‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 27 sur 59 · LE MINISTÈRE DUFAURE · texte numérisé non relu

LE MINISTÈRE DUFAURE

à prendre, et dans la politique que nous dûmes suivre. Son choix fut vite fait, fondé qu'il était sur des études solides, sur une érudition générale déjà complète, sur des habitudes d'esprit et de conduite contractées dans le travail du barreau, dans l'exercice de devoirs municipaux, dans les bonnes traditions de la vie domestique la plus haute et la plus digne.

Bardoux fit partie, dès le premier moment, du groupe des républicains conservateurs d'où sortit un peu plus tard le Centre gauche. Le visage rasé, l'air méditatif et un peu triste, les cheveux reietés en arrière, un costume noir et sévère, il y avait en lui quelque chose de sacerdotal. Son abord était tout aimable, sa parole accueillante et le ton toujours poli : mais ces dehors ne cachaient ni rigidité d'esprit, ni sécheresse de cœur, ni hypocrisie de forme. Il était ti'ès droit de caractère, très sûr en amitié, très ferme dans ses idées. Il était, par éducation, et on eût dit par parti pris, d'une urbanité parfaite, ce qui lui donnait un air de bienveillance un peu banale; ce n'était qu'en apparence, mais il avait dans ses rapports avec les autres hommes une sorte de délicatesse quasi maladive; il souffrait vraiment de ce qui lui apparaissait discourtois, brutal et malappris. Il eut comme beaucoup d'autres l'occasion, sous ce rapport, d'exercer ses vertus.

Esprit très éclairé, on pouvait lui appliquer le titre de nourrisson des Muses. D'une érudition très générale, on aurait cru qu'il n'avait pas d'idées arrêtées sur quoi que ce fût, parce qu'il ne les énonçait guère; habitude prise de ne heurter personne

ni par le geste ni par la parole. Peu communicatif, il ne se répandait pas à tout propos, mais il n'était étranger à rien. Quand il sortait de sa réserve, il avait une conversation nourrie, pleine d'aperçus lecueillis dans ses lectures, qui étaient innombrables; on dirait volontiers qu'il avait trop lu. Très .ippliqué à tous ses devoirs d'homme politique, il portait à la tribune des opinions et une parole autorisées. Son éloquence était insinuante, pleine de précautions, mais d'une dialectique seri'ée, extrêmement habile, et, sans efforts trop appai'ents, allant au but. Il lui est arrivé souvent de charnier ses auditeurs, surtout quand il parlait d'art ou de littérature, sujets qu il possédait bien et dans l'exposé desquels il se complaisait.

Très fidèle en amitié, discret et sur, il était incapable d'un procédé louche ou d'une trahison; presque un phénomène dans la vie politique, où l'ambition, l'envie et la fureur de paraître font rage. Il était naturellement bon, et son obligeance expansive était peut-être trop universelle; mais toujours un peu diplomate, même dans les services qu'il désirait rendre. Son naturel, doublé d'une éducation très appareillée, le portait en tout à des ménagements infinis. Mais, durant près de trente ans de vie commune, au milieu de cette mêlée politique si redoutable à l'épreuve, je n'ai point trouvé de fléchissement dans son caractère ni dans son amitié. Et cette fixité dans ses affections, qui honore tous ceux qui en ont été l'objet, il la portait dans ses opinions, dans ce qui fait la personnalité morale d'un homme. Il était imbu des idées de la Révolu-

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tion française, mais non jacobin; très libéral et, très Français en cela, amoureux de l'ordre, respectueux des droits d'autrui, sans aucune réserve; d'un esprit très libre et, au fond, catholique, comme il Ta montré à ses derniers moments. S'il s'est trompé, il n'a jamais failli par ambition, par des sentiments étrangers à la chose publique, ni par faiblesse de caractère. Il est de ces hommes très rares qui, durant une longue vie politique, n'ont peut-être jamais eu un vote à se reprocher. Il était désigné par ses études, par son goût, par ses connaissances en art et dans les choses de l'esprit, pour le poste de ministre de l'Instruction publique. Il l'avait désiré très légitimement, et M. Dufaure fit bien de le faire entrer dans le ministère réparateur du 13 décembre.

