HISTOIRE DE LA REPUELIQUE
ce n'était pas sans raison non plus que le parti républicain, vainqueur de la lutte engagée le 16 mai, s'en inquiétait.
Le fait seul que TÉlysée n'avait pas rendu les armes dès le lendemain des élections était significatif. On délibérait, on discutait, on hésitait évidemment entre des résolutions diverses, tandis qu'il était si simple de rendre les armes et, selon la Constitution, de former un ministère pris dans la majorité de la Chambre issue des élections. C'est donc que l'étal de guerre continuait, même après la bataille perdue, et cette attitude nous obligeait à nous mettre en garde. Le conseil des Dix-huit se réunit immédiatement, et son premier acte fut de préparer une proposition d'enquête sur les élections des 14 et 28 octobre 1877.
Cette proposition n'était que l'expression de la volonté impérieuse des électeurs. Il faut avoir vécu à cette époque, et avoir été mêlé à cette aventure du 16 Mai, pour se rendre compte de l'irritation des esprits, de l'exaspération même des populations, qui, durant la période électorale, avaient été soumises à un régime véritablement odieux. La nouvelle majorité devait au corps électoral cette satisfaction, de préparer, en apparence du moins, la revanche des traitements indignes qu'il avait subis. Cette proposition avait surtout pour objet de calmer la surexcitation publique, en faisant espérer qu'il serait fait justice des iniquités commises et des préjudices soufferts. Nous pûmes ainsi, et par une conduite prudente, préparer peu à peu l'apaisement. Mais la politique pratiquée avec des inten-
lions manifestes de renversement du Régime établi devait avoir et elle eut des effets funestes, en cela surtout qu'elle désarmait les libéraux, et qu'elle livrait la République aux doctrinaires de la Révolution. Car il est évident que les républicains jacobins gardèrent ainsi dans la République une part de pouvoir et d'influence, qui, peu à peu, devait se transformer en une domination de plus en plus prépondérante, et devenir, comme elle l'est à cette heure, complète.
Nous avions formulé notre résolution dans des termes qui donnent la physionomie exacte des choses de cette époque :
Il Considérant que les élections des 14 et 28 octobre 1877 ont été faites dans des conditions qui imposent à la Chambre des députés, protectrice du suffrage universel, dont elle est issue, un devoir exceptionnel;
« Que la campagne, au cours de laquelle, pendant cinq mois, toutes les lois ont été violées pour exercer sur les élections une pression illégitime, a été couronnée par le scandale de la candidature officielle, s'étalant sous une forme et se manifestant par des procédés qui ont révolté la conscience publique ;
« Que les moyens mis en œuvre pour essayer de dénaturer l'expression de la volonté nationale, indépendamment de l'effet qu'ils peuvent avoir sur la validité des élections au profit desquelles ils ont été employés, sont de nature à engager, à des titres divers, et sous diverses formes, la responsabilité de leurs auteurs, quels qu'ils soient, et qu'il importe.
pour que les responsabilités se dégagent et deviennent effectives, que tous les faits délictueux ou criminels soient recueillis et présentés dans un tableau d'ensemble qui permette à la Chambre de formuler avec précision les résolutions qu'elle croira devoir prendre pour en assurer la l'épression et en prévenir le retour, etc.. »
Cette proposition donna lieu à une très belle et très violente discussion, pendant laquelle fut mise en cause toute la politique présidentielle. On contesta d'abord la légalité même de la proposition, qui, (lisait M. Baragnon, constituait un acte d'usurpation sur les pouvoirs du président de la République et du Sénat. MM. Léon Renault, Jules Ferry et Gambetta, d'un côté, MM. de Fourtou et le duc de Broglie, de l'autre, furent les tenants de ce duel oratoire, dans lequel tout futditdepartetd'autrc, mais, du côté gauche, avec des ménagements marqués pour la personne du Maréchal, qu'on avait soin de mettre hors de cause. On se jetait, de l'un à l'autre parti, des imputations qui, malheureusement, étaient, en partie du moins, fondées, et qui attestaient — ce qui est apparu depuis avec une convaincante évidence — combien nos mœurs s'accordent peu avec les principes de gouvernement purement démocratique, sur lesquels on s'efTorce, depuis cent ans, d'édifier un Régime politique durable. M. de Broglie se dégageant, plus qu'en toute autre occasion, des précautions oratoires auxquelles sa qualité de chef de parti l'assujettissait, s'éleva à des hauteurs inaccoutumées. « Nous sommes, nous, persuadés, dit- il, qu'il y a en France comme en
Europe un esprit et un parti révolutionnaires puissants, toujours debout, toujours à l'œuvre, alors même que leur œuvre se dissimule sous des apparences de modération et de calme... " Malheureusement, la politique qu'avait pratiquée M. de Broglie à l'Assemblée nationale, et celle qu'il avait dirigée tout récemment encore, était tout à fait disparate avec celle qu'eût nécessitée la connaissance exacte du péril qu'il signalait alors. Rendu incrédule par les pitoyal)les procédés gouvernementaux que venait d'employer M. de Broglie lui-même, l'auditoire était excusable de ne voir dans ces révélations qu'un thème à déclamation oratoire.
