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bureau pour se faire connaître, afin de se joindre à la démarche qui serait faite auprès du Président de la République. Alors, dit le journal qui rendait compte, le lendemain de cette réunion, alors « une véritable scène d'enthousiasme a lieu, et chaque fois qu'un délégué gravit l'estrade, des bravos frénétiques saluent sa venue. " Nous sommes déshabitués de ces belles journées. MM. Penicaud, Japy, Baudot, Hiélard, Trouille et Ghauffour furent acclamés comme délégués de l'assemblée.
Ils se mirent en mesure de remplir leur mission, avec la résolution qui avait dominé l'assemblée ellemême, de ne pas y mêler la politique, et ils demandèrent une audience, qui leur fut accordée. Mais ils ne furent pas reçus par le jNIaréchal. Ce fut M. Emmanuel d'Harcourt, secrétaire de la présidence, qui les reçut, et qui engagea avec eux une conversation qui dériva promptement vers la politique. jNI. d'Harcourt est un parfait gentilhomme, d'une politesse extrême, d'un esprit tin et délié, qui servait très utilement et très agréablement de lien entre l'Elysée et les républicains, dont les rapports mutuels étaient alors si aigus. Il était notoirement dans les intérêts de la Droite, plutôt orléaniste, et mêlé de très près aux intrigues qui se nouaient et se dénouaient à cette époque autour du ministère et contre lui. On le savait, et nous ne pouvions l'oublier tout à fait, malgré l'agrément de son commerce. Il usa avec les délégués de toutes ses séductions ; puis, voyant qu'il n'avançait guère ses affaires : « Vous voulez donc, leur dit-il, un ministère Gambetta? — Si vous voulez, répondit M. Hié-
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lard; mais nous ne sommes pas cliargés de cela. Nous sommes chargés d'apporter ici les vœux du commerce. » M d'Harcourt s'engagea à faire connaître la démarche et les vœux au Président de la République.
Cependant, les délégués avaient à cœur de remplir leur mission. Nouvelle demande d'audience, nouvelle déconvenue; et cette fois encore ce fut M. d'Harcourt, {)uis M. de Vaulgrenant qui les reçurent. Mais alors, les délégués rédigèrent un procès-verbal, qui fut publié dans les journaux. On a peine à se rendre compte du motif qui portait JNl. le Maréchal de Mac-Mahon à refuser de recevoir les représentants du haut commerce parisien. Cédaitil à de funestes conseils? Eprouvait-il une répugnance invincible à se trouver en face de mises en demeure qui lui semblaient être une atteinte à sa dignité autant qu'à son pouvoir? Je suis porté à croire qu'il était, à ce moment précis,* en butte à des tiraillements douloureux dans sa propre maison, et aussi à des perplexités personnelles qui ne lui permettaient pas d'affronter de sang-froid des leprésentations que, dans son état d'esprit, il était porté à prendre pour des offenses.
Il ne pouvait se dérober aussi facilement aux démarches faites près de lui par les membres du Parlement. Aux derniers moments de cette crise, les sénateurs et les députés de Meurthe-et-Moselle vinrent lui apporter les doléances des populations
de l'Est. Le Maréchal se plaignit devant eux que Ton dénaturât sa pensée et même son langage dans les comptes rendus qu'on en faisait. Il ajouta : « Je ne puis entrer avec vous en discussion sur les questions politiques que vous venez de m'exposer. Ce sera l'affaire d une discussion dans les Chambres. Quant à moi, ce que je puis vous affirmer, c'est que je ne suis animé d'aucune ambition personnelle. Je ne suis l'homme d'aucun parti. Je ne tiens ni pour le comte de Chambord, ni pour le comte de Paris, ni pour le prince impérial. Je maintiendrai les institutions républicaines que nous avons en ce moment, jusqu en 1880. — Ici, dit le récit que je reproduis, le Maréchal s'est arrêté, et après un moment de silence, il a ajouté : « si j'y suis encore. « Je vous demande pardon si je ne puis recevoir vos <i pétitions. Mais, en présence du grand nombre de «1 pétitions qui arrivent ici, et dont quelques-unes « avaient une forme violente, j'ai pris le parti de les «I renvoyer toutes à M. le Ministre du Commerce, « à qui je vous prie de remettre les vôtres. »
