‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 24 sur 71 · LE MINISTÈRE, L'ELYSÉE BT LES PARTIS 6S · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE, L'ELYSÉE BT LES PARTIS 6S

est vrai que les intérêts priment les principes dans les afFaires humaines. Il s'en présenta une dès les pi^emiers moments, qui prit l'aspect d'une véritable crise gouvernementale, tant à cause de la qualité des personnes en jeu, que de la nature de la querelle à la fois personnelle et politique qui s'ensuivit. Il s'agissait de remplacer au Sénat M. Ricard qui était mort sénateur inamovible. On apprit tout à coup qu'une candidature se dressait comme un défi porté par le parti monarchique du Sénat au gouvernement nouveau; et l'on disait avec affectation, que cette candidature était ouvertement produite et soutenue par H. le Maréchal de Mac- Mahon. Il s'agissait de M. Buffet. M. Buffet avait été rejeté hors de la vie politique par le suffrage universel d'abord, par le suffrage restreint sénatorial ensuite : il avait porté la peine de son impopularité, que lui avait value son attitude plutôt aggressive contre le Parti républicain de l'Assemblée nationale.

A ia nouvelle de la réapparition sur la scène de M. Buffet, couvert de la protection du Maréchal, un violent mouvement décolère se produisit dans le parti républicain de toutes nuances, et eut son contre-coup dans le ministère. Nous nous sentions touchés. Peut-être cette impression était-elle exagérée ; peut-être le Maréchal n'avait-il pas usé, comme on le disait, de son influence personnelle sur le Sénat autant qu'on l'avait cru ; peut-être même avions-nous le tort de ne pas considérer comme légitimes, de la part deM.de Mac-Mabon, ses dispositions bienveillantes à l'égard d'un homme qui

l'aTaît fidèlement servi, et qui, après tout, avait sa place dans les assemblées politiques. Ces considérations étaient alors de nulle valeur au milieu de l'animation des esprits ; et je dus me foire Tinterprèle des sentiments du gouvernement, ministère et majorité parlementaire, en feïsant prévaloir par un acte accentué la suprématie du ministère.

M. Buffet avait été élu sénateur, contre M. Benouart, notre candidat. Ce dernier était un personnage des plus considérables dans la magistrature, étant procureur général à la Cour de Cassation, et dans la société parisienne, par son alliance avec la famille Say et par ses relations personnelles. L'émotion était tellement vive dans les niilieux politiques, que M. Dufaure avait cru devoir se faire auprès de M. le Maréchal l'organe de nos impressions à ce sujet. Rien n'y fit; et, que ce fût plus ou moins justifié, ce fut contre le Maréchal que s'éleva, à cette occasion, un violent accès de colère. Je résolus de répondre â ce que nous considérions comme un défi, par un acte d'autorité ministérielle. J'avertis mes collègues du ministère que, dès le lendemain, je présenterais au Conseil un projet de révocation de quatre préfets, qui d'ailleurs se signalaient euxmêmes fort imprudemment comme des partisans déclarés des Régimes déchus, et peu disposés à servir le nouveau gouvernement. Je leur demandai de me soutenir dans la résistance que je prévoyais de la part du Président de la République.

La lutte fut dure en effet, pénible et presque douloureuse. Le Maréchal se sentait atteint dans ses sympathies pour les fonctionnaires en jeu, et

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aussi dans sa dignité de chef d'État. Il ne fallait rien moins que la conviction profonde de remplir un devoir civique, en faisant prévaloir l'autorité miDistérielle, pour me placer dans cette attitude de suprématie dominatrice, en face du pouvoir et de la personne du Maréchal, qui défendait ce qu'il croyait être sa prérogative, et plus encore ses sentiments personnels, mis en jeu, de toute manière, dans cette aventure. Il défendit pied à pied son terrain, et les fonctionnaires qui lui tenaient au cœur. Il n'ignorait pas que ce qui était enjeu, dans cette a&ire, c'était sod autorité personnelle, un peu compromise dans l'affaire de l'élection de M. Buffet. Jene cédai sur aucun point, à peu près seul; car mes collègues, malgré l'appui promis, assistaient à cette sorte de duel tragique plutôt en témoins passifs qu'en alliés... jusqu'au dernier nom placé sur ma liste, lorsque le Maréchal, à bout de forces, m'apprit — ce que j'ignorais — que le préfet en question était son parent. Je cédai immédiatement, le nom de ce préfet fut rayé du décret que le Maréchal signa, avec un sentiment à peine contenu de douleur et de dignité hlessée.

Ainsi m'ezposais-je à ne pas m'attirer les bonnes grâces du Maréchal; et son entourage, avec un sentiment de malveillance marqué, mettait à profit contre ma personne toutes les occasions de critique auxquelles je m'exposais, sans y regarder, — sans y regarder asses,' — tant je poursuivais avec passion la vue unique de défendre et de fonder le Régime politique dont j'avais, pour une bonne part, la garde et la responsabilité.

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