LE COMITÉ DES DROITES ET LE COMITÉ DES GA U G H E S
En dehors, à côté du ministère, et avec son appui diversement accordé, — caries ministres eux-mêmes n'étaient pas d'accord sur le résultat souhaité de cette aventure, — les diverses fractions du parti conservateur s'étaient organisées en comités électoraux. Le comité de Droite se composait de MM. Kolb-Bernard, de Larcy, de la Monneraye, de Rivière, de Rosamel, tous sénateurs; M. Robert de Mun, secrétaire général. Son bureau avait son siège, 4 rue Castellane. Son programme était essentiellement affecté " à la défense des intérêts catholiques menacés, disait le manifeste, par le programme révolutionnaire " . Ils entendaient obtenir des garanties pour (i la liberté de l'Eglise dans son enseignement, son ministère, ses institutions, son culte, le maintien des lois sur l'auijiônerie militaire, sur l'enseignement et en particulier sur l'enseignement supérieur, le respect de la loi du dimanche, la défense des corporations religieuses, le vote intégral du bud get des cultes. » N'est-il pas curieux de rappeler ce programme de guerre, quand on songe qu'il aurait été signé par la très grande majorité, sinon par
runanimité des membres du Centre gauche! C'est que Tobjcctif ainsi énoncé de la guerre entreprise n'était pas son objectif véritable!
De son côté, le parti bonapartiste avait formé un comité de quinze membres, dont le conseil d'exécution se composait de MM. Rouher, duc de Vendôme, Jolibois, baron de Mackau.
Lorsque, loin de la bataille, après tant d'années écoulées, on se reporte par la pensée à ces temps où l'on avait soi-même un rôle dans la partie engagée, on ne peut se soustraire à une réflexion angoissante. Il est donc possible à des hommes foncièrement honnêtes de se servir, dans les luttes politiques, de procédés qui ne le sont pas! Les mêmes hommes, engag^îs dans cette bataille qui allait devenir furieuse, avaient, dans d'autres temps, condamné la candidature officielle, et s'étaient réclamés de tous les principes qui pouvaient être invoqués pour la défense des libertés publiques.
C'était sous le second Empire; et ils étaient alors des vaincus. Lors du 16 Mai, devenus les victorieux, ils n'eurent qu'une passion : consolider leur victoire. Ils avaient changé d'armures et ils se mettaient en contradiction avec leur passé. Il se pourrait pourtant que, dans les deux circonstances où ils se montrèrent si différents d'cu.x-mêmes, ils aient été plus sincères qu'on ne le pensait. C'est que, en politique, on s'amnistie au sujet des moyens que l'on
emploie pour triompher, parce qu'on se fait aisément illusion sur la bonté de sa cause. Si bien que les plus honnêtes gens du monde, pour s'être trouvés dans des camps politiques séparés, se traitent mutuellement de criminels!
Il importe cependant que l'historien rappelle les fautes commises par les détenteurs des pouvoirs publics dans l'exercice de l'autorité, parce qu'il y trouve l'explication des faits qu'il raconte. Quoi que l'on pense de la cause politique à laquelle le ministère de Broglie s'était attaché, il est incontestable que les moyens employés pour la faire réussir étaient en opposition absolue avec la liberté électorale. De là naissait contre eux un double grief : premièrement, une véritable forfaiture, puisque, conservateurs comme ils prétendaient l'être, ils s'élevaient avec violence contre un ordre de choses constitutionnellement établi; secondement, un grand et préjudiciable trouble occasionné dans les intérêts d'ordre matériel du pays. Les artisans et les chefs d'industrie, les commerçants, dont la prospérité dépend en grande partie de la paix publique et de l'ordre social, tout ce monde du travail se voyait menacé, tourmenté, atteint dans la gestion de ses affaires particulières. De là le soulèvement de l'opinion publique; et c'est ce soulèvement qui donne la clef des événements qui vont suivre.
Devant la perspective des luttes électorales prochaines, les membres de la Gauche devaient aviser.
Très divisés sur les questions de ia politique, ils allaient s'unir fortement sur le terrain de la République menacée. Cette fusion fut, dès le pi-emier moment, préparée et cimentée dans une réunion qui se tint chez Emmanuel Ara[jo, lequel demeurait alors rue du Général-Foy.
Emmanuel Arago avait une situation un peu à part dans le monde républicain, et même à l'Assemblée nationale. Son nom, devenu un titre, depuis François Arago, le plaçait en vedette au milieu des partis. Sa personne était avenante. C'était un type du bon garçonnisme; et toutefois le grand nom qu'il portait, les fonctions considérables qu'il avait remplies en 1848 et en 1870, l'éclat de sa voix tonitruante, lui donnaient du relief. Fort galant homme d'ailleurs, jovial, abondant en bons mots quelquefois heureux, il était un des favoris de l'Assemblée nationale, où tous les cercles, par courtoisie et par le fait d'anciennes relations, lui étaient ouverts, sans que cela fut de grande conséquence. Son salon était bien choisi pour réunir toutes les nuances de l'opinion républicaine.
