‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 31 sur 59 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

l'exposition universelle de 1878

L'Exposition universelle projetée pour l'année 1878 avait une grande part dans les préoccupations du public et du Gouvernement. Le désarroi occasionne l'année précédente par l'aventure du 16 Mai, et les incertitudes sur l'avenir qui en avaient été la suite, avaient suspendu à peu près les préparatifs de cette grande œuvre nationale. En décrétant celte Exposition pendant notre premier ministère de 1876, lequel avait ouvert lère constitutionnelle après l'Assemblée nationale, nous avions eu la pensée de marquer cette date par une manifestation grandiose de la fortune recouvrée de la France. Après la tourmente du 16 Mai, nous reprimes le travail interrompu.

On était bien loin d'être prêt quand nous prîmes les affaires en mains, le 13 décembre 1877; et l'ouverture de l'Exposition était fixée au 1" mai 1878. Il fallut faire des prodiges pour arriver à temps, et ces prodiges furent accomplis grâce à la bonne volonté de tout le monde, pouvoirs publics, négociants, industriels, entrepreneurs; grâce surtout à l'admirable dévouement, à 1 activité prodigieuse, au génie d'invention, de commandement, de volonté, de trois borames, MM. Teisserenc de Bort, ministre du

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Commerce; Krantz, commissaire général, et Alphand, directeur des travaux. La beauté du spectacle offert au monde entier, le succès éclatant dont tout le monde, exposants et public, prenait sa part; une sorte d'entraînement universel auquel se laissa aller la foule toujours grandissante et remuante; les fêtes, la joie de vivre au milieu de splendeurs qui semblaient toutes neuves à nos yeux jusqu'alors attristés par tant d'années de deuil; tout cela causait un éblouissement, au milieu duquel on ne distinguait qu'à peine l'effort gigantesque de l'œuvre accomplie, et on perdait de vue ses artisans. Mais ceux qui ont vu de près, attachés à cette tâche énorme, MM. Teisserenc de Bort, Krantz et Alphand leur en gardent leur part de reconnaissance pour la patrie, et remplissent un rigoureux devoir en rendant témoignage de leur admiration.

Ce qui caractérisa cette Exposition de 1878, ce fut une sorte de concours joyeux que lui donnèrent la France entière et le peuple de Paris. C'était la première fois, depuis l'année terrible, que les Français pouvaient, tous assemblés, donner libre cours aux expansions de leur humeur native qui les porte à l'abandon, à la gaieté et à l'insouciance heureuse de vivre. Il s'y mêlait un sentiment de juste fierté, auquel ils se laissaient aller, mais que leur bon goût naturel préservait de toute jactance.

Ces dispositions du peuple de Paris et de la France entière, venue à ce grand spectacle, se montrèrent

principalement dans deux circonstances, deux fêtes : le l" mai et le 30 juin 1878.

Le 1"^' mai était le jour fixé pour 1 ouverture officielle de l'Exposition. On devait inaugurer dès le matin une statue gigantesque de la République due au ciseau de Clesinger, et qui était placée à l'entrée principale. Les ministres, le conseil municipal de Paris, les principaux personnages du jour étaient convoqués; et nous nous trouvâmes au lieu fixé, oîi s'était rendue une foule énorme, attirée par le spectacle annoncé. Je lus un discours que j'avais communiqué à l'avance à M. Dufaure. D'autres discours furent prononcés, et vers la fin, le chef de musique de la garde républicaine s'approcha de moi et me dit : u Monsieur le ministre, on me demande de faire jouer la Marseillaise ; je ne veux pas le faire sans votre autorisation. » Je fus un peu surpris, et je réfléchis un instant — mais ce fut court — et je dis : " Pourquoi pas? Jouez la Marseillaise ! »

Je rappelle — on a oublié ces choses — que c'était la première fois que l'on jouait la Marseillaise depuis l'année 1870. Nous vivions encore au milieu d'une atmosphère morale si différente de celle de nos jours, qu'on ne peut plus se figurer l'effet que le chant national devait produire. Cet effet fut immense sur la foule présente et sur la population tout entière, qui sut partout aussitôt ce qui venait de se passer. L'effet fut grand aussi, mais d'autre sorte, à l'Elysée. Dès que j'avais donné l'ordre au chef de musique déjouer la Marseillaise, et à peine les premières notes avaient-elles été entendues, l'avais vu s'éloigner du cortège une personne qui

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avait dû aller rendre compte. A peine, en effet, étais-je rentré place Beauvau, un aide de camp du Maréchal me pria d'aller le voir. J'y allai de suite, pressentant l'orage. Le Maréchal était debout, et il me reçut de même. Il était rouge, son geste étail animé, comme lorsqu'il éprouvait une émotion vive.

