‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 35 sur 59 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

RÉVEIL DE l'esprit ANTIRELIGIEUX.

Notre aveuglement sur les desseins secrets de ces alliés — je parle surtout pour moi — n'était pas aussi complet qu'on a bien voulu le dire. Mais eût-il mieux valu se mettre en garde ostensiblement contre eux, et les tenir à distance? Était-il chimérique de penser que l'on pourrait amener les hommes de l'ancien parti républicain du temps de l'Empire — non pas les chefs, qui n'abdiquent jamais, — mais le gros du parti, autrefois séduit par le programme de Belleville, tombé maintenant en oubli, à se rallier à une conception différente de la République? N'en viendraient-ils jamais à la concevoir comme un Régime libéral, ouvert à tous les citoyens, propre à remplacer les Régimes du passé, sans blesser les intérêts de personne, et qui serait

tout l'opposé d'un Gouvernement sectaire et jacobin? Devions -nous, avant d'avoir rien entrepris, renoncer à l'espoir d'atteindre le but toujours poursuivi de la pacification intérieure sur ce sol de France, déchiré et bouleversé par tant de révolutions? Pour mon compte personnel, j'y ai travaillé avec une sorte de passion, qui ne m'aveuglait pas sur les obstacles ni sur les intentions des hommes... Mais je fermais les yeux volontairement afin de ne pas être arrêté, à tous les détours du chemin, par des préoccupations de personnes, et par des procédés de défiance propres à éloigner des concours utiles, à empêcher enfin tout rapprochement entre les hommes. J'ai toujours, non par duplicité, feint d'ignorer les mauvais vouloirs, quand ils n'étaient pas le résultat de griefs légitimes que l'on peut avoir contre le Gouvernement, et que celui-ci doit faire cesser. J'ai toujours pensé qu'il n'y avait pas lieu de les heurter de front, ni de présenter partout et toujours un aspect de combat. Un Gouvernement doit avoir confiance en sa force, et croire qu'il triomphera, à la longue, des oppositions qui n'ont pas de raison d'être; ou que, si ces oppositions sont irréductibles parce qu'elles correspondent à des passions ou à des ambitions incoercibles, il pourra les dominer par le poids de l'opinion générale. Ce que l'on peut exiger d'un Gouvernement, c'est de la persévérance et de la fermeté dans la voie qu'il suit, s'il veut y entraîner les autres.

Ce n'est pas se tromper que de conserver l'espoir d'attirer à soi l'opinion commune. C'est le propre d'un Gouvernement qui a foi en lui-même. En ce

qui me concerne, ma confiance, toutefois, était tempérée par une certaine disposition d'esprit qui me tient toujours en garde, et aussi par les renseignements que je recevais de diverses sources. Aussi, quand je faisais montre d'une grande tranquillité d'âme, je faisais, à part moi, des réserves. « Non, disais-je, dans un banquet qui m'avait été offert à Mortagne (Orne), non, la nation n'est pas lasse d'être sage; et ses représentants républicains sont comme elle... Que peut-on craindre?... Des compétitions de personnes? ^Messieurs, il faut faire plus d'honneur au grand parti républicain. Il peut se diviser sur certaines lignes de la politique; il peut, suivant la loi des Régimes parlementaires, substituer des ministres à d'autres ministres, quand il y va des grands intérêts du pays engagés sur des questions de politique générale. Les majorités, alors, sans céder à des caprices frivoles, prennent des résolutions qui ont pour but et pour effet, non de troubler le pays, mais de lui donner les satisfactions sérieuses auxquelles il a droit. Tout le reste, croyezmoi, n'est que de l'intrigue : et l'intrigue est presque toujours impuissante dans les pays de suffrage universel... Il Jaut souhaiter quelle le soit. »

Je le souhaitais, à vrai dire, plus que je ne le croyais. Le jeu des portefeuilles commençait dès ce temps-là. Gambetta avait fort à faire pour contenir tout son monde. L'Extrême gauche se sentait encore trop loin du pouvoir pour y prétendre, mais elle devenait de plus en plus pressante sur les questions de programme politique. La Gauche et les radicaux, plus rapprochés du Gouvernement, commençaient

à étendre la main vers lui. Il n'était pas jusqu'à quelques-uns des plus qualifiés dans le Centre gauche, qui éprouvaient quelque peu la démangeaison du portefeuille.

