de presse qu'il subit sous Louis-Philippe achevèrent de Ten rapprocher. C'était de lui avant tout autre que l'opinion publique attendait quelque idée nouvelle ; depuis qu'il avait quitté l'Eglise catholique , il était réputé le grand prêtre de la Révolution; il semblait que les lois rigoureuses de la Monarchie eussent seules arrêté sur ses lèvres les oracles prêts à sortir. Cependant il flotta du communisme au socialisme, se rallia aux formules politiques du parti , plutôt qu'il n'en promulgua de personnelles, et aboutit à un projet de constitution qui, dans une forme remarquable, ne renfermait que les idées américaines du National. Lamennais était un écrivain passionné, éloquent, un combattant hardi et plein de feu; mais il n'avait ni ne goûtait l'esprit d'invention, soit que son intelligence exercée lui en dévoilât les périls, soit que, pèlerin déjà las lorsqu'il aborda aux plages républicaines , il considérât le présent avec dégoût et l'avenir sans espérance.
Proudhon publiait le Représentant du peuple. Proudhon n'était pas un réformateur, mais un critique ; il n'était pas non plus un philosophe , tel qu'on se représente volontiers ceux qui aspirent à ce titre , désintéressé', sincère , poursuivant pacifiquement la vérité , mais un dialecticien tapageur chez qui le goût des spéculations métaphysiques marchait de pair avec le besoin de renommée et de bruit. Cet
hoinme qui excellait à démasquer les plans chimériques des réformateurs, avait, lui aussi, ses chimères économiques; mais il sacrifia si souvent à Fironie et à Famour du scandale , qu'on peut se demander si , jusque dans ses erreurs ou ses négations les plus monstrueuses , il n'entrait pas une part de scepticisme et d'indiflférence. Proudhon critique , discute , nie , blasphème : métier de sophiste qu'il a exercé toute sa vie.
Le même jour que le Peuple constituant de Lamennais , paraissait VAmi du Peuple de Baspail. Ce titre, de mémoire sinistre, et qui rappelait les délations sanglantes de Marat, ne cachait qu'une feuille doucereuse où Baspail dressait à sa personne un piédestal populaire. Rester en vue , parader devant le public , faire parler de ^oi , n'importe comment, c'a été , alors coihme depuis , l'unique politique de Baspail. Son tempérament ne le portait pas aux violences ; il n'avait souhaité le pouvoir que pour essayer une attitude ; son esprit pratique le détournait des idées de réforme sociale. Qu'était donc Baspail? un monomane de popularité. Avisé d'ailleurs et clairvoyant, il fut le pre* mier peut-être à signaler le vide dans lequel s'agitait le Gouvernement provisoire : « Nulle idée, nul acte qui vous dévoile au peuple I Vous lui administrez de l'opium à haute dose, et voilà tout!... Quant aux idées, point; quant au programme, point; quant aux assurances sur l'esprit républicain qui doit nous animer, point. » (28 fé« vrier.)
L'un des constituants de la Réforme ^ Théophile Thoré , publia, le 26 mars, la Vraie République. Ancien substitut du procureur du Boi au Mans, en 1831 ; critique d'art au Constitutionnel; collaborateur de revues républicaines ou sociaUstes, Thoré avait, en 1840, tenté de rallier autour d'une feuille nouvelle, la Démocratie, tous les éléments dispersés du parti républicain. La brochure qu'il publia à cette occasion lui valut une condamnation en cour d'as-
sises. Plus tard, il collabora à la Réforme. Il avait assez de flair pour deviner tout ce que contenaient de chimères les projets communistes ou socialistes en cours; il reconnaissait loyalement que a la vérité sociale • n^était pas encore dégagée des nuages dont l'avaient entourée les penseurs. Des antithèses et des métaphores composaient sa langue et son bagage politiques. Il se qualifiait de a prolétaire intellectuel » , d' « ouvrier de la pensée » . Son journal tirait , non pas son importance^ mais son intérêt, de la collaboration de George Sand.
