DIVISIONS PARMI LA DROITE
n'avaient rieri de commua avec le parli conservateur. On les tolérait dans Tunioa conservatrice, dont leur passé les rendait cependant indignes. . . Marat et Bonaparte sont, au même titre, les objets de notre haine et de notre exécration. " Un candidat royaliste, M. Lalauze, à Mauriac, écrivait dans son journal : Il L'Empire, cela n'est pas français. — L'Empire, cela n'est pas chrétien. — L'Empire, cela n'est pas hon* néte. » Les journau.x orléanistes, le Français, le Moniteur, tenaient, avec une sourdine, un langage analogue. « Il appartient au Gouvernement à visage découvert du Maréchal de Mac-Malion de ne pas tolérer que, sous le nom d'union conservatrice, les bonapartistes trouvent le moyen de faire leurs affaires personnelles. Nous sommes sincères, mais nous ne sommes pas naïfs. » De leur côté, les journau.x bonapartistes répondaient de la même encre. L'Ordre déclarait aux légitimistes qu'il ne pouvait " se plier aux exigences de jour en jour plus intolérables d'un parti sans raison et sans popularité. » Et le Combat publiait un pamphlet intitulé : Ces Messieurs d'Orléans. La Souveraineté du peuple, parlant de ce parti, déplorait " l'ignorance absolue de l'état des esprits et l'imprudence naïvement audacieuse et ingénieusement inconsciente de ces hommes à qui l'expérience des malheurs de la France n'avait rien appris. " Et enfin, tous se tournaient contre le malheureux ministère, qui, sans doute, ne savait plus à qui entendre; et chacun d'eux lui disait ce que le Gaulois mettait dans la bouche des bonapartistes : " S'il avait pu compter jusqu'alors sur eux, il devait à l'avenir compter avec eux. "
Tandis que les partis conservateurs de couleurs variées montraient ainsi à nu les rivalités et les dissentiments qui régnaient parmi eux, les diverses nuances du parti républicain, au contraire, semblaient s'être fondues dans une harmonie parfaite. Tactique habile plutôt que rapprochement sincère! peut-être; mais on n'y voyait alors que l'intérêt bien entendu de la cause commune (1).
C'est ainsi que le Sénat crut devoir intervenir dans la lutte engagée entre le ministère et les membres de la Chambre dissoute à la suite du 16 Mai. Les Gauches du Sénat publièrent le manifeste suivant :
(i Chers Concitoyens,
« Vous êtes convoqués pour le 14 octobre, à l'effet d'élire vos représentants à la Chambre des
(1) Pendant cette première période de la campagne électorale, je m'étais retiré en Normandie, attendant les événements. C'est alors que je reçus la proposition d'entrer dans le conseil d'administration d'une société d'assurances dite <• la Foncière » , que venait de fonder M. de Soubeyran. Le très haut prix des valeurs d'assurances en possession du crédit public rendait ces valeurs inabordables aux fortunes moyennes et modestes. M. de Soubeyran avait eu l'idée de former une société nouvelle dont les titres seraient à la portée de toutes les bourses. La composition du Conseil d'administration offrait toutes garanties. J'étais alors perplexe, dans l'incertitude d'une réélection, et désormais sans emploi. J'acceptai donc l'offre qui m'était faite. Si je fais mention ici de cet incident per- «onnel, c'est que ce fut plus tard l'un des chefs d'accusation dont on se servit contre moi, avec tout l'odieux d'une diffamation calomnieuse. En fait, dès que, par le résultat des élections, je rentrai dans la politique, je donnai ma démission de président du
députés. Nous n'avons pas à apprécier ce qu'un terme aussi tardif peut avoir d'irrégulier et d'inconstitutionnel. Aux Chambres seules, quand elles seront réunies, il appartiendra de prononcer à cet égard d'une façon souveraine.
u Notre devoir aujourd'hui, en présence des accusations dirigées contre la dernière Chambre des députés, est de venir vous affirmer de nouveau qu'elle était modérée et animée de dispositions conciliantes. Jamais elle n'a contesté l'influence légitime du Sénat, jamais elle n'a méconnu la part d'autorité qui appartient au Pouvoir exécutif, et ses votes le prouvent. Mais, fidèle à la mission que vous lui aviez donnée, elle voulait consolider la République; elle voulait aussi réprimer l'agitation ultramontaine devenue un danger pour nos institutions et pour la paix publique, et ce sont là les véritables, les seuls griefs qui ont motivé sa dissolution. En votant l'ordre du jour de défiance contre le Cabinet, les 363 ont donc loyalement et patriotiquement rempli leur mandat, et ce mandat, vous le renouvellerez.