Le commencement de l'année 1878 et l'Exposition universelle avaient été comme une oasis après le désert; comme un entracte reposant, dans le cours troublé de notre histoire intérieure. Nous ne devions pas tarder à sortir de cette accalmie, pour rentrer dans la région tempétueuse, comme celle qui se substituait depuis un siècle, et sans fin, à la terre promise de l'Idéal toujours fuyant et toujours poursuivi, depuis la Révolution.

Il semble que la France, depuis cent cinquante ans, poursuit une course incidentée, par intervalles de trente ou cinquante ans, de chutes plus ou moins périlleuses, dont elle ne se relève que pour retomber un peu plus loin. Il semble aussi qu'elle s'épuise dans cette poursuite lamentable. Il devra arriver une heure où elle s'effraiera de cette course vaine, en se voyant au bord du précipice. Déjà elle se demande quelles sont les causes de ces crises sans cesse renouvelées. Il semble que son histoire, depuis un siècle et demi bientôt, n'est qu'une longue série de mouvements que Ton peut comparer, dans l'ordre matériel, aux mouvements sismiques. On dirait une fournaise qui gronde sous la surface du sol. Cette surface soutient un mécanisme politique et administratif artificiel organisé à l'issue de la Révolution. Mais la fournaise révolutionnaire demeure, et c'est ainsi que nous avons vu, à intervalles presque égaux, en 1815, en 1830,

en 1848, en 1870 et en 1880, — je parle de ceux qui ont traversé cette longue période, longum œvi spatium, — nous avons vu se renouveler des crises toujours pareilles. C'est que la France n'a plus en elle, du moins à un degré suffisant, la force morale qui réside dans la foi religieuse. Et telle était la pensée qu'exprimait Joseph de Maistre, quand il a dit que la Révolution était satanique. Telle est aussi l'idée que propagent les apôtres de notre temps, cet admirable Edouard Drumont et ce courageux Copin-Albancelli, quand ils disent que la France, courbée sous la domination judéo- maçonnique, se débilite et s'épuise. Le mécanisme constitutionnel de l'an VIII, ingénieusement transformé en régime parlementaire, ne pouvait suppléer la force vitale de l'idée chrétienne, qui est l'élément essentiel et nécessaire de l'âme française. Et de là, le duel engagé sur la terre de France, duel cruel pour qui aime sa patrie!

Mais, à l'heure précise où nous sommes de l'histoire que je raconte, la nation, à la suite des fêtes, des réjouissances, des succès si flatteurs pour notre amour-propre de Français, de la Grande Exposition, semblait avoir échappé à ces cauchemars toujours renaissants de troubles civils. Et ce n'était qu'un répit.

Sous cette apparence heureuse, on ne tarda pas à sentir de nouveau la terre trembler. Quelques incidents se produisirent, auxquels les contemporains ne donnèrent pas plus d'importance qu'aux incidents assez ordinaires de la vie parlementaire. Après les événements accomplis, on se rend compte a. 16

que ces incidents auraient pu faire présager les périls qui menacent aujourd'hui la société française. Mais il ne manque pas de gens qui ont le don de divination après coup. Ils savaient bien, eux!