Dès son débuts dans les lettres , George Sand , sous couleur d'introduire Tamour dans le mariage , y avait intronisé Famant et l'adultère. De Tamour dans le mariage, elle passa à Tamour libre avec Saint-Simon , mêlant à ses théories en action la peinture des scènes d'insurrection de 1832 et du cloître Saint-Merry {Horace). Ce goût de réformes dans la vie domestique l'avait menée aux réformes sociales : son imagination recevait docilement l'empreinte des intelligences qu'elle fréquentait, Pierre Leroux, La^mennais, Agricol Perdiguier, et le progrès, ce mot à double sens, lui apparaissait tantôt dans les utopies sociaUstes , tantôt dans les sectes condamnées au quinzième siècle dans la personne de Jean Huss et de Jérôme de Prague. Le Péché de M. Antoine, le Meunier d*Angibaull, le Compagnon du tour de France, Spiridion, Consuelo, portaient les traces d'un esprit en quête d'erreurs à vulgariser ou d'hérétiques à réhabiUter. Elle ne s'attachait de cœur à aucune des sectes qu'elle paraissait embrasser, mais se laissait aller, suivant l'heure et les hasards de sa vie, Ëtux idées qui flattaient sa mobile imagination. Gomme 6es maîtres, comme ses amis, lorsqu'elle salua la République , elle ne la connaissait que par le mot et le dehors. A partir du 15 mars, eUe fut chargée, par une décision du Gouvernement provisoire, de rédiger le Bulletin de
la République y publication semi-officielle, déclamatoire
comme toutes celles de ce temps, et qui, raal^é son renom de violence, ne Ta réellement mérité qu'une seule fois. {Infrà^ p. 205.)
A côté de ces journaux , qui auraient pu avoir des doctrines et qui n'en avaient point, &ut-il citer ceux qui n'en affectaient aucune' : le P^re Duchëne, Ihonteuse exhumation de 1 793 , qui se tirait à soixante et quatre-vingt mille exemplaires; la Voix des Clubs y fidèle interprète des motions qui s'y produisaient ; la Commune de Paris, qui , par privilège ministériel, circulait en franchise par toute la France , et qui n'était jamais plus modérée dans la forme que lorsque ses rédacteurs machinaient quelque yourn^e; le Tribun du Peuple, par le citoyen Constant, dit l'abbé Constant, condamné sous la Royauté pour outrage à la morale publique et religieuse; la Voix des Femmes, où les idées saint-simoniennes d'émancipation féminine se mêlaient à des idées moins étranges que pati*onaient quelques femmes honorables?
III. — L'histoire de la presse est, en bien des points, celle des clubs , mais les clubs prirent un tout autre développement. La population s'y jetait avec une sorte de frénésie , comme si l'exercice du droit de réunion promettait la conquête de toutes les réformes. Il y avait des clubs de réfugiés polonais, italiens, allemands, belges; il y avait des clubs professionnels , à commencer par celui des artistes dramatiques, présidé par Samson, de la Comédie française, et l'un des plus sages, pour finir par celui des cuisiniers, présidé par Flotte et Oorat, disciples de Blanqui , et l'un des plus radicaux. Les hommes d'ordre avaient établi dans chaque arrondissement un club où se groupaient les éléments de résistance; la Société des Droits de l'homme avait égalenunit, duuvs chaque quartier, des clubs affiliés comme relui de la Belle Moissonneuse, h la barrière
d'Ivry ; le club de V Avenir, cour des Miracles, présidé par le docteur Alphonse Baudin , de Nantua ; le club du Banquet du XIP arrond^issement; celui des Barricades , où Ton étudiait la guerre des rues; celui des Blessés de Février , qui négociait en feveur de ses membres près de la commission des récompenses; le club de la Montagne, à Montmartre, présidé par Tun des rédacteurs du Père Duchéne; le club populaire de Montrouge, que présidait un sieur Boybin, dernier membre survivant du club des Jaco- • bins, etc.
Au-dessus de ces clubs violents et obscurs , il faut signaler celui de Raspail, dit des Amis du Peuple, fondé le même jour que son journal, salle Montesquieu, dans la rue du même nom : Raspail n'y souffrait pas d'autre orateur que lui-même; celui de Gabet, le colonisateur d'Icarie, qui réunissait les adeptes du maître, hommes et femmes (salle Valentino) ; celui de la Société républicaine centrale, autrement dit Club Blanqui, au Prado d'abord, où nous avons raconté sa première séance, puis dans une salle du Conservatoire de musique ; le club de la Révolution, ou club Barbes, composé de la fine fleur de la démocratie militante : Thoré , Cahaigne , Lamieussens , Etienne Arago, Gornet, Raisan, Numa et Marc Dufitdsse, etc. (salle du. bal Molière, rue Saint-Martin); le club de la Société des Droits de l'homme et du citoyen, qui avait son comité central au Palais-Royal, son club central au Conservatoire et des clubs affiliés dans chaque arrondissement; Villain, Huber, Chipron, Napoléon Lebon, en étaient les principaux membres. C'est de ces trois grands clubs (Blanqui, Barbes et Droits de l'homme) que partit l'idée de centraliser les clubs parisiens et départementaux dans une action commune, et de mettre leurs forces conjurées au service du ministre de l'intérieur.
