‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 12 sur 59 · inSTOIRE DE LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

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le pays, agité à ce moment par tant de sentiments passionnés au sujet des affaires publiques, la parole grave et simple, mais que l'on sentait émue, de ce grand citoyen, un peu isolé, avec qui cependant tout le monde comptait, et qui portait en quelque sorte en lui la marque d'une autorité supérieure. Dufaure avait puissamment aidé à la fondation de la République et à 1 organisation du Régime nouveau. Il dominait en quelque manière les partis, même ceux qui étaient au pouvoir. Son intervention, en termes contenus, mais nettement accusatrice, produisit le plus grand effet.

Les ministres du Maréchal et la camarilla de l'Elysée ne se faisaient pas tout à fait illusion sur les dispositions du pavs. Quoiqu'ils fussent en proie à cette sorte de vertige que donne le pouvoir, quand on prétend l'e.x^ercer avec emportement, ils se rendaient confusément compte du degré de leur popularité, qui, plutôt, était nulle, et du véritable état d'esprit du pays, lequel n'était rien moins que favorable à leur entreprise. Ils songèrent alors à se couvrir et à se servir de la popularité du Maréchal de Mac-Mahon, laquelle était réelle. Il avait le prestige de son renom militaire, de son passé, de sa qualité de chef d'Etat.

Le Maréchal était très fermement résolu à garder son rôle de sentinelle, qu'il avait détini lui-même. Il ferait respecter la Constitution dont il avait la garde. Et néanmoins, son naturel de soldat l'empor-

tait parfois sur les scrupules du chef d'Etat. Et c'est ainsi qu'à la suite d'une grande revue de l'armée de Paris passée le l" juillet, il adressa aux officiers et aux soldats un ordre du jour dans lequel il disait :

.1 ...Oui, vous comprenez vos devoirs. Vous sentez que le pavs vous a remis la garde de ses plus chers intérêts. En toute occasion, je compte sur vous pour les défendre. Vous m'aiderez, j'en suis certain, à maintenir le respect de l'autorité et des lois, dans l'exercice de la mission qui m'a été confiée et que je remplirai jusqu'au bout. — Paris, 1" juillet 1877. «

L'ordre du jour fut affiché dans toute la France, et cette mesure insolite soulignait la signification que l'on pouvait donner aux termes de la proclamation adressée à l'armée. Dans l'état d'esprit où se trouvait le pavs, le lendemain du 10 Mai, il est facile de comprendre que cet ordre du jour ait été pris pour un appel à des prétoriens. C'était un grief que le parti républicain ne manqua pas de relever. Néanmoins la popularité du Maréchal était grande parmi les populations; et le ministère eut l'idée de l'utiliser pour le succès de sa campagne électorale. On organisa une tournée de visites dans les provinces. On y promena le Maréchal de ville en ville : Bourges, Caen, Saint-Lô, Cherbourg, Evreux, Bordeaux, Tours, Blois. On avait provoqué un concours effectif de la part des conseils municipaux pour les frais occasionnés par ces réceptions. Presque tous avaient répondu à lappel.

Presque partout aussi, l'accueil fait par les popu-

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lations fut sympathique pour la personne du Maréchal; mais le Maréchal dut entendre souvent, sous des formes respectueuses, des professions de foi républicaines très nettes, de la part des représentants autorisés des populations, présidents de tribunaux de commerce, maires et présidents des conseils généraux... a En réponse à votre enquête (sur les besoins et aspirations du pays), permettezmoi de vous dire sincèrement, disait le maire de Tours, que notre population paisible, honnête, laborieuse, est profondément attachée aux institutions républicaines. Elle vous sera donc reconnaissante de ce que vous ferez pour leur consécration et leur développement, et pour mettre le terme le plus rapproché à une crise dont souffrent particulièrement les classes laborieuses, l'industrie et le commerce de notre cité. »

A quoi le Maréchal répondit : « Monsieur l'adjoint, pour répondre aux préoccupations que vous avez cru devoir témoigner à la fin de votre discours, je vous dirai que des élections favorables à ma politique rendront bientôt au pays le calme et la prospérité. »

Il était impossible de donner une consécration plus nette à la candidature officielle et de laisser dans une nébuleuse plus vague les projets ultérieurs de la politique ministérielle. Mais les déclarations des représentants officiels du Gouvernement ne laissaient pas de doute sur la nature de ces projets. Loin de produire l'effet qu'on en attendait, ces menées officielles déterminèrent dans le pays une poussée formidable contre la pression gouvernementale.

