‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 23 sur 59 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

LE MINISTÈRE ROCHEBOUET INQUIÉTUDE GÉNÉKALE

Le ministère de Broglie-Fourtou ne pouvait plus longtemps prolonger la tâche impossible qu'il avait assumée, en résistant à la volonté nationale si clairement exprimée par les élections. Il avait annoncé sa démission, dès le 4 novembre. Il se décida cette fois à la donner effectivement, et le Maréchal dut constituer un nouveau ministère.

Celui qui fut annoncé au Journal officiel du 23 novembre causa dans le monde parlementaire, et même au dehors, une sorte de stupeur mêlée de colère.

En choisissant pour ministres des hommes étrangers au Parlement, le Maréchal paraissait disposé à renouveler l'acte du 16 mai, en méconnaissant presque brutalement la volonté du pays, qui venait pourtant de s'affirmer avec une clarté aveuglante.

Le ministère était ainsi composé :

Président du conseil et ministre de la (guerre ... M. le général de Rochebouët.

Intérieur M. Welche.

Affaires étrangères .... M. de Banneville.

Justice .... M. Le Pelletier.

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Instruction publique. . . M. Faye (de l'Institut).

Finances M. Dutilleul,

Travaux publics M. Gollignon.

Agriculture et Commerce. M. Ozenne.

Marine M. Gicquel des Touches.

Pas un membre du Parlement, sous un Régime de constitution parlementaire! Et parmi les ministres, le préfet du Nord, M. Welche, qui s'était compromis au dernier point dans la mêlée électorale ! Ce ministère fut accueilli avec une sorte de stupéfaction dans le monde politique, et, à la Chambre, avec colère. Le journal l'Union disait que « le choix de M. Welche comme ministre de l'Intérieur, représentait une politique ondoyante dont le tort grave était de porter toujours l'estampille de M. de Fourtou i> , et le journal bonapartiste te Pays raillait r obscurité des nouveaux ministres, a Cela, disait-il, a presque l'air d'une gageure. »

Je reçus dans ce temps-là, d'une personne très au fait des affaires publiques, une note concernant le général de Rochebouët, que je transcris ici, parce qu'elle donne la physionomie exacte de l'état d'esprit et des allées et venues de l'Elysée.

H Le général de Rochebouët est un homme d'un esprit très juste, d'un jugement très droit et d'un caractère très résolu. Ce n'est point un homme politique, quoique ses aspirations soient libérales et constitutionnelles. C'est un franc et loyal militaire, sachant obéir et sachant commander. En un mot, c'est un soldat, et non un homme de cour. C'est ce qui lui fit refuser la place d'aide de camp de II. 10

l'Eaipereur, que le général Fleviry, son camarade d'Afrique, lui offrit.

Le Maréchal, dès l'arrivée de Rochebouëtà Paris, lui dit •: « Je vous ai nommé ministre de la Guerre, président du Conseil. — Mais, monsieur le Maréchal sait que je ne fais pas de politique et que le poste auquel il m'appelle exige une personne capable d'aborder la tribune, de discuter et de soutenir les intentions du Gouvernement. »

« — Non, le cabinet actuel sera vin ministère de transition, chargé d'expédier les affaires du pays et de voir venir. Je vous ai nommé et je compte sur vous. — Alors, j'accepte! répondit Rochebouët. »

C'est en vain que, dans sa déclaration lue dans les deux Chambres, le nouveau cabinet prit un ton modeste et se présenta comme un messager de pacification. « Observateurs fidèles des lois de notre pays, disaient les ministres, et résolus à ne permettre aucune atteinte à ses institutions, nous respecterons religieusement et nous ferons respecter la Constitution républicaine qui nous régit... » Mais, dans le grand public, on n'ajoutait plus foi aux paroles, quand les actes parlaient; et la présidence du Conseil donnée à un général parut au Parlement une menace ou du moins une annonce de guerre civile et de coup d'État.

On se trompait sur le caractère du général de Rochebouët et sur les intentions du Maréchal. Mais aussi, combien ses hésitations à rentrer dans la règle constitutionnelle étaient-elles de nature à entretenir les inquiétudes des partis, toujours prompts au soupçon!