Comme on le voit, les clubs étaient présidés, dirigés, inspirés par des hommes d'action. Les écrivains, les pen-
seurs, les réformateurs, tels que Lamennais et Proudhdn, n*en disaient pas partie, et les dëdaigpciaient sans doute. Dans ces tumultueuses réunions, y a-t-il place, en effet, pour les hommes d'étude et de réflexion? Le club est fait pour les badauds qui s'imaginent que la discussion y est libre ; pour les orateurs à poumons et qui ne disposent pas d'autre éloquence ; pour les chefs de bande qui veulent tenir leurs hommes sous la main ; pour les sociétés secrètes , qui y recrutent des dupes et des fidèles. On a tenté d'établir de bons clubs ; ils n'étaient qu'insignifiants. C'est ainsi que, dans la presse de ce temps, un certain nombre d'hommes de lettres essayèrent de fonder quelques feuilles modérées et républicaines ; dans le brouhaha général , ils parlaient en gens bien élevés , à demi-voix : on ne les entendait pas.
Que manquait-il à ces journaux , à ces clubs , à tous ces hommes qui, au sein d'une liberté sans entraves, épanchaient leurs rêves, leurs passions, leurs désirs quelquefois sincères de réformes salutaires ? Il leur manquait précisément une entrave, un frein; leur liberté était sans règle; aucune discipline supérieure ne les reliait dans l'unité des doctrines; l'autorité leur foisait peur. Aussi leur agitation n'avait d'autre résultat que leur agitation même; ils parlaient pour parler, ils. écrivaient pour écrire; ils voguaient sans phare ni boussole !
IV. — Ces désordres des esprits avaient leur écho et comme leur réalisation matérielle dans les désordres de la voie publique.
Les ateliers nationaux devaient être l'exutoire de la rue, un refuge pour les oisifs , un secours pour les ouvriers sans ouvrage. Par malheur, les travaux manquaient. On n'avait pas prévu la Révolution ; pouvait-on prévoir que la majorité des ouvriers serait réduite à se contenter de travaux de
terrassement? Rien n'était donc organisé; pendant plusieurs jours (28 février — 6 mars), les ouvriers se rendirent aux mairies, qui ne savaient qu'en faire, dépéchés à tous les coins de Paris, n'y trouvant ni ouvrage ni salaire, et revenant chez eux fatigués, mécontents, pour recommencer le lendemain. Le remède était pire que le mal. Au milieu de ces embarras, un jeune ingénieur civil, ancien élève de l'École centrale, se présenta au ministre et lui soumit un plan d'organisation. On l'adopta sans le discuter, et M. Gamier-Pagès déclara « qu'un grand homme d'État venait de se révéler» . C'était M. Emile Thomas. Nommé immédiatement délégué du gouvernement auprès des ateliers nationaux , il établit son bureau central dans une dépendance de l'ancienne liste civile, au pavillon du parc Monceaux, et les inscriptions commencèrent. Quelle affluence ! 8,000 noms dans les premiers jours , bientôt 14,000; le 9 avril, 59,000; le 15 avril, M. Emile Thomas écrivait : « Nous sommes 66,000. » Comment suffire et pour la solde et pour le travail , la solde pour nourrir tout ce monde , le travail pour l'occuper? On n'occupait que 14,000 ouvriers par jour, chaque ouvrier ne travaillait qu'un jour sur quatre. La solde fut partagée en solde d'activité de 2 francs par jour et solde d'inactivité de 1 fr. 50 ; mais, à partir du 16 mars, la première fut réduite à 1 fr. 50 et la seconde à 1 franc ; la paye du dimanche fut supprimée; les élections de la garde nationale, dans les premiers jours d'avril, durèrent quatre jours; pendant ces quatre jours la paye fut suspendue. Ce fut, du 9 mars au 9 avril, une économie de 850,500 francs. Quel budget néanmoins, qui au 15 avril s'élevait par jour à 94,000 francs ! La ville renonçait à le fournir; le gouvernement ouvrait des crédits. Ainsi on faisait une grosse dépense , des travaux parfaitement inutiles (M. Emile Thomas l'avoue), et le but qu'on visait, occuper les ouvriers, on ne l'atteignait pas.