Depuis le 16 Mai, les travaux préparatoires de l'Exposition universelle avaient été, sinon suspendus, du moins arrêtés en grande partie; et en face des perspectives sombres de la fin d'année, alors que l'ouverture de cette Exposition avait été fixée au 1" mai 1878, on se demandait si elle aurait lieu; et le commerce était dans une anxiété qui paralysait les meilleures volontés. M. Krantz, directeur général de l'Exposition, jugea nécessaire de calmer les appréhensions qui se faisaient jour. 11 appartenait au Centre gauche du Sénat, il en faisait parlie éga-
lement pendant FAssemblée nationale. Il est reste jusqu'au bout fidèle à son parti et à ses opinions, ce qui n'est pas toujours la même chose. J'aurai plus tard à faire connaître la force et l'activité d'esprit qu'il déploya dans la mission que nous lui avions dévolue avant le 16 Mai. A ce moment précis, il voulut rassurer le public, et il fit lire par M. Dietz- Monin, dans la réunion de la salle Frascati, la lettre suivante :
» Mon cher Dietz-Monin,
Il Vous m'avez fait part ce matin des inquiétudes qui se manifestent chez un grand nombre de nos exposants, troublés par la crise que nous traversons; ils mettent en doute l'ouverture de l'Exposition à l'époque prescrite; ils admettent même la possibilité d'un ajournement à l'année 1879.
« Pareil manque de fermeté me surprend beaucoup. Ces Messieurs devraient savoir d'où partent les bruits inquiétants répandus dans le public avec une si coupable persistance : ils devraient se rappeler que nous avons déjà traversé plus d'une crise, et que c'est à force de bon sens, de calme et de fermeté que nous en sommes sortis victorieusement. Qu'ils se rassurent! Tout autant que la ville de Paris, notre belle France a le droit de mettre sur ses armes : Fluctuât nec tnergitur. Oui, quoi qu'il arrive, l'Exposition s'ouvrira le 1" mai 1878; elle ne sera pas retardée vis-à-vis du monde entier, et ses difficviltés intérieures, pour grandes qu'elles soient, ne l'autorisent en aucune manière à manquer à la
parole qu'elle a solennellement donnée à toutes les nations.
rt Nos travaux sont dans un état d'avancement que Ion n'aurait pas osé espérer au début, et qui n'a jamais été réalisé dans les mêmes conditions aux expositions antérieures. Les nombreux visiteurs qui ont parcouru le Champ de Mars et le Trocadéro peuvent en témoigner; les installations des classes sont partout commencées, et il reste cinq mois aux exposants pour les compléter, ce qui ne s'est jamais vu. Montrez, rappelez tout cela aux gens de bonne foi, mon cher Dietz-Monin, rendez-leur contiance et courage.
« Quant aux autres, ne vous en occupez pas; ils font leur métier, et vous n'y pouvez rien,
« Cordiales amitiés.
(i Krantz,
« Sénateur, commissaire général de l'Exposition. »
M. Krantz était dans son rôle en calmant les inquiétudes du commerce, mais il est clair que, si la crise avait duré, elle aurait rendu impossible cette manifestation grandiose de la richesse et de la puissance industrielles de la France, qui devait, selon nos espérances, marquer son relèvement,
* ■sir- Ces manifestations du commerce et de l'opinion publique, les publications de la presse, qui relatait les bruits mis en circulation, les manœuvres de la
police et l'espèce de trouble qu'il répandait partout, tout ce tumulte avait son contre-coup dans le comité des Dix-huit, qui siégeait en quelque sorte en permanence. Des bruits de coup d'Etat circulaient dans l'air. Un certain jour, Gambetta en entretint le comité, et il posa la question de savoir quelle serait, le cas échéant, l'attitude des députés de la Gauche. Il croyait être en mesure d'opposer la force à la force, et, sans rien dévoiler tout à fait, il insinua les laisons qu'il avait de penser que l'armée se déclarerait pour la représentation nationale. Ces propos tendaient manifestement à décider le comité à adopter une attitude de résistance par la force.
