H. DUFAURE ET H. GRÉVY
M. Dufaure résislait vigoureusement à la poussée des solliciteurs et de leurs soutiens, presque tous geas qualifiés dans la démocratie. Son personnel^ il est vrai, était, de la classe des fonctionnaires, le moins exposé aux coups. Mais, lui surtout, n'était pas d'abord facile, et on redoutait ses rebufFades. Il avait d'ailleurs conservé, dans le gouvernement, des traditions qui avajent figure de maximes d'État respectables. Et toutefois, il ne put, comme on le verra plus tard, maintenir jusqu'au bout sa complète indépendance, qu'il considérait, avec raison, comme la dignité de sa fonction.
Sur son lit de mort, M. Dufaure, avec un sentiment de modestie et d'humilité dont il était très capable, et qui tenait aussi à ses croyances religieuses, aurait dit qu'il était un homme de second rang. Cela était vrai, et pourtant, quand on l'a tu de près, on se demande ce qui lui manquait pour être au premier. II est exact, toutefois, qu'il n'avait pas cette absolue bonne opinion de soi qui désigne, comme chefs, des hommes qui, sous certains rapports, seraient plutôt d'ordre secondaire.
Son esprit était ouvert aux plus hautes spécula-
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lions de la pensée ; sa science de juriste était complète ; il pouvait appliquer son intelligence à tout les genres de travaux ; et, pourtant, il était inférieur, par certains Côtés, & un homme comme Thiersdont le génie gouvernemental s'étendait A tout, et qui avait le goût de la domination ; car il faut cela,
Sa personne était bien celle de son genre de supériorité. Il était petit de taille, et bAti comme un homme de peine. La tète était forte, taillée comme à la hache ; quelque chose d'un peu hirsute dans sa tenue et dans sa manière. Il avait une grosse main dont les doigts tremblaient quand il parlait ; son geste était simple et rude, la voix était prenante avec un accent de terroir, sa moquerie était terrible, il était mordant parfois jusqu'à la cruauté, quand sa passion était enjeu. Il avait une dialectique serrée, vigoureuse et sans diversion, comme une flèche. Sa voix était un peu nasillarde, ce qui donnait à sa parole acérée un accent presque cruel ; son ai^umentation était puissante et ressemblait aux deux branches d'une tenaille fortement maniée. La langue chAtiée, et du français le plus pur, sans vains ornements ni développements inutiles. Son éloquence était réelle, faite de démonstrations solides, et d'une ironie A laquelle son accent donnait une puissance redoutable. Et pourtant, cet homme, si bien armé pour les luttes de la tribune, était timoré à ce point qu'il tremblait d'y monter ; il se dérobait le plus qu'il le pouvait A ses triomphes. A gauche, on le tenait en suspicion, comme un homme d'ancien régime. Et pourtant,
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80D libéralisme était aussi lai^e que sincère. Plusieurs fois, il me refusa des poursuites contre des journaux qui avaient dépassé toute mesure. Rompu aux pratiques parlementaires, il se tenait à l'écart des couloirs, eten dehors de toutes les intrigues.
Il était d'ailleurs peu ouvert ; et sans jamais de familiarité : je parle de l'homme public. Je suis porté à croire quCi dans son privé, il était tout autre. Pendant le séjour de l'Agsemhlée nationale à Versailles, il habitait la ville ; il tenait maison ouverte une fois la semaine; et là, il semblait transformé. On se trouvait chez lui dans une atmosphère sociale de la plus haute bourgeoisie des temps antérieurs. Il avait une urbanité parfaite, presque gracieuse, ce qui surprenait, tout d'abord, de la part d'un homme dont l'écorceétaitrude. Le ton général révélait chez les maîtres de la maison un goût relevé pour toutes les manifestations de l'esprit, et même pour les joies de l'art. Presque chaque jeudi, on y entendait un concert organisé par les premiers artistes exécutants du Conservatoire,
Dans son cabinet, l'homme d'affaires prévalait. Sa science de juriste était sûre; son expérience ■ d'homme d'État était complète ; et, sous ce rapport, sa présence à la tète du cabinet était, pour nous autres, nouveaux venus dans l'exercice du Pouvoir, un gage de sécurité. Toutefois, il n'était pas assez chef. II semblait se désintéresser de ta politique générale, et se renfermer dans la gesliou desa&ires judiciaires. On ne sentait ni sa volonté, ni sa main dans le mouvement général des affaires publiques. Point de direction forte et révélatrice d'un plan pré-
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«onçu . Il laissait chacun de nous diriger à son gré son département, et il s'en désintéressait. Il eût mieux valu que l'on sentit une direction autorisée. Elle eût prévalu assez facilement, je pense, sur t'influence des coteries de l'Elysée ; et le Maréchal luimême, en la subissant davantage, aurait pu imposer à une fraction assez importante de la Droite des deux Chambres, un renoncement plus décidée leurs espoirs anti>constîlutioDnels; tandis qu'ils tes conservaient sous le couvert d'une adhésion provisoire au pouvoir personnel du Maréchal.
