‹ Histoire de la république de 1876 à 1879Chapitre 49 sur 71 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

l'esprit de parti

La crise miaistérieUe avait, comme cela arrive toujours, suspendu le cours des affaires, et occupé tous les esprits, dans le monde politique proprement dit. Dans le grand public, on n'y avait rien compris; et à cet égard, je recueillis, pour mon compte personnel, des manifestations qui m'auraient consolé de ma diggrAce, si j'y avais été vraiment sensible. Toutefois il était notoire que du côté de la Droite, et non sans quelque assentiment inavoué d'un c6té de la Gauche, on avait essayé tout au moins de jeter sur moi un certain discrédit. Mais si j'en avais soufFert, j'aurais été grandement consolé par d'autres manifestations dont j'aurais eu lieu d'être fier, si j'avais la moindre tendance à me glorifier de quoi que ce soit. Je pus recueillir, dans la presse et dans ma correspondance, principalement de la part des préfets mes collaborateurs, le témoignage précieux d'une estime à laquelle je tenais pai^dcssus tout. Mais j'en recueillis un supérieur à tous les autres, et qui me vengeait des petites perfidies du monde parlementaire. Mes collègues du Centre Gauche me nommèrent leur président, me donnant ainsi, par un

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acte éclatant, une marque d'estime et d'aSectîon dont je pouvais être lier.

La fia de l'année approchait, et il fallait voter le budget, dont la discussion avait été prolongée par des querelles dont le véritable objet était la politique intérieure bien plus que des questions de finances. A ce moment même, Garobetta souleva une difficulté d'ordre constitutionnel.

 propos de quelques articles de la toi de finances, le Sénat avait usé de sa prérogative, pour relever les crédits compris dans la loi présentée au Parle- Bient par le Gouvernement, et que la Cbambre des députés avait rejetés. On se souvient que ces crédits, refusés par la Chambre, avaient pour objet d'améliorer la situation des membres du clei^é ou de maintenir, d'augmenter même des créations de cet ordre. A cet égard, le Sénat était animé, dans sa grande majorité, de sentiments tout contraires à ceux qu'avait manifestés la Chambre, sous desinfiuences franc-maçonniques que nul ne soupçonnaitalors, mais dont Gambetta élait, dès ce momentlà, l'instrument peut-être inconscient.

Il cédait aussi à cette sorte d'instinct démagogique qui au fond était en lui, lorsqu'il tendait ainsi àdiminuerl'importance du Sénat, dans lejeu desins* titutions, et à le subordonner A la Chambre des députés. Cette conception ultra-démocratique et proprement jacobine n'a jamais cessé de hanter l'esprit du parti républicain. C'était cette même conception qui inspirait Jules Ferry lorsque plus tard, grâce à des modifications apportées à la Constitution et aux lois organiques, il fit diminuer le r6le et l'impor-

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laoce du Sénat, qui auraient dû être au premier rang.

Le Sénat avait donc relevé des crédits rejetés par ta Chambre. Gambelta souleva la question de constitutionnalîté. Il soutint que le Sénat avait outrepassé ses pouvoirs, et il mit enjeu la Constitution. M. Jules Simon soutint la thèse contraire avec beaucoup d'autorité, et avec son talent ordinaire. Il fit prévaloir la thèse vraie, à savoir que les deux Assemblées ont, en matière financière, des droits égaux, avec cette seule distinction que les lois de finances devaient être portées en premier lieu devant la Chambre des députés. Le droit des deux Assemblées, quant au vote, est égal. S'il y a désaccord entre elles, le bon sens et la nécessité aidant, il faut bien que l'accord final se fasse ; et c'est ce qui arrive forcément, puisque, autrement, la vie nationale serait suspendue faute d'argent.