J'y fus convoqué; et c'est ainsi que, pour la première fois, je me trouvais dans une réunion délibérante, avec des représentants de toutes les nuances de l'opinion répid^Iicaine, depuis la Plaine jusqu'à la Montagne. Là, se rencontraient des hommes qui avaient figuré dans les assemblées politiques, depuis 1848 jusqu'en 1851, et que l'on voyait reparaître dans l'Assemblée nationale.
Les anciens, parmi lesquels se trouvaient des hommes qui avaient eu jadis une popularité écla-
tante, n'avaient pas joué à Versailles un rôfe en rapport avec leur renommée. Les générations qui se suivent se remplacent sans observer, les unes au regard des autres, beaucoup de ménagements, surtout dans la vie politique. J'ai pu m'en rendre compte pendant la longue période d'existences polilitiques que j ai traversées, et durant laquelle j'ai vu plusieurs générations successives s'asseoir au banquet. Les nouveaux arrivés saluent les anciens; mais c'est tout au plus. Louis Blanc, Ledru-Rollin, Laurent Pichat, Arnauld de l'Aricge, Littré, Oscar de Lafayette, Edgard Quinet, avec ses longs cheveux blancs, sa télé encore rayonnante, sa renommée en quelque sorte posthume, sa longue lévite, son air de dignité quasi-sacerdotal; Littré, avec le costume et l'attitude d'un bénédictin, toujours absorbé, même pendant les séances, par son travail personnel; tant d'autres enfin apparaissaient comme des revenants d'un âge lointain. Leurs opinions en toute chose portaient l'empreinte du* romantisme et de l'humanitarisme, qui marquait toutes les créations de leur temps, et leur donnait un ton d'exaltation qui parut excessive aux générations plus positives de notre époque. Il y avait dans leur tournure d'esprit, dans toute leur manière d'être, un tour chimérique qui se sentait dans leurs conceptions politiques, et jusque dans leur éloquence. Il semblait qu'eux-mêmes se rendaient compte qu'ils avaient perdu le contact avec les générations nouvelles. N'en est-il pas ainsi d'ailleurs pour ceux d'entre nous qui survivent à l'époque dont je fais en ce moment le récit?
Les anciens, apôtres d'un évangile qui n'avait plus cours, apparaissaient donc comme des ombres des Champs Elyséens, vénérés par les uns, saluésavec déférence par les autres, ou simplement regardés avec curiosité. Il semblait qu'entre eux et les républicains modernes, il n'y avait ni communauté d'idées, ni langage pareil. Les générations nouvelles se détient de l'ouverture d'esprit des anciens^ comme si elles avaient quelque chose à leur apprendre. De leur côté, les anciens, en présence des dédains dissimulés sous le respect, sont frappés d'une sorte de timidité. De là, entre les générations qui se suivent, des désaccords plus apparents que réels. îl n'y a pourtant entre elles que les formes qui les différencient, et qui, seules, changent. Ce qu'elles veulent toutes, c'est avoir leur place au soleil, et cela est légitime; à la condition toutefois qu'elles ne jouent pas des coudes de telle sorte qu'elles ressemblent moins à une société régulière qu'à une meute déchaînée sur une proie qu'elle convoite, mais pour elle seule.
Dans cette réunion où je me rencontrais avec eux, à côté des républicains survivants de 1848, se trouvaient les républicains qui s'étaient formés sous l'Empire.
