‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 25 sur 59 · LA CHAMBRE ET LE MINISTÈRE LE MARÉCHAL SE SOUMET · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE ET LE MINISTÈRE LE MARÉCHAL SE SOUMET

On peut se rendre compte, par la pensée, de l'état d'esprit dans lequel étaient le Maréchal de Mac- Mahon et son entourage. C'était la déroute. Il se "trouvait, de sa personne, engagé dans ce désarroi d'une campagne qui avait mal tourné; et le déboire de s'avouer vaincu le détournait de prendre sur l'heure la seule résolution qu'il y eût à prendre, c'est-à-dire l'aveu de sa défaite et le désarmement.

Une circonstance, pour lui fatale, l'acculait ou à cet aveu, ou au coup d'Etat : c'était l'absence de budget. La discussion du budget de l'année avait été suspendue par l'acte du 10 mai, par la dissolution de la Chambre, par les élections, etc., de telle sorte que le Gouvernement allait, à la fin de l'année, se trouver ali dépourvu et dans l'impossibilité de fonctionner. C'est là une conséquence imprévue des institutions purement démocratiques, et à laquelle les inventeurs de Régimes politiques de lavenir devront pourvoir. La Gauche entendait mettre à profit cet engin de guerre : le crédit, i^lle pouvait mettre le Gouvernement du Maréchal dans 1 impossibilité de fonctionner, aussi longtemps que la crise

ne serait pas dénouée. Notre Comité des* Dix-huit avait établi son plan de campagne sur cette donnée; et M. Ferry, au nom de la commission du budget, le développa dans la séance du 4 décembre :

« Pour nous, dit-il, dépositaires des droits de la nation, qui s'est prononcée souverainement le 14 octobre, nous ne nous dessaisirons pas de ce qui constitue le suprême recours et la suprême garantie des peuples libres, f Applaudissements à gauche. J Nous ne donnerons le vote des quatre contributions directes qu'à un ministère vraiment parlementaire... (Très bien, très bien, à gauche.) qui puisse offrir au pays les garanties sérieuses de sincérité que réclament tant d'intérêts gravement atteints dans le présent, plus gravement menacés dans un avenir prochain. )) (Applaudissements à gauche. J

« Quant aux assemblées départementales, elles savent déjà que, si elles n'ont pvi tenir en août dernier leur session budgétaire annuelle, la faute en est au ministère du 17 mai, qui a tenu, non seulement à épuiser, mais à dépasser les délais prescrits par la constitution pour la convocation des collèges électoraux... "

« M. DE Gasté. — Très bien !

« M. J. Ferry. — Et elles sauront, cette fois encore, que si, par malheur, les budgets départementaux n'étaient pas votés dans le courant du mois de décembre, la responsabilité de ce fâcheux désordre retomberait tout entière sur ceux qui s'obstineraient à prolonger, malgré le cri de misère publique... (Bravos et applaudissements à gauche et au centre. — Exclamations à droite.)

u Plusieurs membres a droite. — Sur vous! sur vous!

«M. Jules Ferry. — Et l'arrêt complet des affaires, une crise qu'on est toujours à temps de résoudre, puisqu'il suffirait d'un moment et d'une inspiration de patriotisme pour y mettre un terme. (Nouveaux applaudissements à gauche et au centre.)

» M. DE Baudry-d'Asson. — La Droite n'a jamais manqué de patriotisme.

(1 M. Jules Ferry. — En conséquence, la commission du budget ne vous présentera, jusqu'à nouvel ordre, aucun rapport sur le budget des contributions directes. (Double salve d'applaudissements à gauche et au centi'e.J

M. Rouher tenta d'éveiller les susceptibilités de la Chambre, en lui disant qu'elle était subordonnée à un pouvoir à côté.

(i Ce n'est pas la Chambre qui est ici, dit-il, c'est un comité qui est au-dessus d'elle. »

Et M. Paul de Cassagnac, à un autre moment, dit à ce sujet :

(i Je vous ferai remarquer que dans cette Chambre il y a, du moins, une différence entre la Droite et la Gauche, c'est qu'à Droite chaque député peut, sans engager le moins du monde ses amis, venir porter son opinion à la tribune, librement, tandis que chez vous, il y a un comité de dix-huit membres... (Rires et exclamations à gauche et au centre) qui, à chaque instant, vient lier vos consciences et museler votre liberté. »

Gambetta repoussa cette imputation d'un comité directeur qui serait superposé à la majorité. Ce qui était vrai, et imposé par les circonstances très exceptionnelles oîi nous nous trouvions, en face d'un

pouvoir présidentiel qui avait déjà donné la mesure lie ce qu'il pouvait faire, que nous savions assiégé par des hommes de parti passionnés et déjà engagés dans les voies révolutionnaires, disposés à mener jusqu'à son achèvement l'aventure du 16 mai; ce qui était vrai, c'est que, de part et d'autre, les conditions de la vie constitutionnelle étaient comme suspendues, et que le Comité des Dix-huit constituait un conseil de résistance en face de l'Elysée.

