‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 20 sur 71 · LE MINISTÈRE, L'ËLTSËE ET LES PARTIS SI · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE, L'ËLTSËE ET LES PARTIS SI

Pour ma part, je m'étais tracé une Ligne de conduite inspirée par mes idées sur l'état social et politique dans lequel se trouvait la France, à la suite, et j'aurais voulu dire au terme de tant de révolutions. Revenir sur les faits accomplis me paraissait impossible. Mais je sentais que le courant d'idées ou plutôt d'aspirations vagues vers un inconnu plein de chimères, et aussi d'appétits déchaînés, sans le frein d'une foi religieuse qui n'avait plus d'empire sur toutes les Ames; que ce courant créait un danger redoutahle pour la France, vaincue et toujours en butte à des menaces du dehors. Cette crise de la vie nationale réclamait le concours de tous les enfants de la France. Et quel Régime politique pouvait le mieux assurer ce concours que le Régime impersonnel appelé République ? Tout autre établissement politique, avec son personnel attitré, n'aurait eu, semble-t-il, pour résultat que de préparer et de rendre inévitables des révolutions nouvelles. J'avais au cœur l'ambition secrète de rappeler au service de l'État, concurremment avec les nouveaux venus, les représentants des familles anciennes, que les événements avaient tenues à l'écart des affaires publiques. Ils y auraient apporté, pensais-je, un contingent de force morale que l'on trouve dans les traditions, dans la discipline familiale, dans des sentiments de loyalisme qui auraient pu se reporter du Roi sur la Patrie. J'aurais voulu restituer à l'État une partie des forces qu'une sorte d'émigration à l'intérieur avait rendues inactîves, au grand détriment de la nation, et aussi de ces familles, partie notable de la société française.

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Ëlait-ce trahir la République que de lui assurer de tels concours? Je pensais au contraire que c'eût été pour elle une grande force, que de rallier les hommes de toute condition, qui lui apporteraient l'appoint d'une valeurmorale de qualité supérieure. Je trouvai d'ailleurs, installés dans plusieurs des postes administratifs, des hommes appartenant aux anciens partis, rattachés nouvellement au Gouvernement pendant la période dite de Vordre moral. Je les vis isolément dans mon cabinet et je leur tins ce langage : ■ Je ne tous demande pas de me faire des déclarations d'allégeance envers la République, encore moins des serments : tous êtes gens d'bonneur; tous occupez librement des fonctions politiques, je m'en rapporte à vous, et je compte sur votre fidélité à servir le GouTcrnement. •• Je ne rencontrai que des adhésions plus ou moins chaleureuscs, mais très aftirmatÎTes sur leur intention de servir fidèlement.

Dans cet ordre de faits, j'étais obligé de tenir compte de sentiments d'une susceptibilité aiguë, qui tenaient en éveil et en défiance la majorité de la Chambre, et même quelques-uns des membres du Gouvernement. Cette politique serait-elle même comprise du côté de l'Elysée, où régnait un esprit de défiance générale contre nous, et en particulier contre moi? La chose étaitassez douteuse pour que je fusse tenu à une grande réserve : et il ne m'eût pas convenu de faire des avances qui auraient été repoussées.

Lorsque je fus obligé d'éliminer des préfets ou des sous-préfets qui s'étaient signalés ou qui se