Dans le but peut-être de contenir son parti tout en lui ouvrant des perspectives d'avenir, Gambetta fit, à Romans et à Grenoble, deux discours qui eurent un grand retentissement. Il avait entendu les grondements de la Montagne; et, d'autre part, il avait assez de clairvoyance pour comprendre que, tout au moins, l'heure n'était pas venue de livrer le pouvoir et la République aux amis. Il s'efforça de satisfaire tout le monde pendant ce voyage, qui fut qualifié sévèrement au Sénat, par M. Dufaure, de voyage de commis voyageur : rappelant aux uns sa politique personnelle dont il reportait l'application à un temps indéterminé; et d'autre part, faisant bon visage au Gouvernement, qu'il désirait, disait-il, maintenir. On racontait qu'un de ses amis lui ayant dit : « Nous ne serons complètement satisfaits que lorsque vous serez président de la Répul)îique 1) ; il aurait répondu : « Je ne suis pas ambitieux, mais je ne suis pas un homme de loisir. Quand le peuple que j'aime tant aura parlé, je saurai faire mon devoir. » Et comme son interlocuteur ajoutait : « Ce sera bientôt? " Gambetta aurait répondu : » Peut-être... Je ne veux pas faire de fa«usse modestie; j'agis à ciel ouvert. Ma candidature est posée, je le sais. Mais un plébiscite seul me nommera président de la République... »

Ce qui rend ces propos vraisemblables, c'est qu'un nombre toujours croissant d'ambitions et

d'appétits se remuaient autour de lui; et des intérêts, d'ordre vulgaire, se trouvaient liés aux espérances que l'on fondait sur lui. Ces milieux enfiévrés d'ambitions pouvaient lui faire perdre de vue les réalités, et les devoirs plus simples d'un citoyen attaché à la seule considération du bien public.

Pendant ce voyage de Romans, Gambetta, dans ses discours, avait montré pour le ministère des dispositions plutôt favorables, quoiqu'il se crût obligé de les atténuer par des restrictions de langage, el en les présentant comme provisoires. Et toutefois, il ne put se défendre de découvrir le fond de sa pensée, et de celle de son parti. Ce fut à Romans qu'il énonça de nouveau la fameuse devise : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » Il n'avait pas le mérite de l'invention. C'est M. Peyrat, qui, dans VAvenir National^ sous l'Empire, avait dit le mot vrai, celui qui exprime toute la politique des républicains positivistes et francs-maçons : « Le catholicisme, voilà l'ennemi! n

Ce cri de guerre jeté par Peyrat en plein Empire, et répété depuis par Gambetta, est devenu le mot d'ordre de la politique révolutionnaire. Mais cette politique ne s'est montrée à visage découvert que longtemps après qu'il avait été adopté et répété par Gambetta, au moment où celui-ci fut reconnu dans les bas-fonds politiciens comme le chef de la République future, l'apôtre et le représentant, l'incarnation même, disaient les thuriféraires, de la Démocratie.

Et cependant, lorsqu'on entendit pour la première lois ce cri de guerre, on ne lui donna pas le sens,

qu'il a eu depuis, d'une guerre déclarée au catholicisme. Il ne parut au début que l'expression imagée d'un sentiment qui régnait alors et depuis longtemps parmi une fraction nombreuse et importante des classes éclairées, celles qui avaient été élevées sur les genoux de l'Université. Elles traitaient les questions de religion avec quelque condescendance, ce qui témoignait peut-être d'un détachement plus complet qu'autrefois à l'égard de la religion. Mais au lieu d'appeler jésuites et calotins les catholiques restés fidèles aux observances du culte, on les appelait cléricaux. Et toutefois, on se serait défendu de renier les traditions françaises au sujet du catholicisme. On respectait les dehors, et le bon ton voulait que l'on gardât les apparences. Cette fraction de la nation s'était, en général, attachée, avec plus ou moins d'entrain, à la politique de M. Thiers ; et, d'autre part, elle ne répugnait pas à suivre la fortune de Gambetta, qui, par échappées, prenait le ton d'un homme d'État sérieux, capable de fonder le Régime nouveau. On attribuait le ton révolutionnaire et outrageant de ce cri de guerre aux entraînements de parole du tribun, et on lui prêtait assez volontiers des dessous de politique sensée et habile, pour le jour où il serait appelé à gouverner. Cette disposition d'esprit chez un très grand nombre de Français, qui accordaient, dans ce temps-là, crédit au futur dominateur, préparait, sans qu'ils s'en • doutassent, le succès final sourdement poursuivi d'une politique qu'ils auraient répudiée, s'ils en avaient aperçu les périls; et elle écartait du chemin du futur dictateur les obstacles qu'il aurait pu ren-