Quoiqu'il fût nanti d'une sorte d'autorité suprême, jamais le Comité des Dix-huit ne sortit de son rôle. Il donnait le mot d'ordre, et la majorité de la Chambre l'acceptait sans examen. 11 se maintint d'ailleurs dans les limites de la plus grande modération; et il n'eut en vue que de faire sortir le pays de la situation révolutionnaire où le maintenaient les résistances du pouvoir exécutif. La Chambre et le Comité des Dix-huit donnèrent alors un bel exemple de l'esprit de sacrifice, de sagesse, de calme résolution dans la revendication du Droit. Ils ne firent d'ailleurs, en cela, qu'imiter les vertus civiques merveilleusement pratiquées alors par la nation tout entière, durant cette longue lutte engagée entre elle et des partisans éperdus de Régimes politiques chimériques, qu'ils n'avaient ni qualité pour repi'ésenter, ni moyen de faire revivre. Dans cette même séance, Gambetta crut devoir prendre la parole. Sa qualité de président de la commission du budget l'y autorisait. " La Chambre a préparé son budget, ditil, mais alors, nous adressant au pays, nous ajouterons : nous sommes prêts, mais nous ne livrerons notre or, nos charges, nos sacrifices, le produit de

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notre dévouement, que lorsqu'on se sera incliné devant la volonté qui a été exprimée le 14 octobre, de savoir si, en France, c'est la nation qui gouverne, ou un homme qui commande. »

Ces derniers mots de la harangue de Gambetta mettaient en cause la personne même du Maréchal : c'était la première fois. Jusqu'alors, il avait été ménagé avec soin par nous tous et on avait respecté son irresponsabilité. On avait cru tout d'abord que le résultat des élections aurait amené sur l'heure un changement dans l'État, et le désarmement de l'Elysée. On avait été déçu. Une seconde fois, après le vote de la Chambre qui avait refusé son concours au ministère Rochebouët, on avait cru que le Maréchal aurait cédé à cette mise en demeure. Et rien n'annonçait, du côté de l'Elysée, la détente attendue. Les esprits se montaient à chaque instant davantage. Le parti de l'Elysée sentit la nécessité de décliner la responsabilité de cet état de choses, et chercha à la faire porter sur la Gauche elle-même. Une noie officielle fut affichée dans les couloirs de la Chambre, ainsi conçue :

« L'opinion publique, justement émue de la crise que nous traversons, a suivi avec vin grand intérêt les tentatives faites par M. le Président de la Répviblique, sur l'avis du cabinet actuel, pour arriver à la constitution d'un ministère de conciliation pris dans le Parlement. Jusqu'à ce jour, ces tentatives ont été arrêtées par la condition préalable qu'on voudrait

imposer au Président de la République, de réunir le ■ congrès poui' délibérer sur l'article des lois constitutionnelles qui permet au Président de la République de dissoudre la Chambi'e sur l'avis du Sénat. Le Président de la République a pensé que cette proposition n'était pas acceptable, et qu'il ne pouvait laisser altéi^er ni les droits du pouvoir exécutif ni les prérogatives du Sénat. »

M. Léon Renault en fit aussitôt un incident de séance. Il demanda la parole au sujet de cette note officielle, et il dit :

<i J'affirme, au nom de tous mes collègues de la majorité républicaine de cette Chambre, qu'aucun d'eux n'a reçu mission ou n'a été mis en demeure par M, le Président de la République de formuler, au nom des Gauches, des conditions pour la formation d'un cabinet parlementaire.

Il J'espère que, jeudi prochain, MM. les ministres voudront bien nous dire s'ils acceptent ou déclinent la responsabilité d'une dépêche qui a ému, troublé, étonné la majorité de cette Chambre, et qui pourrait faire illusion à l'opinion publique. » (Vifs applaudissements à gauche et au centre.)

Mais, sans attendre le jeudi suivant, M. Paul de Cassagnac jugea devoir prendre à son compte et au compte de son parti ladite note officielle. Et toutefois, un député du Centre droit, M. Lorois, jugea de son côté nécessaire de dégager lui et ses amis de toute responsabilité, marquant par là un commencement d'évolution à gauche.

Mais une autre intervention autrement significative se produisit; et ce fut de la part d'un homme

qui n'intervenait jamais de sa personne dans les débats politiques : du président Grévy. Il fallait donc que la chose fût d'importance.

Sans quitter son fauteuil, Grévy dit :

u La Chambre peut savoir que je suis le seul membre de la majorité qui ait eu l'honneur d'être appelé par M. le Président de la République; elle me permettra, je l'espère, en face de la publication qui vient d'être portée à la tribune, de donner une courte explication.

« Je déclare :

« Premièrement, que je n'ai point parlé au nom de la majorité de cette Chambre, n'ayant pas qualité pour le faire ;

« Deuxièmement, que je n'ai engagé cette majorité sur aucun point.

(i Troisièmement, que dans la conversation que M. le Président de la République a bien voulu avoir avec moi, je n'ai parlé en aucune façon d'aucune des conditions auxquelles un ministère parlementaire pourrait être constitué, u f Sensation -profonde, et applaudissements prolongés sur les bancs de la majorité.)