La longue expérience que j'ai eue des tendances particulières des hommes poussés au Gouvernement par tes mouvements révolutionnaires, et qui ont fait leur apprentissage des afibires publiques dans ces milieux de combat, m'a amenée Faire cette constatation: Accoutumés à envisager les affaires publiques au point de vue de l'opposition, c'est-à-dire de la contradiction permanente et tendant au renversement de l'ordre établi, ils conservent cette disposition d'esprit anarcbique, même & l'encontre du gouvernement qu'ils ont contribué à fonder. Mais de plus, il est remarquable qu'ils méconnaissent

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généralement, jusqu'à l'inconscience, l'esprit même des institutions qu'ils avaient établies pour assurer leur domination. Ainsi, par exemple, les premières règles d'un État républicain sont l'équité, la tolérance et la justice : mais aussitôt qu'ils sont les maîtres, les républicains méconnaissent ta justice, la tolérance et l'équité, pour régner, pro dominatione. Et de même, aussitôt qu'ils sont parvenus à fonder un établissement républicain, lequel implique l'harmonie des Pouvoirs établis sur des bases démocratiques, leur premier soin est de faire prédominer l'un de ces Pouvoirs sur les autres, et généralement le Pouvoir législatif du premier degré, par la raison que c'est là qu'ils régnent. El même à la Chambre des députés, ne croyez pas qu'ils respectent les règles qui doivent présider au fonctionnement d'une assemblée délibérante : la liberté des opinions, la loyauté dans les débats, la scrupuleuse observance des lois d'équité et même de délicatesse dans les discussions et dans les votes. Leur goût de la domination persiste jusque dans l'exercice de la fonction créée pour fonder la liberté politique; et ils sacrifient à leur passion de la toute-puissance les règles imaginées par les hommes dans le but de vivre libres ' 11 arrive par là que le vrai but final des révolutions politiques, c'est-à-dire la domination d'un parti, étant atteint, les mêmes procédés qui ont servi à l'atteindre, sont retournés par les triomphateurs contre les libeetés conquises.

Les républicains, qui triomphèrent après les désastres de la patrie, ont offert, sous toutes les formes, ce spectacle déconcertant d'hommes achar-

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nés à abolir les principes et à détruire les institutions propres à fonder le régime politique de leur rêve, qui était la République. Une telle contradiction, une telle trahison contre soi-Enéme seraient inexplicables, si nous ne savions pas aujourd'hui que le but réel poursuivi par les véritables auteurs de nos révolutions successives, n'étailpas de fonder un gouvernement libre, mais, sous couleur de repu* blique, de donner à une secte antireligieuse et antisociale les moyens d'action nécessaires pour arriver à leurs fins, c'est-à-dire à la ruine des institutions religieuses fondées sur le christianisme, et en particulier de l'Eglise catholique. Presque tous ces jeunes hommes qui, par goût, pour l'amour de la liberté, par le sentiment naturel qui porte les générations successives à s'élever sur l'échelle sociale, étaient entrés avec tant d'entrain dans les voies de la politique active, avaient, en y entrant, laissé à la porte leur indépendance d'esprit; et ils avaient contracté, envers la franc-maçonnerie, des engagements qui libèrent de tou te raison et de tout esprit de justice.

Dans une société bien ordonnée, l'habitude de la règle, le culte des traditions, l'éducation que reçoivent, par !e contact et par l'exemple, les hommes nés dans les sphères sociales où se recrute le personnel gouvernemental, forment les esprits des jeunes hommes qui se destinent à la vie publique. Mais dans une nation culbutée par les révolutions, les nouveaux venus dans la politique sont dépourvus de cette éducation première, et s'ils ne s'imprègnent pas des principes rigoureux de justice

et d'équité qu'imprime dans l'Ame une disciplioe forte comme celle des idées religieuses, et des traditions, ils EODt exposés & ne s'inspirer que de sentimeot« d'orgueil ou de mauvais instincts, qui les portent à méconnaître les vraies règles de tout 6ouvememeat Ils décorent alors du nom de liberté les fantaisies d'esprit qui les servent.

