‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 28 sur 71 · PKEHIEK CO>FLIT AVEC GAMBETTA ET SON PARTI · texte numérisé non relu

PKEHIEK CO>FLIT AVEC GAMBETTA ET SON PARTI

Ainsi qu^on vient de le voir, M. Dufaure donnait au Gouvernement un crédit considérable, en raison de son nom et de ses grands services antérieurs. Mais, dans la pratique quotidienne du gouvernement, il ne jouait qu'un râle un peu effacé. Il en résultait que le rôle actif et militant était reporté tout entier sur le ministre de l'Intérieur.

Ma principale préoccupation fut tout d'abord de faire pénétrer partout le principe essentiel du nouveau Régime établi; et mon premier devoir cousis» tait à imprimer à la marche générale de l'administration intérieure une accentuation nettement républicaine. J'avais besoin pour cela d'avoir sous ma main tout le personnel administratif, y compris les maires des villes et des chefs-Heux de canton. Les fonctionnaires de cet ordre avaient presque

tous été choisis par les ministres du septennat : ils avaient donné, plus ou moins, des gages aux partis de la réaction. La plupart d'entre eux, il est vrai, s'étaient subordonnés à l'état de choses nouveau, et je les avais maintenus en place, en faisant appel aux sentiments d'honneurqui lient les hommes et les rattachent au gouvernement qu'ils servent. Néanmoins j'avais dû faire comprendre, dans cet ordre de faits, que l'établissement du nouveau Régime comportait des devoirs nouveaux de la part de ceux qui consentaient à le servir. Par là, j'avais dû, plus que je ne l'aurais voulu, faire sentir du côté de l'Elysée la nécessité d'un changement dans la direction des afFaires publiques.

Du côté de la Gauche républicaine, je sentais aussi que j'avais à prendre position, ayant la volonté arrêtée de donner à l'idée républicaine toute son expansion dans le sens des libertés publiques, mais en même temps de résister à la pression des partis qui entendaient faire de la République leur gouvernement propre, avec l'arrière-pensée d'y faire prédominer les doctrines purement jacobines.

Dans la primeur printanière de la nouvelle République, les hommes les plus en vue des partis avancés s'étaient montrés pleins d'aménité et d'offres de services. Mais il était sensible qu'ils se tenaient sur leur terrain, et que leur concours devait être et rester conditionnel. Il était donc inévitable que je me rencontrasse quelque jour, avec le parti républicain proprement dit, dont le chef était Gambetta.

La rencontre eut lieu à l'occasion des libertés municipales. Le terrain était bien choisi par lui et

CONFLITS ENTRE LES DIVEBS POUVOIKS SI

dangereux pour moi, puisque j'allais être exposé à me mettre en contradiction avec mes propres doctrines et avec le sentiment général des libéraux, au sujet des libertés municipales. Mais le conflit prit dès te premier moment un autre caractère. La question des libertés municipales se trouva tout d'abord en second ordre, pour faire place à uneautre question en quelque sorte personnelle, ou plutôt de parti. Il s'agissait en réalité de savoir quelle influence prévaudrait dans le Régime nouveau, et si Gambetta, en sa qualité de chef du parti démocratique et jacobin, gouvernerait en fait, sous le couvert des ministres du Centre gauche, lesquels seraient maintenus et en quelque sorte supportés à leur place, pour faire le jeu des partis avancés. Tel fut le caractère, et tel était l'enjeu de la première rencontre qui eut lieu entre Gambetta et moi.

Je n'ai pas le dessein de tracer ici un portrait de Gambetta qui a tenu des rôles divers, dont quelquesuns de premier rang. Je ne veux donner qu'une esquisse du personnage politique qui a le plus contribué, selon moi, à faire échouer la tentative de République libérale qui eût pu achever, et terminer le cycle de la Révolution. C'est que, à côtéou plutôt à rencontre de ses qualités natives, il apporta dans le gouvernement et dans les adirés publiques des opinions antireligieuses qui le destinaient, malgré ses penchants naturels, & devenir un des instrur ments de destruction sociale qui ont été rois en oeuvre contre la France, depuis trente ans. Il valait

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mieux que ce qu'a fait de lui une fausse et incomplète éducalioD intellectuelle.

Durant les deux dernières années de l'Assemblée nationale, Gambetla était sorti, non sang un certain tapage, de l'ombre dans laquelle il était volontairement resté, pendant les premiers temps. Après avoir fait grande figure pendant la guerre, et après un temps d'effacement volontaire, il était peu à peu redevenu la personnalité la plus en vue du parti radical, connu alors sous le nom d'Union républicainc. Son bon sens, prévalant par éclaircies, et ses sentiments de patriote aidant, lui faisaient comprendre la nécessité de subordonner son parti et lui-même à l'intérêt de la République ; et cet intérêt était manifestement attaché à la bonne tenue du Régime nouveau ; et de là la nécessité de soutenir le gouvernement nouvellement constitué et établi.

Mais il était aiguittonné par son entourage famélique, et aussi par un sentiment exagéré de sa force, et par l'idée de jouer un grand rôle. Ses amis, qui étaient plutôt des séides et des clients dans le sens romain du mot, l'exaltaient comme un chef ou plutôt comme un maitrè. C'est dès ce temps-là qu'ils avaient imaginé, pour exprimer sans doute leur dévouement et leur soumission, mais par une flatterie courtisanesque et servile, de le considérer comme l'incarnation de la Démocratie — te met est authentique — une manière de Déité forgée pour les besoins de leur cause personnelle. Et ce sont les mêmes hommes qui décrétèrent pltis tard qu'ils entendaient vivre et faire vivre la France sans Dieu ni maître !