Cependant le gouvernement prodiguait les avis et les proclamations. Le 20 mars, le ministre des travaux publics, M. Marie, rappela aux ouvriers et les concessions qui leur avaient été faites (fixation de la journée à dix heur<es, abolition du marchandage), et l'ouverture de grands ateliers soit par TEtat, soit par les industriels. Ces ateliers étaient abandonnés ou menacés de Tétre; il les adjurait d'y rentrer et de reprendre une vie de travail, « afin de raffermir le crédit et de maintenir à la France son rang dans l'industrie » . Observations vaines ! les ouvriers fréquentaient bien plus les clubs que les ateliers, ou bien , se répandant le jour par processions bruyantes , le soir se promenant avec des torches, obUgeant les citoyens, sur le cri sinistre : « Des lampions / » à illuminer les fenêtres , ils effi'ayaient la population et provoquaient un état d'excijtation aussi défavorable à l'ordre qu'aux affaires. Le 23 mars, Caussidière intervient, et, dans un avis où sa signature s'appuyait de celle de M. Ledru- Bollin, les deux chefs démocratiques invitaient la population à renoncer à ces manifestations nocturnes, comme pouvant servir d'exemple aux ennemis -de la Révolution : ils 'réservaient, bien entendu, le droit des «grandes démonstrations patriotiques qui sont l'expression de la souveraine volonté du peuple » . MM. Ledru-Rollin et Caussidière n'étant pas écoutés, le 30 mars, le gouvernement entre en scène tout entier. « Veillez, citoyens, à ce qu'une bruyante a£Fectation de patriotisme ne devienne pas une cause d'alarme et de trouble dans cette cité , maison commune de la République ; dans une ville si remarquable par le calme et la dignité du peuple \ ou ne saurait ni tolérer ni comprendre le tumulte dans la rue, qui arrêterait les
^ Suivant son usage, le gouvernement, avant de blâmer le désordre, commençait par constater la tranquillité générale et le calme du peuple. Ce procédé vulgaire, le Gouvernement provisoire ne manquait jan^iis de l'employer.
^ af&ires et les travaux , les coups de fusil qui effrayeraient les habitants paisibles. Que les cérémonies républicaines , si belles dans leur simplicité , se fassent avec Tautorité publique : vous la consulterez , elle leur donnera son approbation et son concours, elle régularisera les patriotiques manifestations. » Proclamation vaine comme les autres !
Armand Marrast perd patience. Maire de Paris depuis la démission de M. Garnier-Pagès , il a charge, lui aussi, de maintenir Tordre dans la cité : le 2 avril, il lance à son tour sa circulaire : « Malgré les observations du Gouvernement provisoire , ce soir encore on a tiré des feux d'artifice, des pétards, allumé des lanternes et causé de nombreux rassemblements. De tels désordres ne peuvent pas durer; les mauvais citoyens qui résistent aux avis doivent sentir le poids de Tautorité. La tranquillité de Paris ne saurait être à la merci de quelques hommes suspects , qui saisissent tous les prétextes pour empêcher le calme de renaître, et qui semblent vouloir jeter un défi à la modération du peuple et de ceux qu'il à élus pour exercer temporairement le pouvoir. » Et il invite les maires à commander pour le soir des patrouilles de garde nationale et de garde mobile, qui devront « parcourir tous les quartiers, arrêter et conduire à la préfecture de police tout individu qui voudrait forcer les citoyens à illuminer, qui tirerait des pétards, etc. Les ordres les plus sévères seront donnés pour que le calme et la ti^nquillité soient maintenus , et que les contrevenants soient arrêtés et poursuivis conformément aux lois. » C'était là le vrai langage de l'autorité , mais Armand Marrast n'en pouvait avoir que le langage, et les fonctionnaires auxquels il s'adressait n'avaient ni peut-être la volonté , ni surtout la force nécessaire , pour exécuter ses instructions.
Le gouvernement n'avait-il pas d'ailleurs réservé le droit des « grandes manifestations patriotiques qui sont l'expression de la souveraine volonté du peuple » ? N'avait^
186 LfVRE CINQUIÈME,
il pas promis « son approbation et son concours aux cérémonies républicaines, si belles dans ]eur simplicité» ? Elles ne manquaient guère, et le gouvernement y prétait en effet les mains.