Nous sentions, au Comité des Dix-huit, que la manœuvre de la note officielle était faite pour nous atteindre, en nous dénonçant comme faisant au Maréchal des conditions inacceptables. Nous publiâmes la note suivante :

« En présence de la note de V Agence Havas, affichée ce matin dans les couloirs des deux Chambres, les délégués de la majorité de la Chambre des députés déclarent qu'aucun membre de cette délégation

n'a reçu mission ou n'a été mis en demeure par M. le Président de la République de formuler au nom des Gauches des conditions pour la formation d'un cabinet parlementaire.

(i De Marcère, H. de Choiseul, H. Germain, Léon Renault, Jules Ferry, Albert Grévy, Tirard, Ant. Proust, Gambetta, Goblet, Henri Brisson, Floquet, Ch. Lepère, Madier de Montjau, Louis Blanc, Lockroy, Clemenceau. »

Les jours qui s'écoulèrent entre la séance du 26 novembre, où le ministère Rochebouët avait été frappé par le vote de la Chambre, et la fin de la crise, furent remplis de démarches, de conciliabules, d'allées et venues à l'Elysée. La presse, de son côté, entretenait l'agitation par mille récits intéressés d'entrevues, de propos tenus, de négociations engagées, tant à l'Elysée que dans les deux Chambres et dans les groupes parlementaires.

On eut même à l'Elysée l'idée de constituer un ministère avec un homme politique qui s'était signalé par des allures un peu excentriques, mais homme d'avant-garde, volontiers boutefeu, et qui se donnait beaucoup de mouvement : c'était le baron de Lareintv. Il aurait eu à un moment un rôle presque prépondant, alors qu'on avait songé à un acte décisif de résistance, à une sorte de pronunciainiento : c'est de lui-même que je tiens ce renseignement.

On aurait, en vue de cette aventure, songé à un

autre personnage, qui était, au moral, l'opposé de M. de Lareinty, mais qui pouvait être ^enté de jouer un rôle dans cette occasion. C'était M. Batble, qui avait fait figure à l'Assemblée nationale.

C'eût été un singulier assemblage; car ces deux personnages ne paraissaient nullement faits pour marcher d'accord ; et ni l'un ni l'autre n'avait ce que l'on appelle de l'autorité. Indépendamment des capacités qui sont nécessaires à tout homme appelé à faire figure, et qui sont indispensables dans les moments difficiles, ce qui donne de l'autorité, c'est avant tout le caractère : c'est-à-dire un ensemble de qualités morales, de la tenue, de la dignité sans morgue, qui font que l'homme revêtu de ce prestige impose une confiance cordiale à ses amis et, à ses adversaires, le respect et une admiration tempérés seulement par la vivacité des divergences d'opinion... M. Batbie était un professeur de droit très qualifié. Il avait eu ses journées à l'Assemblée nationale. Il n'était même pas tout à fait un nouveau venu dans la politique. En 1848, il avait été mêlé au mouvement révolutionnaire, et il passait pour y avoir même joué un rôle de révolutionnaire un peu débridé : mais il était très jeune alors. A l'Assemblée nationale, il était entouré d'un certain prestige de professeur de droit, très capable, et de praticien habile. Il avait pris place au Centre droit, et il y faisait figure, surtout par sa science, à laquelle ses collègues avaient recours dans les cas difficiles. Il lui fallait toutes les ressources d'un esprit très nourri de savoir, très avisé et très fin, pour acquérir une autorité relative, celleque l'on

ne HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE

accorde à l'habile homme qui vous tirera d'un mauvais pas. Lourd, de taille énorme et épaisse, on le comparait dans le monde de la Gauche (où on le traitait un peu comme un déserteur) à un pachy- M derme. Mais ce gros homme était habile, savant, I plein de ressources, et il servait utilement son parti, f

M. de Lareinty m'a raconté qu'il avait concerté une combinaison à la tête de laquelle il eût été placé, et qui comprenait les noms de M. le général de Rochebouët, qui fût resté à la Guerre, le général Ducrotà l'Intérieur, Pouyer-Quertier aux Finances, M. de Banneville aux Affaires étrangères, l'amiral de Gueydon à la Marine, M. Ancel au Commerce, un président de Chambre de la cour de Grenoble à la Justice, M. Le Guay aux Travaux publics. C'eût été un ministère de combat. M. de Lareinty s'y était, disait-il, décidé avec l'assentiment de ses amis du Sénat, qui avaient considéré que l'on ne pouvait pas livrer les conservateurs et l'armée au radicalisme.

