‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 11 sur 59 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ce fut un beau moment, où la France montra, encore vine fois, ce qu'il y a de vraie noblesse dans son àme nationale. Peuple rare entre tous, turbulent, fougueux et comme endormi tour à tour. Ainsi Pai'je vu, pendant une longue vie, enfiévré pour la liberté, pour la gloire, pour l'honneur; puissant, valeureux, comme grisé de vertus civiques; et aussitôt après, abattu, las, se reniant, tournant contre lui-même ses dons de clarté et de froide logique; et tout à Iheure repris d'enthousiasme et d'élan vers l'espérance.

Ainsi encore, dans ces temps derniers, lorsque la nalion se sentit menacée par la bande dreyfusiste d'exotiques et de Français dévoyés, ce peu[)le, enivré par les appels ù la liberté, que jetait à tous les vents la plus noble élite nationale qu'on eût jamais vue groupée comme un seul homme autour du di'apeau, s'enfiévrait de chants patriotiques et de retour aux traditions françaises; puis maintenant, courbé ei comme engourdi sous un joug humiliant, muet sous l'outrage, il semble endormi dans une torpeur apparente et effrayante, mais sous laquelle on sent

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tout de même sourdre la vie et la résistance prochaine. Ainsi, durant près d'un siècle, j'ai vu et j'ai senti vivre cette nation ondoyante et diverse.

A l'heure où nous étions, à la veille de la consultation nationale à laquelle nous étions tous conviés, on pouvait assister à ce spectacle : d'un côté, une sorte de fureur aveugle de toutes les fractions plus ou moins monarchistes du pavs contre la République; et de l'autre, un vigoureux et premier effort d'union, pour la défense des institutions nouvellement fondées, avec la bonne foi un peu naïve des uns et la fourberie très dissimulée des autres. Tout ce monde partit en guerre, et Ton put reconnaître une fois de plus cette furia française qui emporte tout chez nous, quand on est au combat. Ce fut un renouveau des passions politiques qui ont agité l'âme de la nation depuis cent ans. On revit les dévouements désintéressés, l'esprit de sacrifice, le courage intrépide qui, à 1 honneur du pavs, se montrent dans de tels moments. Ces vertus civiques étaient stimulées, dans le parti républicain, par les extraordinaires abus de pouvoir que se permirent alors les gouvernants. Et ce qui complétait l'admirable spectacle de ce grand peuple en mouvement, ce fut la discipline qui se maintint dans les rangs, depuis le commencement jusqu'à la fin de cette période; discipline acceptée et volontaire, que tous gardaient avec une singulière intelligence de la situation et des moyens les plus sûrs de vaincre.

Il s'agissait de faire sanctionner par la volonté populaire les résolutions arrêtées d'avance dans l'esprit des conjurés. Il fallait à toute force que

le pays confirmât les desseins de la faction triomphante. On aperçoit ici le vice essentiel des constitutions politiques basées sur le principe unique de la représentation nationale, principalement quand la représentation émane directement du suffrage universel. Car dans les sociétés constituées aristocratiquement, le vice signalé ici trouve quelquefois dans l'organisation sociale des tempéraments et des contrepoids, comme en Angleterre par exemple. Mais dans des pays comme la France, il est fatal que la direction et la marche des grands intérêts nationaux soient subordonnées entièrement au mouvement d'idées et de sentiments de la multitude : autant dire à l'ignorance et à Finconsistance mêmes.

Il avirait fallu, chez les hommes qui étaient les maîtres de l'action publique, une vertu quasi surhumaine pour qu'ils consentissent à consulter honnêtement la volonté réelle de la nation, sans prétendre la subordonner à leur intérêt. On peut les blâmer de ne l'avoir pas fait, sans en être trop surpris. Ils manquèrent simplement d'héroïsme dans l'usage qu'ils avaient à faire des institutions. Mais ils en manquèrent, on peut le dire, amplement.

Le premier soin des ministres fut de changer les fonctionnaires, en vue de faire d'eux les instruments de leurs visées politiques : les fonctionnaires de l'administration, préfets et sous-préfets; ceux de la justice, procureurs généraux, procureurs de la République et juges de paix (1). C'était encore une

(1) On peut consulter sur ce point l'ouvrage intitulé : Six mois de ministère, par Laffinfah, p. 45 et suiv., librairie Sandoz et Fischbacher, année 1878.