contrer, si on avait connu ses vrais desseins, ^îais ils préparaient la voie à d'autres politiciens que lui. Il était déjà bien tard quand ils s'aperçurent qu'ils avaient ouvert la voie aux ennemis de la société et de la France, et que leur anticléricalisme les avait aveuglés sur les vrais mobiles des fauteurs du cri de guerre de Gambetta. Ils sont revenus, pour la plupart, avec l'instinct de la vie, aux vraies traditions françaises. On sait maintenant que le cri de guerre : « Le cléricalisme, voilà l'ennemi! » a sa signification réelle dans cet autre anathème : Mort à la France !

A Iheure où nous sommes, Gambetta jouait le double jeu de s'assurer le concours du parti révolutionnaire et de capter la confiance et de s'assurer le concours des libéraux conservateurs ralliés à la République. Il a pu jouer ce double jeu jusqu'à sa mort; mais il avait livré la place, ou du moins les avenues de la place, aux vrais zélateurs de la doctrine, qui entendaient consacrer par le fait, c'est-àdire par la ruine du catholicisme, le cri de guerre poussé contre le cléricalisme.

Pendant son voyage de Romans, Gambetta avait, en prononçant ses discours, poursuivi un double but : donner des gages aux révolutionnaires, afin de s'assurer leur concours pour l'établissement de sa dictature, et, d'autre part, faire connaître les mesures administratives par lesquelles il inaugurerait son règne. Il annonçait de grands changements dans l'ordre judiciaire et dans l'ordre administratif, ouvrant ainsi le champ à toutes les ambitions qui s'agitaient autour de lui. Un journal anglais

(dépêche du Daily News), du 15 octobre 1878, écrivait (i qu'il avait annoncé qu'il cesserait de recommander la continuation du système du vote du budget par douzième, que son programme était une République pacifique et progressive, qu'il ferait parfois une halte, mais ne reviendrait jamais en arrière. "

C'est le cas de dire que traduction signifie trahison, puisqu'on démasquait ainsi le rôle de Gambetta, lequel, en sa qualité de président de la commission du budget, tenait le Gouvernement dans une sorte de chartre privée, en empêchant de voter le budget d'une façon régulière. Il se relâcherait de la rigueur des douzièmes provisoires, destinés à tenir en bride le Gouvernement, pour le jour où il serait lui-même le Gouvernement. Ce pouvait être la tactique d'un politicien avisé, ce n'était pas la conduite d'un vrai patriote.

L'Exposition de 1878 et les manifestations toutes joyeuses auxquelles elle avait donné lieu, avaient, pour un temps, assoupi les querelles intestines; et l'on pouvait croire que la paix intérieure prolongée consoliderait le nouveau Régime; mais les esprits avisés ne se méprenaient pas sur la valeur de ces espérances. Les dissentiments et les appétits n'avaient été qu'assoupis pendant un temps. Au fond, on ne nous accordait qu'un répit. C'est ce que laissait entendre un homme très averti, qui m'écrivait de province, le jour anniversaire de la

formation du cabinet, c'est-à-dire le 14 décembre 1878, la lettre suivante. Elle exprime bien la situation des partis et du Gouvernement, situation mal assise en réalité, qui n'était qu'apparence, et, pour beaucoup de bons Français, illusion pure : «Je vous souhaitais, disait-il, se reportant à une année en arrière, de durer assez longtemps pour prendre effectivement en mains le Gouvernement du pays par l'opinion et par le Parlement. C'était, selon moi, le seul moyen de vous rendre maîtres de la place avant qu'on vous y attaquât. La France le demandait; la politique le commandait ; et vous pouviez le faire, même en face de Gambetta, qui n'avait dans le Parlement qu'une action de circonstance. Vous l'avez essayé, je me plais à le constater. Mais à cet anniversaire du 14 décembre, je ne puis pas ae pas constater que l'année a passé, et que le ministère, pris dans son ensemble, n'a pas su ou voulu assez gouverner pour que beaucoup ne prétendent aujourd'hui pouvoir faire mieux. Je doute qu'ils le puissent; mais je ne vous en crois pas moins menacés pour la plupart, et je ne puis songer sans crainte au lendemain du 7 janvier (élections sénatoriales). Aussi, en ami très sincère, qui voudrait, autant pour le pays que pour vous, vous voir continuer la politique honnête et libérale que vous avez toujours pratiquée, je fais les vœux les plus vifs pour que vous, personnellement, vous gardiez longtemps encore ce ministère que vous avez si utilement dirigé jusqu'à ce jour, et, j'espère un peu que mes vœux seront exaucés. »