On représentait le Maréchal comme oscillant entre des partis contraires, tantôt résolu à lutter, tantôt prêt à se rendre. Entre temps, il parlait de se démettre; il avait même réalisé en partie cette résolution, en préparant un message de démission dans lequel se trouvaient ces mots : "Abandonné par le Sénat, mon devoir est de donner ma démission... « A quoi il lui fut répondu que le Sénat était plutôt disposé à le soutenir, à la condition qu'il ne s'abandonnerait pas lui-même. Qu'on lui ait suggéré des i projets de coup d'État; qu'il se soit senti troublé

devant les suites également redoutables pour lui, dans l'un et l'autre cas, de l'aventure dont il se trouvait être le seul à porter le fardeau, cela n'est pas douteux, ainsi qu'en témoignent certains faits constants au milieu des récits plus ou moins controuvés que l'on recueille dans les journaux de cette époque.

C'est ainsi qu'on examina longuement, à l'Elysée, les chances d'une nouvelle dissolution de la Chambre. Le parti royaliste et le parti orléaniste se montrèrent hostiles à cette résolution, qui devait conduire directement à un coup d'Etat. A l'époque où l'on était arrivé, on n'avait plus, en effet, le temps nécessaire pour faire élire et pour convoquer une nouvelle Chambre avant la fin de décembre. On se serait donc trouvé, après le 31 décembre, obligé de payer des dépenses et de percevoir des impôts, à partir du 1" janvier, sans que le budget ait été voté.

On dit alors que M. Batbie avait envisagé cette extrémité sans trop de répugnance et qu'il avait trouvé, parmi les sénateurs et députés, des hommes disposés à braver avec lui ce gros risque. Mais, à l'heure même où couraient ces bruits, M. de Luppé, dans le journal royaliste tUnion, écrivait : «M. le Maréchal de Mac-Mahon a pu arracher aux sénateurs royalistes, en dépit de nos avertissements, la dissolution qui a suivi le 16 Mai, et livré le pays à une ridicule et folle entreprise. Une seconde dissolution, opérée avec la même imprévoyance, au profit des mêmes hommes qui sont encore dans les n. 12

coulisses de l'Elysée, ne serait plus une faute. Elle marquerait létapc fatale où la démence politique mène au suicide. Les royalistes du Sénat n'ont pu résister vme première fois au Maréchal. L'expérience est faite, et leur devoir impérieux envers la France est de ne rien céder à la politique des faux calculs, des pensées ondoyantes et des intrigues malsaines. » Honnête langage, qui caractérisait la conduite politique constante des membres de la Droite royaliste, et les préoccupations de bien public qui la dominaient.

De son côté, M. Bocher, l'ami fidèle de la maison d'Orléans, s'élevait contre ces projets équivoques. M. Bocher est une figure qui ressort, en un i^elief charmant, de la vulgarité générale du personnel politique de notre temps. Il fut pourtant de son époque; mais il en résume dans sa personne tous les beaux côtés. Il avait même hérité du passé certaines vertus de chevalerie, qu'il unissait aux mérites particuliers d'un homme politique plus moderne. Fidèle à son roi, attaché à sa cause jusqu'à mettre sa personnalité tout entière dans son dévouement, il déployait dans la vie publique les talents les plus propres à l'élever au-dessus de ses rivaux. Administrateur émérite, esprit de haute culture, il était désigné pour les plus grands rôles de la politique parlementaire.

M. Bocher est une des figures les plus intéressantes du siècle écoulé. Il représentait très exactement la fraction de la nation qui a eu la plus grande part aux affaires de notre pays à cette époque. Je l'avais connu des la Révolution de 1848. Il était alors

préfet à Caen, jeune, élégant, merveilleusement doué de toutes les manières, et paré en outre de la faveur particulière dont il jouissait à la cour de Louis-Philippe. Il avait donc tous les dons et séductions, et il en usa si bien que, malgré sa jeunesse, il avait pris dans le pays normand, peu enclin pourtant aux entraînements pour les personnes, une autorité et un crédit qui l'ont suivi pendant sa vie entière, à travers les mille événements qui ont bouleversé tant de fortunes. La ville de Caen, comme toutes les provinces, entra en vive incandescence le jour même de la Révolution de 1848, si inopiné que fût cet événement. Un commissaire général du nom d'Avril était venu prendre possession de la préfecture, et y installer la République en même temps que sa personne. M. Bochersut, dans une circonstance si critique, et quoique la République eût été accueillie à Caen plutôt avec faveur, sauvegarder sa dignité personnelle et celle du pouvoir déchu. Il avait une telle popularité dans la ville que, quelque temps après, lorsqu'on procéda aux élections pour la Constituante, il se présenta aux électeurs. Je l'ai entendu dans les réunions publiques, et tout en parlant avec la plus haute courtoisie de la dynastie qu'il avait servie, il fit des déclarations très nettes d'adhésion à la République. On ne sait plus ces choses, mais il est vrai que la République de 1848 fut acceptée par le pays avec une faveur accompagnée d'enthousiasme, en certains endroits. J'ai vu, alors, le clergé de la ville, en grande pompe, par les rues, allant bénir les arbres de la liberté. La société légitimiste, qui était nombreuse à

Caen, et représentée alors par les familles les plus distinguées de la ville et par une réunion de femmes charmantes, heureuses de sortir de cette sorte de carême qu'avait été pour elles le Régime de Juillet, avait embrassé avec ardeur le changement survenu, et s'était laissée aller à l'effervescence générale, plutôt approbative dans les premiers temps, de la Révolution de 1848. M. Bocher fit, en vue des élections prochaines, des déclarations conformes à l'entraînement général d'alors. Il a, comme tant d'autres, subi les destinées diverses qu'a traversées la France depuis près d'un siècle, et il est une des figures qui ont gardé, soit dans les temps troublés, soit dans les temps d'accalmie, une dignité parfaite, qui tenait à la hauteur de son caractère et à la noblesse de ses idées, fortement imprégnées de l'amour exclusif de la France.