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conception étrange du pouvoir politique et du Gouvernement que de mettre les fonctionnaires au service des passions du moment. Etrange renversement des idées! Les gouvernements dits libres, par opposition, pense-t-on, aux gouvernements traditionnels, reposent sur cette idée : que Tordre, la justice, lintérêt général doivent être confiés au peuple souverain agissant par ses mandataires, et que dès lors une équité suprême présidera au cours de la vie nationale. Or il arrive que, sous l'empire de ces Régimes populaires, du moins en France, la succession des pouvoirs en exercice est marquée par une hécatombe de fonctionnaires publics. Chaque gouvernement nouveau ne voit plus dans les fonctionnaires publics que des instruments de sa volonté et des passions politiques du jour, tandis que, selon la loi de ces régimes, ces mêmes fonctionnaires n'ont été établis et ne devraient user de leur autorité que pour servir l'intérêt général et permanent du pavs. De là, cette conséquence bizarre que les Régimes constitutionnels fondés au nom de la justice et de la liberté se trouvent retournés par le fait des mandataires du peuple contre la liberté et contre la justice.

Cette étrange conception ou plutôt ce travestissement des institutions populaires n"a pas été d'ailleurs particulière au ministère de Broglie. Elle a presque toujours été, pendant tout le siècle écoulé, un procédé habituel de gouvernement. Mais il est vrai de dire que nul gouvernement n'en avait et n'en a usé plus largement que celui de M. le duc de Broglie.

Dans radministralion intérieure, 41 préfets furent révoqués ou mis en disponibilité, plusieurs furent démissionnaires ou mis à la retraite. L'hécatombe des sous-préfets fut à Tavenant. Dans l'ordre judiciaire, il y eut aussi des révocations et des changements en grand nombre, parmi les procureurs généraux, les procureurs de la République et parmi les juges de paix : ce fut même un des actes de ce gouvernement qui indigna le plus M. Dufaure. Durant ses précédents ministères, il avait, avec le plus grand soin, composé le personnel des corps judiciaires; et il voyait, avec une douleur patriotique, que l'on faisait de ce corps judiciaire un instrument politique.

La passion politique en effet faisait dévoyer singulièrement les ministres, qui, dans leur privé, étaient de parfaits honnêtes gens. Ils v mirent même quelque effronterie. Rien n'est plus édifiant sous ce rapport que la lecture des circulaires qui furent envoyées dans les départements par tous les ministres sans exception (1).

Dans une circulaire du 3 juillet, M. de Fourtou disait aux préfets : «Le Gouvernement, monsieur le préfet, n'a pas seulement le droit, mais il a le devoir de faire connaître au corps électoral les candidats qui soutiennent et les candidats qui combattent sa politique... Par ce langage, le Gouvernement ne fait rien autre chose qu'éclairer les électeurs, et il serait étrange qu'on lui contestât le droit de le tenir... Nous ne pourrions admettre l'hostilité d'aucun fonc-

(1) Voir Six mois de ministère, par Laffiseur.

tionnaire. Ceux qui ne craindraient pas de faire usage contre le Gouvernement de l'autorité même qu'ils tiennent de lui ne devraient espérer aucune tolérance ni compter sur aucune faiblesse.

(i Si les fausses nouvelles sont répandues dans les lieux où le public est admis, tels que les cabarets, spectacles, et si le délit est caractérisé par le discours tenu ou la parole dite en public, comme il le serait par la publication dans un journal, vous devez en déférer immédiatement les auteurs à la justice... Vous me signalerez d'ailleurs les cafés, cabarets et débits de boissons que leurs propriétaires laisseraient se transformer en lieux de propagande, et vous m'en proposerez la fermeture, par application de l'article 2 du décret du 29 décembre 1851. "