On compléta la composition du ministère par l'adjonction de plusieurs sous-secrétaires d'ElaJ. M. Charles Lepère, député de l'Yonne, fut nommé sous-secrétaire d'Etat à l'Intérieur. Il appartenait, par ses amitiés plus encore que par ses opinions, au parti républicain avancé : il était un des fidèles de Gambetta. Peut-être avait-il été attaché au ministère de l'Intérieur avec Farrière-pensce d'y faire pénétrer l'esprit du groupe radical de la Chambre, et d'y exercer une influence plus ou moins directe. On peut le supposer, mais Lepère ne m'a jamais donné l'occasion de m'en apercevoir. Il avait de l'esprit et un talent de parole qu'il mit souvent au service de la cause dont il était un des serviteurs les plus dévoués et les plus honnêtes. Il avait plus que cela : le cœur bien placé. Il était impropre au rôle

que peut-être on avait eu l'idée de lui faire jouer. La situation d'un sous-secrétaire d'État est en ellemême délicate, et elle veut, chez l'homme qui remplit cette fonction, des qualités d'honneur et même de simple probité, qui ne sont pas rares sans doute, mais que l'on est heureux tout de même de rencontrer. Lôpère les possédait au plus haut degré. Il me plaît d'en rendre témoignage à ce galant homme, qui se place, dans mes souvenirs, très haut au-dessus de la plupart des hommes de son parti.

Dans la séance du 15 décembre, le message présidentiel, que nous avions préparé, fut lu au Sénat par M. Dufaure et par moi à la Chambre des députés. Il était ainsi conçu :

« Les élections du 14 octobre ont affirmé une fois de plus la confiance du pays dans les institutions républicaines.

« Pour obéir aux règles parlementaires, j'ai formé un cabinet choisi dans les deux Chambres, composé d'hommes résolus à défendre et à maintenir ces institutions par la pratique sincère des lois constitutionnelles.

(i L'intérêt du pays exige que la crise que nous traversons soit apaisée. // exige avec non moins de force quelle ne se renouvelle pas.

" L'exercice du droit de dissolution n'est, en effet, qu'un mode de consultation suprême auprès d'un juge sans appel, et ne saurait être érigé en système de gouvernement. J'ai cru devoir user de ce

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droit, et je me conforme à la réponse du pays.

a La Constitution de 1875 a fondé une Képublique parlementaire, en établissant mon irresponsabilité, tandis qu'elle a institué la responsabilité solidaire et individuelle des ministres.

Il Ainsi sont déterminés nos devoirs et nos droits respectifs : t indépendance des ministres est la condition de leur responsabilité.

« Ces principes, tirés de la Constitution, sont ceux de mon gouvernement.

u La fin de cette crise sera le point de départ d'une nouvelle ère de prospérité.

» Tous les pouvoirs publics concourront à favoriser ce développement.

" L'accord établi entre le Sénat et la Chambre des députés, assurée désormais d'arriver régulièrement au terme de son mandat, permettra d'achever les grands travaux législatifs que l'intérêt public réclame.

Il L'E.\position universelle va s'ouvrir, le commerce et l'industrie vont prendre un nouvel essor, et nous offrirons au monde un nouveau témoignage de la vitalité de notre pays, qui s'est toujours relevé par le travail, par l'épargne et par son profond attachement aux idées de conservation, d'ordre et de liberté. »

Ce manifeste était signé de presque tous les ministres qui s'étaient adressés au pays lors du premier ministère, quand, au début de la République, nous avions fait connaître notre programme :

il Les fonctionnaires, disions-nous alors, seconderont nos vues en disant au pays que la République,

telle qu'elle est sortie des votes de rAssemblée nationale, donne au pouvoir la plus grande force, parce qu'il est exercé au nom et dans l'intérêt de tous ; qu'elle a besoin, plus que toute autre forme de gouvernement, de s'appuyer sur les lois de la religion, de la morale et de la famille, sur la propriété inviolable et respectée. » Ainsi avions-nous alors complété la Constitution de 1875 en rappelant l'idée qui a dominé toutes les Constitutions de France, depuis 1789, à savoir : que les droits naturels de l'homme sont supérieurs et antérieurs à toute Constitution politique faite de main d'homme; et que celle-ci n'a qu'un pouvoir, qui est de les protéger. Notre manifeste, signé des mêmes noms que ceux des hommes qui, au début du Régime nouveau, avaient proclamé leurs opinions conservatrices et qui consacrait la victoire des 363, fut accueilli dans le pavs avec un véritable enthousiasme. Il marquait la fin d'une crise qui avait nui aux intérêts matériels autant qu'elle avait blessé les sentiments de la nation. Il répondait au besoin d'apaisement et aux opinions réelles du pays. La population parisienne, délivrée de l'anxiété qui depuis plusieurs mois pesait sur elle, reprit l'élan cxpansif de sa vie exubérante, activée encore par l'approche de 1 Exposition universelle. L'industrie et le commerce, sous le même stimulant, reprirent leur essor. On sentait partout comme une détente immense; et la France, si souple et si puissante dans l'action, se reprit vite de l'angoisse dans laquelle elle vivait depuis près d'un an. Nous nous mîmes à l'œuvre, dans le Gouvernement, pour effacer les traces des troubles civils,

pour lui faire reprendre sa voie. Nous rencontrions partout, ^ans les départements, à Paris, dans les Chambres, des concours empressés. Ainsi les vrais Français de France reprenaient-ils inlassablemenl le chemin de 1 idéal.