Nous nous sommes retrouvés beaucoup plus tard, à l'Assemblée nationale de 1871, où il avait été envoyé par le Calvados, resté fidèle à son ancien préfet de 1848. C'est un des traits caractéristiques de cette race normande de garder sa foi aux personnes à qui elle a donné sa confiance. C'est marque de bon sens et de finesse, qui se peuvent exprimer de la sorte : à quoi bon changer? on n'y gagnerait rien. M. Bocher, du reste, justifiait à merveille cette confiance. A l'Assemblée nationale, et plus tard, au Sénat, il prit un rôle important en raison de la considération dont il jouissait, et d'un talent de parole très réel, dont il n'usait pas assez souvent. Sa fonction dans la maison d'Orléans lui faisait perdre peut-être un peu de sa liberté, mais rien de sa

dignité personnelle. Il était en tout et partout un parfait galant homme.

Dans une réunion du groupe appelé le groupe des constitutionnels du Sénat, M. Batbie avait exposé la situation, et il s'exprimait, à mots couverts, sur les projets qu'il était prêt à mettre à exécution : «Aujourd'hui, dit M. Bocher, quelles conséquences aurait le concours que l'on sollicite? Que veut-on de nous? Quelle solution poursuit-on? Espère-t-on venir à bout des résistances de la Chambre des députés? Non, sans doute. Alors, c'est à un vote de dissolution que l'on veut nous acculer, à une violation de la Constitution, puisqu'il faudrait passer outre au refus du vote du budget. On trompe le Président de la République, si on ne lui a pas fait envisager les conséquences désastreuses qu'entraîneraient de semblables mesures. Quant à moi, je le dis hautement, j'aime trop mon pays pour m'associer à cette politique, et assumer d'aussi efProyables responsabilités. »

La crise en était à son maximum d'acuité. On disait dans le public qu'à l'Elysée on cherchait un homme qui eût assumé sur lui la charge de se passer d'un budget régulièrement voté et de se prêter à un coup d'Etat : on disait que M. Pouyer-Quertier, qui avait été tâté à ce sujet, s'y était énergiquement refusé, et avait conseillé un rapprochement avec la Gauche, par l'entremise de M. Dufaure. On ajoutait qu'une tentative en ce sens avait échoué : que M. le Maréchal, ayant annoncé la volonté de désigner

trois ministres à son gré, ceux des Affaires étrangères, de la Guerre et de la Marine, on lui avait fait envisager l'éventualité où la Chambre refuserait un tel arrangement; et c'est alors qu'une sorte de conseil secret fut tenu, à l'Elysée, dans lequel on avait délibéré sur des résolutions extrêmes.

. C'est après ce conciliabule, sans doute, que le préfet de police, M. Voisin, qui était un fonctionnaire exact et fidèle, mais surtout un bon Français, patriote, et d'un grand sens, crut devoir avertir M. le duc Pasquier des desseins qui étaient fomentés à l'Elysée par les tètes chaudes du parti. M. le duc Pasquier, qui, de son côté, n'a jamais hésité sur le devoir, quand l'intérêt de la France était visiblement en jeu et menacé, demanda une entrevue avec le Maréchal. Il voulait le conjurer de rentrer dans les voies constitutionnelles et de s'entendre avec M. Dufaure pour former un cabinet qui pût se présenter devant la Chambre. // est trop tard, dit le Maréchal, qui, à ce moment-là, avait chargé M. Batbie de composer un ministère de combat et, on peut dire, de coup d'Etat. L'entrevue fut de suite ébruitée; le mot fut partout connu et produisit un effet énorme. L'effet fut si grand qu'on en prit peur à l'Elysée : V Agence Havas retira le mot ou le désavoua; mais il avait été dit, ou quelque chose d'approchant. L'émotion était grande dans tous les groupes parlementaires, dans les salons, dans les rues. On parlait déjà de coup de force, d'arrestations et de mise en état de siège de Paris.

Pendant que se continuaientccs agilalions vaincs autour de l'Elysée et dans le monde parlementaire, la vie politique était comme en suspens. L'émoi général croissait à mesure que le temps s'écoulait, sans que l'on vît une fin à cet état de choses. Cette incertitude dans l'attente angoissait et irritait à la fois tout le monde. Les membres du ministère Rochebouët, demeurés à l'écart depuis le vote de défiance émis par la Chambre dos députés, ne pouvaient pas rester dans cette situation, où ils ne pouvaient ni pourvoir aux événements, ni les diriger. Une note, qui me fut remise par un ami du général, donne exactement la physionomie de ce qui se passait alors dans les ministères.