Cette circulaire offre la démonstration la plus éclatante des déplorables effets que peuvent produire des mesures prises à la légère par un gouvernement inexpérimenté ou frivole. Elle donna lieu à un véritable déchaînement de mesures violentes, arbitraires et vraiment criantes, prises contre tous les cabaretiers de village ou de ville. On ferma les cabarets, on priva les propriétaires de leur licence, on se livra à une débauche véritable d'actes arbitraires, qui eurent pour effet de soulever une sérieuse tempête de cris de révolte et d'intérêts lésés. Il en résulta un tel déchaînement d'opinion contre le décret de 1851 que cette mesure législative, dont le but était de réduire le plus possible le nombre des cabarets, ne put résister au flot des récriminations et des colères dont les députés élus durent, plus tard, se faire les ". 3

organes. Et c'est ainsi que la Ghaml)re élue en octobre supprima le décret de 1851. Par voie de conséquence, c'est donc à cette funeste politique que l'on doit l'ouverture sans limite des cabarets et tous autres licu.xde consommalion : déplorable état de choses contre lequel on cherche aujourd'hui, mais en vain, un remède. Ce ne fut pas un des moindres mau.\ déchaînés sur le pays par la folle entreprise des ennemis du Régime politique qui venait d'être établi, qu'ils avaient contribué euxmêmes à établir!

Autre circulaire du minisire de Tlnstriiction publique (12 juillet) : ft Un certain nombre de fonctionnaires de l'enseignement, tels qu'inspecteurs d'académie, inspecteurs primaires, commis d'inspection, se seraient parfois écartés de la réserve qui leur est commandée par leurs fonctions... Je vous prie, après vous être entouré des plus sincères informations, de vouloir bien m'éclaircr sur raUiludcet les actes des divers fonctionnaires de mon administra- "tion, en m'adressant sur chacun d'eu.x: une note -motivée, et, s'il y a lieu, des propositions »

Circulaire du ministre des Finances à MM. les directeurs généraux et les trésoriers payeurs généraux (17 juillet). " La question qui se posera bientôt devant le corps électoral emprunte aux circonstances une gravité particulière... Aussi le Gouvernement n'hésitera-t-il pas à désigner aux électeurs les candidats qui soutiennent sa politique et sur lesquels il désire que les suffrages se portent

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de préférence... Il importe que son action ne soit contrariée par aucun de ceux qui le représentent à un degré quelconque; il ne peut admettre Thostilité d'aucun d'eux »

Circulaii'C du 28 juillet, concernant les débitants de tabac. Sous l'Empire, les préfets avaient la faculté de suspendre de leurs fonctions les titulaires des bureaux de tabac, pour torts politiques. Mais une circulaire du 23 septembre 1876 avait enlevé aux préfets ce pouvoir de suspension. La nouvelle circulaire disait : « Je n'hésite pas à penser qu'il convient aujourd'hui de rétablir entre les préfets et les directeurs des contributions un partage d'attributions qui me parait basé sur une juste appréciation du décret du 25 mars 1852, sur la décentralisation. Il importe de laisser à l'administration préfectorale, qui a nommé ces fonctionnaires, l'appréciation de leur conduite au point de vue politique. »

Circulaire du directeur des postes obligeant à mettre au rebut toutes les publications, journaux, professions de foi, circulaires, etc., qui ne porteraient pas d'adresse personnelle. « MM. les Préposés voudront bien en outre, à partir de la réception du présent bulletin mensuel, établir jour par jour et transmettre au directeur de leur département des relevés circonstanciés Indiquant la provenance, le titre et le libellé des suscrlptions des journaux déposés ou parvenus à leur bureau sans adresse personnelle... »

Une circulaire du ministre des Travaux publics

(Paris, 9 juillet) : « Vous savez qu'aux termes du décret du 27 mars 1852 l'administration a le droit de requérir la révocation des agents des Compagnies (de chemins de fer).

«... Dans 1 intérêt même de ceux qui pourraient céder à de funestes entraînements, je crois bon d'avertir avant de réprimer. . . Dans les circonstances actuelles je n'hésiterais pas, tout en respectant l'entière liberté des opinions et des votes, à user de mes pouvoirs à l'égard des agents qui mettraient au service d'une propagande hoslile au Gouvernement l'influence qu'ils tirent de leurs fonctions... »

Sur l'invitation de M. le Ministre des Travaux publics et en exécution du décret du 27 mars 1852 qui donne à l'administration le droit de requérir la révocation des agents de la Compagnie, la Compagnie du Midi révoqua M. V..., député de l'Hérault, de ses fonctions de médecin de la Compagnie.