Ce fut Gambetta qui répondit. Sur ce point spécial du discours de M. de Broglie, il se borna à dire : « Vous avez exploité, contre la volonté de la nation, je ne sais quel fantôme de péril social, de doctrines radicales, de doctrines socialistes, d'hvpothèses chimériques, dont on ne trouve le détail et la rédaction que dans les feuilles stipendiées et sous la plume dcsécrjvains du ministère de l'Intérieur..."
La vérité est que ce qui fut mis en cause alors, ce n'était pas la politique révolutionnaire, déjà en marche il est vrai sous le couvert de la Franc- Maçonnerie, c'était le Régime politique lui-même. Il est permis de penser et de dire que si ce Régime, la République conservatrice, ne fut qu'un rempart trop faible et un procédé insuffisant de défense sociale, la cause essentielle de cette insuffisance tint à cette circonstance : que le parti conservateur, dirigé alors par M. de Broglie, lui a refusé son assentiment et son concours.
A la suite de ce débat oratoire, la Chambre vota, par trois cent douze voix contre deux cent cinq, la résolution suivante :
« Article premier. — Une Commission de trentetrois membres, nommée dans les bureaux, sera chargée de faire une enquête parlementaire sur les actes qui, depuis le 16 mai, ont eu pour objet d'exercer sur les élections une pression illégale.
Et pour marquer la situation politique établie entre la Chambre nouvellement élue et le pouvoir présidentiel, la Chambre faisait précéder cette résolution d'un motif très significatif :
« Considérant que le devoir, pour la Chambi'e des députés, de veiller au respect et à la défense du suffrage universel, est d'autant plus étroit que ceux qui ont prétendu vouloir le consulter, n'ayant pu dénaturer son verdict, affectent aujourd'hui de n'en tenir aucun compte, et se mettent en état de rébellion contre la souveraineté nationale... »
La Commission fut nommée, et elle se composait de MM. Albert Grévy (président), Brisson, général de Chanal, Boissy d'Anglas, Breslay, Joly, Ménard- Dorian, Buyat, Le Gherbonnier, Mercier, Allain- Targé, Levesque, Bernard, Germain Casse, Lisbonne, Laisant, Léon Renault, Floquet, Jozon , Fréminet, Crozat-Fourneyron, Lelièvre, Lockroy, Varambon, Boysset, Louis Blanc, Villain, Bethmont, Noirot, Spuller, Baïhaut, Millaud, Christophle (Albert), Georges Perrin.
La Commission fit son œuvre, mais tandis qu'elle était occupée à cette tâche, les événements avaient
AUTOUR DU MARECHAL lAt
marché : l'Elysée s'était rendu; un Gouvernement avait été constitué; il fonctionnait et il s'attachait avec l'ardeur d'un pur patriotisme à effacer les traces de nos discordes. Aussi lorsque, la Commission ayant achevé son travail, le rapport de M. Brisson fut déposé le 9 mars 1879, il ne correspondait plus à l'esprit public; et le ministère, dont je faisais alors partie, avait pris à tâche de ne pas réveiller les ardeurs de la lutte passée. Le rapport concluait à la mise en accusation devant le Sénat, pour crimes commis dans l'exercice de leurs fonctions, des membres du ministère du 17 mai 1877, présidé par M. le duc de Broglie et du ministère du 23 novembre 1877, présidé par M. de Rocheboûet. Plus tard, dans le Gouvernement, nous nous arrangeâmes pour que cette mise en accusation ne fût jamais suivie d'effet.
Oncques, on n'en entendit parler.
Mais, dans la chaleur de cette première rencontre, le ministère et ses amis du Sénat tentèrent une revanche devant l'Assemblée du Luxembourg : et cette ténacité dans la résistance n'était pas de nature à calmer les esprits ni au dedans, ni au dehors des Assemblées. M. de Kerdrel se fit, au Sénat, le porte-parole de la protestation, sous forme d'une interpellation au sujet de l'enquête ordonnée par la Chambre des députés. M. le duc d'Audiffret-Pasquier qui présidait, après quelques hésitations sur le caractère inconstitutionnel de l'interpellation, la laissa passer; et ce fut au Sénat l'occasion d'un choc en retour, dans lequel la politique de l'Elysée fut remise en jeu, avec toute l'animosité des partis-