CONFLITS BNTHE LES DIVERS POUVOIBS 83

Lors des élections qui suivirent ta dissolution de l'Assemblée nationale, il avait été élu dans quatre sièges, et ce succès était de nature à exalter plus encore l'infatuation de son parti, et aussi la sienne. Soit qu'il fût impuissant à contenir l'impatience de ses amis, soit qu'il y fût poussé par sa passion du pouvoir, il allait, dès ce moment même, tenter de faire sentir sa puissance. Et dès ce moment, en eSét, il s'arrangeait pour la rendre aussi nuisible que fortement organisée.

Gambetta était un composé de qualités et de défectuosités également saillantes. 11 était excessif en tout; exubérant, plein de fougue, entraînant; une parole abondante, chaleureuse, colorée ; un verbe sonore, plein d'intonations musicales, parfois excessives et violentes; un port et un geste parfois superbes à la tribune — à la tribune aux harangues, devrait-on dire — car il était surtout et même uniquement un tribun. Ce n'était pas un orateur à la manière de Mirabeau, de Royer-Gollard, de Guizot, de Tbiers ni même de Dufaure, parce que son éloquence n'était pas nourrie et soutenue de fortes études, d'une éducation intellectuelle et morale de haute volée. Ceux qui l'entendaient subissaient le charme de cette parole fougueuse, mélodieuse aussi et entraînante, mais pour peu qu'ils pussent s'abstraire de ce plaisir des oreilles el des yeux, ils sentaient le vide de cette sonorité. Et toutefois la puissance oratoire de Gambetta sur la foule .— et tout auditoire est foule en France — était incontestable. C'était un entraîneur d'hommes plus qu'un grand orateur politique.

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Durant le cours de sa destinée politique, qui a été courte, «on esprit fut parfois traversé par des lueurs de haut, qui lui permirent d'entrevoir les sommets de la vie et ceux de la politique. Mais ta fausse philosophie dont il était imbu, et la camaraderie d'un entourage inférieur ne lui permirent pas d'atteindce ces hauteurs ni de s'y fixer.

A la fin de l'Empire, la faveur enthousiaste dont il était l'obiet au Quartier Latin, son plaidoyer dans l'affaire Baudin, son renom naissant et déjà retentissant l'avaient désigné comme un futur chef de parti. Les malheureux événements de l'année terrible le mirent en relief, et en possession d'une situation prépondérante au milieu de circonstaoces tragiques. L'admirable élan de la France à cette époque, son héroïsme au milieu de désastres sans nom, tout fut une occasion pour Gambetta de montrer les grandes qualités d'une àme qui ne fut pas alors inférieure à la Fortune. Il reçut la dictature des événements plutôt qu'il ne s'en empara. Qu'il n'en ait pas usé, dans toute circonstance, pour le mieux de nos armes, cela est possible, et un autre que lui aurait-il fait mieux? Il est des temps où il semble que le destin soit implacable. Du moins Gambetta n'usa alors de son pouvoir que pour le salut de la patrie. Il eut son jour de popularité immense. Et toutefois, le lendemain de la défaite, lorsque le pays, placé en face de ses ruines, songea à se relever, ce fut sur M. Thiers qu'il jeta les yeux; et M. Thierg fut élu par vingt-cinq départements.

Gambetta avait eu à Bordeaux une velléité de révolte et de résistance aux ordres du Gouverne-

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ment resté à Paris, et qui venait de traiter de la paix. Il sut toutefois résister à cette velléité qui, sous les couleurs d'un patriotisme révolté, était suscitée en grande partie par les courtisans dont il était entouré. Il se retira à Saint-Sébastien, où il resta jusqu'après la GommuDe. Il avait eu ainsi la bonne fortune d'èlre resté étranger à ces formidables événements, lorsqu'il reparut à l'Assemblée nationale. .

Dans les premiers temps, son attitude et son langage furent pleins de sagesse et de bon sens. Il ne se mêlait point aux derniers représentants de la Montagne de 1848, les Louis Blanc, les Ledru-Rollin, les Edgard Quinet et quelques autres demeurants d'un autre âge, qui d'ailleurs figuraient plutôt comme des portraits d'ancêtres que comme des membres actifs de l'Assemblée nationale.

Un parti s'était formé autour de lui, dont les principaux membres étaient : Ghallemel-Lacour, Henri Martin, Denfert-Rochereau, Garuot (le père), Pascal Duprat, Duclerc, Emmanuel Antgo, Le Royer, Brisson (Henri) , Littré, Arnaud de l'Ariège, Edmond Adam, Peyrat, Paul Bert, Testelîn, Schœlcher, etc. Ils formaient le groupe de l'Union républicaine. Gambetta avait parmi ces hommes une réelle autorité, non pas absolue pourtant, car presque toui avaient une valeur propre, et une personnalité qui ne se fi'it pas laissé facilement absorber. D'ailleurs, dans ces premiers temps de la République, par tactique fort bien entendue, habilement, trop habilement même suivie, la fraction avancée de l'Assemblée se tenail fort discrète. Elle avait le sentiment exact que son apparition et son intrusion trop accen-

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