Faut-il rappeler ces députations incessantes qui assiégeaient les portes de Fhôtel de ville, apportant leur offrande à la patrie , tandis que les membres du gouvernement, dérangés à tout instant par ces solliciteurs d'un nouveau genre , leur prodiguaient à Tenvi d'emphatiques allocutions? Chaque profession semblait comme déracinée de ses habitudes domestiques ; c'était la vie en plein air, vie A^ agora ou àe forum antique, où le citoyen juge, vote et pérore, tandis. que ses. esclaves travaillent au logis-, pour suffire à l'oisiveté politique de leur maître * . Mais à Paris , tandis que tous les corps d'état se laissaient aller à un far niente universel , les coffres du Trésor se vidaient , ceux des lazzaroni. politiques ne s'emplissaient pas, et chaque jour chômé comme une fête était une ressource ôtée aux particuliers , à la société , à l'État. Ce vagabondage universel trouvait un prétexte plutôt qu'un remède dans l'atelier national. Là, il s'organisait, se disciplinait ; là se recrutaient les bandes pour les promenades ou les manifestations.
La plantation d'arbres de liberté devint aussi, entre le 17 mars et le 10 avril, la distraction presque quotidienne de la population, et, pour ceux qui participaient plus directement à la cérémonie , une des contrefeçons du travail. Qu'avait-on de mieux à faire que d'aller quérir des
* L'orateur de l'une de ces députations, celle des imprimeurs sur étoffes, disait à M. Edmond Adam : « Ne voyez pas dans notre démarche une perte réelle de temps pour nos travaux; malheureusement ces travaux ne sont pas tels que nous ne puissions pas remettre à demain ce que nous ne pourrons pas faire aujourd'hui, n Le citoyen Adam : « Les citoyens qui agissent comme vous, Messieurs, n'ont pas besoin d'expliquer leur conduite. « (^Moniteur du 22 mars 1848.)
peupliers dans les pépinières, sur les promenades, dans les jardins publics, jusque dans les jardins particuliers, et, tambour et musique en tête , de procéder à la fouille , à la plantation, et comme à la consécration de cet innocent symbole? La foule s'assemblait, le clergé de la paroisse voisine se rendait à Finvitation , et de part et d'autre il y avait émulation de discours sur la liberté, Tégalité, la fraternité. Le 22 mars , au Champ de Mars, avec le clergé de Saint-Pierre du Gros-Caillou et M. Ledru-Rollin ; le 24, place de Grève, sur remplacement de Téchafaud où périrent le 22 septembre 1822 les quatre sergents de la Rochelle, avec le clergé de Saint-Gervais et Bûchez , car-bonaro contemporain de cette hécatombe; le 25, dans le jardin du Luxembourg, avec MM. Louis Blanc et Albert ; le 28, sur la place de la Révolution, avec le curé de la Madeleine; le 30, place du Carrousel, où Tétat-major dç la garde nationale, MM. Courtais et Guinard en tête, amènent le curé de Saint-Germain FAuxerrois; sur la place Cadet, aux Batignolles, à la barrière du Trône, à TOpéra , place- Saint-Georges : tels furent les points principaux sur lesquels la déclamation démocratique s'exerça par ses orateurs les plus connus. MM. Flocon, Ledru-Rollin, Caussidière s'y prodiguaient , comme s'ils cherchaient dans ces comparutions répétées dans tous les quartiers de Paris un accroissement de popularité. Le clergé bénissait ces arbres à qui l'avenir réservait une si courte vie. La République ne dédaignait pas alors de s'appuyer sur le clergé et de lui emprunter une part de son influence; quant au clergé, rencontrant fiEiveur, il se laissait faire , et surpris de sa popularité, il s'y abandonnait sans réserve et non sans naïveté.
