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c'étaient des intérêts de parti et la passion antireligieuse qui étaient l'alimeat habituel des discussions des Chambres et des agitations du monde politique. Ce monde d'ailleurs était principalement occupé à pourvoir les amis de prébendes de l'État et de fonctions publiques, en écartant ceux-ci pour y placer ceus-là.
II semblait que le parti qui s'attribue à titre privatif la qualité de républicain se lassât déjà d'être sage. 11 supportait impatiemment, sans toutefois le laisser paraître trop ostensiblement, que le gouvernement tût entre les mains des républicains qualifiés Centre Gauche. Il lui lardait de se manifester au dehors, comme le promoteur et le directeur né des idées dont il s'attribuait volontiers le monopole.
Ces idées se résumaient plus spécialement dans deui questions capitales : la question sociale et la question religieuse. Pour celle-ci ce furent les enterrements civils qui furent la cause occasionnelle du grave dissentiment dont j'eus à porter tout le poids. Pour la question sociale j'eus aussi à soutenir te premier assaut; et ce fut M. Lockroy, dans la séance de la Chambre du 19 novembre, qui le donna.
Ce ne fut alors qu'un incident assez peu important de la politique intérieure; mais, en réalité; c'était le point de départ d'un mouvement social qui est devenu l'affaire capitale, ou du moins une des affaires capitales de l'avenir. Ce ne fut rien moins en effet que la première manifestation de l'avènement, dans l'ordre social, du quatrième État.
A l'heure où j'écris ces lignes, la question des syndicats ouvriers et, d'une manière plus générale
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des syndicats tout court, a pris un double caractère. L'organisation des bourses de travail, et la concentration de toutes ces forces populaires dans la main d'un groupe de meneurs qui s'est constitué comme une sorte de gouvernement àcôté, comme l'avaitété le conseil fédéral au début de la Commune de 1871 : voilà le côté révolutionnaire de ce mouvement social. Mais ce même mouvement social a une autre face, bien différente et même opposée. La désorganisation actuelle du mécanisme gouvernemental constitué en l'an VIII, et par l'Empire, est telle qu'une évolution en sens contraire est désormais inévitable. De là un retour à l'état corporatif qui se manifeste dans l'ordre politique et administratif aussi bien que dans l'ordre social. Et ainsi se renouera la chaîne des traditions françaises, avec l'esprit nouveau datant de 1789.
I3otre Régime constitutionnel et administratif, après un siècle à peine, est déjà use et bors de service, parce que, à la différence de l'Ancien Régime qui avait duré dis siècles, c'était un organisme factice, œuvre de politiciens, créé au rebours du tempérament particulier de la nation. Cette nation s'était formée par agrégations successives, sous la tutelle ou sous la main habile des rois, qui ont agi comme des jardiniers sensés et des éducateurs affectucus et intelligents, cultivant la plante qui leur est conEée sans prétendre changer son essence et sa nature. Or, le propre de cette nation Franco-Gauloise était de vivre à l'état corporatif.
Mais à l'heure où nous sommes, on n'en était encore qu'aux débuts de ces grands changements,-
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et on ne voyait pas si loin. Les syndicats d'ouvriers n'étaient point d'ailleurs une nouveauté. Depuis longtemps déjà, on autorisait les ouvriers à se réunir par groupes d'élat, pour délibérer sur leurs intérêts professionnels. On bisait brèche, de toutes parts, aux lois prohibitives des associations, legs de la première révolution. C'est ainsi que, la nécessité faisant loi, les ouvriers d'un même corps dé métier en étaient revenus peu à peu à se concerter entre eux, sur leurs intérêts communs. On aurait pu les en empêcher; on le toléra. Ce fut ce qu'on a appelé le régime de la tolérance.
Ce régime était, en fait, extrêmement libéral, en ce sens que l'autorité publique se prêtait largement aux vœux et aux besoins réels du monde ouvrier. Pour mon compte, j'étais disposé à hvoriser le retour à cet état de choses, qui rentrait dans mes vues générales sur l'organisation de la société moderne. Or, mon opinion & cet égard est que la France est un pays essentiellement corporatif, que la corporation ft tous les degrés de l'échelle sociale est le mode de vivre le plut conforme à notre tempérament et i nos mœurs nationales. Et néanmoins, je ne pouvais, aussi longtemps que la loi ne serait pas changée, fairo que les ouvriers pussent se grouper en dehors de toute autorisation et de toute surveillance.