Les républicains élevés sous le second Empire étaient d'une autre trempe; moins épurée et moins forte aussi. Bien qu'ils fussent encore attachés à la doctrine, ils étaient moins austères de toute façon, {)lus assouplis aux nécessités de Gouvernement, plus avides du pouvoir. C'étaient des gens pratiques, qui avaient fait leur éducation politique et philoso-
phique à l'école du positivisme, de ce positivisme d'un genre particulier qui consiste à mettre des bornes à l'intelligence sous le prétexte qu'elle ne saurait pénétrer les vérités qu'ils sont d'avance résolus à ne pas admettre. Leur art en politique était plus moderne et plus souple. Libéraux en paroles, ils seraient aisément jacobins en action, quand il s'agirait d'appliquer leurs doctrines. Leur chef était Gambctta, à qui ils attribuaient tous les dons, notamment celui de trouver des foriuules frappées avi coin du génie. C'est ainsi que l'on crut, sur la foi de ceu.x qui le disaient, qu'il avait inventé l opportunisme, comme si de tous temps les politiques n'avaient pas conformé leur conduite au.K nécessités du jour; ce que Cicéron disait déjà à Atticus : Temporihus cnnvenietuluin — « Il faut s'accorder au temps " . Il est vrai que la formule avait, dans la pensée de ces républicains à la conscience large, un autre sens. Avec le dessein prémédité de mettre le Régime politique, ou autrement la France, au service d'une entreprise contre Dieu même, n'était-il pas de bonne guerre, et très spirituel aussi, d'abuser de la bonne foi et de la bouxie volonté des hommes engagés dans la République nouvelle née des événements, mais attachés aux vieilles traditions françaises, en se servant d'eux pour faire aboutir les desseins de la secte? N'était-ce pas vraiment un bon tour? et le succès n'absout-iî pas les moyens? On en rirait bien entre soi, dans les salles de politiciens de la République française! Tel fut l'opportunisme.
C'était, disait-on, la formule générale du nouveau
Itégime politique, une règle de conduite sensée, adaptée aux circonstances, un gage de pondération et de prudence : tandis qu'en réalité la formule servait à cacher des desseins tout différents : la marche sourde et lente de la secte jacohine et franc-maçonnique, ainsi couverte du masque du modérantisme et de l'opportunité.
Ce bon M. Tartuffe! Mais rien ne ressemble davantage à rhonnéteté que la tartufferie accompagnée d'une sorte de joyeuseté impudente. La plupart de ces républicains nouvelle manière avaient fait leur éducation intellectuelle et philosophique à l'école du positivisme. Leur art était plus moderne et plus souple que celui des vieux jacobins; mais cet art ne répugnerait pas au jacobinisme, quand viendrait l'heure d'appliquer sa doctrine.
A cette heure où les groupes politiques de la France contemporaine, celle qui remplit la période de 1789 à 1909, vont jouer leur dernière partie; à la veille de la crise finale qui se prépare, il convient de rappeler la physionomie du Centre gauche. Dans ce nouvel effort tenté pour organiser un régime politique sensé sur les données de la Révolution, de la Révolution de 1789 à 90 s'entend, le Centre gauche fut la dernière expression de ces juste milieu qui avaient fait le contrepoids des partis pendant les Régimes politiques antérieurs. Il était, pour ainsi dire, la dernière carte de la Révolution de 89. Mais déjà, à l'heure où nous sommes de cette histoire, il était entamé. Il ne tarderait pas, après un dernier effort qui ne fut pas sans éclat, à être lui aussi annihilé et à se fondre dans les vieux partis, der-
niers ferments de la vraie Révolution. Ce fut l'histoire renouvelée de tous les abandons
Mais à ses débuts et dans l'Assemblée nationale, le Centre gauche constituait un groupe politique très distinct et très nouveau. M. Thiers avait vu de suite que ce groupe représenterait exactement la politique qu'il voulait suivre : et ce fut sur lui principalement qu'il s'appuya. Ce parti était alors la représentation exacte de tous les ordres de l'Etat : les hommes qui le constituaient étaient presque tous nouveaux venus, et indépendants vis-à-vis des organisations politiques antérieures; ils étaient surtout, comme on dirait aujourd'hui, nationalistes. Représentants des anciens temps, comme Jules de Lasteyrie, Oscar de Lafayette, comte de Choiseul, de Chadois, de Malleville, Rémusat; grands industriels comme les Féray d'Essonnes et les Gailly ; avocats renommés, Ernest Picard et Ricard ; hommes de lettres, Lanfrey, de Laboulaye, Lamy; financiers comme Gouin, Léon Say, Lebaudy, Henri Germain; journalistes comme Scherer et John Lemoinne... on peut dire sans flatterie, une élite. Ce qui les distinguait en politique, c'était leur détachement, complet et sincère, à l'égard de toutes les anciennes formes gouvernementales. Certes, toutes les fractions de l'Assemblée étaient patriotes, mais les membres du Centre gauche l'étaient à leur manière, non point inféodés, comme on l'a dit, à M. Thiers, mais attachés par reconnaissance au Gouvernement de l'homme qui fut véritablement, pendant ces années 1871-1872-1873, un sauveur. Indépendants vis-à-vis du passé, ils se sentaient plus libres dans le
choix des procédés de sauvetage que le malheur du temps avait rendus nécessaires. A leurs yeux, la République était, non pas un dogme, mais simplement, en raison d'une longue suite d'événements, dont ils n'avaient à aucun degré la responsabilité, une forme de gouvernement mieux appropriée que les autres à notre état démocratique. Nous pensions que la France se ferait honneur, si, fidèle à son idéal de liberté et de justice, s'accommodant de son organisation intérieure nivelée par la Révolution, elle pouvait parvenir à vivre en République, sans rompre avec ses grandes traditions; qu'il fallait au contraire les conserver jalousement, puisqu'un peuple ne peut les briser sans périr comme une plante séparée de ses racines. Ce qui a semblé parfois être de l'hésitation dans notre conduite fut plutôt l'effet des embarras occasionnés par l'adaptation de nos idées au Régime nouveau, et par les difficultés que nous créait le vieux parti républicain. Nous entendions conserver pieusement à la France sa physionomie et son âme natives. Nos compagnons de Gauche, sans trop le dire, ne l'entendaient pas ainsi. Pour moi, après avoir connu l'éloquence, et expérimenté l'esprit peu pratique des anciens; après avoir vu à l'œuvre le savoir-faire très pratique des modernes apôtres de la Révolution, je pense que la France ne pourra vivre, sous un Régime politique quelconque, et de quelque nom qu'il se nomme, que lorsqu'elle aura repris le cours de sa vieille histoire, et qu'elle se sera libérée définitivement de l'esprit et du galimatias révolutionnaires.
