BISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE
débarrasser de cet outillage, qui n'était point sorti du sol ; qui serrait successivement à tous les Régimes de hasard; et l'Assemblée nationale, daas son ensemble, était pénétrée de cet esprit de rénovation. J'ai déjà expliqué comment elle fut détournée de ce dessein.
Une seule de ces réformes prévalut, ce fut celle des institutions municipales. Tous les partis étaient d'accord sur ce point; on ne différait guère que sur les détails. Mais avec leur habileté coutumière et un peu audacieuse, les républicains des fractions avancées de la Gauche en Brent une affaire de parti, du leur; et ils affectaient de s'approprier en quelque sorte l'idée d'une réforme, à laquelle au fond tout le monde s'associait. Ils se donnaient ainsi comme les défenseurs particuliers d'un droit populaire. Double avantage, de donner à l'opposition une couleur libérale, et au parti du gouvernement une apparence de réaction.
Nous avions, en prenant possession du Pouvoir, annoncé une loi municipale. Personne plus que moi n'était décidé sur cette question de la décentralisation, qui avait été l'objet de toutes mes études spéculatives sur la politique, et le sujet du premier livre que j'avais publié à la fin de l'Empire (1).
Par suite des circonstances, et pour le moment, la question des libertés municipales se résumait alors dans celle de savoir à qui appartiendrait le
(1) La Politique d'un provincial.
CONFLITS BNTBE LES DIVEBS POUVOIRS »S
droit de nommer les municipalités : si elles seraient élues ou choisies par te gouvernement. La question ainsi posée se compliquait de la question gouvernementale. Or, la question de gouvernement, à cette heure, dominait tout; car il ne s'agissait pas seulement pour nous de vivre, il s'agissait surtout d'implanter et de faire vivre la République. Dans la plupart des communes, les municipalités étaient entre les mains des partisans des anciens Régimes; et cela se conçoit, si l'on considère que les électeurs sont beaucoup plus conservateurs qu'on ne l'imagine, en ce qui touche les personnes. Quand ils ont adopté des mandataires, ils les gardent, quels que soient les changements qui se produisent dans les sphères supérieures. Il en résultait que, dans la plupart des villes et des communes rurales, les municipalités étaient restées entre les mains des personnes dont l'inQucnce remontait aux anciens Régimes. La République rencontrait ainsi partout des adversaires, par une sorte de tradition locale, sans d'ailleurs que la volonté des populations y fût pour rien.
Nous jugions la situation politique encore trop précaire pour maintenir un état de choses qui eût constitué pour nous, et sur tous les points du territoire, un obstacle, peut-être même un gros danger. Nous avions donc décidé que, du moins pour le moment, on maintiendrait pour le Gouvernement, c'est-à-dire en fait pour le ministre de l'Intérieur, le droit de nommer les maires et les adjoints des villes et des chefs-lieux de canton.
Cette affaire, assez mince en elle-même, avait
SB HISTOIHE DE LA BËPDBLIQUB
donc, en raison des circonstances, pris une importance capitale. Le Sénat y attachait un prix extrême, et M. le Maréchal pensait que, dans cette afibire, son autorité personnelle était en jeu. Je ne voyais pas là une cause suffisante de conflit avec lui ni avec le Sénat. II m'apparaissait aussi que l'intérêt de la République était de nous laisser armés du droit d'être représentés dans tous les centres importants par des hommes dévoués au nouveau Régime. Mais j'avais un autre motif plus grave encore et plus personnel, pour adopter la solution préférée par le parti conserva leur.
Gambetta affectait dans son journal, dans ses propos, par son atlitudc générale, d'exercer une influence prépondérante dans le gouvernement. Cette ingérence, affichée plus ou moins ouvertement, me portait de plus en plus à prendre une attitude de défense et d'indépendance. A en juger par les propos de couloirs et par la polémique des journaux, il semblait que Gambetta faisait de cette question de nomination des maires, ou de leur élection, une affaire personnelle, ou du moins dans laquelle il opposait sa volonté de chef de parti à celle du Gouvernement. Ainsi posée, la question s'envenimait visiblement.
On annonçait que le ministère et en particulier le ministre de l'Intérieur serait mis en demeure de capituler. Et plus cette opinion était répandue, plus je m'affermissais dans la volonté de résister à ces sortes de sommations. Ce serait pour moi une occasion de rejeter le joug que je sentais prêt & se faire sentir, et de faire montre de mon esprit d'iodépen-
daoce; or cet esprit, même un peu farouche, c'est moi tout entier.
Telle fut la première rencontre d'une lutte qui s'est poursuivie plus ou moins sourdement pendant trois 3D8, jusqu'au jour où je dus succomber par l'abandon du parti dont je soutenais la cause. Si j'y insiste, c'est que cet épisode doit servir à éclairer le sens de l'histoire que je raconte, et à faire comprendre comment la République, en se transformant pitoyablement en une oligarchie démagogique, n'a pu s'établir comme un Régime régulier, par la faute en grande partie de ceux-là mêmes qui s'attrîhuaient le mérite d'avoir été ses précurseurs, et de la représenter plus particulièrement.
