‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 28 sur 59 · HISTOIRE DK LA REPUBLIQUE · texte numérisé non relu

HISTOIRE DK LA REPUBLIQUE

d'être conservée, parce que, mettant de côté ce qui me concerne, elle exprime l'opinion qui fut alors à peu près unanime en Europe, au sujet de la solution de la crise du 16 Mai.

« Jamais, disait-il, je n'ai vu un peuple traverser de si {jrand périls sans éprouver le vertige ni sans commettre une faute. C'est en vain que je cherche dans l'histoire un exemple digne de comparaison avec cette admirable discipline du parti républicain, dont les vœux répondaient si admirablement à la volonté générale de la France. J'ai lu la liste des nouveaux ministres, et il est impossible d'en demander de plus capables, de plus honnêtes et de plus patriotes. Sans exagération comme sans flatterie, on peut dire qu'ils appartiennent à l'élite de la France. Maintenant, ce qu'il faut, c'est que vous restiez au poste que vous occupez jusqu'en l'an 1880, vous tenant aussi éloigné d'innovations téméraires que d'une réaction aveugle. Et celui qui vous tient ce langage est un homme qui, ayant commencé à entrer dans la vie publique à vingt et un ans, en a aujourd'hui quarante, et peut par conséquent se dire un vieux républicain. La République doit être pour le travail national un port plus sûr que la monarchie, et la présence au pouvoir d'hommes comme vous est la garantie la plus complète de la liberté, de l'ordre, de la conservation sociale et du progrès. Comptez sur la profonde affection et croyez à l'admiration de votre ami et coreligionnaire.

« Emilio Castel.ar »

La marche des affaires publiques avait été comme suspendue depuis le 16 mai; toute l'activité gouvernementale s'était portée sur les élections et sur les intrigues de palais qui avaient suivi. Nous dûmes remettre en mouvement la vie politique et la vie administrative. Il fallut faire voter les crédits dépensés sans droit, et aussi le budget de 1878 resté en suspens. Les sessions des conseils généraux et des conseils d'arrondissement n'avaient pu avoir lieu à leur date légale. Il fallut les convoquer et leur faire tenir les sessions réglementaires, avant la tin de l'année. Il fallut surtout renouveler tout le personnel administratif qui avait servi la politique du 1(> Mai avec la passion que communiquaient à l'action des fonctionnaires leurs opinions personnelles sans doute, mais aussi leur intérêt, parce qu'ils se rendaient compte que leur sort était lié à celui du ministère du 16 Mai. Il m'était interdit cette fois de fermer les yeux, comme on peut le faire dans des circonstances ordinaires, sur desexcès de zèle que l'on pardonne aisément à des agents, lorsque, en appliquant une politique qui varie avec les ministères, ils croient n'obéir qu'à, leur devoir de fonctionnaires.

Cette fois, la politique ministérielle avait pris le caractère d'une agression contre la République ellemême : elle avait brutalement révoqué tous les préfets et sous-préfets qui s'étaient montrés dévoués aux institutions républicaines, et elle les avait rem--

placés par d'autres, prêts à servir les desseins des conspirateurs du 16 Mai. Parmi ces derniers, il en était quelques-uns que j'avais trouvés en place lors de mon premier ministère, en 1876, et qui avaient appartenu au Gouvernement du Maréchal, après la chute de M. Thiers. C'étaient, pour la plupart, des hommes que leur origine et leurs traditions de famille avaient longtemps éloignés du pouvoir, mais qui s'en étaient rapprochés sous le Régime du Septennat. Loin de leur en garder rancune, je les avais considérés comme des recrues précieuses pour la République que nous voulions fonder, et des soutiens utiles de tout gouvernement respectable. Je ne leur avais fait prendre aucun engagement, leur laissant entendre qu'ils étaient liés d honneur, du moment où ils consentaient à servir le Gouvernement. Quand je les retrouvai tout chauds encore de la bataille dans laquelle ils avaient pris rang contre la République, je ne pouvais conserver à leur sujet des illusions qu'on eût qualifiées autrement. Et enfin, les populations molestées si durement pendant toute cette période n'auraient ni compris, ni souffert notre indulgence. Je dus procéder à un complet renouvellement.