Devant la résistance ouverte des populations, le ministère redoublait d'efforts pour susciter un mouvement d'opinion qui fût de nature à impressionner le Maréchal et à déterminer dans le pays un courant favorable à ses desseins : des billets de circulation gratuits étaient délivrés aux ouvriers pour les engager à se rendre aux lieux visités par le Président de la République; tous les fonctionnaires étaient sur pied; toutes les troupes étaient en mouvement. On cherchait enfin par tous les moyens à provoquer sur le parcours du Maréchal les ovations et les manifestations propres à le tromper sur l'état réel de l'esprit public.

Mais la froideur qui accueillait les autres repiésentants du pouvoir, ministres, préfets, autorités locales, fixa partout le degré d'enthousiasme des populations, c'est-à-dire zéro ou approchant.

Leurs sentiments véritables furent même manifestés d'une façon presque brutale dans plusieurs grandes villes, dont les représentants officiels, c'està-dire le conseil municipal, refusèrent de voter les crédits qui eussent servi à donner aux réceptions préparées pour le cortège officiel de l'éclat et la signification d'une manifestation de l'enthousiasmé public. Il fallait que le sentiment de désapprobation fût bien profond pour altérer à ce point les sentiments de générosité et presque de bienséance qui ne font jamais défaut en France chez les représentants de la population, quand il s'agit de l'associer à une fête publique et aux honneurs dus à un homme de grand renom.

Les ministres ravalèrent ainsi au rôle de courtier

électoral la grandeur de la fonction et la dignité de l'homme dans la personne du chef de l'Etat. Singulière façon, chez ces personnages qui se donnaient «omme les sauveurs de la société, de concevoir les vraies conditions de l'autorité. Ils auraient dû le savoir pourtant, ce n'est pas en vain que l'on ruine, dans l'âme du peuple, les sentiments de respect et <le vénération qui s'attachent naturellement à la personne du chef d'Empire. Le plus politique des peuples, le peuple romain, le savait bien, lorsqu'il associait l'idée de la divinité, Divus Aiigustus, à celle du pouvoir suprême. jMais ces fervents de la royauté ravalaient leur conception de l'Autorité au rôle de capteur de suffrages.

Le Maréchal avait le sentiment du rôle inférieur cju'on lui faisait jouer; il en souffrait et il avait -assez de finesse pour se rendre compte qu'à travers les décors des fêles préparées en son honneur, à travers les flagorneries officielles prodiguées par des fonctionnaires commandés, le vrai sentiment public se manifestait par la tenue plutôt réservée des représentants directs de la population et par le silence désapprobateur des foules. Il cherchait à repi^endre position, par une attitude conforme à sa dignité. C'est ainsi qu'il disait à Bourges : « On a accusé mes intentions et dénaturé mes actes. On a parlé de relations extérieures compromises, de constitution violée, de liberté de conscience menacée, on est allé jusqu'à évoquer le fantôme de je ne sais quel retour aux abus de l'Ancien Régime, de je ne sais quelle influence occulte que l'on a appelée le gouvernement des prêtres : ce sont autant

de calomnies. Le bon sens public en a déjà fait justice en France et à l'étranger. » Mais c'était en vain que le Maréchal cherchait à se dégager de cette atmosphère équivoque dont l'envelojjpait l'impopularité de ses ministres. Les lettres que je recevais me signalaient le silence significatif des foules sur son passage. Un de ces correspondants, M. Duplan, inspecteur principal du contrôle des chemins de fer, m'écrivait de Bourges : « Si le Maréchal n'avait pas fait le 16 ISÎai, il aurait été acclamé; sa personne est sympathique au pays; nous savons tous qu'aucun chef d'Etat n'a été accepté en France, à aucune époque, avec plus d'unanimité et de respect... Il est certain qu'il n'a été encouragé ici que par la minorité déjà organisée avant son voyage. Les gens modérés, dont nous sommes, regretteront vivement et patriotiquement qu'un si bon président de la République se soit fourvoyé dans une lutte sans issue contre la majorité éclairée du pays. »

On plaignait le Maréchal d'être associé à une telle besogne et comme lié à un tel rôle.