a Dans les autres circonscriptions, vous soutiendrez avec la même ardeur, avec le même accord, les candidatures républicaines, et leur succès est presque partout certain. La situation est des plus graves, et les divisions, l'inertie seraient sans excuse. » La question qui est enjeu est celle de l'avenir de la France. Vous êtes appelés à décider si son
conseil d'administration de « la Foncière >' . Mais la calomnie avait fait son œuvre. On la retrouvera plus tard.
Gouvernement sera désormais un pouvoir personnel dirige par les inHuences cléricales et absolutistes, ou si la Nation entend continuer à se régir ellemême par des mandataires de son choix.
« Dans le premier cas, ce sont les conquêtes de 1789, ce sont nos libertés les plus chères, libertés politiques, libertés civiles, liberté de conscience, qui sont en péril; c'est le suffrage universel qui est menacé; c'est le pays qui est livré aux compétitions monarchiques; c'est l'ordre qui est pour longtemps troublé à l'intérieur; c'est la paix qui est gravement compromise au dehors.
il Dans le second cas, les institutions républicaines sont définitivement fondées, les intérêts sérieux et honnêtes sont rassurés, le calme et la confiance sont rétablis et la paix est affermie, la paix que, dans l'état actuel de l'Europe, la République peut seule conserver à la France.
" Le doute, l'hésitation seraient-ils permis?
il On vous parle de radicalisme et de démagogie.
« Les seuls révolutionnaires sont les hommes qui, rêvant le retour à des passés impossibles, voudraient, au risque de jeter le pays dans le trouble et la confusion, lui faire remonter le cours des événements; et, devant la folie de l'entreprise, le grand citoyen dont la France pleure la perte qualifiait naguère ces hommes de perturbateurs et d'anarchistes.
.( Les vrais conservateurs, au contraire, ce sont ceux qui, ralliés à un Régime amené par la force des circonstances, consacré par une Constitution solennellement votée, accepté par l'immense majorité de.-
UMON DES REPUBLICAINS h9
la Nation, respectueux de tous les grands principes et de tous les grands intérêts sociaux, en veulent raffermissement et en réclament la pratique sincère et loyale.
" C'est aussi ce que vous voulez et ce que vous allez réclamer, chers concitoyens. La cause que vous avez à défendre est celle que nos pères défendirent victorieusement en 1830, et vous vous inspirerez de ce mémora])le exemple. Mais il importe que l'expression de votre volonté soit éclatante et ne puisse être contestée. Rendez-vous donc tous au scrutin, sans vous laisser intimider par les manœuvres de fonctionnaires d'un jour, ni influencer par de vaines menaces. Le Sénat ne peut rien sans la Chambre des députés, et c'est lui faire offense que de supposer qu'il donnerait son concours à des mesures inconstitutionnelles. Dans les Etats libres,, le dernier mot appartient au pays, et quand vous aurez parlé, votre parole devra être obéie.
« Paris, le 4 octobre 1877.
« Les Membres des Bureaux des Gauches du Sénat :
« Pour lk centre gauche : Berlauld, président; Calmon, Gilbert-Boucher, vice-présidents; Bernard, comte Rampon; Foucher de Careil, Dauphinot, membres du Bureau;
«Pour la gauche républicai.xe : Arago, président; Le Roycr, vice-président; Duclerc, Hérold, Lucet, Malens, Mazeau, Salneuve, membres du Bureau ;
<i Pour l'union républicaine : Peyrat, président; Victor Hugo, Crémieux, Scheurer-Kestner, membres du Bureau " .
Entre les républicains régnait un accord général et parfait. Tel qu'il avait été concerté, dès le premier moment, il fut maintenu jusqu'au dernier jour, sans que, d'aucun côté, on s'en soit départi. Bel et bon exemple de concorde qui assura leur triomphe, mais qui ne devait pas lui survivre. C'est que là, €omme de l'autre bord, chacun, au fond de l'âme, tirait de son côté et entendait faire sortir de la victoire commune le succès final d'une cause particulière. Ce n'est pas sans amertume que, rétrospectivement, on trouve cette tare secrète au fond d'une cause qui paraissait belle.