J'avais, avant d'entrer dans le comité, fait adopter la décision que, dans les cas graves, le comité ne prendrait aucun parti avant d'avoir demandé l'avis de Grévy. Je jugeai que le moment était venu de rappeler cet engagement; et il fut décidé que nous aurions avec lui une entrevue à ce sujet.
Grévy, qui sans doute était prévenu, écouta avec sa gravité un peu narquoise l'exposé qui lui fut fait par Gambetta de la situation qu'il jugeait très critique, et il écouta les détails du plan de campagne qui fut développé en vue des événements.
Ce n'était pas d'ailleurs tout à fait sans raison que l'on pouvait envisager l'éventualité d'un coup d'Etat. Il est certain qu'un conseil de guerre fut tenu à l'Elysée pur les principaux chefs de corps d'armée. On y avait envisagé les chances du coup d'Etat, et quelles en seraient les suites. Cette délibération aurait eu lieu en l'absence du Maréchal; mais le général de Gissey, qui était présent, dit,
après avoir écouté les propositions et les paroles échauffées des assistants : « Tout cela est très bien, j'admets qu'on réussisse... et après?... » C'était le mol de la fin de toutes ces conjurations, qui ne purent jamais aboutir, parce que les conjurés ne s'entendaient pas entre eux sur la suite à y donner. Il est certain quau milieu des perplexités auxquelles on était en proie à l'Elysée, l'idée d'un coup de force avait dû se faire jour.
Les députés de la Gauche n'étaient donc pas les seuls à envisager les éventualités d'un coup qui aurait, pour un jour du moins, tiré d'embarras et le Maréchal et tous ceux qui s'étaient engagés dans cette aventure. Grévy avait écouté, sans faire aucun mouvement, les propositions peu dissimulées de Gambetta. Il parla ensuite longuement, avec une hauteur de vues et avec un calme qui n'étaient pas de l'indifférence, mais qui contrastaient avec les propositions à peine voilées, et avec les suppositions hasardées sur lesquelles on prétendait fonder les chances d une résistance armée. Il contestait d'abord qu'il y eût un danger réel de coup d'État. Mais y en eût-il un, il mit en regard les devoirs qui s impO; saient en face d'éventualités de ce genre. « Tant que les pouvoirs réguliers existent, disait-il, c'est aux moyens réguliers de résistance que Ton doit avoir recours. Quant à lui il ne donnerait jamais le signal de la guerre civile, comme président de la Chambre, et comme simple député, que si c'est l'adversaire qui se fait le promoteur de la guerre civile; alors chacun, en sa qualité de simple citoyen, reprend sa liberté d'action et dispose de sa
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personne... Mais, eiisait-il avec force, je maintiens que nul n'a le droit de jeter dans les mêlées le mandat qu'il a reçu, et d'en faire le brandon de la guerre civile. Quant à moi, cette idée seule me fait horreur, et je ne m'y prêterai jamais. " Nous pouvions nous rappeler qu'il avait été l'un des combattants de juillet 1830, mais alors, il était étudiant, et il n'avait jeté que sa personne dans cette triste mêlée.
Grévy avait parlé avec une émotion peu habituelle chez lui; son langage était élevé et frappait juste. La réunion n'était d'ailleurs nullement disposée à se laisser aller ù des résolutions inconsidérées et extrêmes : elle avait le sentiment de sa responsabilité envers la Chambre. Chacun de nous donna son avis; et finalement, on décida qu'il ne serait donné aucune suite à l'ouverture de Gambetta, nous réservant d'en délibérer à nouveau, si les projets supposes de l'Elysée prenaient une forme plus tangible.
Quel concours Gambetta aurait-il trouvé dans l'armée? Un de ses amis, qui devait le savoir, m'a raconté que Gambetta avait foi dans ce concours, mais qu'en cela il était dupe de sa propre confiance dans le prestige qu'il s'attribuait volontiers. Il se faisait illusion sur les vantardises de quelques officiers subalternes, qui se paraient d'un crédit imaginaire, et qui parlaient, sans les connaître, des dispositions de l'armée.