C'est au milieu de cette fièvre de reboisement, comme on disait alors , que le club des Incorruptibles (rue Saint- Honoré, 219) invita les autres clubs à une communion fraternelle en plein air en l'honneur de la plantation des arbres
delà liberté. Le rendez-vous étaitindiqué place du Chàtelet et sur les quais, de la place de la Révolution à la Bastille. Mais le baromètre variait beaucoup : « Austerlitz a eu son soleil , disait un membre ' du club Blanqui aux délégués des Incorruptibles : que le triomphe de la liberté ait le sien ; attendons quelques jours que le beau temps s'affermisse.» Il voulait aussi qu'au lieu de se rassembler sur une place déterminée, la réunion et la communion se fissent partout à la fois dans Paris, à jour et à heure fixes, dans chaque quartier, autour de l'arbre de la liberté. Mal^é les applaudissements dont cette proposition fut saluée au club Blanqui, le club des Incorruptibles ne crut pas devoir l'adopter, et la fête resta fixée au 2 avril , sur la place du Chàtelet. Non-seulement le soleil d' Austerlitz se refusa à la fête , mais une pluie diluvienne arrosa cette communion grotesque ; il ne s'en trouva pas moins des orateurs pour discourir et des sociétés populaires qui, bureau en tête et bannières au vent , se rendirent processionnellement à la Bastille pour y rendre hommage aux victimes de Février. Le même jour, autre manifestation. Les Écoles (de quoi se mêlaient-elles et à quoi donc servaient leurs maîtres?) se réunissent à dix heures du matin sur la place du Panthéon. Précédé d'un sapeur du génie, « symbole du travail et de l'intelligence» , qui marche entre un élève de l'École normale, à gauche, portant le Contrat social coqronné d'immortelles, et à droite, un ouvrier portant une pioche couronnée des mêmes fleurs , le cortège se rend au Champ de Mars. Là « les élèves travaillent un instant (comme on travaillait alors) aux terrassements; puis tous réunis, élèves et ouvriers , se serrant la main , se serrant le bras , se rassemblent au pied de l'arbre de la liberté en chantant la Marseillaise, laquelle, commencée au Champ de Mars , se poursuit le long des Champs-Elysées et des
^ M« Baud, avocat. Eitrait de la JiépubHifue , numéro du 30 mars.
LE SEIZE aVbIL. Ifi9
boulevards. » Ils arrivent enfin à Thôtel de ville , et des délégués demandent au Gouvernement provisoire « d'inviter les citoyens qui possèdent un revenu à s'imposer volontairement, au profit de la République et dans les limites qu'ils jugeront équitables, un sacrifice proportionné à leur fortune» .M. Barthélémy Saint-Hilaire, qui reçoit la dépuf tation, trouve ce moyen purement moral tout à feit à l'usage de la République, et les délégués, élèves des grandes Ecoles publiques, se hâtent de déclarer que «c'est la solution la plus heureuse de la question financière et sociale * » .
V. — Ce juvénile optimisme, ces souscriptions volontaires , ces offrandes à la patrie , n'apportaient aux embarras croissants du Trésor qu'un remède d'apparat. Une révolution blesse tant d'intérêts, que, pour se faire pardonner, elle a besoin ou de se limiter elle-même ou de brusquer les réformes qui en ont pu être le prétexte. Tout au contraire , la révolution de Février ajoutait chaque jour à son programme. La Monarchie renversée, elle voulait renverser autre chose, a Si la société actuelle est mal faite , disait sans façon M. Louis Blanc , il fout la refaire. » Cette désinvolture d'un utopiste au pouvoir aggravait la crise et risquait de la prolonger. Après un essai de quelques jours ^ Goudchaux avait renoncé à y faire face {suprà^ p. 75); M. Garnier-Pagès , esprit entreprenant et sans défiance de lui-même , ne ressentit pas la même hésitation . Les questions de finance lui étaient familières ; il en écrivait [dans la presse , il en discourait à la Chambre des députés. Ses anciennes fonctions de courtier lui assuraient même, en matière commerciale, une supériorité marquée sur ses
^ Les passages entre golllemets sont testuellement extraits du récit inséré au Moniteur.
collègues de la gauche. Quant aux doctrines financières, il n'en avait pas de personnelles; l'impôt progressif, le rachat des chemins de fer et des assurances et leur exploitation par l'Etat, tel était le programme du parti républicain représenté par le National; c'était également celui de M. Garnier-Pagès.
La Bourse avait été fermée le 24 février et les jours suivants; elle fiit rouverte le 7 mars, au moment oii M. Garnier-Pagès prenait officiellement possession du ministère des finances. Le mercredi 23 février, veille de la révolution, la rente 5 pour 100 cotait 116 fr. 40 c, le 3 pour 100, 73 fr. 80 c, les actions de la Banque de France, 3,180 fr.; les mêmes valeurs étaient tombées, le 7 mars, à 89, à 56 et à 2,400 fr. Les deux circulaires de M. Ledru- Rollin (9 et 12 mars) précipitèrent la baisse;^ le 15 mars, le 5 pour 100 marquait 65-69, le 3 pour 100, 48-45-46 ; la Banque de France, à 1,300 fr., perdait 900 fr. sur le cours du 7 mars. Si la chute rapide des fonds publics trouvait une explication naturelle dans le &it seul d'un changement de gouvernement , la continuation de la baisse ne se justifiait pas moins par les alarmes légitimes qu'éprouvaient la haute banque, l'industrie et le commerce.