Le ministère commençait d ailleurs à s'affoler. N'eut-il pas l'idée d'affirmer devant îe public que Grévy désavouait l'attitude du parti républicain! On affichait, par exemple, à la porte de la préfecture de la Vendée, une dépèche officielle qui fut expédiée aux maires de toutes les communes, avec l'ordre de la faire lire à son de caisse, dépêche ainsi conçue : " Grévy a quitté Paris hier soir, se

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dérobant ainsi aux sollicitations des groupes des Gauchers, et a déclaré à plusieurs personnes qu'à aucun prix il ne consentirait à prendre la direction politique du parti républicain. Les républicains, disait-il, n'ont qu'une chose à faire : s'entendre avec le Maréchal. »

La réponse ne se fit pas attendre. On lisait le lendemain, dans le journal la France •

u Mont-sous-Vaudrey (Jura), 16 septembre.

« Mon cher monsieur de Girardin,

il Quoique je n'aie pas l'habitude de m'occuper des sottises qu'on m'attribue, je ne puis laisser passer, sans la démentir, l'étrange dépêche que m'a fait connaître votre numéro du 16. Permettez-moi, je vous prie, de déclarer, dans votre journal, que l'attitude et le langage que me prête cette dépêche sont une calomnie. »

C'était un démenti sec et rude, d'autant plus significatif qu'il venait d'un homme dont on connaissait la réserve et l'esprit de mesure.

Le temps estompe tout, et il paraîtrait exagéré aujourd'hui de dire que les abus de toutes sortes commis par les hommes en place, afin de déterminer un courant sympathique à l'acte du 16 mai et à ses auteurs, avaient suscité dans le pays une exaspération extraordinaire. Et d'ailleurs, l'extraordinaire Régime qu'une tyrannie éhontée a fait subir à la France depuis ces temps que l'on dirait éloi-

gnés, si on en jugeait par la différence des mœurs, des choses et des hommes, a été tel que l'époque dont on raconte ici les événements paraîtrait un Eldorado, par comparaison. Les documents du passé peuvent seuls rendre compte de l'état réel des choses; et parmi eux l'un des plus probants est cet article du Journal des Débats. Il était signé du nom d'un homme réputé justement pour Tatticisme et le ton élevé de son langage, M. John Lemoinne, qui fut jugé digne de représenter la presse française à l'Académie. « Oui, disait M. John Lemoinne, il y a eu une orgie. Il y a eu l'insolente, violente et immorale orgie administrative, qui s'est étalée sur nous pendant cinq mois. Jamais les instruments de règne, jamais les moyens de gouvernement n'avaient été altérés avec plus de pertidie et d'hypocrisie. Les hommes qui, dans un jour de malheur, ont mis la main sur le Pouvoir, ont trouvé la meilleure manière de faire les affaires de l'Empire, l'art de le réhabiliter en le dépassant... "

C'étaient les préliminaires on en vit bien d'autres, lorsque la période électorale fut ouverte.

Vers cette époque la question d'Orient s'était posée et la guerre sévissait entre la Russie et la Turquie, dans les Balkans et dans l'Asie Mineure. Mais le Gouvernement français était absorbé parles affaires intérieures; et il ne put jouer qu'un rôle très effacé à l'extérieur, pendant cette période. Il semblait que la France, elle aussi, était un champ u. 4

de bataille, et que les citoyens étaient engagés dans une guerre intestine. Ce fut pendant cette période intermédiaire, entre la dissolution de la Chambre et les élections, un autodafé continu de fonction naircs sacrifiés par les ministres, notamment ceux de l'Intérieur et de la Justice, ^ÎM. de Fourtou et de Broglie. A l'Intérieur, deux cent dix-sept fonctionnaires furent éliminés dans l'espace de deux mois par M. de Fourtou. Pendant le même temps, des juges de paix, des receveurs, des inspecteurs d'académie étaient sacrifiés; et les nouveaux choix portaient sur les fonctionnaires désignés par leurs sentiments d'un conservatisme outré.

