CHAPITRE II
Pour mon compte, avec la même ardeur que j'avais mise à la fondation du Régime, je m'attachais à lui donner la physionomie que j'avais rêvée pour la République : un régime de liberté vraie, un gouvernement de droiture et de probité sans réserve. Je désirais mettre en pratique les idées que j'avais exprimées autrefois dans un livre publié sous l'Empire (l) et qui tendaient à la décentralisation ou^ pour mieux dire, à la restitution aux pouvoirs locaux et aux citoyens des franchises qui leur appartiennent naturellement, et des droits qu'ils peuvent exercer sans dommage pour l'Etat. Je m'étais assuré, dans cette vue, la collaboration de M. de Grisenoy, que j'avais vu à l'œuvre dans les préfectures de l'Aisne et de Seine-et-Oise, et que je savais partager les mêmes idées que moi. Je voulais appliquer à l'administration du pavs la méthode que j'avais préconisée dans mes écrits : apprendre à la nation cl se gouverner elle-même, et former les agents mêmes de l'administration à cet enseignement. Je pensais qu'il appartenait au pouvoir central de se
(1) La Politique d'un provincial.
dépouiller lui-même de l'excès de ses attributions, et de façonner les conseils locaux, communes ou départements, commissions administratives, corporations locales, créées déjà ou à faire naître, à l'exercice de leurs droits; de former la nation à l'usage de ses libertés; de l'habituer, selon mon expression d'alors, à se passer du Gouvernement, d'était un système nouveau, mais il y fallait le temps!
La Révolution avait fait table rase de tout le passé. Il fallut bien, alors, reconstituer un Gouvernement et imaginer un mécanisme administratif nouveau. C'est ce qu'ont fait les législateurs de l'an VIII et leurs successeurs. Tout un système nouveau d'organisation intérieure fut constitué avec nne science parfaite, mais avec une irrémédiable défectuosité, qui était de ne tenir aucun compte des mœurs véritables et du tempérament français. Ce fut un édifice sans fondations, un arbre sans racines. Après un siècle écoulé, ce mécanisme usé ne fonctionne plus guère qu'en apparence. Mais telle est la force vitale des mœurs véritables d'une race que, peu à peu, les anciens modes de vivre réapparaissent sous la couche craquelée des appareils qui y avaient été superposés. De toutes parts, et sous des noms nouveaux, on voit renaître les associations de personnes, les corporations de métiers ou d'états, qui sont le véritable et vieux mode de vivre des Français, descendants en cela, comme en bien d'autres choses, des Gallo-Romains. Ainsi se reconstitue peu à peu la vraie France, sous les ruines des mécanismes artificiels du Régime datant
de l'an VIII. La corporation et la sélection par le libre choix des pairs : tel est le mode de vivi-e des Français. Il fallait y revenir; et on y revient en effet. .
Mais, lorsque je fus placé à la tête de l'administration intérieure, la rénovation à venir n'était pas encore faite, et je dus employer les formes usitées, en y faisant entrer, dans la mesure du possible, l'esprit nouveau.
Ainsi, après ces premiers devoirs, qui consistent à pourvoir aux intérêts généraux de la nation, à maintenir Tordre et les règles de la moralité générale, le temps présent impose au Gouvernement de la République des devoirs nouveaux et singuliers : se dépouiller de l'excès de son pouvoir et le rendre à qui il appartient. Mes relations avec les hommes, mes instructions aux subordonnés s'inspiraient de cette façon de comprendre la liberté; et mes collaborateurs les plus proches se modelaient sur cette règle générale, ce qui donnait de l'unité dans l'action imprimée à la politique intérieure du Gouvernement.
Je m'inspirais du même esprit dans mes rapports avec la presse et avec le monde des arts. La censure elle-même, cette Anastasie de si mauvais renom, vécut alors en bonne intelligence avec les artistes qui relèvent d'elle plus directement. Lorsque, par hasard, on me signalait une caricature qui dépassait sensiblement les bornes permises, je faisais prier l'auteur de venir me voir : je lui mettais sous les yeux son œuvre, dont il n'avait pas peut-être aperçu lui-même^ le caractère offensif.
clans cet entraînement du crayon ou de la plume auquel tout homme qui crée quelque chose est sujet; et après un entretien toujours facile avec les gens d'esprit — ils le sont tous! — j'obtenais sans peine que le caricaturiste modifiât son dessin. L'artiste n'y perdait rien, et je m'imagine que la chose publique y gagnait beaucoup. Anastasie avait du bon !