" Le général de Rochebouët A'it bien vite que le Maréchal n'avait aucun but arrêté, et que ses collègues n'aspiraient qu'à reprendre leurs fonctions administratives. Cette situation d'homme de paiUe ne pouvait lui convenir. Le 9 décembre, au conseil qui se tenait tous les jours à l'Elysée, il demanda au Maréchal de vouloir bien communiquer au conseil ses idées ou de permettre au conseil de lui soumettre un programme politique. Le Maréchal répondit qvi'il aviserait. Deux jours s'étant passés, et aucun ministre n'ayant témoigné le désir de formuler un programme, et M. le Maréchal n'ayant fait part d'aucune résolution, le général de Rochebouët prit la parole et demanda la permission de résumer nettement et loyalement la situation, insistant éner-

giquement pour qu'une solution immédiate fût adoptée par M. le Maréchal. — Il y a, dit-il, trois solutions pratiques :

1° Dojiner purement et simplement sa démission;

2" Résister carrément, faire appel aux mesures de rigueur, assurer l'ordre dans le pays et convoquer de nouveau les électeurs;

3° Se soumettre, appeler M. Dufaure, le charger de composer un ministère et de formuler un programme.

Comme ministre de la Guerre, ajouta-t-il, je suis prêt à obéir aux ordres du Président de la République, à en assumer toute la responsabilité, à condition que tous mes collègues contresignent les décrets. Gomme président du Conseil, je suis aux ordres de M. le Maréchal pour aller moi-même chercher M. Dufaure et lui faire part de ses intentions. J'attends une réponse nette, catégorique avant ce soir, ou, dès demain matin, Y OJficiel annoncerai que j'ai cessé d'être ministre. —

Ce programme, écrit de la main du général, fut remis par lui au Président. Le conseil se sépara à dix heures, et s'ajourna à quatre heures de l'aprèsmidi. C'est alors que le ministre de la Guerre, rentré chez lui, fit prendre toutes les mesures nécessaires propres à assurer la résistance, le cas échéant, et fit expédiera tous les chefs de corps les instructions commandées par les circonstances, h' Officiel du lendemain 12 devait faire connaître au pays la détermination du Gouvernement, « vu la gravité de la situation »... A quatre heures, le 11 décembre, le Maréchal, très loyalement, ouvrit ainsi la séance du

conseil : « Je vous remercie, messieurs, du bon concours que vous m'avez prêté. J'ai mûrement réfléchi à la gravité des circonstances, et pour répondre à l'appel que le général de Rochebouët a fait à ma conscience, je le charge d'entrer en communication avec M. Dufaure, dont l'esprit conciliant et énergique tout à la fois, m'aidera, je l'espère, à vaincre les difficultés que vous m'avez signalées. Je réclame, en vous quittant, votre bon concours pour parvenir à ce but, dans les différentes positions que vous occupez depuis longtemps. "

Le Maréchal désarmait. Noble exemple, que tant de républicains de nos jours feraient bien de suivre ! A l'heure où l'esprit se reporte sur un passé si récent et qui, pourtant, paraît si éloigné, on ne peut se détacher du temps présent. Même situation inextricable. Un Gouvernement à l'apparence légale, qui, par le fait d'une Constitution faussée dans son fonctionnement, conduit à la ruine la nation impuissante dans les liens de la légalité; et, d'autre part, une nation qui cherche par quels moyens elle pourra sortir de peine! Mais, cette fois, les factions qui détiennent le pouvoir n'ont pas l'abnégation et l'esprit de sacrifice dont le Maréchal s'inspira alors. Après cent ans écoulés, les institutions démocratiques sont encore un problème de vie ou de mort pour la France. Et l'esprit ne peut se soustraire à cette réflexion : que, si les révolutions périodiques ne sont pas des solutions, la ruine finale peut en être une.

M. le Maréchal avait déjà pensé à recourir à M. Dufaure, avant la communication qu'il fit à ses

ministres. Il était sincère lorsqu'il avait déclaré aux membres de la délégation de Meurthe-et-Moselle qu'il était sans ambition personnelle. Sans doute, il était en butte aux incitations de son entourage, qui le poussait aux résolutions violentes : il ne leur opposait pas toujours un refus brutal. Il était, plus encore, rendu perplexe par une sorte de honte qu'il ressentait à l'idée d'abandonner tous ceux qui l'avaient soutenu dans cette lutte inconsidérée, après qu'ils l'y avaient poussé; par la pudeur de s'avouer vaincu; et aussi par l'appréhension patriotique d'un avenir livré aux partis avancés, qu'il voyait déjà maîtres de tout. Il se résolut enfin à céder, en comptant, comme nous le faisions nous-mêmes, sur le bon esprit et sur la fermeté des conservateurs libéraux et des modérés. Sous ce dernier rapport, il n'était pas seul à se tromper.

