LA JOURNÉE DD SEIZE MAI
tt MOHSIEDR LE PRÉSIDENT DV GONSEIL,
■ Je viens de lire dans le Journal officiel le compte rendu de la séance d'hier.
■ J'ai TU avec surprise que ni tous, ni M. le Garde des Sceaux n'aviez fait Taloir à la tribune toutes les graves raisons qui auraient pu prévenir i'abrogation d'une loi sur la presse votée, it y a moins de deux ans, sur la proposition de M. Dufaure, et dont, tout récemment, tous demandiez vous-même l'application aux tribunaux; et cependant, dans plusieurs délibérations du Conseil et dans celle d'hier matin même, il avait été décidé que le Président du Conseil, ainsi que le Garde des Sceaux, se chargerait de la combattre.
B Déjà, on avait pu s'étonner que la Chambre des députés, dans ses dernières séances, eût discuté toute une loi municipale, adopté même quelques dispositions dont, au Conseil des ministres, vous avez vous-même reconnu tout le danger, comme la publicité des conseils municipaux, sans que le ministre de l'Intérieur eût pris part à la discussion.
a Cette attitude du chef du Cabinet fait demander s'il a conservé, sur la Chambre, l'influence nécessaire pour faire prévaloir ses vues.
«Uneexplicationàcelégard est indispensable, carsi je ne suis pas responsable, comme tous, envers le Parlement, j'ai une responsabilité envers la France dont aujourd'hui, plus que jamais, je dois me préoccuper.
<> Agréez, monsieur le Président du Conseil, l'assurance de ma baute considération.
n Signé : le Président de la République, u Marécbal de Mac-Mahon, h
Rien n'avait transpiré dans Paris de ce qui s'était passé, dans la matinée, à l'Elysée et à la place Beauvau. Nous assistions ce matin-là en grand nombre au service funèbre d'Ernest Picard, célébré à Saint-Germain-l'Auxerrois ; et ce ne fut qu'à la fin de cette cérémonie que le bruit se répandit de ce qu'on appelait déjà un coup d'Etat, avec cette vivacité d'impression que les foules éprouvent quand leur nervosité est déjà ébranlée, comme l'était la nôtre.
Depuis lors, on a qualifié diversement l'acte du Marécbal, le plus souvent au gré des passions de parti. 11 est possible aujourd'hui de le juger impartialement.
Que le Marécbal ait, plus ou moins, subi l'influence de suggestions émanant de son entourage, cela est probable; mais qu'il ait suivi sa propre impulsion déterminée par la direction politique du Président du Conseil et par l'attitude belliqueuse de
MO HISTOIRK DK LA RÉPUBLIQUE
la Gauche de la Chambre, cela est aussi certaio. Quels qu'aient été d'ailleurs ses motifs, il était absolument dans la limite de ses pouvoirs. La Constitution de 1875 lui conférait le droit de choisir ses ministres. Qu'il fût conforme à l'espnt de cette Constitution que le Président de la République prit ses ministres parmi les membres de la majorité des Chambres, cela est également très certain. Mais rien ne prouve que telle ne fut pas la pensée du Maréchal, au moment où il écrivit sa lettre. A ce moment, ses conseillers du lendemaio n'étaient pas auprès de lui, M. de Fourtou était même loin de Paris. Il est établi qu'en écrivant sa lettre, M. de Hac-Mabon ne suivit d'autre inspiration que la sienne.
J'ai pu savoir très exactement comment s'était produit l'incident qui détermina la crise ; et il est indubitable que, de la part du Maréchal, cet acte fut absolument spontané.
Je transcris à ce sujet le récit que m'a fait, longtemps après, le colonel Robert, secrétaire général de la présidence de la Hépublique, parfait galant homme, et qui m'avait souvent servi d'intermédiaire avec i'Élysée, dans le désir de maintenir des rapports faciles entre le Maréchal et moi. » Le matin du 16 mai, avant qu'aucun des membres habitués de son entourage fût arrivé, le Maréchal lut le Journal officiel; el, sans nul doute, il fut vivement impressionné par l'attitude des ministres et particulièrement de M. Jules Simon pendant la discussion et le vote de ta loi sur la presse. Il était déjà fort irrité contre M. Jules Simon particulièrement; et tous
ceux qui l'ont coanu savent qu'il ne se contenait guère lorsqu'il était sous le coup de sentiments violenta, n Déjà, me dit M. Robert, il s'était plaint plusieurs fois que l'on ne tint pas, dans les Chambres, les engagements pris en Conseil des ministres. Il était environ 8 heures. Seul était présent le général Broyé, qui avait coutume d'accompagner le Maréchal dans sa promenade & cheval, et qui était le plus dévoué, le plus sûr et le meilleur des hommes. " Venez là, dit-il, asseyez-vous à votre place et ■ écrivez. ■ Il lui dicta la lettre, et la fit porter immédiatement au ministère de l'Intérieur, place Beauvau. Quand nous arrivâmes un peu plus tard, Broyé nous dit — M. d'Abzac, M. Emmanuel d'Harcourt étaient arrivés dans l'intervalle — : ■ Oh ! oh ! * un gros événement, plus gros qu'il n'en a l'air! n Bt il nous raconta ce que le Maréchal avait fait. Les conséquences de cet acte apparurent de suite à ces hommes, très au courant des choses; ils eurent l'idée d'y couper court en retirant la lettre. On dépêcha quelqu'un au ministère de l'Intérieur, avec l'ordre de reprendre la lettre s'il en était encore temps. Mais cette lettre était déjà entre les mains de M. Jules Simon : il était trop tard ! <>
Il avait lu la lettre, en effet, et il allait y répondre.
> P«ni, IS mû 1S7T.
« MONSIKCB LE PbÉSIDENT DE LA RÉPUBLIQUE.
a La lettre que tous voulez bien m'écrîre m'impose le devoir de vous donner ma démission des fonctions que vous aviez bien voulu me confier.