Les discussions dans le Parlement ne tardèrent pas à reprendre un ton d'acrimonie, et à révéler les dissentiments profonds qui subsistaient entre les hommes engagés dans la politique de parti. Elles fournirent en même temps l'occasion, de part et d'autre, de faire connaître les doctrines irréductibles auxquelles chacun d'eux se rattachait. Les discussions soulevées au sujet de la validité des élections fournirent à M. Dufaure l'occasion de s'expliquer sur ses propres actes à lui-même, et d'en faire en quelque sorte sa cause personnelle. Il avait été témoin des excès de candidature officielle dans son département : « J'étais, dit-il, dans le département de la Charente avant les élections du 14 octobre... je voyais ce qui se passait : je voyais d'indignes révocations prononcées contre les maires les plus honorables du département. J'ai écrit, avant le 14 décembre, une lettre en six lignes, dans laquelle j'ai exprimé l'indignation que me causait ce que je voyais... Pendant ces six mois qui venaient de se passer, d'excellents magistrats, que je connaissais, que j'avais nommés trois ans, quatre ans auparavant, avaient été brutalement renvoyés, non pas pour des motifs professionnels, mais uniquement pour des soupçons d'influence politique. Quand je suis revenu, comment! j'aurais préféré ces nouveaux venus que l'on avait nommés à la place de mes vieux et anciens fonctionnaires!

" Tout à l'heure, M. de Fourtou nous disait :

Quel Gouvernement représentez-vous? — Mais vous qui me parlez et qui me demandez ce que je représente, voulez-vous me dire quel est votre programme? Il y a dans nos Chambres, comme dans la presse, un parti sans nom, auquel il est absolument impossible de trouver un nom et un programme, qui est puissant par le talent de ceux qui le représentent et qui peut créer des obstacles sérieux à tous les Gouvernements qui prendront le pouvoir... voilà le parti auquel appartient Ihonorable M. de Fourtou !... Quant à nous, messieurs, nous disons très sincèrement ce que nous sommes. Notre nom est connu. Nous sommes les représentants de ce principe libéral qui, depuis 1814, a toujours trouvé des organes dans nos Assemblées jusqu'en 1851 et même quelquefois après. A ces principes libéraux, que nos pères nous ont transmis, nous adaptons la forme du Gouvernement républicain, telle qu'elle est établie par la Constitution de 1875. »

Tel était le terrain politique sur lequel nous appelions depuis 1871 le parti conservateur. J'ai exposé, dans les précédents volumes de cette histoire, comment et pourquoi il s'y était constamment refusé. Seul, le comte de Chambord avait opposé à ce programme politique une doctrine de Gouvernement monarchique. La majorité du parti conservateur avait refusé de se rallier à cette doctrine. Elle s'en tenait à une formule vague et inarticulée, d'ordre moral, à laquelle nous ne pouvions ni adhérer, puisqu'elle ne pouvait suppléer une Constitution politique, ni nous refuser, parce qu'elle exprimait des sentiments et des idées conformes à l'idéal chré-

rJôO HISTOIRE DE LA RÉPUBLIQUE

tien qui était le nôtre. Le parti de Tordre moral restait donc en l'air, sans terrain pour fonder et sans matériaux pour construire son édifice politique. M. de Mun, dans cette même discussion, se dégagea de l'amphigouri profondément conservateur^ comme on disait dans ce parti. Il exposa le programme d'une restauration des principes sociaux et politiques, appropriée à la société telle qu'elle était sortie des révolutions inaugurées en 1789. Rien alors ne put faire supposer que le parti dit conservateur adhérât aux opinions exprimées par le noble orateur.