LA DROITE Eï LA GAUCHE 25
Ces fractions diverses du parti républicain se trouvaient donc réunies chez Emmanuel Arago. Elles y étaient représentées par les illustrations de chacune des fractions de la Gauche : Victor Hugo y était venu. La réunion avait une sorte de solennité. Il sembla que celte assemblée vénérable avait le sentiment que les destinées de la France et de la Révolution française allaient dépendre de ses résolutions. Plus de cloisons entre les divers groupes : une seule âme et une seule voix. Plus de ménagements non plus, tels qu'on les gardait à Versailles. Assez de mystère! on allait dire hautement, enfin, ce qu'il y avait au fond des âmes! Et ce fut un abondant débordement de mots sonores, d'objurgations et de colères patriotiques. Ce fut long et obscur.
J'écoutais en silence, avec l'inquiétude de voir sortir de là un programme électoral propre à nous faire battre; avec aussi la préoccupation de préserver la politique du Centre gauche d'accointances fâcheuses et de promiscuités qui l'eussent rendue méconnaissable. Pendant longtemps nous avions maintenu dans la droite voie l'opinion publique, si sujette en France à courir après des feux follets et à s'engouer des fantaisies du jour. Il s'agissait, à l'heure actuelle, d'arrêter un plan de campagne qui pût nous assurer la victoire. Ce n'était pas l'heure d'étaler des théories politiques et de mettre en vue des personnages qui auraient pu indisposer ou effrayer les électeurs. Après le flot des doctrines
confuses émises par des voix grandiloquentes, quelqu'un, obligeamment, me demanda mon avis. Je répondis que tout ce que je venais d'entendre était sans doute fort beau, mais me semblait un peu hors de propos. Il s'agissait d'une lutte électorale : or, tout combat implique l'union dans l'effort. Ce n'était donc pas le cas de mettre à nu nos divergences de doctrines. Il fallait au contraire entrer en campagne avec un programme d'union parfaite ; nous le pouvions en nous présentant devant le pays comme étant tous également victimes d'un coup d'autorité contre la représentation nationale; il serait habile de nous borner à cette protestation, en déblayant ainsi le terrain de la lutte, et en simplifiant le sujet de la querelle. Cette façon de résumer la discussion mit tout le monde d'accord. On me pria de passer dans une pièce à côté avec quelques-uns des assistants pour préparer un ordre du jour. Et quelques instants après, nous sortions du cabinet d'Arago avec un programme électoral ainsi conçu :
Il Les députés soussignés, représentants des bureaux des quatre groupes de la Gauche de la Chambre des députés frappée par le vote de dissolution :
a Déclarent que les trois cent soixante -trois députés qui ont voté l'ordre du jour de défiance contre le ministère;
<i Restant unis dans une pensée commune, se présenteront collectivement, et au même titre, devant le suffrage universel, lorsque les électeurs seront convoqués dans leurs comices " .
Cette rédaction, adoptée par la réunion, devint le programme électoral de tous les candidats de Gauche. De son côté, la Gauche du Sénat fit un appel au pays pour l'engager à renvoyer à la Ghamhre les trois cent soixante-trois.
De même que les fractions de la Droite de la Chambre, les Gauches avaient constitué un comité électoral qui devait se réunir chaque semaine, le jeudi, au n" 9 de la rue Louis-le-Grand, sous la présidence alternative de M. Calmon, du Centre gauche, et de M. Hérold, de l'Union républicaine.