Cependant, je reçus, à celte heure même un amical avertissement d'un homme de grand cœur et initie à tous les secrets de ce siècle si fécond en leçons. Le comte Roger du Nord m'écrivait :

! Mon cher Ministre,

«Je viens de lire Talloculion de celui qui veut maintenir une République qui rassure et non pas établir un Gouvernement qui effraie. J'offre mes sincères félicitations à l'orateur heureusement inspiré, qui veut, de ce qui a été pendant si longtemps la cause d'un parti, faire la cause nationale. Je lui désire vie, force, succès; mais je dis tout bas à l'ami : la tâche est lourde, bien rude le chemin à parcourir. Je vois le ministère et nos amis ayant en face, dans la lutte, Gambetta et son monde, et derrière le Maréchal, les de Broglie, Buffet, Depeyre et tous ceux que, durant votre séjour à la place Beauvau, vous avez pu voir de plus près que moi : adieu, cher maître, à vous bien affectueusement.

« Comte Roger. »

Cette lettre d'un galant homme qui avait pu, par sa situation, connaître les intrigues des Régimes parlementaires, était faite pour éclairer la situation véritable, qui demeura sourdement tourmentée, en

dépit du mouvement général de contentement qui écarte comme importuns tous les conseils de vigilance. J'avais d'ailleurs appris, dès les premiers jours, que les hommes de la Gauche, à la Chambre, n'entendaient pas désarmer. Le Comité des Dixhuit, n'ayant plus de raison d'être, s'était dissous. Mais ceux de ses memhres qui étaient pleins de l'esprit révolutionnaire en reprirent la tradition, faite de soupçons et d'esprit de vengeance; et ils décidèrent qu'il était prudent de continuer à surveiller le Gouvernement, ce Gouvernement qui était entre les mains de leurs associés de la veille. Louis Blanc se montra alors le fidèle disciple de l'école jacobine ; ce fut lui qui mit en éveil les soupçons des Purs. Dès le 27 décembre, il eut une entrevue avec MM. Brisson, Floquet et Clemenceau. Il fut résolu que le Comité subsisterait, et qu'il enverrait mémo des délégués dans les provinces; et ces délégués seraient chargés de faire des rapports sur la manière dont se comporterait le Gouvernement. Le régime des fiches date de loin, et il était déjà inauguré par le parti qui se donnait comme étant le seul, l'unique et le pur républicain. Dix des anciens membres du Comité des Dix-huit adhérèrent à cette motion : MM. Goblet, Brisson, Louis Blanc, Spuller, Chanal, Clemenceau, Floquet, Gambetta, de qui Spuller avait reçu l'adhésion, et deux autres dont on ne connaît pas les noms. Ce furent les germes morbides introduits et laissés dans un corps un peu débile, et qui devaient l'empêcher de se fortifier. Et non seulement ils étaient nuisibles à la République naissante, mais ils servirent de prétexte aux ennemis du

Régime, pour lui refuser le droit de vivre. Ce sont ces microbes politiques qui ont peu à peu introduit dans l'organisme social une gangrène générale dont il mourrait, si le principe vital de ce corps, déjà anémié, ne devait pas prévaloir enfin. Le persévérant et douloureux effort de la nation pour sortir de l'ère des révolutions, effort soutenu contre les jacobins francs-maçons, d'une part, et contre des conservateurs aheurtés, d'autre part : voilà toute l'histoire de cette République libérale et conservatrice que nous avons cssavé de fonder.

L'avènement du nouveau ministère donna lieu à un petit incident qui ne mériterait pas d'être rapporté si ce n'était qu'il révèle l'opinion que l'on en conçut au dehors. Emilio Castelar, avec qui j'avais eu des relations amicales, m'avait envoyé dès le 15 décembre le télégramme suivant : « Je m'empresse, mon ami, de vous féliciter, ainsi c{ue vos collègues, sur un dénouement aussi favorable à la liberté et à la démocratie. La France consei'vera définitivement le Gouvernement qu'elle a conquis par son effort, et mérité par sa prudence. » Je répondis naturellement par un remerciement, et je ne sais pourquoi le Gouvernement d'Espagne en conçut quelque ombrage. Il y eut à ce propos entre M. le marquis de Molins, ambassadeur d'Espagne, et moi, un échange de lettres. Mais cet incident ne laissa aucune trace défavorable, puisque au contraire, quelque temps après, je reçus le grand cordon de Charles III, marque d'honneur dont je suis resté l'econnalssant.

Castelar m'écrivit alors une lettre qui mérite

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