A l'heure où surgit l'incident que je raconte, l'accord formé vers la fin de l'Assemblée nationale entre les diverses fractions du parti républicain était encore à peu près intact. Du côte Gauche, on soutenait le ministère, et de la parole et du geste, avec une sorte de gratitude avouée pour les services qu'il rendait. Mais il sembla que, cette fois, tout allait rompre. Même la Gauche dile républicaine, placée sous la direction de Jules Ferry, prenait parti contre mot. Non que M. Jules Ferry me fit alors la guerre. Au contraire, quoiqu'il partageât sur le fond de la question les opinions de Gambetta et de ses amis, il s'employait à calmer la tempête. Mais il ne pouvait, disait-il, désarmer la colère d'Achille. Eu vain me pressait-il à chaque instant de céder devant les résolutions prises par la Gauche tout entière. 11 me prédisait la déroute et la chute, et il s'en plaignait, avec sincérité, je crois. Ce Eut une panique.
a» HISTOIII •« LA RÉFUKLIQtlB
Elle s'étak emparée de mon ealoara^ utmédiat lui-même; et tout le monde était eoMMoe eo^»teraé. Maisj'xTsis pm moa paa^ au fond de asoinème ; et rien œ ponrait cbanger Bbcs réflaiottant mùremeat réâéchiet.
Le débat s'okirrit i la Chambre le 11 juillet. La loi prëscBtée ne portait qoe aur le nasde. 4c uoaaia»tioB des maires. Elle n'éta)4 ainsi qa'oa «^pitre de la loi municipale aiiDOBcée par le çonveramaieat. Gambetta profita de cette poàtioa de lit question pour proposer un ajmiraenMaik, jusqu'à» jour oà l'enaernble de la loi municipale serait apporté aux Cbambres. Il fit présenter W soûon d'i^ournemeal par M. le Pommelée. J« ae pourait aceepitei ee procédé qui consistait à Aofàat la lutte léeLle sous un prétexte. Je posai nettemeiit la questia» ministérîeile; dj'ajontai : ■ On nous reproebe^et c'est le seul reproche qui, dans le débat owvert, poisse noua être adressé par un homme aussi Tersé dans la polittque qae M. Gon^ieita, on nous reproche peul-ètre de poser cette question — laimstériidle — à }M-opoB de la loi sur les libertés nuinicipalet. HcflsieuFS, ca> me choivt pas ces s^t£s de questione; elles s'ii»poaent. Il arrive toujours un moEMdst qaelcoa^ue
— on ne sait lequ^ — il arrive un moaieat »à »ii ninistère qui défrad une paJitiqae, a besoia de savoir si cetie [Mhtique est apf)to«Tée par la ma^ rite de la Chaïahre. Ce aaoïaeat nous a leaahlé Tenu. II n'y a daas notre fait aucune eoatradicâMkB avec Ici principes de nos amis — et j'a^oNctaia — Le paya a voulu la liberté — nous en fix.ong les limites
— mais il a vonlo gurtaut la paix intérieure et la
CONFLIT» BNTBI LKS BIVBKS POUVOIRS 0*
OQBftsliiiaitioi^ d« Ui République. C'est pourquoi oous œ voulons pas ds politique des conflits, n
G«fliJKtta oleDuindUi la parole : a On nous a. dit qu'on n'avait pas été maître de la questâoa aux laquelle on d>eiiuwidait & la majorité ua vot« de OiMi£aiice, ifuand. oa sait, à n'en pouvoir douter, que' cette cnafianse n'a jamais ét^ plus siocèce. et pltM piofoode. Pourquoi doaa veoir sur cette question qu'on déclane: tzaositoire, qu'on déclare devoir être représentée dans trois mois, dans six mois, poser la question même de l'existence et de la responsabilité d'un ministère? Messieurs, il y a quelque chose évidemment qui nous échappe dans cette politique, car il ne parait pas possible que, sur un terrain aussi étroit, on puisse accumuler tant de matières explosibles. Qu'est-ce que cela signifie?... Le langage contenu et ardent à la fois, inquiet et triste du ministre qui vient de descendre de cette tribune... Tout cela est contraire à la vérité, à la sagesse, à la prudence politique, et, quant à moi, je le dis, je ne me sens pas libre... <r
Libre! Gambetta l'était tellement qu'il vota pour l'ajournement, c'est-à-dire contre le ministère.
11 avait feint d'ailleurs de ne pas comprendre les dessous de ce débat. Il savait parfaitement que ce qui était en cause c'était sa prépotence personnelle ; et que j'étais résolu à ne pas la subir. Il eut avec lui 76 voix, et le ministère en recueillit 389. Les abstentionsau nombre de 43 étaient, presque toutes, des voix bonapartistes.
Tel était si bien le sens de la- journée que, me rencontrant dans les couloirs de la Chambre après
.,gniM.,G00^k'
100 niSTOIKK DB LA EiPUBLIQDE
la séance, il me dit : a Vous l'avez emporté, mais c'est une victoire à la Pyrrhus, et vous vous en sou' viendrez! » J'ai senti plus tard les effets de celte menace !
On pourrait croire que j'aurais trouvé, du c6té de la Droite et de l'Elysée, l'appoint du concours qui allait me manquer à Gauche. Je ne tardai pas à faire l'épreuve de l'hostilité indéfectible des partis qui s'aLtribuaieut alors la qualité spéciale d'être des conservateurs.
DyGOOgIC