« La Révolution, dit-il, n'est ni un acte, ni un fait : elle est une doctrine sociale, une doctrine politique qui prétend fonder la société sur la volonté de l'homme, au lieu de la fonder sur la volonté de Dieu ; qui met la souveraineté de la raison humaine à la place de la loi divine. C'est là qu'est la Révolution. Le reste n'est rien ou plutôt tout le reste découle de là; de cette révolte orgueilleuse d'où est sorti l'État moderne, l'État qui a pris la place de tout, l'État qui est votre Dieu, et que nous nous refusons à adorer avec vous.

(i On nous accuse de vouloir rétablir l'A-ucien Régime. Mais qu'est-ce que c'est que l'Ancien Régime? Il faudrait d'abord s'entendre là-dessus... Qui donc pourrait songer à rétablir tout un ensemble de privilèges qui avaient eu leur raison d'être, et que le temps, dans sa marche, a détruits pour jamais? Qui donc, surtout parmi les chrétiens, pourrait souhaiter de voir renaître les abus du passé qui avaient pénétré la société, ces deux derniers siècles, et qui

l'ont conduite au naufrage où elle a péri? La Révolution! Elle était déjà dans l'Ancien Régime. Elle y était par la philosophie rationaliste qui a fait les libres penseurs... "

Peu de jours après, M. le comte de Chambord félicitait M. de Mun, dans une lettre qui ne fit que rallumer les querelles politiques. Autant de querelles de mots, qui, au fond, cachaient des dissentiments d'autre sorte!

Et presque en même temps, Gambetta, à l'occasion des élections sénatoriales prochaines, et s'adressant aux voyageurs de commerce, prêchait la patience : laissant entendre par là qu'il faudrait remettre à des temps plus propices l'application du programme énoncé naguères à Romans, et résumé dans son cri de guerre, « le cléricalisme, voilà l'ennemi! »

Ainsi donc, à peine la trêve de l'Exposition étaitelle close, ces quelques incidents qui se produisirent coup sur coup firent réapparaître les partis et leurs discordes; tandis que, tout entiers à notre œuvre de pacification et d'organisation du nouveau Régime, nous n'étions possédés que de l'ardente passion du bien public, et que nous n'avions en vue pour la réaliser que l'application des lois et de la Constitution, à laquelle nous espérions rallier l'assentiment général. Nous comptions, je comptais du moins, raffermir le sol tremblant, en rassurant la grande majorité de la nation sur sa sécurité, et sur les espérances d'avenir qu'il était permis de concevoir avec un Gouvernement libre.

On a pu se rendre compte, bien longtemps après, de la désorganisation de notre société française, bien

plus avancée que nous ne le pensions. L'ennemi intérieur avait fait son œuvre clandestine au milieu de cette société sans méfiance, en détruisant ce qui fait la. force et le soutien des nations chrétiennes, comme les rongeurs ruinent l'espoir des moissons. Mais, en cette fin de l'année 1878, après une année d'existence tranquille et pacificatrice, rien ne pouvait faire supposer qu'il existât chez nous des causes profondes de perturbations sociales. Tout au contraire, à la veille des élections sénatoriales de janvier 1879, la nation joyeuse et glorieuse de son Exposition universelle, se croyait en possession tranquille d'un Régime politique qui répondait à ses instincts, à son idéal, à ses illusions si l'on veut. Les partis avaient paru, sans s'y résigner encore, accepter leur défaite. Il était permis de s'ouvrir à l'espérance d'un avenir meilleur.

Ainsi se leurrent des volontés tenaces, surtout celle de voir triompher une cause à laquelle on se rattache ardemment, comme à une dernière carte. Il était bien naturel de penser que la nation finirait par avoir raison des obstacles que nous opposaient des ressentiments rebelles, en considérant qu'aucun intérêt sérieux ne l'empêchait de s'attacher à un Gouvernement qui avait bien des titres à ses préférences. C'est pourquoi nous n'avions pas été émus par les symptômes d'opposition irréductible qui venaient de se produire; soit pendant la campagne de commis voyageur, ainsi que M. Dufaure avait

caractérisé les promenades de Gambetta dans le Midi de la France; soit dans les discussions de la Chambre des députés.