Lors des premiers pourparlers engagés avec M. Dufaure pour la reconstitution d'un ministère Centre gauche, M. le Maréchal avait repris son idée persistante de se réserver le choix de trois des titulaires de portefeuilles: celui des Affaires étrangères, celui de la Guerre et celui de la Marine. Il marquait par là sa volonté de rester le maître et le directeur de la politique extérieure de la France. C'était une vue juste, et qu'il faudra réaliser sous une forme ou sous une autre, si l'on veut mettre la politique française à l'abri de la mobilité constante des Assemblées, et en état de lutter contre les nations étrangères, dans un temps surtout où le mot étranger semble reprendre le sens antique d'ennemi (hostisj. Mais cette vue, si vraie qu'elle fût, se heur-

tait alors contre la passion de ce temps-là; elle n'avait aucune chance d'être accueillie le lendemain du jour où le parti républicain s'était cru en présence d'un retour offensif du pouvoir personnel. L'eût-il voulu, par sagesse, M. Dufaure ne pouvait entrer dans les vues du Maréchal, sous peine de rendre toute combinaison ministérielle impossible. Cette première tentative de rapprochement avait donc échoué.

On raconta alors que M. Dufaure avait pourtant reconnvi le bien-fondé des prétentions du Maréchal, mais qu'il avait dû céder devant les injonctions de ce que l'on appelait alors la tyrannie des Dix-huit. Je déclare que je n'ai jamais eu connaissance de ces tiraillements, ni d'entrevues que M. Dufaure aurait eues avec nous. Il n'était pas dans ses habitudes de négocier, au moins directement, avec les partis. Son caractère ne se prêtait guère à ces sortes d'accommodement; et, d'ailleurs, il avait de l'autorité gouvernementale et de la dignité d'un homme d'État une autre idée, plus haute. Encore à cette époque, les ministrables n'étaient pas des courtisans, ni les ministres des subordonnés.

Cependant, la fin de cette tragi-comédie était devenue tellement inévitable que les bruits d'arrangement et de combinaisons ministérielles ne cessaient de circuler. J'avais lu, comme tout le monde, dans les journaux, des listes sur lesquelles mon nom figurait, sans que je fusse informé de rien. Néanmoins cette rumeur, en ce qui me concerne, prit une certaine consistance dans un dîner qui fut donné, à l'occasion de la crise, par M. de Girardin, dans

son hôtel de la rue Lapeyrouse. Girardin avait été très mêlé au mouvement politique. Il venait d'être désigné pour remplacer, comme candidate la députation.dans le neuvième arrondissement de Paris, M. Grévy, qui y avait été élu en remplacement de M. Thiers et qui avait opté pour le département du Jura. Le choix de Girardin pour cette candidature dans l'arrondissement de M. Thiers, terrain particulier de la lutte engagée dans le pays contre le 16 Mai, témoigne du rôle que l'opinion publique attribuait, à juste titre, au journaliste, dans la campagne qui avait abouti aux élections du 14 octobre. Et, en effet, Gii'ardin, avec son journal la France, avait porté les plus rudes coups à la politique et au Gouvernement du 16 Mai, Ce jour-là donc, il avait réuni à sa table un grand nombre de personnes qui étaient mêlées à l'action politique; et, comme il s'agissait d'arriver à la fin de la cxise, il avait convié un homme qui jouissait d'une considération universelle, qui avait un crédit énorme sur le public, et qui avait ses entrées à l'Elysée et jusqu'au cabinet du Maréchal : c'était M. de Lesseps. On pensait que lui seul pourrait décider le Maréchal à se rendre.

M. de Lesseps n'avait pas, que je sache, d'opinion politique proprement dite. Il professait, je pense, au sujet de nos divisions et de nos distinctions de Régimes, une haute indifférence. Il y avait en lui le suprême dédain de l'Oriental pour nombre de nos passions politiques et des opinions qui souvent cachent de vulgaires intérêts, et auxquelles nous attachons un trop grand prix. Il en faisait, je crois,

assez peu de cas, ayant toute sa passion de patriote et tout son esprit tendus vers les projets grandioses qu'il méditait. Il comprenait cependant l'intérêt, devenu pressant, d'en finir avec une agitation qui allait tout compromettre. Il s'engagea à se faire auprès du Maréchal et du monde de l'Elysée, de plus en plus sourd et aveugle, l'organe de l'opinion qu'il recueillait partout. Il m'entretint de son intention formelle, qu'il devait réaliser le soir même ou le lendemain matin.

Il le fit, je pense. En tout cas, le Maréchal n'avait plus d'autre issue que sa démission ou une capitulation sans réserve. Il capitula. Le bruit en était répandu; or, le soir même, c'était le 11 décembre, le Comité des Dix-huit se réunit chez moi, rue Montaigne. On voulait s'entendre sur les conditions auxquelles la Gauche soutiendrait le nouveau ministère. Mais je ne me rappelle pas que des noms y aient été prononcés. Je ne fus point du tout au courant des négociations qui se poursuivaient depuis quelques jours, ni des entretiens qui eurent lieu à ce sujet entre M. Dufaure, M. Léon Say et M. Teisserenc de Bort. Ce dernier m'a raconté, beaucoup plus tard, comment fut composé le ministère du 13 décembre. Mais, à cette date, je ne savais rien; beaucoup d'agitations, des allées et venues des officieux très occupés, des mots à l'oreille, des questions peu discrètes, comme c'est la coutume en pareil cas.