M. de Mac-Mahon était plein d'urbanité et il était simple dans ses manières. Il n'était sans doute tout à fait lui-même qu'à cheval, au milieu des batailles, admirable soldat, et, quand il le fallait, chef et entraîneur d'hommes. Dans le monde politique et avec nous, il avait plutôt l'air embarrassé d'un homme qui ne se sent pas sur son terrain, et qui n'est pas à l'aise. Il parlait bref lorsqu'il était sous une impression de colère, ou seulement fâcheuse. Sa parole alors s'embarrassait, son œil s'enflammait vite et son teint s'empourprait. Pendant mon premier ministère surtout, j'ai eu bien souvent la peine très réelle de réclamer de lui des mesures qui lui coûtaient beaucoup, quoiqu'il sût, au fond, que la rigueur dont je devais user contre des fonctionnaires était justifiée par leurs sentiments connus contre la République. Obligé par devoir de lui imposer des exécutions qui lui coûtaient beaucoup, — pas plus qu'à moi, sans qu il s'en doutât, — j'entretenais en lui des préventions dont on l'avait comme bourré à mon égard (1).

Tout l'entourage et le monde de l'Elysée me tenaient à distance comme un révolutionnaire de la pire

(1) Je m'excuse de me mettre ainsi personnellement en scène; mais il me semble que, par là, j'explique le sens véritable et je donne la clef des événements que je raconte.

espèce; quelquefois, m'a-t-on raconté, on m'appelait Marat, dans ces milieux où les dissentiments politiques prenaient alors la forme de la haine. Il ne m'a jamais convenu de faire ce qu'il aurait fallu pour faire tomber ces préventions : l'injustice m'a toujours révolté sans me faire fléchir. Je pense que cette défiance du Maréchal à mon égard n'aurait pas tenu contre des explications franches entre nous; mais il se mettait trop en garde pour provoquer ces explications, et il ne me plaisait pas de lui en donner. C'était peut-être un tort. Le Maréchal était un parfait galant homme; si parfois il était prêt à s'emporter, il sut toujours se contenir, et d'ailleurs j'apportais dans mes rapports avec l'Elysée, en général et même avec lui, une froideur qui maintenait la glace sans que personne pût la rompre. Souvent il m'a fait, à propos des mesures que je lui imposais, des réflexions justes, auxquelles je ne crovais pas, pour des raisons du moment, pouvoir m'arrêter. Il avait un grand bon sens, et dans le conseil, lorsqu'il se départissait du silence qu'il gardait le plus souvent, c'était pour donner un avis raisonnable et souvent utile.

Il est à regretter que le Maréchal fût arrivé à la présidence de la République à la suite d'une bataille — c'était le 24 mai 1873 — dans laquelle le parti républicain avait été vaincu. Il en est résulté entre lui et nous un antagonisme que rien n'avait pu faire cesser, quoique peut-être il eût, personnellement, désiré un rapprochement. Il s'est trouvé, par l'origine de son élévation, par son entourage, par les passions politiques des partis qui le considéraient

comme leur otage, entraîné dans une sorte d'état de guerre contre le parti républicain, et, du moins en apparence, contre la République elle-même. De là, dans ses rapports officiels, quelque chose de faux, qui était en contradiction avec sa droiture; et de là aussi, dans la politique, la présidence, c'est-à-dire un des pouvoirs essentiels de la Constitution, fonctionnait mal et comme désarticulée. Ainsi s'était introduit dès le début, dans notre Régime politique, un élément de faiblesse qui, en s'aggravantà chaque présidence nouvelle, nous a amenés jusqu'à la ruine du système entier. La Constitution de 1875, comme un mécanisme trop délicat, exigeait chez les hommes chargés de son application une perfection morale et une hauteur d intelligence qui ne se rencontrent guère. Il devra y être pourvu, si l'on veut que la Constitution politique de la France supplée à l'infirmité des hommes en particulier, et tienne compte des conditions de vie propres à notre race.