Dans cette République, réputée faite par les travailleurs et pour eux, l'enseigne du travail était partout, mais le travail n'était nulle part. Les fabricants et les propriétaires d'usines ouvraient leurs ateliers; mais les ateliers restaient déserts; V infâme Capital , loin de se cacher, allait au-devant des entreprises, la richesse souhaitait la bienvenue à la République ; mais la République répondait par des calomnies contre la richesse et le capital, instituait une caste nouvelle, celle des prolétaires, organisait et salariait l'oisiveté, et menaçait d'ostracisme les anciennes classes qui venaient vers elle. Alors se produisit dans le monde de l'industrie et de la finance le phénomène qUë nous avons déjà signalé dans le hionde politique : les ca*
pitaux firent retraite comme les sympathies, et chacun attendit dans l'anxiété le sort que lui réservait le nouveau gouvernement. Cependant les grandes maisons financières suspendaient leurs payements , les marchandises ne trouvaient pas d'acheteurs, l'escompte ne fonctionnait plus, toutes les places de commerce , toutes les banques de province appelaient du secours; le Trésor, par l'anticipation du semestre , épuisait ses ressources sans rétabhr la confiance , la Banque de France voyait tarir sa réserve métallique«
Pour subvenir à cette crise , M. Gamier-Pagès eut l'heureuse idée de fonder des comptoirs d'escompte (7 mars) dont le capital était formé un tiers en argent par les associés souscripteurs , un tiers en obligations par les villes , un tiers en bons du* Trésor par l'Etat. Celui de Paris fut établi le môme jour au capital de vingt millions , et placé sous la direction de M. Pagnerre, libraire-éditeur de la démocratie et secrétaire du Gouvernement provisoire. Soixante-sept autres comptoirs furent successivement fondés dans les départements. Mais les comptoirs ne pouvaient ÉBÛre l'escompte que des valeurs revêtues de deux signatures ; aussi à ces comptoirs furent annexés plus tard (24 mars) des sous-comptoirs, destinés à garantir les signatures des petits commerçants* Ainsi, par le concours du comptoir et du sous-comptoir, se trouvait complété le chiffre de trois signatures exigé par la loi pour les effets présentés à l'escompte de la Banque de France. Enfin ^ par décret du 21 mars, le gouvernement étabhssaii des magasins généraux de marchandises , tels qu'il en existait déjà en Angleterre , en Hollande et aux Ëtats-Unis , où les négociants et les industriels pourraient déposer les matières premières , les marchandises , les objets fabriqués ; les déposants recevaient en échange des récépissés , trans^ inissibles par voie d'endossement et transférant la pro-^ priété des objets déposés. Ces récépissés |)ouvaient être
donnés en garantie aux sous -comptoirs et suppléaient même, auprès de la Banque de France, à la troisième signature. Ces mesures, qui ont passé depuis, avec quelques perfectionnements, dans nos usages commerciaux, font honneur à l'initiative de M. Gamier-Pagès.
Facile à Tespoir et satisfait de son début, M. Gamier- Pagès entrevoyait déjà « les perspectives les plus rassurantes » . Dans un rappoii; sur la situation financière, qu'il présentait au Gouvernement provisoire quarante-huit heures après son entrée en fonctions , il passait en revue ses plans, qui devenaient immédiatement autant de décrets : Vente des diamants et de l'argenterie de la Couronne; vente de bois de l'Etat pour cent millions; vente de bois de la Couronne; réduction des emplois. Ressources insignifiantes, soit en elles-mêmes, soit à cause des circonstances au milieu desquelles il fallait les réaliser. A ces décrets, destinés à la montre, et qui ne révélaient que le charlatanisme démocratique de leur auteur, M. Garnier- Pagcs ajoutait celui d'un emprunt national. « Un grand nombre de citoyens ont offert au gouvernement le don volontaire de sommes et de valeurs considérables. Plein d'une gratitude profonde pour une offre si patriotique et si honorable, le gouvernement de la République ne l'acceptera pourtant pas. » Et le ministre propose à ces généreux capitalistes de souscrire au pair la somme de cent millions en 5 pour 100, qui reste à émettre sur le dernier emprunt (loi du 8 août 18-47) . A.u pair ! et la rente est à 71 ! a Et les souscripteurs conserveront ces avantages, quand bien même ce fonds dépasserait le pair avant le complet ment de la souscription ! » Comment qualifier ces paroles? Est-ce naïveté ou malice ?
