LES ÉLECTIONS SÉNATORIALES DE 1879 LA POUSSÉE RADICALE
Nous sommes arrivés à la dernière période de l'histoire que je raconte : on aurait pu croire, à en juger par notre dernière victoire, que cette période ouvrirait l'ère de la République libérale définitivement établie, propre à continuer les destinées de la France avec le concours de tous les Français ralliés autour du drapeau. Le président de la République avait très résolument pris son parti d'être le chef du gouvernement constitué d'après les principes de la Constitution : le ministère était composé d'hommes politiques très résolus à défendre les institutions républicaines, mais également décidés à les maintenir dans la ligne générale des lois morales qui ont présidé, de tout temps, à la vie nationale de la France. La majorité des Assemblées politiques était, en apparence au moins, décidée à soutenir le gouvernement dans cet ordre d'idées. L'avenir se présentait donc sous les dehors les plus favorables; et c'est sous ces heureux auspices qu'allait se faire la consultation décisive du pays. Le Sénat avait à renouveler le tiers de ses membres; et la date de ces
élections était fixée au 5 janvier de l'année 1879, qui allait s'ouvrir.
J'étais allé à Lille pour prendre part à l'élection, en ma qualité de député du Nord. Quand je rentrai le soir à Paris, je trouvai l'hôtel Beauvau tout rempli de membres du Parlement, de journalistes, flot mouvant de curieux et d'amis, et je fus accueilli en triomphateur. Je n'avais appris le résultat de la journée qu'en arrivant à Paris, et ce résultat était en effet triomphal. Sur 47 sénateurs de la droite qui s'étaient présentés comme candidats, 14 seulement furent élus; 70 candidats républicains étaient sortis de l'urne. La majorité républicaine au Sénat allait être de 40 à 50 voix. C'était un l'enversement complet des choses, puisque la majorité passait de droite à gauche. Désormais, à la présidence de la République, au Sénat et à la Chambre des députés, la République était maîtresse. Ce fut une acclamation.
Quand je pus m'arracher à cet enthousiasme — pourquoi n'eût-il pas été sincère alors? on m'assurait, avec force protestations, dix années d'existence ministérielle! — je me retirai auprès de ma famille, tout émue, elle aussi, par ces manifestions; et je leur dis : « Oui, le succès est beau, mais il est trop grand. Comptez que je suis perdu! » Je ne doutais pas de la sincérité de la plupart de ceux qui me félicitaient d'un succès réel, mais je savais bien que certains républicains des plus qualifiés, avec une sorte de naïveté quelque peu impudente, croyaient que tout ce qui touchait à la République ne regardait qu'eux, et qu'ils s'attribuaient le mérite des