Quant à moi, je poursuivais avec le plus grand calme mes desseins de consolider la République naissante, en préparant les élections sénatoriales qui devaient avoir lieu en janvier de l'année qui allait s'ouvrir. Les préfets secondaient mes vues avec le plus grand zèle et avec la sûreté de main de gens qui se sentaient sur un bon terrain, leur succès ne devant être dû, comme je le leur avais recommandé, qu'à la sagesse et à la prudence de leur administration ; les préfets sentaient venir à eux la confiance publique. Tout faisait présager, pour ces élections, des résultats favorables au Gouvernement.

Il était naturel que les partis d'opposition s'attaquassent à moi, de préférence. Ils avaient imaginé de me représenter comme un adversaire, voire un rival de M. Dufaure, dans l'espérance sans doute de forcer la main au Maréchal pour m'évincer du Gouvernement. On me rapporta même que Mme la Maréchale avait dit : « Mais pourquoi M. de Marcère est-il mal avec M. Dufaure? » A quoi son interlocuteur, M. Walsh, répondit : « Comment! Madame, vous m'étonnez beaucoup, car je n'ai jamais entendu dire que du bien de M. Dufaure par M. de Marcère, et je sais qu'il le considère comme indispensable. — Cependant, ajouta-t-elle, tout le monde dit qu'ils ne s'entendent pas. Cela est très fâcheux, et fait mauvais effet! » — C'était bien pour que ce mauvais effet se produisît que l'on provoquait ces méchants bruits. La vérité est que, surtout pendant

ce second ministère, j'étais en parfait accord avec M. Dufaiire; que j'ai trouvé en lui un concours constant; que j'avais pour lui une haute déférence, et que je n'aurais jamais songé à le remplacer, encore moins à le supplanter.

Au fait, le parti conservateur, dans ses diverses rruances, se sentait menacé, par l'adhésion de plus en plus sensible du pays au gouvernement de Dufaure, et par les élections sénatoriales prochaines. De là, dans les milieux politiques, une agitation, d'ailleurs stérile, d'où sortaient mille bruits aussi vains que contradictoires et qui avaient pour but d'accréditer des griefs plus ou moins saugrenus et futiles, soit contre le Maréchal, soit contre nous. Ainsi avait-on répandu le bruit que le Maréchal se retirerait après l'Exposition universelle. Ainsi encore annonçait-on que le ministère avait l'intention de reculer la date des élections sénatoriales, qui était tixée, d'après les termes mêmes de la Constitution, au 5 janvier 1879. La vérité sur ce point est que la Droite tenta les derniers efforts pour faire retarder cette épreuve, qui devait être en effet décisive, et dont elle redoutait les résultats. On laissait entendre que le Maréchal et nous-mêmes nous aurions été capables, pour retarder les élections, de forfaire à la Constitution. Cela permet les indignations à froid, et dispose les esprits aux mesures radicales qui povirraient être prises plus tard, contre des ministres suspects de prévarication.

. Loin de retarder la date des élections, nous l'attendions au contraire avec confiance; et, pour mon compte, j'avais donné toute mon attention à cette consultation du pays, qui devait ou consacrer ou condamner l'établissement de la République, notre œuvre, celle du premier ministère formé après le vote des lois constitutionnelles, et du second, formé après l'aventure du 16 Mai. J'avais travaillé à ces élections, non avec le procédé connu des candidatures officielles, mais par le moyen plus simple et permis qui consiste à obtenir l'adhésion volontaire du pays à la politique et à la conduite du Gouvernement. Déjà la pacification reposante qui avait suivi les orages du 16 Mai, et l'Exposition universelle dont l'éclat et les fêtes avaient chatouillé notre fierté, avaient donné à l'esprit public une tournure favorable au Régime. Je résolus d'associer de plus près encore les populations à cette grande manifestation nationale, en appelant les municipalités de France à y participer en personne. La Chambre avait mis à ma disposition, comme à la disposition de chacun mes collègues, une somme de 100 000 francs pour frais exceptionnels de représentation. Je pensai à employer cette somme en fêtes périodiques, auxquelles j'appellerais successivement toutes les municipalités de France.