H. Jules Simon, par la hauteur de son esprit et par l'expérience d'une vie d^à longue, avait des idées de gouvernement qui le classaient à part des hommes de parti. Et toutefois, il n'échappait pas entièrement aux conséquences d'une éducation politique imparfaite, et aux habitudes d'esprit contractées dans une opposition de nature révolutionnaire.

Il avait laissé entendre à l'Elysée qu'il pourrait maîtriser la Gauche de la Chambre, et tenir le parti républicain tout entier sous sa direction, étant sousentendu que cette direction serait maintenue en accord avec les tendances conservatrices de i'Élysée. Peut-être aussi eut-il l'idée de discipliner sous sa direction les diverses fractions de la Gauche, à l'imitation de M. Thiers, dont le salon, à Versailles, avait été une sorte de cours de droit public, mais avec la bonne grâce d'une maison de bon ton, d'un esprit supérieur, et avec toutes les séductions d'un milieu social élevé.

11 s'était flatté de diriger la Gauche de la Chambre des Députés, et l'on disait qu'il s'en était porté garant à l'Elysée, et qu'il saurait incliner par son ascendant le Parlement à seconder la politique ély-

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séenne. Il se trompait sûrement en ce qui était de son autorité sur la Gauche de la Chambre, même sur le Centre gauche. ïl tenta, il est vrai, de prendre et de s'assurer sur cette partie du Parlement une autorité qui lui eût permis de gouverner avec elle ; etsoit dans cette vue, soit qu'il tombât dans le travers d'esprit qui a caractérisé tous les hommes politiques du siècle dernier, il eut l'idée de donner, sur l'ensemble de la politique, la prépondérance à la Chambre, en se réservant d'avoir la main sur la Chambre eite-mème.

Telle fut la faute commune à tous les hommes de parti qui ont eu de l'influence sur la marche de nos affaires publiques, depuis que le régime constitu- • tionnel y a été établi. L'essence de ce régime est tout entière dans l'équilibre des trois Pouvoirs, présidentiel ou royal, sénatorial ou de la pairie, et législatif Or, tous les hommes qui ont eu la charge de diriger ce Régime ont tenté de donner la prépondérance de l'un des trois Pouvoirs, et presque toujours de la Chambre des députés, sur les deux autres. Ils ont ainsi faussé le système lui-même, lequel, il est vrai, est d'un maniement très délicat, comme le serait le mécanisme ingénieux d'une horloge très perfectionnée. Les prétextes ne manquent pas pour justifier une pratique mauvaise : et il est entendu que te bien public, la grande cause de la Bévolu.tioQ, l'intérêt particulier du Régime établi, tous les pavillons dont on couvre les marchandises quelles qu'elles soient, ont été arborés pour justifier les atteintes portées à la Constitution, dont l'équilibre se trouvait ainsi déplacé et détruit. Ignorance

3 des devoirs civiques, les chefs d'État ou les chefs de gouvernement ont, presque toujours, commis cette faute, par laquelle ils ont mis à nu la débilité des Régimes constitutionnels, et finalement ont causé leur ruine.

M. Jules Simon s'était fait fort d'amoindrir, jusqu'à la rendre nulle, l'influence qu'eserçait Gambetta sur ta Chambre des députés. Il avait résolu d'associer tous les groupes de la Gauche à son œuvre propre, de les annihiler l'un par l'autre, et d'en faire les coopérateurs, les artisans, et, dans le fait, les instruments de son pouvoir personnel qu'il entendait, avait-i) dit, opposer victorieusement à celui de Gambetta. Il eut l'idée, dans ce but, et pour habituer les divers groupes de la Gauche de la Chambre à se discipliner sous une direction unique qui serait la tienne, de réunir chez lui, à la place Beauvau, une fois par semaine, les représentants autorisés de ces groupes dans la personne de leurs présidents, et quelques amis personnels. J'y étais appelé en ma qualité de président du Centre gauche. Ce qui se passait dans ces réunions, et leur ton général, sont du domaine de la chronique mémoriale, plus que de l'histoire. Tout ce que j'en dirai ici, c'est que si M. Jules Simon avait fondé, sur ce procédé extra pa rie men la ire, Tespoir de fortifier son autorité sur la Gauche de la Chambre, son attente fut déçue complètement. 11 serait plus conforme à la vérité de dire que ce fut le contraire qui arriva.