Je recevais d'ailleurs de la province, de sources sûres, des renseignements qui auraient pu inquiéter sur les dispositions de l'Elysée, ou du moins de l'entourage immédiat du Maréchal. C'est ainsi que l'on m'écrivait d'Orléans : « Le ministre de l'Intérieur
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a envoyé aujourd'hui au préfet une dépêche portant en substance « que le Maréchal est décidé à résister à outrance, et à mettre la France en état de siège, au premier prétexte. « Un des hommes les plus tempérés, et d'esprit absolument sûr, M. H. Verly, de Lille, m'écrivait de son côté, le 27 novembre : « On est terriblement inquiet ici, mon ami, sur les suites du conflit. En aucun temps, si ce n'est pendant la guerre, je n'ai vu les affaires si bas et les gens si alarmés. Si la situation persiste avec SCS incertitudes et ses éventualités menaçantes, il y aura à Lille dix mille ouvriers sans travail et sans ressources, sur le pavé, au lendemain du 1" janvier. Chacun se demande, et moi comme les autres, où l'on va, à la dissolution? à la guerre civile? Triste! Triste! Triste! Que devient notre réorganisation nationale au milieu de tout cela, et notre Exposition?... 1)
Tous les renseignements que l'on peut recueillir sur les événements de cette période indiquent que l'Élvsée était alors le centre d'agitations extrêmes, au milieu desquelles le Maréchal restait encore incertain et perplexe. Des bruits de coup d'Etat circulaient, sans grand fondement, je pense. Toutefois, à cette époqvie, dans l'entourage de l'Elysée, on songeait à donner à l'aventui'e du 16 mai son issue désirée; l'anarchie d'idées, dans ce milieu semi-gouvernemental, en était arrivée à ce point, que, à l'insu du Maréchal, on avait pris des mesures propres à assurer, le cas échéant, le succès d'un coup d'Étal. C'est ainsi qu'à Tulle il y eut des préparatifs faits, annonçant des actes préliminaires d'un coup
de force. Un préfet de la Gorrèze, M. Ribert, m'envoya dans le cours de l'année 1878 un rapport, destiné à la commission d'enquête, qui relatait des faits significatifs : on s'était prémuni à l'avance de fournitures de campagne chez divers fournisseurs de la ville.
Le Comité des Dix-huit, qui se réunissait chaque jour, donnait lieu à mille bruits contradictoires, et on le représentait, bien à tort, comme le centre d'une conspiration contre l'ordre civil. Le Gouvernement s'en inquiétait, disait-on; et les membres du Comité étaient désignés pour être, à l'heure voulue, arrêtés et mis à la disposition du pouvoir. Il est certain que chacun de nous était l'objet d'une surveillance particulière. Bruits de coup de force en haut, de violence contre les personnes en bas, c'en était assez pour entretenir dans le public une émotion véritable et qui s'accroissait à mesure qu'elle durait davantage. On nous croyait menacés. Et c'est ainsi que je reçus personnellement d'un habitant de mon quartier (rue Monlaigne) l'offre d'une retraite, en cas de besoin. Je reçus même une lettre que je transcris ici, parce qu'elle témoigne à la fois de l'état d'esprit du public et des sentiments nobles qu'il éveillait dans certains milieux.
« Chaville, 10 no^eI)lb^c 1877.
« Monsieur de Marcère,
« Gomme dans le temps qui court il faut tout prévoir, si vous étiez menacés, vous ou vos amis, je
mets à votre disposition une chambre avec la plus grande discrétion.
a Agréez, Monsieur, je vous prie, l'assurance des sentiments de votre plus respectueux serviteur.