Le Maréchal me dit : « Eh bien ! on vient de jouer la Marseillaise?... — Oui, monsieur le Maréchal. » Le dialogue ne fut pas long. J'y avais coupé court, en disant avec quelque dureté : « Il n'y a pas si longtemps qu'on jouait cet air national sur tous les chemins et dans les rues de nos villes ; c'était en 1870. » Ce souvenir, cruel pour nous deux, termina Tenlretien — que le Maréchal avait achevé en disant : <> C'est vrai — mais on ne l'a jamais joué que dans les temps de révolution. »

Aucune fête officielle n'avait été préparée pour la journée du 1" mai, mais le peuple de Paris se chargea de s'en donner une. La population se répandait à flots sur tous les points où il y avait quelque spectacle à voir, et d'abord dans toutes les parties de l'Exposition que le monde officiel avait parcourues pendant la journée. Tous les ateliers et toutes les maisons étaient vides, une foule immense emplissait les boulevards et les rues et offrait l'image, pour un jour du moins, d'un peuple heureux.

Nous voulions aussi donner une fête officielle, et le Parlement, s'associant à nos vues, avait mis à ma disposition une somme de 500 000 francs. Je dus fixer le jour de cette fête ; et, avec la pensée d'y associer tout le monde indistinctement, j'adoptai un jour qui ne correspondît à aucun anniversaire susceptible de rappeler des souvenirs fâcheux pour aucun parti politique. Je fixai le 30 juin; mais le conseil municipal s'était mis en tête de donner à cette fête un caractère politique et de la faire célébrer le 14 juillet. Je ne tins pas compte de cette fantaisie, contraire au but que je m'étais proposé, et je maintins la date du 30 juin. Mais alors, le conseil municipal se refusa à voter une subvention, qui eût été la part de concours donné par la ville de Paris à cette manifestation. Je n'y pris pas garde. Je convoquai tous les maires des arrondisments de Paris et je leur demandai leur collaboration, en les priant de susciter, chacun dans les "■ 15

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quartiers à leur choix, des fêtes locales qui seraient organisées par les soins de la population elle-même. Les maires, avec un zèle où leur sympathie personnelle avait sa part et dont je leur suis encore reconnaissant, se prêtèrent à cette innovation. Des bals, des concerts, des banquets en plein air, avec chants, orchestre et fanfare, furent institués dans tous les carrefours de la ville ; et ce fut là l'origine des fêtes de quartier qui se sont données depuis lors, chaque année, à la fête du 14 juillet.

J'avais chargé M. Alphand de préparer la fête générale de la ville de Paris, mettant à sa disposition les 500000 francs votés par le Parlement. Il avait à peine un mois devant lui. Il devait tout improviser et inventer, puisque c'était la première fête que Ton donnait à Paris depuis l'année 1870; — mais M. Alphand avait le génie de l'invention et de la décoration. Sa fête fut une merveille, et je pense qu'elle a laissé dans la mémoire de tous ceux qui l'ont vue des souvenirs ineffaçables. Le décor était beau, mais, si l'on peut le dire, la foule plus belle encore. Je ne crois pas que l'on ait jamais vu un pareil déploiement d'illuminations, de pavoisement, de somptuosités de toute sorte. Jamais non plus on n'assista à un spectacle pareil : une population tout entière versée dans les voies publiques, les rangs mêlés, les distinctions sociales fondues dans l'ensemble, tous côte à côte et joyeux, et gais, et chantant et jouissant de cette union cordiale de tous les citoyens, tous pleins des sentiments de joie patriotique et de fierté reconquise. Pas un cri en désaccoi'd, pas une parole malsonnante, pas de

poussée violente ni de remous dangereux ; dans cette foule immense, pas un accident.,. Tout un peuple en joie, avec la conscience d'avoir, chacun pour sa part, contribué à la renaissance de la patrie! Tel fut le spectacle qui, pour un jour, nous fut donné.