C'est dans le rang, comme toujours, que la vertu civique se montrait sans mélange. Les petites gens, ceux qui n'ont rien à attendre dans la mêlée politique, étaient animés d'une foi qui s'excitait ellemême, au fur et à mesure que durait la lutte; et je pus voir de près de quels sacrifices sont capables des âmes humbles et généreuses qu'une noble idée soulève. L'idée du droit et de la liberté suscitait alors ces obscurs courages (1).
(i) Le rapport sur les opérations du comité républicain fut publié, après la victoire, par M. Herbette. Il ne donne qu'une faible idée de l'activité, du dévouement, de la générosité de tous, députés, anciens fonctionnaires, simples citoyens, pendant cette crise nationale. Il faudrait tout citer. « Ouvrière, écrivait une
L'action dans ce combat civil fut vive, mais non fiévreuse, ni bruyante. La puissance gouvernementale, sous toutes ses formes et partout présente, nous conseillait la prudence. Mais surtout, la conscience du bon droit, la fermeté voulue des résolutions et la certitude de vaincre, donnaient aux luttes les plus passionnées au fond un caractère de tranquille assurance qui en couvrait les ardeurs.
Les commis vovageurs se mirent presque tous, et en vertu d un mot d'ordre de leur association, au service du parti républicain; et ils le servirent très utilement par leur entrain endiablé, par leur universelle propagande dans des milieux propices où la parole vive, sans apprêts et sans façon, spirituelle, goguenarde et gauloise, a une action si forte et si pénétrante. Les colporteurs, eux aussi, s'enrôlèrent dans la milice républicaine. Ils y mettaient plus de circonspection, étant pourchassés par la police administrative. Au fond de leurs balles ou de leurs roulottes, ils transportaient par toute la France, dans les foires, dans les marchés, des brochures, des écrits de tout genre, des professions de foi, des dessins, des caricatures; toutes publications qui se rapportaient à l'affaire unique, objet de toutes les préoccupations et de tous les entretiens du moment. Ils avaient ce flair particulier qui leur
pauvre femme, je ne puis prendre le temps d'aller porter ma cotisation républicaine. Voici 2 francs en timbres-poste. Il y a toujours des lettres à affranchir. Que Dieu protège notre sainte et légitime cause! " De tous les coins du monde affluaient les offrandes et les encouragements... « Nos chers concitoyens d'Alsace, dit le rapport, après d'importantes souscriptions, nous envoyaient, au lendemain du scrutin, d'ardentes félicitations. »
fait deviner, dans Thabitude de leur petit commerce, les goûts et les opinions des gens. Ce Hair leur permettait de savoir à qui ils avaient affaire. Ils étaient d'ailleurs renseignés, on ne sait comment. Dans les moments de grandes émotions publiques, tout se sait, tout se devine, clioses et gens, et on ne se trompe guère sur les adversaires ou les amis. Les colporteurs savaient, sur tous les points du territoire, à qui s adresser, et ils ne remettaient les publications appropriées qu en bonnes mains.
La presse républicaine de toutes nuances fit alors une campagne de plusieurs mois vraiment admirable. En ce temps-là, la logomachie des halles et d'autres lieux plus mal hantés n'était point admise dans la presse française. La polémique n'était ni grossière ni ordurière. Elle gardait, même dans ses plus vives ardeurs, les formes policées en usage parmi les gens qui se respectent. Quand on lit les journaux de cette époque, on se retrouve dans un monde qu'on ne connaît plus guère. C'est un monde plus français.
Le journal la France fut alors un des organes les plus puissants du parti républicain. Rien d'étonnant : c'était Emile de Girardin qui menait la campagne. Le nom de M. de Girardin est intimement lié à l'histoire de la presse pendant la seconde moitié du siècle. Ce fut lui qui inventa, en 183G, la presse à bon marché, et qui, par là, modifia profondément la fonction sociale du journalisme, lequel cessa d'être un instrument de propagande doctrinale pour devenir principalement un moyen de publicité.
C'était encore un organe de Topinion, mais mis au service des affaires plus encore que des idées. Ce fut lui qui affirma le plus audacieusement la suprématie de la presse, en même temps qu'il proclamait son impuissance à nuire. Il était dans sa manière d'outrer les idées, de même qu'il avait des procédés à lui pour les présenter avec une force singulière et les faire entrer dans l'esprit public comme on enfonce un clou.