Donner de la rente au pair aux prêteurs, aux déposants de Caisses d'épargne , aux bénéficiaires de bons du Trésor, c'était l'idée fixe et comme le pivot du système de M. Garnier-Pagès. 11 ne sait comment remplir les coffi^es du Tré-
sor; mais, en revanche, il prend ses précautions pour ne les pas vider.
Le 7 mars, il s'agit des Caisses d'épargne. Le Gouvernement provisoire, sur la proposition du nouveau ministre , déclarait que , » de toutes les propriétés , la plus inviolable et la plus sacrée , c'est l'épargne du pauvre » , et que, non content d'exécuter loyalement les engagements pris , voulant rétablir l'égalité entre le produit des capitaux du riche et celui des capitaux du pauvre , il élevait de 3 à 5 pour 100, à partir du 10 mars, l'intérêt des sommes versées dans les caisses d'épargne, aussi bien pour les fonds déjà versés que pour ceux qui le seraient ultérieurement. Deux jours après , le ministre distinguait entre les dépôts; « les uns, formés de petites sommes, appartiennent à des citoyens besoigneux; les gros dépôts, surtout dans les départements, sont la propriété de fomilles plus ou moins aisées. Nous avons reconnu que si les premiers , en retirant leurs dépôts , obéissaient aux conseils de la nécessité , les autres faisaient preuve d'une malveillance coupable et d'une défiance injurieuse envers le gouvernement de la République. » En conséquence, le ministre , « voulant récompenser ceux qui montrent une confiance éclairée » , décide que les dépôts de 100 francs et au-dessous seront remboursés intégralement en espèces ; ceux de 100 à 1,000 francs seraient remboursables 100 fr. en espèces, la moitié du surplus en bons du Trésor à quatre mois d'échéance, la dernière moitié en rente 5 pour 100 au pair. Or, à la date du 9 mars, la rente 5 pour 100 était de 25 francs au-dessous du pair, ce qui réalisait pour les déposants une perte du quart sur leur capital. Les livrets au-dessus de 1,000 francs subissaient le même sort, avec cette aggravation que l'échéance de la moitié remboursable en bons du Trésor était prorogée de quatre mois à six mois.
Le 9 mars 9 le ministre écrivait dans £ou rapport sui In
situation financière : n Le service des bons du Trésor est assuré. Je propose seulement de fixer l'intérêt à 5 pour 100 pour toutes les échéances indistinctement. » Le 16 mars suivant, il s'avisait que a ces bons sont, en majeure partie, la propriété de capitalistes dont les intérêts ne sont pas directement liés à ceux de Tindustrie et du commerce », et, sur cette raison toute démocratique, il en ajournait le remboursement à six moi^ de la date de leur échéance , ou bien ofFrait de les échanger contre des coupons de rente 5 pour 100 au pair. Et, le 16 mars, la rente cotait 71 francs , c'est-à-dire 29 francs au-dessous du pair. Il reste à se demander de quel nom M. Gamier-Pagès appelait ces deux opérations ; s'il entendait , en offrant de la rente au pair, tenir les engagements de la royauté, protéger le pauvre, maintenir inviolable et sacrée son épargne! La nécessité, voilà de quoi il fallait parler, mais non de la fidélité aux contrats! Cependant M. Garnier-Pagés se hâte de monter au Gapitole. Il met fièrement en regard le crédit de la Monarchie et le crédit de la République, a Le dernier prestige de la Monarchie, c'était l'utilité. Beaucoup d'hommes sincères croyaient le maintien de cette forme indispensable au maintien de l'ordre , au règlement de tous les intérêts légitimes. La Monarchie compromise, ils croyaient tout perdu. Us se trompaient. Cette solennelle expérience, qui vient de se foire, a dû convaincre les esprits abusés mais sincères. Ce qui est cer*tain , ce que j'affirme de toute la force d'une conviction éclairée et loyale , c'est que , si la dynastie d'Orléans avait régné quelque temps encore , la banqueroute était inévi* table. Oui, citoyens, proclamons-le avec bonheur ^ avec orgueil : à tous les titres qui recommandent la République à l'amour de la France et au respect du monde, il faut ajouter celui-ci : La République a sauvé la France de là