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signalaient encore par des manifestations éclatantes de mauTais vouloir contre la République, soit que je dusse les révoquer ou les changer de résidence, je ne le fis jamais qu'avec de grands scrupules et un véritable chagrin. Je le faisais par devoir; mais surtout j'éprouvais un vrai déchirement, quand il fallait réclamer et obtenir du Maréchal des décrets de ce genre. Il en souffrait, parce que c'était sacrifier des hommes qui avaientservi son gouvernement personnel, des amis ou des créatures de ses amis ou de ses proches. C'était, à chaque fois, une lutte cruelle, contre laquelle je me raidissais, avec une impassibilité bien plus apparente que réelle. Je me donnais ainsi les apparences d'un exécuteur sans pitié et farouchemeDlrépublicain;eljenegardaiscetle raideur, si contraire à mes tendances naturelles, que dans la conviction où j'étais que les résistances de l'Elysée étaient fondées sur un parti pris d'opposition au Gouvernement, et plus encore peut-être, à ma personne. Un jour que, à l'appui d'une demande de signature de ce genre, j'invoquais la nécessité d'avoir raison des hostilités dirigées contre la République : a Ah ! dit-il, en se levant brusquement, vous en ferez tant que vous la perdrez, votre République ! » Il s'empourprait, et il était visible qu'il faisait un efFort violent pour se contenir. Par contraste voulu, je gardais une attitude d'autant plus rigide. Ce fut un malheur que ce défaut de confiance mutuelle, cet état d'hostilité presque ouverte entre nous, entretenus, d'un côté par des excitations de coteries et de salon, du mien par une correction plus hautaine peut-être qu'il n'eût fallu.

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Le Maréchal était d'assez haute taille ; même en hahit civil, il avait, comme tous tes soldats, une tournure militaire. Il était blond, avait la tête petite, lesyeus petits et d'un bleu gris, la figure haute en couleur, et s'enluminant facilement aux impressions qu'il ressentait. II était embarrasGé dans sa personne, comme timide et d'une contenance incertaine. Il avait la parole difficile et hésitante : partout ailleurs qu'à cheval et au milieu de soldats, il ne paraissait pas être sur son terrain. Tel îl m'était apparu la première fois que je le vis. C'était après la guerre d'Italie. Il prenait possession de son commandement militaire dans le Nord ; et il vînt à Arras, oîi il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang. 11 y eut un banquet auquel j'assistais. Il était précédé d'une haute réputation d'homme de guerre, et entouré d'une auréole de gloire. Il avait le prestige d'un grand seigneur et d'un grand soldat. On citait de lui de hauts faits d'arme en Algérie, sa prouesse chevaleresque en Crimée ; et son mot : " J'y suis, j'y reste ! « était dans toutes les mémoires. Dans ce temps-là où ta jeunesse libérale était très hostile à l'Empire, on savait vaguement qu'il n'était pas attaché de près à la Cour impériale ; et que, lors de la discussion au Sénat de la loi de sûreté générale en 1858, seul il avait silencieusement voté contre la loi, donnant ainsi l'exemple du courage civique, si rare chez les militaires, et conciliant ses devoirs de sénateur et d'officier en activité par un acte d'opposition muette.

Sa personne ne répondait pas tout à fait à l'idée que l'on se faisait de lui ; mais cette sorte de décep-

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tion ne le diminuait nullement. Les hommages dont il était Vobjet, les complimentg qui lui étaient adressés, souvent sans mesure, l'embarrassaient comme un homme dont la modestie un peu fière s'effarouche aisément. Je pense qu'il n'était toute fait lui-même et à son aise qu'à cheval, et dansl'action de la bataille.

Après la guerre, nos malheurs avaient fait taire toutes les réc riminations vaines ;ctlorgque M. Thien, à Versailles, réorganisa les forces militaires de la France et refit une armée, il fit appel au Maréchal de Mac-Mahon, dont le nom et l'autorité morale avaient conservé quelque prestige parmi tous les généraux de l'Empire. M. Thiers avait de l'armée une haute idée : il comptait sur le Maréchal pour faciliter le ralliement qu'il méditait. Il se réservait d'ailleurs d'être le véritable réorganisateur de l'armée ; et le Maréchal ne serait qu'un fanion, un -drapeau. Telle était d'ailleurs un peu sa manière, à l'égard de tous les hommes qu'il employait dans son gouvernement. Il était très autoritaire, et les circonstances, si tragiques alors, en mettant en jeu sa science gouvernementale, et ses aptitudes naturelles, en faisant sentir aussi la nécessité de se grouper autour de lui, sans gêner son action incessante par une opposition ou par une résistance que l'on eût jugée sévèrement dans ce temps-là ; ces circonstances lui donnèrent toute facilité pour développer en lui le goût du commandement. Son ingérence dans les afhiires militaires a pu être importune auprès de certains officiers plus ou moins autorisés ; mais elle se fondait surdes connaissances

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