Il arrivait — et cela était inévitable — que les personnages qui s'attribuent à titre privatif le rôle de défenseurs du peuple, ne manquaient pas cette occasion de se poser comme les protecteurs attitrés de la démocratie, et d'en tirer avantage pour leur
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popularité. El c'est ainsi que des questions fort simples, faciles à résoudre, grâce à la bonne volooté d'uD pouvoir gouvernemental éclairé, deviennent des occasions de conflits, par suite d'interventions d'intrus intéresses.
Par le fait de ces interventions, les conflits se multipliaient alors. Les ouvriers, croyaatavoir à se plaindre des rigueurs delà police, demandèrent à me voir. Rien ne me convenait davantage que ces entrevues familières avec tes hommes de tout rang, mais surtout avec les hommes du peuple, étant assuré que mes bonnes intentions seraient vite reconnues, et qu'elles auraient raison des mauvais vouloirs, ou des causes réelles de mécontentemenl,s'il y en avait.
Je reçus ainsi, au ministère, un assez grand nombre d'ouvriers, et je les priai de m'exposer leurs griefs et leurs propositions, sans crainte de rencontrer chez moi des préventions d'aucune sorte. Une des personnes présentes prit alors la parole, et commença un vrai discours. Il ne me fut pas difficile de voir que cet orateur n'était point un ouvrier, mais un beau parleur qui s'était ingéré de prendre le rôle d'intermédiaire entre les ouvriers et moi. Je l'interrompis, et je lui dis : « Pardon, monsieur, si je vous arrête. Mais veuillez me répondre d'abord : Êtes-vous un ouvrier? — Il s'arrêta assez surpris. — J'insistai, et il finit par avouer qu'il n'était pas ouvrier, mais qu'il avait été chaîné par les ouvriers " présents de parler en leur nom. Pendant cet inlermède, j'observais les ouvriers, et, lorsque je dis que c'était à eux que j'avais affaire, et qu'il n'était pas besoin d'intermédiaire entre eux et moi, je vis un
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air de satishictioa oon douteux sur les visages, et aussi cette raillerie discrète et si française de gens qui aiment les situations nettes, et que l'on remette les importants à leur place. Je m'expliquai donc arec eux dans des termes tels que nous nous séparâmes très bons amis.
Les choses en étaient là quand la question fut portée devant le Parlement, et voici à quelle occasion. Les chambres syndicales, celles qui existaient avec la tolérance du Gouvernement, imaginèrent de s'unir entre elles par une sorte de lien fédéral. Bien qu'elles appartinssent à des coqis de métier différents, elles demandèrent l'autorisation de se réunir en un groupe unique, qui pourrait délibérer sur les intérêts généraux de la classe ouvrière. L'autorisation demandée fut refusée, et M. Lockroy, portant la question devant le Parlement, m'interpella à ce sujet, dans la séance du 18 novembre 1876. Je consigne ici ma réponse, parce que, au moment même où j'écris ces lignes, la question est de nouveau posée devant te pays, mais dans des conditions beaucoup plus graves. Nous n'étions alors qu'au début d'une évolution qui prend le caractère d'une révolution sociale, laquelle se manifeste par la constitution d'un quatrième État; et ce quatrième État ne tarderait pas à dominer tous les autres, et i achever la révolution sociale annoncée depuis longtemps par les détracteurs et par les ennemis de la société actuelle. J'entends parler de la confédération des syndicats ouvriers et, par extension, des syndicats de tous les salariés, y compris ceux de l'État lui-même.
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On retrouve là — et c'est ce qui fait tout l'intérêt de cette digression — on retrouve ià les causes profondes et les acteurs véritables des crises révolutionnaires qui troublent la vie sociale, dans les temps surtout où les forces morales, qui tiennent en boa état de ganté la société, sont atteintes par l'effet de doctrines fausses et de mœurs relâchées. Les intérêts des corporations d'artisans, de toutes corporations en général, sont infiniment respectables ; et il est juste que leurs membres s'entendent entre eux pour les défendre. Mais il arrive que des conseillers, mus par des motifs étrangers aux intérêts en jeu, interviennent sous le prétexte de faire prévaloir les revendications reconnues légitimes. Ce sont les démagogues intéressés à agiter les passions populaires, pour s'en servir au profit de leurs propres intérêts ou de leur ambition. Ces meneurs transforment les griefs qui, dans de certaines limites, peuvent être réels, en revendications violentes et vengeresses. C'est ainsi que, dans les temps de révolution, ils soulèvent les colères populaires, et qu'ils les exploitent, dût la Patrie en soupir! Les vrais intérêts du peuple servent de marche-pied aux démagogues. L'ambition des politiciens les aveugle sur la criminalité de leurs actes. Etainsi, de degrés en degrés, les révolutionnaires de notre temps ont réussi à transformer le régime tulélaire des syndicats primitif d'ouvriers de même corps d'état en un instrument de guerre civile et de révolution sociale.
