‹ Histoire de la République de 1876 à 1879 (volume 2)Chapitre 37 sur 59 · LES ÉLECTIONS SENATORIALES DE · texte numérisé non relu

LES ÉLECTIONS SENATORIALES DE

élections du 5 janvier. Ils ne manqueraient pas de considérer que cette journée était leur victoire personnelle, et d'en réclamer pour eux tout le gain, comme des dépouilles opimes qui leur étaient dues. Mais je fermais les yeux à moitié pour ne pas voir; j'écartais ma méfiance comme un obstacle fâcheux, et je me fiais encore au succès dû à la volonté du pays, et à ce que je considérais comme la force des choses.

Les élections du 5 janvier marquaient une étape nouvelle dans la République. Les mouA'ements devenaient plus libres. L'harmonie étant établie entre les trois grands pouvoirs publics, Présidence, Sénat et Chambre des députés, la tâche devenait plus facile, mais cette tâche grandissait en même temps. Sortie de la crise des luttes intérieures, la République se trouvait en demeure d'asseoir définitivement le Régime démocratique et libéral que nous avions conçu en l'établissant. Tout en maintenant les règles essentielles de tout gouvernement, et les traditions de la politique française, nous savions qu'il serait nécessaire de modifier les institutions intérieures du pays, pour les mettre plus en rapport avec l'esprit même du Régime.

Pour mon compte, en entrant dans la vie publique, et plus encore en entrant dans le gouvernement, j'avais eu la volonté de substituer au système administratif de l'an VIII, continué à travers le siècle, urt système d'administration plus souple, propre à favoriser l'essor des forces individuelles et l'organisation des forces corporatives, nécessaires l'une et l'autre au fonctionnement des institutions

politiques, telles du moins que je les concevais. Notre Régime devait, dans ma pensée, être à la fois conservateur et libéral, traditionnel et démocratique.

Dans d'autres milieux républicains, on avait, il est vrai, une conception différente du Régime à fonder. Mais, à ce moment précis, on soupçonnait à peine ces divergences; elles étaient inaperçues et comme perdues au sein de l'unanimité de l'opinion publique, presque tout entière avec nous. Ce n'est que plus tard que nous avons pu mesurer la distance qui nous séparait. L'heure de la bifurcation n'avait pas encore sonné, quoiqu'on eût pu la pressentir. Gambetta avait eu soin de prendre position, non contre nous, précisément, mais à côté. En prononçant un discours à la fin d'un banquet offert par le? voyageurs de commerce, il avait dit : « Dans quelques jours, vous allez avoir la majorité partout, et c'est la responsabilité qui va naître. Vous avez échappé, je l'affirme, aux périls et aux conspirations : l'ère des dangers est close, celle des difficultés va commencer... » Il pouvait d'autant mieux annoncer l'ère des difficultés que c'étaient lui et ses amis qui allaient l'ouvrir. Au moment même où, dans ce discours, il donnait des conseils pleins de modération et de sagesse, il se proposait de mener la République dans une voie opposée à celle que nous lui avions fait suivre, et par où nous l'avions conduite, dès la première étape, au triomphe.

Singulière destinée de Gambetta, qui répond bien, du reste, au naturel de l'homme! C'était surtout un artiste, impressionnable, ardent, passionné,

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