Une circulaire du ministre de l'Intérieur donne le ton de la candidature officielle en ce temps-là : «Le gouvernement, monsieur le préfet, n'a pas seulement le droit, il a le devoir de faire connaître au corps électoral les candidats qui soutiennent et les candidats qui combattent sa politique. Il a non seulement le droit, il a le devoir de dire aux populations : voilà le candidat avec lequel je suis en dissentiment, voilà au contraire le candidat qui représente mes tendances et mon programme. Vous êtes libres de choisir; mais, ainsi avertis, vous choisirez du moins en connaissance de cause. Par ce langage, le Gouvernement ne fait rien autre chose qu'éclairer les électeurs, et il serait étrange qu'on lui contestât le droit de le tenir. Votre action ne saurait être contrariée par ceux qui représentent à un degré quelconque le GouA ernement. Les fonctionnaires de tout ordre sont unis au pouvoir qui les nomme et dont ils exercent la délégation par des liens qu'ils n'ont

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«as le droit d'oublier. Nous ne pourrions admettre l'hostilité d'aucun d'eux. Geu.x qui ne craindraient pas de faire usage contre le Gouvernement de l autorité même qu'ils tiennent de lui ne devraient espérer aucune tolérance, ni compter sur aucune faiblesse. "

On ne saurait contester le caractère vraiment •effronté de cette candidature officielle.

Les maires furent principalement l'objet des ri- .^ueurs administratives. Tous les maires députés qui faisaient partie des Trois cent soixante-trois durent ■quitter leurs fonctions municipales; des sénateurs, tels que MM. Féray d'Essonne et le comte Rampon, •étaient chassés de leur mairie.

Le ministère faisait savoir qne, quel que fût le résultat des élections, le Maréchal, comme on disait alors, irait jusqu'au bout, ce qui signifiait que le Maréchal poursuivrait tous ses desseins à l'en- ■contre, s'il le fallait, de l'opinion pul)lique. « Qu'ils sachent donc, disait une feuille officieuse, les Tablettes dun Spectateur, que le ^Jaréchal de Mac- Mahon est résolu, quelle que soit l'issue des élections, de gouverner, tant qu'il aura l'assentiment •du Sénat, avec le concours de tous les administrateurs représentant le parti conservateur. En conséquence, rien ne sera changé iusqu'en 1880. »

On voulait ainsi rassurer les fonctionnaires enjgagés dans la lutte sur les suites que leur intervention pourrait avoir pour eux.

Le Bulletin des Communes, journal officiel, prenait ouvertement parti dans la lutte électorale : •" A quoi, disait-il, pourrait servir une Chambre

hostile au Maréchal de Mac-Mahon? A rien. Que pourrait-elle? Rien. Si elle votait des lois mauvaises, le Sénat les repousserait. Si elle déclarait la guerre au Maréchal, on la dissoudrait de nouveau, et ce serait à recommencer dans quelques mois. "

Suspension de journaux, fermeture de cabarets, simulacres de travaux de chemins de fer destinés à faire croire aux populations que l'on allait audevant de leurs vœux, tout fut mis en œuvre, à tel point que les journaux légitimistes en conçurent quelque honte. « C'est une erreur de croire, disait, le 10 juillet, la Gazette de France, que les taquineries, les petils moyens agissent efficacement sur les masses. C'est l'Empire qui a mis en faveur les procédés mesquins et les allures de matamores. Nous craignons, d'après ce qui se passe, que le Cabinet ne se perde dans les mille détails secondaires d'une petite guerre et dans les interprétations fantaisistes des textes de nos lois répressives. »

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