En 1876, nous n'en étions encore qu'au début de cette évolution, et ses principaux instigateurs
étaient quelque peu inconscients. Les quelques «itations du discours que je fus amené à prononcer alors marquent bien le caractère de cette affaire des ayndicals, tel que je le pressentais dès ce tempg-lâ. Je disais :
■ ... Or, qu'est-ce que c'est que les chambres syndicales? Des membres de corps de métiers ont été autorisés à se réunir de temps à autre, et ces ou- Tiiers se réunissent : pourquoi faire t Est-ce pour s'occuper de questions générales, questions politiques ou autres? Pas le moins du monde. C'est pour parler de leurs intérêts particuliers, pour se concerter sur leurs affaires, pour aplanir les difficultés qui peuvent surgir parmi eux; pour s'entendre aussi avec les corporations voisines, sur des intérêts de métier. Voilà en quoi tes chambres sjrodicales peuvent être utiles, en quoi elles peuvent être fécondes, dans l'intérêt bien entendu des ouvriers, (C'est cela! — Très bien!)
Mais si les chambres syndicales renient sortir de ce rôle, ce ne sont plus des chambres syndicales; et c'est précisément lA ce qui fait que, sur le point particulier qui nous occupe, nous avons dû intei^ venir.
■ Gomment! voilà des chambres syndicales, des réunions d'ouvriers groupés sur leur terrain propre; ce sont les menuisiers, les serruriers, les tailleurs, etc., chacun a ses intérêts, ses affaires de corps de métier; les voilà, ils délibèrent entre eux sur ces intérêts.
1 Puis on leur dit un jour : il faut nous entendre avec les chambres voisines, et pour nous entendre
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avec ces chambres voisines, il faut délibérer sur un but commun, sur une action commune ; ft cet eGFet, il faut nommer des délègues qui serviront précisément de lien entre ces groupes divers.
» Et ces délégués qui servent de lien commun entre toutes ces chambres syndicales, représentant tous les corps de métiers, ces délégués vont se réu< nir entre eux, délibérer, sur quoi?... Sur une proposition de loi qui a été déposée sur le bureau de la Chambre, et que vous-mêmes vous êtes appelés à discuter !
• Est-ce que vous ne voyez pas, messieurs, que c'est organiser, je répète le mot dont je me servais tout à l'heure parce qu'il rend exactement ma pensée, c'est organiser un petit parlement à côté du grand, c'est oi^aniser une représentation d'une classe spéciale à côté de cette représentation natio> nale, la vôtre, qui embrasse, dans sa généralité, toutes les catégories de citoyens ?
' Pour mon compte, je suis convaincu que l'honorable H. Lockroy se trompe dans cette affaire, lui et les amis qui t'appuient de leur assentiment ; je croîs qu'il comprend mal les intérêts des ouvners qui lui ont hit faire cette démarche. Je doute que tous l'approuvent, et j'ai des raisons déparier ainsi; je pense que beaucoup d'ouvriers ont compris, avant lui, que les raisons de notre refus étaient excellentes, et que l'autorisation qu'on nous demandait pourrait compromettre, pour toujours peutêtre, l'existence de cette institution utile, bonne en elle-même, féconde en ses résultats : l'institution des chambres syndicales. Telles sont, messieurs,
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les explications dans lesquelles j'ai cru pouvoir entrer en répondant à mon honorable collègue. ■
La Chambre manifesta son accord avec moi sur ce point; et la question des chambres syndicales fut écartée des discussions parlementaires, mais non des débats politiques qui s'agitaient au dehors. Lorsque, par- suite d'une évolution nouvelle sur laquelle j'aurai à m'expliquer plus tard, M. Jules Grévy fut devenu président de la République, vers 1882, l'agitation extraparlementaire à ce sujet reprit son aspect plutôt révolutionnaire. Et toutefois l'opinion publique, pénétrant dans le Parlement, était favorable au mouvement populaire qui se manifestait sous le nom de syndicats ouvriers. Ou était d'accord sur cette idée, que les ouvriers avaient le droit de se concerter pour défendre leurs intérêts particuliers : il ne s'agissait plus d'ailleurs que de légaliser ce qui, en fait, était devenu une habitude prise sous l'œil bienveillant du Gouvernement, et de substituer ua droit à la tolérance. Tel fut l'objet de la loi qui devint définitive en 1884. On a fait un titre de gloire à M. Waldeck-Rousseau de cette réforme : en réalité le mérite en appartient à tout le monde.
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