Toutes! c'eût été impossible. J'en avais réduit le nombre à celle des villes de cinq mille habitants et au-dessus, que j'avais divisées par région, et que

j'invitais alternativement avec leurs représentants et leurs préfets à un diner d'apparat suivi de bal au ministère de l'intérieur. Ainsi je mettais les maires de nos villes en rapports directs avec le Gouvernement de la République; et en même temps je leur fournissais l'occasion de visiter l'Exposition, et de juger par eux-mêmes de la beauté de cette manifestation nationale, et de l'éclat qui en rejaillissait sur la France. Ces rencontres devaient être heureuses à plus d'un point de vue. Elles firent naître une mutuelle confiance et un sentiment, tout nouveau en France, de cordialité entre les municipalités et le Gouvernement. Ces rapports individuels, d'où naissait une sorte d'attachement tout personnel entre le ministre et ses collaborateurs répandus sur tout le territoire, devaient profiter aux institutions ellesmêmes; et j'ai pu constater souvent que la République avait eu lieu de s'en féliciter.

J'avais, dès le début du ministère, donné à l'Administration intérieure une direction conforme à mes idées particulières sur cette partie de la politique du Régime, politique qui eût demandé du temps pour produire ses fruits. Les élections sénatoriales devaient, me semblait-il, se ressentir de la méthode administrative que j'avais recommandée aux préfets : s'attacher à l'étude et à la solution des affaires administratives; pourvoir aux besoins et aller au-devant des vœux des populations; se tenir en rapports habituels avec les représentants de ces populations; leur montrer, non par des paroles, mais par des actions, une disposition constante à les aider, à les seconder dans leurs efforts; se mêler

à la vie locale; et, par ainsi, gagner la confiance des habitants et les convaincre de la vertu pacificatrice et bienfaisante de la République; s'efforcer d'efîacer les traces et les souvenirs de nos discordes civiles, et de rapprocher tous les citoyens dans l'œuvre du bien public; en un mot, faire aimer la République. Je me conformais, autant que les circonstances le permettaient, au programme d'administration et de politique que j'avais exposé en 1876 dans le discours que je prononçai à Domfront en qualité de ministre de l'intérieur, a Voilà, leur avaisje dit, la politique que vous avez à faire dans vos départements. » Tous avaient compris comme moi l'œuvre qui nous était confiée : fonder un gouvernement libre et assurer la paix civile. Ils s'étaient attachés à cette œuvre qui correspondait à l'idéal qu'eux-mêmes, dans les belles années de la jeunesse, avaient entretenu dans leurs âmes. Ils sy livraient avec foi et ardeur; et ils me témoignaient une confiance et, me semblait-il, une sympathie personnelle, qui donnaient à nos relations, même officielles, vin caractère presque intime, sans nuire à mon autorité. Les rapprochements établis entre tous les agents de l'administration, préfets et maires, et le Gouvernement, dans les salons de l'hôtel Beauvau, avaient mis le sceau à cette sorte d'alliance patriotique formée pour le bien commun. Me trompéje? Il y eut alors dans la nation un courant de généreuse confiance dans l'avenir, et de sympathie mutuelle entre le pays et ceux qui le gouvernaient; avec une bonne volonté si évidente chez ceux-ci, de le guider sans l'opprimer, que n'apparaissaient ". 17

nulle part ou contrainte ou résistance hargneuse. A peine pouvait-on soupçonner, quand on n'était pas en mesure de connaître les menées des partis, quelques desseins nés de rancunes ou de parti pris de sectaires, réduits, pour un temps du moins, à se dérober au grand jour. On put croire alors à une réconciliation universelle. C'est dans ces conditions qvie s'ouvrit le scrutin du 5 janvier 1879, pour le renouvellement d'un tiers du Sénat.

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