Le ministre de l'Agriculture et du Commerce (M. de Meauxj aux préfets : « Les hommes qui représentent à un degré quelconque le Gouvernement ne doivent pas contrarier l'action que vous devez exercer en son nom, et mettre au service des partis hostiles l'influence qu'ils tiennent de leurs fonctions... Si, contre mon attente, quelques-uns d'entre eux manquaient aux obligations que je vous prie de leur rappeler, vous voudrez bien m'en avertir, et j'aviserais sans retard » .

Au ministère de la Guerre, on changea la date de l'appel des réservistes, et on réduisit la période

d'exercice de vingt-huit jours à vingt jours (note du Journal officiel du 30 août) .

Ces abus si étranges de Fadministration publique, quand on considère les personnes, recommandables à tant de titres, qui s'en rendaient coupables, étaient, on peut le dire, renouvelés de la plupart des Régimes politiques antérieurs. Car la corruption électorale a été, sous tous les gouvernements issus de l'ère révolutionnaire, la pièce essentielle des Régimes représentatifs. IMais, pour être juste avec tout le monde, dans le cas présent, l'abus audacieux de la candidature officielle fut vraiment exorbitant.

A l'heure où j'écris ces souvenirs qui sont de l'histoire, et où il semble bien que l'hégire constitutionnelle, telle qu'elle a été conçue et pratiquée jusqu'à présent, est arrivée à son dernier terme, il est possible de se rendre compte de la cause essentielle de la ruine de ce Régime politique.

Il eût fallu former des mœurs appropriées à l'usage des libertés publiques; il eût fallu que les institutions créées en l'an VIII et complétées en 1814, en vue de pourvoir aux besoins d'un corps social nouveau substitué à celui de l'Ancien Régime, fussent employées uniquement à cet objet. Elles eussent pu alors peut-être remplacer utilement les anciens organes de la vie nationale abolis par la Révolution, et servir de point d'appui à l'ordre nouveau. Ces institutions ont rempli en effet cet objet pendant assez longtemps, aussi longtemps qu'a subsisté, dans le corps social, une énergie vitale

dérivant des lon[;s siècles écoulés dans une atmosphère de moralité chrétienne. Durant les premiers temps de l'ère nouvelle, l'administration, la justice, la police, en un mot les pouvoirs constitués, remplissaient leur office, chacun dans sa sphère et avec sa mission spéciale. Il restait encore dans la nation une réserve de vieilles mœurs qui soutenaient Tédilicc social; mais les mœurs démocratiques, au lieu de se former, allaient en diminuant et dépérissaient de règne en règne, dans la mesure précisément où des Régimes politiques incessamment nouveaux suhissaient la nécessité d'employer les institutions, non pas à vivifier la démocratie et à la façonner pour la vie puhlique, mais à subsister eux-mêmes et à consolider leurs frêles établissements. Il fallait vivre! et on ne pouvait prolonger ces existences éphémères qu'avec l'adhésion de la volonté populaire, base mobile, variable, toujours prête à échapper à qui s'appuie sur elle. De là, la nécessité d'exercer sur le suffrage populaire une pression constante, celle de la persécution ou celle de la crainte ou — ce qui était pire encore — celle de la fraude. Et c'est ainsi que, à chaque étape nouvelle, les Ilégiraes politiques du siècle écoulé et du siècle nouveau, réduits à la nécessité de former à leur usage et de conserver des clientèles électorales^ furent amenés à subordonner à des intérêts électoraux les institutions judiciaires et administratives, primitivement organisées pour le maintiendu bon ordre dans l'Etat et pour la prospérité nationale. Chaque Régime nouveau accroissait le mal. II ruinait les institutions administratives, dans la me-

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sure même où il s'en servait pour vivre. Et c'est ainsi que, de chute en chute, nous en sommes arrivés, en France, à ce point : que tout est à recommencer, ou plutôt à reprendre, tant les institutions qui datent du siècle écoulé sont toml)ées dans le discrédit puhlic et sont l'objet de sourdes colères. La période de ce sursaut du Régime pseudo-conservateur, datant du IG mai 1877, fut une de celles qui hâtèrent la ruine de ces institutions, par l'usage véritablement excessif et détourné qu'elle en fit. On pourrait faire à ces gouvernements dits constitutionnels l'application de la sentence si profonde que portait le poète : Et proptcr vitam vivcndi perdere causas. Les procédés qu'ils employaient pour vivre les ont perdus.