A l'époque où je l'ai connu, il était déjà vieilli, mais vigoureux encore de corps et d'esprit, avec le relief de sa vieille renommée. Il avait ce masque impassible et résolu de Ihomme qui a son idée par jour, et qui l'affirme avec l'autorité d'un maître de l'opinion. Quoiqu'il fût pénétré de lesprit du siècle, esprit de scepticisme et de philosophie négative, il paraissait plein d une foi réelle, celle de son rôle. Dans le monde des journalislcs, on l'appelait le Maréchal, mais il ne prenait nullement ce titre en dérision. On l'eût dit imprégné de sa mission. Il y croyait peut-être! et en tout cas, par son ton, par sa tenue, par ses airs de sacerdoce, il en donnait Tidée aux autres. La campagne du 10 Mai fut la dernière mais non la moins brillante de celles qu'il mena dans la presse : il y déploya toutes les qualités d'un des polémistes les plus féconds, les plus brillants et les plus redoutables de son temps.
Après lui, il m'appartient de citer Hector Pessard. Pessard était un écrivain et un journaliste de race : s'il n'a pas atteint les plus hauts sommets, c'est
qu'il y avait dans son talent des lacunes que le critique pourrait discerner, mais que l'ami ne veut pas voir. Je ne parlerai pas non plus de ses qualités de caractère et de cœur, qui étaient grandes et qui, dans bien des cas, l'ont élevé au-dessus du commun des hommes. Dans la vie politique, il avait des opinions très fermes sur les points essentiels^ dont il n'a jamais dévié, et des amitiés auxquelles il est toujours resté tidèle. Il avait beaucoup d'esprit, de la gaieté et une imagination brillante, ce qui donnait à son style et à sa conversation un tour vif, animé, amusant, toujours frappé au coin du bon sens et du pittoresque. Ses opinions en politique reposaient moins sur des études de cabinet que sur des observations tirées des réalités de la vie, sur des habitudes familiales, sur les données de sa sagacité aiguisée, sur un dégoût absolu du désordre et des violences, sur le dédain des niaiseries des écoles, et sur son scepticisme à l'égard des chefs de parti, qu'il connaissait bien. Il avait vécu dans l'intimité des jeunes hommes qui, à la tin de l'Empire, menaient la bataille contre le Régime bonapartiste : Gambetta, Ferry, Spulleret tant d'autres; et, d'autre part, il avait des amitiés dans le camp des Bonapartes et même quelques affinités, par son goût de bon bourgeois pour l'autorité.
Je ne l'ai connu qu'après la guerre, à Versailles; et, dès les premiers moments, je trouvai en lui un allié, et plus tard un ami. Il était alors directeur du journal le Soir : nous fondâmes ensemble une correspondance politique sous le patronage du Centre gauche. Il avait été le compagnon de toutes nos
luttes, lorsque Ricard, devenu ministre de l'Intérieur en 1876, le nomma directeur de la Presse. Cette direction avait alors un service très sérieux et très utile au ministère. Je ne sache pas que le bon renom de la société française, le Gouvernement et la liberté aient gagné à sa suppression.
Lorsque je succédai à Ricard, au mois d'avril, je gardai Pessard avec moi; et, dans ce poste, il rendit des services éminents et à la République et à moi-même. 11 connaissait les hommes et les choses de la presse: il savait les égards qu'un gouvernement lui doit; il savait traiter avec les journalistes, et plus généralement avec les hommes qui vivent de l'art et dans le culte de la pensée, genus irritabile, mais aussi race d'hommes supérieurs, accessibles à tous les sentiments élevés, capables de tout comprendre, et maniables à qui sait les prendre.
Lorsque je quittai le ministère, en décembre 1876, il me suivit dans ma retraite, quoique M. Jules Simon, qui me succédait, eût cherché à le retenir. Il partageait ma destinée comme il partageait les sentiments dont j étais plein alors. C'étaient aussi ceux de mes compagnons d'armes du Centre gauche, qui me nommèrent leur président.