Le 12, j'étais assis à ma place à la Chambre, lorsque Bardoux ou Paye, je ne sais trop lequel, vint me prévenir que M. Dufaure désirait me parler.

Il m attendait dans un petit bureau dépendant de la partie du palais de Versailles où se tenaient les séances du Sénat. Je l'y trouvai et j'y vis Léon Say, Teissercnc de Bort et quelques autres ministres qui y étaient déjà réunis. M. Dufaure m'offrit d'entrer dans la combinaison ministérielle, avec le portefeuille de 1 Intérieur. J'acceptai en y mettant deux conditions : la première, que je serais absolument maître du personnel et que je n'aurais pas à i^encontrer de résistance de la part de l'Elysée. Je savais quelles difficultés j'avais éprouvées lors de mon premier ministère, lorsque l'administration tout entière du 24 Mai était encoie en place; combien étaient délicates et pénibles les luttes que j'avais eu à soutenir contre le Maréchal sur des questions de personnes. Je prévoyais que j'aurais, cette fois, des hécatombes à faire, et je réclamais une entière liberté d'action. La seconde condition portait sur l'engagement qui devait être pris par le Maréchal de ne plus dissoudre la Chambre.

Ce fut ainsi convenu, et, dès le soir, nous fûmes convoqués chez M. Dufaure, à Paris, 127, boulevard Haussmann, pour nous entendre sur le manifeste qui devait être soumis au Maréchal et lu à la Chambre. Ce programme était très net et très ferme. Il avait été préparé par Léon Say. Mais je fis remarquer qu'on n'y trouvait pas l'engagement que devait prendre le Maréchal au sujet de son droit de dissolution. On y ajouta deux phrases pour combler cette lacune. M. Dufaure nous quitta pour se rendre à l'Elysée, où il devait communiquer à M, le Président de la République ce programme ainsi modifié.

Il revînt peu de temps après, et il nous dit que le Maréchal n'avait pas accepté le manifeste dans les termes où il était conçu. Nous n'avions nul dessein prémédité d'aggraver, par des violences de forme, la dureté de la situation faite à M. de Mac-Mahon. Nous atténuâmes les termes du document, tout en maintenant le fond, et nous nous rendîmes à l'Elysée, où nous étions convoqués pour ce soir-là même.

Arrivés à l'Elysée, M. Dufaure nous laissa seuls dans la salle du conseil, et il se rendit auprès du Maréchal pour lui lire la nouvelle rédaction du programme, et pour le presser d'en accepter les termes. Puis, il rentra dans la salle du conseil, et, quelques instants après, le Maréchal y entra lui-même. Il était rouge, affecté et comme humilié : il paraissait un soldat rendant les armes. Son salut fut froid et brusque, et il s'assit. Il prononça quelques paroles brèves, sans dissimuler combien il se faisait violence en se trouvant devant nous. Il dit qu'il formait le cabinet contraint et forcé, qu'il aurait dû peut-être se retirer avec les hommes qui, avec lui, avaient fait le 16 Mai; mais que, s'il ne le faisait pas, c'était par un sentiment du devoir; qu'il était convaincu que sa présence à la tète du Gouvernement était utile à la France au point de vue extérieur. Ses relations personnelles avec les plus hauts personnages du monde européen, notamment avec l'archiduc Albrecht d'Autriche, lui permettaient de parler ainsi. Son ton était ému, tout son visage tremblait; et le spectacle de cet homme fier et honnête, aux prises avec une situation humiliante.

malgré tout le désir que nous avions tous de lui en dissimuler la rigueur, ce spectacle était vraiment émouvant. M. Dufaure était, plus qu'aucun de nous, dans la circonstance présente, propre à ressentir cette impression, parce qu'il était moins animé par la récente bataille, et parce qu'il avait depuis longtemps avec le Maréchal des relations qui devaient le rendre sensible à son état presque misérable. Il lut le programme en tremblant, et comme mettant une sourdine à sa voix nasillarde, afin d'atténuer les effets de cette lecture qui ressemblait à la lecture de l'arrêt que le greffier fait au condamné. Silence général! Nous étions tous là, affectés, mais résolus et impassibles.

Le Maréchal vit bien qu'il fallait se résigner. Il s'empara du papier, saisit brusquement la plume, hésita encore. Son visage se colora subitement, ses yeux s'emplirent de vraies larmes; et enfin, après un moment décisif, il signa violemment et jeta la plume sur la table en disant : a Enfin, puisqu'il le faut, je signe! » Puis il se leva aussitôt, et il s'enfuit plutôt qu'il ne sortit, comme un homme que la colère suffoque et qui ne peut supporter davantage une situation trop pénible.

Les décrets furent signés et, le lendemain, le ministère entra en fonctions.

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