« chef de gare à Chaville. »
Ce document prouve à quel point l'esprit public était troublé. En province, il en était de même, en raison du déplorable état des affaires commerciales. Toutes les chambres de commerce envoyaient à Paris leurs doléances; en voici un spécimen : «Monsieur le Président de la République, la misère et la ruine sont à nos portes. Parmi les nombreuses causes de cette déplorable situation, il en est une, l'incertitude du lendemain, contre laquelle se brisent tous nos efforts pour combattre les autres. Confiants dans votre patriotisme, nous venons, avec respect, monsieur le Président, vous supplier de mettre fin à cette incertitude, en accordant votre confiance à la majorité de la Chambre, qui représente l'opinion de la France... — Ont signé : Aubry, H. Horrie, Eug. Georges, Achille Carlier, Dubois, Boussu, Peiqueriaux, Bailly, A. Imbert. — Avesnessur-Helpe (Nord) . »
Un autre correspondant de Paris, M. Angot, sans me connaître, m'écrivit : «J'ai eu à parcourir aujourd'hui une grande partie de nos quartiers ouvriers et manufacturiers de Paris, et j'ai pu constater de visu et de auditu combien vous avez été l'interprète fidèle des misères et des ruines causées par
le Seize mai, cet espoir des bonapartistes!... i> En même temps affluaient à l'Elysée des pétitions venues de province, mais assez mal accueillies par le Maréchal, qui ne voulait pas paraître céder à des injonctions du dehors. Plus près de lui, des fractions importantes du parti conservateur l'inclinaient à rentrer dans l'ordre constitutionnel. Mais le sentiment de sa dignité, plus que tovite autre raison, devait le détourner de cette solution qui lui paraissait comme un aveu et une humiliation. Il sentait bien qu'à la dernière heure de la bataille perdue, les conseillers intimes, ses flatteurs d'hier, ceux qui l'avaient à ce point compromis devant la France allaient le laisser seul, exposé à tous les déboires de la défaite. Ceux qui l'ont vu à cette époque le représentent comme en proie à des sentiments pleins de trouble et de contradictions, qui le portaient aux résolutions les plus diverses : la résistance jusqu'au bout, le désarmement complet, la démission, le retour à la fermeté et à la résistance : angoisses de l'homme aux prises avec une situation inéluctable! Il n'est pas étonnant que, dans cet état, il ait reçu et lepoussé, appelé et rejeté successivement tous les conseils et tous les concours. Je suis convaincu, d'après les entretiens que j'ai eus avec le colonel Robert, qui ne l'a pas quitté, qu'il n'a jamais eu l'intention de faire un coup d'Etat. Mais que faire, pour sortir, sans trop d'humiliation, des embarras dans lesquels il s'était mis!
11 s'adressait naturellement aux hommes de qui il était, depuis son élévation, habitué à recevoir les conseils. Mais plus il reculait, plus la situation II. 11
devenait incxlricable. La Chambre avait sur lui la supériorité du droit parlenieutairc, centuplé par les élections dernières. Elle avait de plus entre les mains une arme irrésistible : c'était le pouvoir financier. Le budget de 1878 n'était toujours pas voté : les crédits dépensés par le ministère de la dissolution n'avaient pas été votés; et on allait arriver au 31 décembre, jour après lequel le Gouvernement ne pourrait ni dépenser un centime ni recevoir une obole de l'impôt : il ne le pourrait pas du moins sans encourir les responsabilités les plus redoutables; et d'ailleurs aucun af;cnt de la fiscalité n'oserait ni payer une dépense, ni percevoir un impôt, passé le 1" janvier. La dissolution de la Chambre! Le Sénat avait fait savoir qu il ne l'accorderait plus, si on la lui demandait. Et d'ailleurs il était déjà trop tard. Une nouvelle Chambre ne pourrait être élue assez à temps pour voter le budget avant le 1" janvier. Enfin, la Chambre avait déclaré son immuable résolution de ne voter ni crédit, ni impôt, tant que le Maréchal n'aurait pas pris son ministère dans la majorité. La situation était vraiment sans issue!
Elle était rendue plus aiguë encore par la constitution du ministère Rochebouët, auquel, en raison de sa composition, tout le monde donnait une signification belliqueuse. En le formant en dehors du Parlement, le Maréchal s'était tout à fait découvert, et placé seul en face du pays. Quiconque a été mêlé aux affaires de ce temps-là se rappellera l'émotion fiévreuse qui s'était emparée, non seulement du monde politique, mais encore de Paris, dans toutes les classes de la population.