Après tant de jours et d'événements passés depuis ce temps éloigné, il est possible de se détacher des passions qui agitaient alors tous les partis et d'apprécier, en même temps que leurs actes, les conséquences de leur conduite. Les circonstances du jour, en l'an 1910, nous porteraient à juger comme des peccadilles les fautes qui furent commises alors. Certes, on ne saurait confondre les hommes de ce temps-ci, dont l'àme byzantine est remplie de doctrnies d'une animalité ultra payenne, avec ceux qui gouvernaient la France en 1877; et toutefois, on ne peut se défendre de la pensée que ces derniers ont grandement contribué à livrer la place aux barbares.

Ceux qui défendaient alors cette place avaient du

moins pour eux la droiture et le respect de la légalité constitutionnelle. Tandis que ceux qui se paraient du titre de conservateurs se signalaient aux yeux des populations comme des perturbateurs de l'ordre social. .

Et quelle débauche de candidature officielle! Un certain jour, iin journal officiel, \e Btclletin des Communes, assimilait les candidats républicains aux communal'ds.

Deux de ces candidats, M. Menier à Versailles et M. Viette à Montbéliard, poursuivirent le journal du chef de diffamation. Les tribunaux se déclarèrent incompétents. Pour nous, il n'y avait plus de juges. L'administration, de son côté, perdait toute mesure et toute clairvoyance. C'est ainsi qu'à Messei, cheflieu de canton du département de l'Orne, le comice agricole fut dissous à la suite d'un banquet que je présidais, assisté de M. Gévelot, député et conseiller général, et de jM. Chrjstophle, qui avait été lui aussi ministre du Maréchal. Or, M. Gévelot avait une grande situation personnelle dans le pays bas-normand. Grand industriel, il avait mis au service du Gouvernement provisoire, pendant le siège de Paris, 8a grande industrie de fabrication de poudre et d'engins de guerre. On peut juger de l'effet que produisaient, parmi nos populations de l'Ouest, de pareils procédés à l'égard des hommes qui étaient entourés d'une considération universelle.

Par une étrange aberration propre aux pouvoirs que la passion aveugle, on s'attaquait aux hommes qui, depuis la guérie, avaient gagné la confiance publique. On supprimait des conseils municipaux, on

révoquait des maires. Le Gouvernement, pris d'une sorte de furie, frappait à tort et à travers tout ce qui, à ses yeux troublés, apparaissait comme un ennemi ou comme un obstacle; et, par l'effet ordinaire de ces pratiques maladroites, tous les coups qu'il portait se retournaient contre lui. Il était tourmenté par ce fond de méfiance et par cet instinct de crainte qui travaillent l'âme des [jens en faute; et il avait tellement peur du sentiment public, qu'il n'osait plus le consulter.

C'est ainsi que le ministère ne craignit pas de violer une loi constitutionnelle, en se refusant à convoquer les électeurs pour le choix de la moitié des conseils généraux, qui aurait dû être renouvelée avant la session ordinaire du mois d'août 1877. Quelques-uns des membres des conseils renouvelables, considérant que leur mandat avait pris fin, se refusèrent à siéger. D'autres siégèrent à la session d'août, quoiqu'ils n'eussent pas été réélus. M. Dufaure fut un de ceux-là.

Dans un de ces vigoureux discours dont il était coutumier, il dénonça l'illégalité de la situation qui lui était faite; et il déclara qu'il siégeait, quand même, en vertu « du principe constant de notre droit public qui oblige le fonctionnaire à remplir les devoirs de sa fonction jusqu'à ce qu'il ait été régulièrement remplacé. Ainsi, dit-il, nos cantons ne resteront pas sans représentants, parce qu'un ministre a omis de les réunir pour nous remplacer ou nous réélire : l'honneur de la loi et l'institution des conseils généraux ne sont pas compromis. »

On conçoit aisément quel effet dut produire sur

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