De même, pour les manifestations dans la rue. Il y en eut beaucoup à cette époque, une notamment à l'occasion du centenaire de Voltaire. Les libres penseurs avaient jugé l'occasion bonne de manifester, non pour célébrer la mémoire de Voltaire, mais pour faire acte d'hostilité contre la religion en général, et contre le catholicisme en particulier. Ils avaient fait éditer en un volume un recueil de morceaux choisis pris dans l'œuvre immense de Voltaire, et ils avaient fait beaucoup de bruit autour de cette publication. Ils avaient résolu de parcourir les rues de Paris processionnellement et de donner à cette cérémonie le caractère d'une protestation antireligieuse. L'intention était manifeste, mais les faits en eu.x-mèmes étaient licites. J'avais toutefois prescrit et imposé, pour leur promenade, un parcours déterminé, qui rendait impossible tout désordre et tout scandale prémédité. Nous fûmes interpellés au Sénat à l'occasion de ces manifestations de la libre pensée, et ce fut pour M. Dufaure l'occasion d'un de ses triomphes oratoires. Il n'eut pas de peine à dégager le Gouvernement de toute solidarité dans les intentions des organisateurs de la manifestation, et
il le fit dans un admirable discours, où il revendiqua, avec un grand bonheur d'expression, ce que Tesprit français doit à Voltaire, et ce que la tolérance peut devoir à sa philosophie.
Il me plaît de saisir cette occasion de rendre à M. Dufaure la justice qui lui est due, et qui lui a été parfois refusée, quand on le représentait comme un homme imbu de préjugés, conservateur renforcé, réfraclaireà l'esprit nouveau. Rien n'est plusinjuslc et plus contraire à la vérité. M. Dufaure était conservateur comme les Français le sont tous, à moins que l'intérêt politique du moment ne les jette dans la voie révolutionnaire; il avait le goût de l'ordre en toutes choses, mais il avait l'esprit très ouvert et très libéral; il était catholique par tradition, mais aussi par choix, avec une teinte peut-être degallicanisme. Il n'avait pas de parti pris contre les réformes ni contre les améliorations sociales ou politiques; mais il savait ce que valent les nouveautés que les charlatans de la politique offrent en pâture à la crédule bonhomie des badauds, et il appréciait à leur valeur les démagogues.
Ce n'était pas en vain qu'il avait vécu au milieu des politiciens, et qu'il avait traversé tant de révolutions. Il en était sorti intact et intègre, — ce qui n'est pas un mince mérite, — mais aussi, je pense, sans grandes illusions sur les hommes et sur les choses. Et cependant, ni les déceptions, ni les amertumes de la politique à laquelle il avait été mêlé au milieu de tant de circonstances lamentables et tragiques, ne lui avaient fait perdre sa foi dans la liberté. Dans plusieurs circonstances, je fus
amené à lui signaler des articles de journaux qui contenaient des injures, des outrages contre les personnes ou contre les institutions et qui constituaient, à un degré exceptionnel, des atteintes aux droits d'autrui ou à l'ordre public, et je lui demandais d'exercer des poursuites. Plus libéral que moi, qui crois pourtant l'être beaucoup, ou peut-être plus expérimenté au sujet de l'efficacité de telles poursuites, il s'y est toujours refusé.
Tout le monde, le monde des affaires aussi bien que le monde politique, avait éprouvé, après les agitations récentes, un grand besoin de repos. Ce n'était qu'un répit. Mais la bonne volonté si entière que nous mettions à implanter le Régime politique nous entretenait dans liliusion que ce serait possible; et nous vivions en confiance sur la foi des traités. Et, au surplus, il y cul alors une trêve et une impression de pacification intérieure. L'beureux agencement des pouvoirs constitutionnels, vivant en bon accord, faisait augurer l'avorablementdu Régime républicain. Déjà, ilestvrai,onpouvaitpressentirquc le Pouvoir parlementaire tendrait à prévaloir sur le Pouvoir exécutif. Ce désordre a grandi, depuis, jnsqu'à ruiner le mécanisme constitutionnel de 1875; mais alors, la Constitution n'avait pas encore été dénaturcp, comme elle l'a éle en 1884 par Jules Ferry; et l'autorité morale que l'on accordait aux ministres donnait encore au Régime figure de gouvernement.
Chacun des ministres, dans sa sphère, préparait
les lois que nous nous proposions de présenter au Parlement dans le but de mettre la législation intérieure, administration, enseignement public, justice, en harmonie avec les nouvelles institutions. Nous nous préoccupions aussi de mettre Toutillage de la France en rapport avec le développement universel de rindustrie et avec l'activité toujours croissante des affaires. Nous avions à cœur de lui fournir les moyens de lutter, sur le terrain économique,, avec les puissances rivales.
M. de Freycinet nous proposa un vaste plan de travaux publics, intéressant les chemins de fer, les ports et les canaux. Le chiffre des dépenses prévues s'élevait à quatre milliards. M. Léon Say proposa, pour faire face à cette dépense, un emprunt d'Etat avec un nouveau type de rentes. C'est alors que fut créée la rente amortissable, qui avait, à nos yeux, l'avantage de rendre l'amortissement assuré par un procédé automatique.
Ce plan a été singulièrement et démesuiément dépassé depuis, sous la pression, moins de nécessités réelles, que de l'esprit dépensier et des entraînements électoraux du Parlement.