Bien n'était d'ailleurs plus curieux, je dirais presque amusant, quand on s'abstrayait du sérieux de notre rôle ministériel, que l'attitude respective du Maréchal et de M. Dufaure. On aurait dit qu'ils s'inspiraient mutuellement une sorte de crainte révérencieuse. Manifestement le Maréchal redoutait M, Dufaure; et celui-ci, au contraire, avait un peu l'air qu'on se figure des anciens commis aux affaires vis-à-vis du Graod Roî. Nous étions presque tous des inconnus pour M. de Mac-Mahon. Par le fait des luttes du passé et des commérages de l'Elysée, il avait à notre égard des sentiments de méfiance, peut être pis encore. On eût dit souvent qu'il cherchait un secours dans M. Dufaure, qui avait été son ministre même après la chute de M. Thiers, qui était à ses yeux un homme des anciens temps, et sur qui il comptait pour se rassurer sur nos entreprises. M. Du^ure ne nous abandonnait ni ne nous soutenait trop ouvertement. II n'usait pas assez, dans l'intérêt commun, de la grande autorité dont il jouissait, et qu'aucun de nous ne lut disputait.
M. Dufaure aurait pu, je pense, rendre les rapports plus confiants entre le ministère et l'Elysée, et rompre la glace entre le Maréchal et nous. Hais il ne chercha point ft opérer ces rapprocbements. Il en résulta que cette méconnaissance des hommes chez M. de Mac-Mahon, et, par choc en retour, notre méfiance contre lui, furent une des causes qui rendirent précaires et infructueux nos efforts sincères tendant à l'établissement et à l'affermissement du nouveau Régime, dans des conditions qui l'eussent . rendu vraiment national et durahle.
Dans son cabinetde la place Vendôme, & la Chancellerie, M. Dufaure étaitpeu ahordable :les sollicitations, lesdénonciationssurtout, avaient peu d'accès auprès de lui. Il défendait son personnel avec lejuste sentiment de la force morale et de la respectabilité qui s'attachent à la fixité dans l'exercice des fonctions de la magistrature. Il n'entendait pas d'ailleurs qu'on empiétât sur ses attributions de Garde des sceaux. Il tenait surtout à distance les membres en vue, plus ou moins importants et turbulents du parti républicain, dont, eii généralj il faisait un cas médiocre. Même du temps du gouvernement de M. Thiers, il était le seul ministre sur lequel M. Tbiers n'eût pas de prise, et qui menât son ministère sans subir aucune ingérence. Il maintenait vis-à-vis des Douveaux che^ du parti républicain, surtout de ceux qui, comme Gambetta, aMichaient volontiers la prétention de mener les affaires publiques, son autorité intacte. Il tenait d'ailleurs en médiocre estime Gambetta et ses amis. Son républicanisme, qui était sincère, était tempéré par
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l'esprit lîbëral et conservateur -du parti Juste mihtu du temps de Louis-Philippe. D'ailleurs, très catholique, mais point clérical, il était plus éclairé ou plus clairroyaDt que nous au sujet des doctrines antireli^euses du parti républicain proprement dit. Il eut le tort, peut-être, de rester dans son quant à soi, de se tenir à cOté du mouvement général de ta politique d'alors, et de ne pas essayer de nous faira profiter de son expérience. Il négligeait, dédaignait peut-être, ou bien encore se faisait-il scrupule d'user de son autorité.
Grévy, devenu préaident de la Chambre, avait toujours eu un grand crédit dans le monde politique. Il manifestait, sobrement toutefois, son accord avec nous ; mais son concours était plutAt nominal et inerte, moitié par égoïsme et moitié par paresse. Par son caractère très personnel, par son esprit très fia et avisé, par parti pris d'une ligne de conduite correcte, maintenue avec une habileté profonde, il demeurait en quelque sorte en marge de ta politique courante. Il conservait ainsi une situation à part, situation d'arbitre et de directeur sans l'être ; excellent moyen d'échapper aux responsabilités, et de conserver son autorité morale sans l'exposer. 11 était de ceux dont on dit qu'ils ne se trompent jamais; et ta raison en est qu'ils ne font rien... ou encore qu'ils ont un esprit avisé et perspicace, parce que, après coup, ils peuvent toujours dire qu'ils B t'avaient bien prédit» . Et après tout, quand cela ne lui coûtait pas trop, 11 était ouvertement du bon côté. Très en froid avec M. Thiers qui ne faisait de lui qu'un cas assez médiocre, il était
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plutdt persona grata auprès clu Maréchal, à qui il en imposait par sa froideur, par sa simplicité ud peu affectée, et par une apparence de rudesse dans son républicanisme. Mais à l'égard du Maréchal comme à l'égard de toute puissance, de quelque nature qu'elle fût, Grévy affectait un grand détacheinent et une indépendance, grâce auxquels il écartait volontiers l'idée des comparaisons.
A cette époque précise, il était plutôt avec nous, sans nous être toutefois d'une grande utilité. II avait à l'égard de Dufaure des sentiments de professionnel du barreau, et peu de goût pour l'homme politique. Il traitait volontiers Jutes Ferry en disciple, et il avait pour Gambetta «ne vraie aversion. Robin très correct, avec un certain grand airquand il était en scène; d'opinions très avancées en son particulier, surtout en matière religieuse et philosophique, mais sans en rien faire paraître, par un sentiment mélangé d'habileté et de respect pour l'opinion générale, et aussi par observance des formes, coutumière aux gens de robe, exception faite pour ceux qui dépassent la mesure commune... tout élaitpourlui déplaire dans Gambetta : sa tenue de café Procope, sa verbosité, sa jactance, le puffisme de sa célébrité ; et peut-être sans se l'avouer à lui-même, le renom éclatant acquis, dès le premier iour, parcetéphèbe du barreau venu de province.
Pendant la guerre, il s'était posé en antagoniste vigoureux et non sans hardiesse du proconsul de Tours. Il lui avait véhémentement reproché d'exposer les destinées de la France dans l'exercice d'une dictature usurpée. Chez lui, le républicain et