Le Comité des Dix-huit, réuni chez M. Léon Renault, avait décidé qu'on accueillerait le ministère par une interpellation, et par un refus de concours signifié dans un ordre du jour. On dut désigner celui d'entre nous qui déposerait et qui développerait la demande d'interpellation. Quoique d'une manière générale, depuis que le Comité des Dix-huit existait, un grand esprit de désintéressement y régnât et dictât les résolutions, cette fois pourtant on put voir apparaître quelques préoccupations personnelles. De là, une certaine gène. Après quelques hésitations, on décida''que, en raison de la gravité de l'acte à accomplir, puisqu'il s'agissait d'un lefus de concours à la Présidence de la République, c'était le représentant des groupes les plus modérés de la Gauche qui devait parler au nom de tous, et je fus désigné pour développer à la tribune l'interpellation. Toutefois je m'en défendais, par un juste sentiment de défiance de mes forces dans une circonstance aussi grave. Finalement on remit la désignation définitive de 1 orateur au lendemain. On se donna rendez-vous le matin, la séance dans laquelle serait développée l'interpellation étant fixée ce jourlà. Le lendemain donc, on se réunit; et devant la difficulté d'un choix à faire, on décida de faire simplement une déclaration écrite; trois membres furent désignés pour la préparer. Mais on ne put mettre sur pied rien qui parût satisfaisant. On
décida de se réunir à Versailles à une heure, pour prendre un parti. A Versailles, même indécision, même embarras. Personne n'avait préparé une déclaration écrite; l'heure passait; il fallait rédiger un ordre du jour; — j'offris ma rédaction, qui parut bonne : « Le ministère, disais-je, formé le 23 novembre, par sa composition et par son origine, était la négation du droit de la nation et du droit parlementaire ; et dès lors, la Chambre ne pouvait entrer en rapports avec lui. » On ajouta cette phrase : « Que dès lors, ce ministère ne peut qu'aggraver la crise qui, depuis le 16 mai, pèse si cruellement sur les affaires... "
L'heure approchait; on attendait toujours qu'un orateur fût désigné, et enfin quelqu'un dit : (I Allons, Marcère, ce sera vous, allez-y! » On ne pouvait plus reculer. La séance était ouverte : je montai au bureau du Président, et je lui lus l'ordre du jour. » Mais, dit Grévy, je ne puis lire cela, c'est inconstitutionnel... » Alors, avec un grand sangfroid, je repris mon papier, et je dis au Président : a Dans ce cas, je le lirai moi-même. » 11 vit bien que la résolution était prise, et je montai à la tribune.
Ce que fut cette séance, je ne saurais moi-même le décrire. Les journaux du temps en sont pleins... Ce fut une séance mémorable, dans laquelle il me fut donné d'affirmer la suprématie du droit national, en face de prétentions inavouées, de résistances sans précision et sans fondement, du néant enfin de prétendvis droits supérieurs dont on ne voyait ni l'origine, ni le principe, ni les représentants nulle
part. C'était la nation qui parlait par ma voix. Et telle fut en effet l'impression ressentie partout et dont je reçus les manifestations les plus diverses et les plus flatteuses. Je m'étais gardé d'engager la personne même du Maréchal dans ce débat, ne voulant pas, si une violation des garanties constitutionnelles devait jamais être le terme de la crise ouverte, que cette rupture vînt de nous. Je maintins, pour la Chambre des représentants du pays, la vérité constitutionnelle et le bon droit. Ménageant jusqu'à l'extrême limite la personne même du Maréchal, je ne fis qu'une allusion à peine sensible aux desseins de violence qu'on lui prêtait, etje terminai cette harangue en disant aux ministres : «Vous avez la confiance de M. le Président de la République. Eh bien! faites-lui entendre la vérité... Faites en sorte, messieurs les Ministres, de détourner de ce pays des malheurs dont je ne veux même pas prononcer le nom ! n
M. Welche, ministre de l'Intérieur, me répondit. Sa tache était rude. J'avais, pendant mon premier ministère, nommé M. Welche préfet à Lyon, puis, commandeur de la Légion d'honneur. Par un singulier à-propos, après la dissolution de la Chambre, M. de Fourtou avait envoyé à Lille M. Welche, qui avait ainsi accepté la mission de combattre ma candidature. Il l'avait fait d'ailleurs consciencieusement et sans succès. Son rôle, ce jour-là à la Chambre, était fâcheux. Il le remplit sans gloire, M. Henri Germain, au nom des intérêts du pays, M. Floquet, qui voulait sans doute que la vieille Gauche révolutionnaire intervînt dans cette cir-
constance solennelle, prirent ensuite la parole. Mais tout, semble-t-il, avait été dit. L'ordre du jour fut voté par 315 voix contre 204. Le ministère était mort. Et toutefois, il ne céda pas encore immédiatement la place.