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Au fond, rapparition de ce ministère ne fut qu'un incident bizarre de la crise ouverte, crise suivie, tant qu'elle dura, d'une sorte de désarroi général qui donnait ouverture à toutes les hypothèses, c'està-dire à une inquiétude mêlée de colère chez les parlementaires, et de plaintes violentes chez les hommes de tout ordre qui souffraient dans leurs affaires et dans leurs intérêts. Quant au Maréchal, il devait y avoir une grosse part de ce sentiment naturel chez lui soldat qui ne veut pas rendre les armes. Il pouvait croire que son honneur était en jeu et qu'ayant engagé cette affaire, il ne pouvait s'avouer vaincu. Il était sans doute entretenu dans cette disposition d'esprit par son entourage, qui l'avait poussé dans cette aventure. Et, au fond, ne voulant pas se rendre, il ne savait quel parti prendre, Mais, comme il arrive dans les défaites, il pouvait voir autour de lui bien des défections. Les partis s'arrangeaient déjà pour se dérober; et on pouvait lire, par exemple, dans l'organe du parti royaliste, L'Union : « M. le Maréchal a pu arracher aux sénateurs royalistes, en dépit de nos avertissements, la dissolution qui a suivi le Seize mai, et livré le pays à une ridicule et folle entreprise. — On ne le leur fait pas dire.) — Une seconde dissolution, opérée avec la même imprévoyance, au profit des mêmes hommes qui sont encore dans les coulisses de l'Elysée, ne serait plus une faute, elle marquerait l'étape fatale où la démence politique mène au Suicide. Les royalistes du Sénat n'ont pas su résister une première fois au Maréchal. L'expérience est faite, et leur devoir impérieux envers la France est de ne

rien céder à la politique des faux calculs, des pensées ondoyantes et des intrigues malsaines (l). •>

Ce n'était pas seulement dans les régions politiques proprement dites que cette sorte de perturbation nationale se faisait sentir. La crise parlementaire prolongée, la crainte d'un coup d'Etat, les inquiétudes sur l'avenir avaient jeté un trouble réel dans le monde des affaires. J'avais reçu à ce sujet, de mes amis du nord de la France, des communications qui dépeignaient l'état des esprits sous les plus noires couleurs (2). L'idée me vint de mettre en mouvement le monde industriel et commercial de Paris, intéressé plus que tout autre à la prospérité industrielle, en raison surtout des intérêts déjà engagés dans la grande affaire de l'Exposition projetée pour l'année 1878, et que nous avions décidée lors de notre ministère de 1877. M. Hiélard, président des Chambres syndicales patronales, et M. Chevrier, pharmacien de la rue du Faubourg- Montmartre, se firent les promoteurs de cette agitation. La bourgeoisie parisienne joint à un certain goût de fronde un grand sens pratique, et aussi un sentiment très prononcé de patriotisme, sans exaltation.

M. Hiélard provoqua, par une lettre publiée dans les journaux, une réunion des notables commerçants de Paris et de la province. Cette réunion eut lieu dans la salle Frascati, le 3 décembre. Trois mille personnes étaient présentes. Le bureau était com-

(1^ Estrait du Bien public, 11 dcccnjbre 1877.

(2) Voir le Seiie Mai et la fin du Septennat, Pion, 1900.

posé de M. Penicaud, président; MM. Bloch, Baudot, David, Trouillet, Kœchlin, Dollfus, Hatet, Hiélard, Vincent Fournier. L'assemblée vota une adresse ainsi conçue :

" A Monsieur le Président de ta République française

« Paris, le 2 dûeeuibie 1877,

Il Monsieur le Président,

« Les soussignés, industriels et commerçants, en présence du malaise croissant dont souffre le pays, font un nouvel et pressant appel au patriotisme du Président de la République.

"La situation s'aggrave tellement (jue le chômage et la ruine menacent aujourd'hui toutes les industries et mettent en péril l'œuvre internationale de l'Exposition universelle.

(1 Le vote du 14 octobre est l'expression la plus récente de la volonté du pays.

(1 Que le Président de la République n'hésit<î plus à déférer au vœu de la nation, à suivre les voies constitutionnelles et à confirmer par ses actes ce qu'il a si bien dit :

» La loi des majorités est la règle des gouvernements parlementaires. »

Des délègues élus furent chargés de présenter cette adresse à M. le Maréchal en personne. Les délégués de la province furent invités à monter au

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