‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 25 sur 71 · LE GOUVERNEMENT ET LES FONCTIONNAIRES · texte numérisé non relu

LE GOUVERNEMENT ET LES FONCTIONNAIRES

Les affaires du personnel des foDCtîonuaires étaient aiors — était-ce alors seulement? — l'affaire presque unique du gouvernement. Je suis porté à penser que les intérêts privés de cet ordre, ont eu, dans tous les temps, une inHuence immédiate sur la direction des affaires publiques. Un passage des mémoires de Villèle m'a, sous ce rapport, singulièrement frappé. Chateaubriand, qui était son collègue dans le ministère, désirait une certaine place pour un protégé à lui ; et le ministre de l'Intérieur se montrait peu disposé à accorder cette mince faveur à son candidat. De là une grande colère de Chateaubriand qui en fit un tel grief que, de partisan qu'il était de ce ministère qui eût pu consolider la Restauration, il en devint l'ennemi, et quel ennemi! Combien de gouvernements ont pâti de misères pareilles!

Je ne m'étonnais pas trop d'ailleurs de l'importance donnée h des intérêts en eux-mêmes si vulgaires. Je pensais qu'au début d'un Régime, il était assez naturel que le choix des fonctionnaires fut de première importance. Mais je me suis aperçu depuis que cette poussée des fonctionnaires et des aspi-

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rants fonctionnaires est inceseante, et dure toujours, après même que ie Régime esl établi. Gela tient à différentes causes plus spéciales à notre pays.

Après la Révolution, la classe des fonctioanaires est devenue une sorte d'aristocratie dans l'Etat. C'est à cette classe qu'appartinrent l'importance, les honneurs, un rang.

La Centralisation administrative, qui fut le principal instrument de règne des Régîmes politiques du siècle dernier, se prêtait à cette formation d'un nouvel ordre dans l'État. Ce système tendait à accroître te nombre des fonctionnaires ; et il devait sefortiËerà mesure que grandirait le fonctionnarisme. Ainsi la nation, dans la partie qui avait le plus profité de la Révolution, tendaitles mains vers les chaînes qui allaient l'enserrer. Par la raison correspondante, la Centralisation gouvernementale devint plus puissante, au fur et à mesure que te nombre des fonctionnaires s'accroissait. Ainsi s'était constituée une oligarchie nouvelle, dans laquelle la plupart des familles françaises aspiraient à prendre place. On y trouvait à la fois un rang — objet de si fervents désirs chez nous — et des moyens d'esistence, une somptuosité plus ou moins relative, la vie assurée, avec quelque décor, une situation sociale en vue, non sans quelque distinction dans les cérémonies : ces avantages alléchaient toutes les familles, tes fils, et les filles aussi, ambitieuses de prendre rang dans ce qu'on appelait le monde. Les fonctions publiques furent des situations recherchées, et l'objet d'ambitions de plus en plus en éveil. Et c'est ainsi que la passion de l'égahté se manifesta

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surtout par la recherche des distinctions sociales. Ce fut l'ère de la fonctîomaiiie.

Mais il devait arriver que la poussée des générations avides des mêmes avantages forcerait les barrières, et préparerait l'euTahissemeiit des carrières publiques. A. mesure que la société française se transformait en une démocratie égalitaire, l'état social fondé sur le fonctionnarisme allait devenir de plus en plus accessible à tout le monde. La nation peu à peu se transformait en faméliques ayant soif de servir le peuple et d'en vivre. On donnait à ces appétences des dehors respectables. En cela comme en tout, on se couvrait de grands principes, de ceux qui dérivaient de la Révolution. Mais, pour prendre rang chacun à son tour, il fallait bien faire place nette. Aussi est-il permis de voir, en partie du moins, dans ces appétits ouverts, l'origine des troubles civiques qui ont abouti successivement au renversement des institutions. Et c'est ainsi que, dans ces mouvements suscités en apparence par de nobles passions, il s'agissait, le plus souvent, beaucoup moins de faire prévaloir dans les affaires publiques telle ou telle opinion se rattachant à un ordre d'idées supérieures, que de donner satisfaction aux intérêts qui se pressent, sans grand souci de philosophie politique.

Ce vice des démocraties, qui les incline à ne voir et i ne chercher dans la politique, c'est-à-dire dans le maniement des affaires publiques, que le procédé le plus sur pour satisfaire des intérêts vulgaires, n'eût pas été inguérissable jusqu'au point de devenir un mal organique, si les hommes que leurs-

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talents ou le hasard ont portés au gouvernement avaient fait en sorte d'élever l'esprit des gouvernés jusqu'au souci du bien général. Mais les hommes que leur fortune a poussés au faite ont fait tout le contraire. Ils ont surexcité les appétits en flattant les passions égalitaïres; ils ont abaissé l'&me des citoyens jusqu'à la recherche unique de leur bienêtre, et ils se sont servis de ces Ames avilies comme d'un piédestal pour se hausser eux-mêmes. Nous n'en étions pas encore là, à l'époque où nous sommes; mais déjà les appétits étaient assez ouverts pour qu'il me fût quasi impossible de mettre en pratique les visées que j'avais eues, d'associer à l'œuvre gouvernementale des hommes de toute ori- •^ne, pris dans tous les anciens partis. Les préposés, par grAce spéciale, A la République, faisaient déjà bonne garde au guichet.

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