J'avais demandé à ce sujet carte blanche avant d'accepter le portefeuille de l'Intérieur. On me l'avait donnée; et je dois dire que M. le Maréchal ne fit aucune difficulté pour signer les décrets que je lui présentai. Ce fut une exécution terrible. Avant la fin de l'année, je changeai tout le personnel administratif : 85 préfets, 78 secrétaires généraux, près de 280 sous-préfets. Je n'avais conservé

<ju'an seul préfet, M. Saisset-Schneider, exception due à son mérite, et qui n'avait gardé sou poste, après le IG Mai, que sur les instances faites auprès de lui. Au ministère de Tlntérieur, le directeur de la Presse, M. Lavcdan, s'était retiré volontairement. Le directeur du personnel, M. Durangel (1), vint de sa personne me déclarer qu'il me donnait sa démission.

Je procédai ensuite à l'élection des conseils municipaux et à la nomination des maires de tous les chefs-lieux de canton, dont le choix appartenait alors au Gouvernement. Modifications profondes et universelles dans le personnel administratif, réparations d'erreurs, redressements de torts, remise en mouvement de tout ce mécanisme renouvelé, tout cela se fit comme un changement de décors, sans bruit et sans grand frottement.

Le grand fracas du 1(3 Mai était tombé tout d'un coup; et le très petit monde d'agités qui avaient tant troublé le pays semblaient avoir disparu comme des ombres. On eut promptement le sentiment que les pouvoirs publics étaient restitués dans leur intégrité et dans leur force réelle, appuyés sur l'opinion publique, et tenus par des gens qui savaient ce qu'ils voulaient et ce qu'ils faisaient. La pacification se fit très vite, parce qu'on eut tout

(1) J'ai lu dernièrement, dans un article du Gaulois du 7 avril 1909, que le départ de M. Durangel avait été de la part du ministre un acte de méchanceté pure. — Or, M. Durangel, qui était d'ailleurs un fonctionnaire distingué, avait compris que sa place n'était plus possible au ministère; et c'est lui-mèuie qui •était venu me demander sa mise à la retraite.

d'abord l'impression que les choses allaient être remises à leur place, et chacun à son rang.

Les nouveaux préfets, chargés des instructions qu'ils avaient tous leçues personnellement, ne se présentaient pas dans leurs départements comme des victorieux affamés de représailles, mais au contraire comme des représentants d'un Gouvernement résolu à rétablir Tordre sans violence, et à rapprocher tous les citoyens sur le terrain de la République. Ce personnel déjà aguen*i dans les luttes précédentes, et expérimenté dans l'art de gouverner, se montra à la hauteur de sa tache. Il comprit merveilleusement la pensée du ministère; il s'appliqua à panser les plaies au lieu de les envenimer; il donna l'impression que la République était désormais établie sans qu'elle pût être mise en question, et que les griefs, comme les appréhensions que ce Régime politique avait pu faire naître dans le passé, n'auraient plus de raison d'être dans le pays rassuré et pacifié. La confiance publique dans les gouvernants ne tarda pas à renaître; et avec elle se serait peu à peu développé, dans l'àme de la nation, un sentiment de sympathie pour les hommes appelés à gouverner et d'attachement aux institutions, double élément moral qui fait la force intime des gouvernements. INous ne cherchions pas alors la domination d'un parti! J'avais, quant à moi, l'ambition ardente de les fondre tous en un seul.

Les nouvelles dispositions du pays ne tardèrent pas à se faire sentir : les nombreuses élections partielles auxquelles je dus procéder, à la suite d'invalidations prononcées par la Chambre des députés,

Cil furent l'occasion. J'avais, dès le début de ce mouvement électoral, précisé le rôle de l'administration, dans une circulaire dont je reproduis ici quelques passages, parce qu'ils indiquent bien la pensée qui présida, à cette époque, à la direction des affaires publiques.

» Le Gouvernement, disais-je, se sépare nettement de la doctrine des candidatures officielles et des pratiques que ces candidatures rendent nécessaires. Cette règle de conduite implique la neutralité la plus entière dans la lutte électorale, et, comme conséquence, l'abstention de tout acte ou toute démarche qui pourrait marquer, aux yeux des populations, une préférence en faveur de l'un des candidats sur l'autre.

" Sous ce rapport, je ne partage pas l'opinion parfois émise, que le Gouvernement a le droit et le devoir de faire connaître celui des candidats qu'il lui serait agréable de voir préférer par le suffrage universel.

« Sans doute, il est naturel et légitime que le Gouvernement désire voir les électeurs manifester, par le choix qu'ils font, leur attachement et leur adhésion à la République. On ne peut s'étonner que le Gouvernement aime à trouver, dans des élections qui lui sont favorables, la preuve que le pays approuve la marche imprimée aux affaires publiques. Mais il ne lui appartient pas de provoquer, à son profit, les manifestations du suffrage universel; et les témoignages de confiance qu'il reçoit de la part des électeurs ne lui donnent de la force qu'à la condition que ces témoignages soient librement

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