Tandis que, de plus en plus, se débilitait en quelque sorte son autorité personnelle, celle de Gam-

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belta, qu'il avait peut-être le tort de poser luimême comme son aatagoniste, se fortiGait et grandissait, par ud procédé similaire, mais qu'il employait en dehors du cercle constitutionnel proprement dit. Je l'ai déjà indiqué, en signalant le gouvernement postiche que Gambetta avait installé dans les bureaux du journal la République française. L'autorité que lui donnait sa fonction de président de la Commission du budget lui était d'un puissant secours, dans l'organisatian de ce Gouvernement à côté. 11 avait sous sa direction tout un personnel; des inspecteurs, des correspondants et toute une clientèle qu'il faisait placer dans les postes administratifs. Il devenait ainsi un centre d'action extra-gouvememenlal, et il constituait un État dans l'État, vers lequel ne tarderaient pas à tendre les espoirs, les vœux, les offres de concours de tout un personnel en formation, qui se préparait à peupler et à gouverner la cité future.

Il n'est pas sans intérêt ni sans utilité de montrer, dès qu'il eut apparu, l'élément destructif de la République créé de toutes pièces par les républicains plus particulièrement attitrés. Aveuglement d'abord, puis poussé d'étape en étape par ses thuriféraires pressés d'entrer en scène, Gambetta fut ainsi, cédant à une idée d'ambition personnelle, mais plus encore poussé par des courtisans avides, amené à introduire dans la Bépublique naissante un élément destructif de tout Régime ordonné et régulier. Ce fut pour ainsi dire une conspiration quasi-ofScielleimplantée dans le Régime, sous couleur de le maintenir avec son efBgie propre, et qnî,

aprè* avoir dominé en effet le Rég;ime politique aaisaant, a Ëoi par le transformer en une oligarchie au service de sectes ennemies. Tel fut le rAle d'une bande de politiciens, aux appétits impérieux, et qui ont exploité la République comme un domaine.

On peut rétrospectivement se figurer comment la secte franc-maçonnique, qui guettait son heure, mit à profit cette poussée pseudo-démocratique. Mais ce n'est que plus tard que son heure sonna, alors qu'elle put déchaîner contre la société sans défense et sans méfiance les appétits dont elle se servit pour ses desseins. Et ce fut Gambctta qui, à son insu peut-être, devint son principal instrument.

Gamhetta avait pris place triomphalement sur la scène politique, par le grand et nohle effort de la défense nationale. Mais après un efbcement, trop prolongé au gré de ses thuriféraires, de ses courtisans peut-on dire, de ceux qui lui avaient formé une cour et qui attendaient tout de lui; après un temps de répit accordé au passé, i) était rentré en scène, avec une grande infatuation, assez naturelle d'ailleurs, et aussi avec de gros appétits pour son entourage. Dès ses débuts, il s'était mis en guerre contre le Sénat, et il affectait visiblement de tenir toute la Gauche en tutelle. Il y avait un grand fonds d'inconscience dans ce Méridionaf, que des succès de tribune et de bavardage entre intimes avaient investi de bonne heure d'une sorte d'autorité sur ses contemporains, et à qui des courtisans intéressés firent croire qu'il était l'homme prédestiné pour

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donner un nouveau coure à l'higtolre de France. Et lui, qui se croyait dominateur, il était le jouet de la gecte qui se servait de lui, pour donner une forte impulsion à son œuvre détestable, je veux dire, de la franc- maçonnerie.

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