Pessard parfois avait la dent dure, toujours la plume alerte et aiguisée. Il s'en servait avec la passion d'une amitié et d'une opinion, l'une et l'autre atteintes. Quoi qu'on fit, et 1 on faisait beaucoup, rien ne put l'amadouer. Ses coups portaient. 11 avait eu la bonne fortune de trouver un directeur d'un journal nouvellement créé, le Petit Parisien, n. 5
M. Harding, qui le plaça à la tète de ce journal (1). A partir surtout de la journée du 16 Mai, la guerre ouverte par le Petit Parisien fut continue et impitoyable ; et de nouveau des manœuvres furent mises en jeu pour désarmer ce redoutable adversaire. « On me fait l'honneur de me beaucoup redouter, et on s'y prend de toutes les manières pour me dompter, m'écrivait-il à cette époque. Je n'ai pas besoin de vous dire que je tiens droit notre drapeau, et qu'aucune considération ne saurait l'emporter sur la volonté bien arrêtée de faire ce qui me plait, ce que nous croyons juste et rien de plus. Mais quand vous saurez en détail les habiles et en même temps, je dois le reconnaiti'C, très amicales manœuvres dont je suis l'objet, cela vous intéressera. » M. Harding était sollicité, de son côté, de changer la ligne politique de son journal, mais il se retranchait derrière son traité passé avec Pessard, lequel était maître de la direction politique. On voulait pourtant avoir raison de cet organe d'opposition, et Pessard m'écrivait quelques jours après : "Mon cher ministre, il y a du nouveau. L'ordre moral, désespérant de me convertir malgré les différentes tentations de saint Antoine dont il m'a donné la représentation, s'est décidé à faire preuve de poigne. Harding a été invité à vendre son journal 200 000 francs à un homme de paille, et il m'a averti qu'il lui était bien difficile de se soustraire à cette nécessité. Samedi, il me fera connaître sa résolution. Quant à moi, voici la
(1) Ce journal a singulièrement dévié depuis lors de sa ligne première.
mienne que je vous soumets. Mon traité est formel 1) etc., etc.. Il s'apprêtait à soutenir en justice les droits qu'il tenait de son traité.
Hector Pessard, et ce n'est pas un mince éloge, a pu être compté parmi les journalistes de cette période, les About, les Sarcey, les John Lemoinne, pléiade brillante au milieu de laquelle il tenait sa place. Il avait à un haut degré une qualité, rare dans tous les temps, sans doute, mais à noter particulièrement dans le nôtre, la probité politique.
Il était, je ne l'ai su que depuis, trop mêlé par ses relations personnelles à tout un monde d'affaires et de marchandages, que j'ai ignoré, parmi lequel se préparait et se remarquait déjà le déclin de la moralité publique et l'affaissement des consciences; mais du moins, il ne sacrifia jamais ses opinions politiques à des intérêts vulgaires. Il n'a jamais vendu sa plume. Il ne le fit pas pendant cette période du 16 Mai, quoiqu'il fût en butte à des sollicitations, non sans attraits pour un homme pauvre, flatteuses, et venant de haut lieu.
Une des publications qui eut alors le plus de retentissement et d'influence fut \e Jomvial du Père Gérard, que publiait et que rédigeait en entier M. Boursin, lequel fut un des fondateurs de la société bretonne et normande la Pomme. C'étaient des conversations échangées entre paysans et citadins, et dans lesquelles le père Gérard était le principal interlocuteur, non en patois, mais en langage simple, sans façon, et tout à fait approprié aux circonstances et aux hommes à qui il s'adressait, avec des dessins pleins de bonhomie et d'un art achevé.
Ce journal est resté le type des publications de propagande : genre dans lequel il a eu des imitateurs, mais pas de rivaux.
Les anciens députés, revenus chacun dans sa circonscription électorale, fomentaient sur tous les points du territoire une agitation politique. Ils ramenaient à eux l'opinion publique, restée d'abord indécise, mais qui se dessina nettement lorsque les excès du gouvernement la tournèrent contre lui. Tous les hommes, candidats ou non, ardents à la chose publique, se remuaient et parlaient et manifestaient, les uns pour le plaisir de s'agiter, les autres par passion sincère. Et la presse mettait incessamment en scène tous les auteurs du drame intime qui se jouait : d'une part, entre la réaction, confuse, indécise dans ses voies, déconcertée à la fois et irritée par la résistance inerte de la masse populaire, qu'elle ne sentait pas avec elle; et, d'autre part, l'idée républicaine, qui, cette fois, se trouvait, par le fait du 16 Mai, liée uniquement à la cause de la liberté.