Pendant les premiers mois de l'année 1878, des événements extérieurs importants avaient appelé notre attention. Je n'en veux rappeler ici que quelques traits saillants. Presque en même temps, les deux souverains de l'Italie avaient été remplacés : Victor-Emmanuel, par Humbert I"; Pie IX, par Léon XIII. La vacance du siège de saint Pierre intéresse toutes les nations catholiques ; et trois d'entre elles avaient eu de tout temps le droit de veto, qu'elles pouvaient exercer contre le choix d'un candidate la papauté. Le Saint-Siège avait, depuis un certain nombre d'années, refusé de reconnaître ce droit d'intervention par un pouvoir civil dans l'élection papale. Néanmoins, sans revendiquer précisément, comme un droit, cet antique privilège, la France résolut d'intervenir dans les opérations du conclave.

- Nous avions chargé le cardinal de Bonnechose, archevêque de Rouen, de représenter particulièrement le Gouvernement français dans cette circonstance. Nous désirions faire écarter le cardinal B... <jui passait pour avoir des tendances germaniques. Le cardinal de Bonnechose était un prélat de haute mine et de grande envergure. Très politique et du

tempérament de ces prélats qui ont joué un grand rôle dans notre histoire de France, il était, de plus, très versé dans les affaires de l'Église et du Vatican, où il avait exercé pendant longtemps les fonctions d'auditeur de Rote. Il était porteur d'une lettre de notre ministre des Affaires étrangères, par laquelle le Gouvernement français faisait connaître, moins ses préférences que sa répulsion pour tel cardinal qui pourrait être désigné par le conclave. Le premier jour, Mgr de Bonnechose ne crut pas devoir faire connaître l'opinion du Gouvernement français; mais le premier tour de scrutin ayant laissé le choix incertain entre Mgr Pecci et le cardinal que nous désirions voir écarter, notre représentant au conclave fit connaître discrètement à ce dernier le contenu de la lettre officielle dont il était porteur. Gela suffit; le cardinal déclara le lendemain qu'il n'était pas candidat à la tiare, et ce fut le cardinal Pecci qui fut élu. Je ne fais que devancer l'histoire en disant que Léon XIII aura été un des plus grands papes qui aient occupé le siège de saint Pierre.

Des événements graves s'étaient accomplis à l'orient de l'Europe. La guerre de la Russie contre la Turquie avait tourné à l'avantage de la première, après de rudes combats; et elle s'était terminée par le traité de San-Stephano. Puis, la jalousie de certaines puissances européennes obligea la Russie à accepter un congrès, qui se réunit à Berlin, et où elle se vit disputer et enlever en partie les fruits de sa victoire. C'était la première fois, après le traité de Francfort et de Versailles, que la France prenait sa part des affaires générales de l'Europe. Nous délé-

guâmes le ministre des Affaires étrangères, M. Waddington, pour la représenter dans le congrès. Je n'ai pas le dessein de rendre compte des actes de ce congrès, de l'attitude qu'y tint la France et d'apprécier ses résultats : tout cela sortirait de mon cadre. Je rappelle seulement, comme un détail curieux, que M. de Bismarck, qui exerçait sa profession de courtier, nous fit entendre que nous pourrions nous emparer de la Tunisie sans qu'il y vît rien à redire. Il traitait fort légèrement, à ce propos, l'Italie et ce qu'elle en pourrait penser, La question se posa au Conseil de savoir si nous ne devions pas profiter de cette sorte d'ouverture. Quelques-uns d'entre nous rappelaient l'adage : Ti'meo Danaos et dona ferentes . Quant à moi, je n'éprouvais pas ce scrupule. Je pensais depuis longtemps, et le général Chanzy, alors gouverneur de l'Algérie, m'avait confirmé dans mon opinion, que la possession de la Tunisie était indispensable pour la sécurité de notre colonie d'Afrique. Le maréchal de Mac-Mahon partageait cet avis. Il était très résolu ; et il aurait volontiers engagé l'affaire, dont le succès assuré souriait à son patriotisme et aurait jeté un reflet de gloire sur sa présidence. Le Conseil des ministres ne jugea pas qu'il y eût lieu pour le moment de donner suite à cette affaire. Un peu plus tard, ce fut Jules Ferry qui l'entreprit, et qui l'acheva de la façon la plus heureuse pour son bon renom et pour la France. Ce fut le début de sa politique coloniale, qui a été tout à son honneur.

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