Au milieu de cette effervescence, un mot fut tout à coup lancé et entendu, un de ces mots qui servent à caractériser une situation et qui la fixent dans l'imagination populaire. C'est Gambetta qui venait de le dire ; et son nom contribua à donner à ce mot un grand retentissement. Non que Gambetta eût alors l'influence qu'il a eue plus tard sur l'esprit public. Il en était loin à cette époque. Son nom était plutôt
attaché à une politique contre laquelle le pays avait des appréhensions et, dans plusieurs contrées, une aversion réelle. Néanmoins il avait le prestige du grand rôle qu'il avait joué pendant la guerre; et il avait, parmi les républicains, des amis et des admirateurs fervents. Parmi ces derniers se trouvait M. Achille Testclin, qui avait été commissaire général de la région du Nord en 1870.
M. Testelin, à qui sa ville natale, Lille, a érigé un monument, avait rendu à cette époqvie des services éminents. Il était très patriote. Ge n'est pas, il est vrai, un titre à relever; mais il était dévoué, désintéressé, et d'un grand cœur. Il avait l'esprit souple et délié, passionné en politique, et d'un sens très avisé. Jacobin au fond, il était marqué au trait essentiel du jacobinisme, qui est de faire peu de cas des principes et de la liberté, quand les intérêts de la secte sont en jeu. D'opinions plus avancées que celles des départements de la région du Nord qu'il eut à gouverner, il avait assoupli ses opinions au diapason de l'esprit public, dans la vue patriotique d'être en état de servir, dans les circonstances terribles où l'on se trouvait, sans éloigner personne par l'étalage inutile de ses idées particulières, d'obtenir les coopérations nécessaires, et de faire concourir tout le monde à la défense nationale.
Il était de ceux qui voulaient faire de Gambetta le directeur de l'opinion, pour lui préparer de plus hautes destinées. Il l'avait appelé à Lille pour y faire une grande manifestation populaire. Et, à Lille donc, tout avait été préparé pour que la parole de l'orateur, si vraiment éloquent d'ailleurs, eût un
io HISTOIRE DK LA RÉPUBLIQUE
grand retentissement. La faute, et l'on pourrait dire la sottise, des agents du gouvernement devait rendre le retentissement plus grand encore. Il semble qu'ils avaient pris à tâche d'accroître démesurément le personnage de Gambetta, qu'ils ne manquaient, en aucune occasion, de mettre en parallèle avec le Maréchal, et de représenter comme la personnification même de la République. Cette fois encore, ils n'eurent garde d'y manquer. Gambetta avait fait dans son discours l'exposé du 16 Mai, et il l'avait terminé par ces paroles : « Quand la France aura fait entendre sa voix souveraine, croyez-le bien, messieurs, il faudra se soumettre ou se démettre. » La formule était heureuse, et elle produisit d'autant plus d'effet que le ministère la signala lui-même à l'attention publique, et la marqua du trait le plus propre à la rendre populaire, en la déférant aux tribunaux, comme une injure et une offense envers le président de la République. Le tribunal de Lille condamna Gambetta à trois mois de prison et 200 francs d'amende. Mais le jugement était rendu par défaut. On profita des délais et des moyens de procédure pour prolonger ce débat judiciaire, jusqu'au jour où l'inviolabilité parlementaire devait mettre Gambetta, réélu député, à l'abri de toutes poursuites; ce qui se fit en effet.
Il n'est pas besoin de se défendre d'une animosité rétrospective et qui serait bien puérile. Ce serait un triste et vain plaisir que de mettre d'anciens adversaires politiques dans un mauvais cas, en rappelant tous les méfaits de cette campagne électorale. Tel n'a pas été l'objet de ce récit. Mais on
UNION DES REPUBLICAINS Tl
ne saurait comprendre ce qui va suivre, si on ne connaissait pas les causes des événements; et cette période électorale fut la cause déterminante des actes accomplis depuis. On verra plus loin que la lutte des partis en fut rendue plus ûpre; et que l'adhésion du parti conservateur i\ la République en fut rendue presque impossible. Et pourtant les vainqueurs, à la suite de cette lamentable lutte, montrèrent — quelques-uns du moins — plus de longanimité que leurs adversaires, tant ils cherchaient inlassablement à obtenir des concours dont ils sentaient l'utilité pour l'affermissement du Régime.