‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 113 sur 230 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

AÇQriSITipiV DE COBTOIfA. — GDEBB£ AVEC PHILIPPE VISCONTI. — lUPOT CATASTO.

Les Florentins, cinq ans après avoir acquis Pise (1411), acfaeièrent Cortona de Ladislas pour trente mille florins(l); mais ce prince , maître de Rome , leur donne bientôt de nouvelles inquiétudes, car il ne faisait pas la guerre comme le duc de Milan , par ses capitaines , il faisait la guerre en personne, et jeune, plein d’ardeur, il était le premier à engager les batailles , à passer les fleuves, à observer les sites, à connaître l’ennemi, à faire tout ce qui appartient à la valeur; âgé de moins de quarante ans , il promettait un avenir de guerres et de tempêtes quand il mourut comme tous ceux qui jusqu’ici avaient conçu, au milieu de tant de petites communes , la haute idée d’une puissance italienne. Sa devise était : Ânt César , ant nihil; il passa comme un météore, avec tous les vices de son temps , mais avec un grand courage et un grand caractère.

Les Albert! après avoir conspiré pour rentrer avaient élé de nouveau exilés jusqu’aux enfans. Maso des Âlbizzi, leur vainqueur, mourut tout-puissant , vengeur de Pierre

(I) Ricordi di G. HorcUi. Delizie, etc.

son oncle , et son fils Rinaido aspira dès-lors à diriger comme lui la république (1417).

Nous voyons chez Jean Morelli , qui vivait dans ces temps, que bien des Prieurs étaient encore choisis entre les ouvriers en laine, cabarcliers, aubergistes , bouchers, épiciers, boulangers, etc.(l).

Jamais Florence n'avait vu des temps si glorieux. Remarquons que les citoyens cherchaient tellement alors l’accroissement de leur ville que, dans une délibération (qui n’eut pas l’approbation du peuple) (1431), on voulut qu’aucun citoyen de trente à cinquante ans qui n’eût pas de femme ou n’en eût pas eu ne pût avoir aucune charge;2). î Comblée de pompe et de bénédictions, Florence ne fut jamais si riche que depuis la paix (1422) avec Ladislas jusqu’en 1423, oû recommença la guerre avec Philippe Visconti. Elle ne fut jamais si prospère que sous les Albizzi, comme elle n’avait jamais été si mal que sous les ciompi. Dans les rues autour du Marché-Neuf, on voyait soixantedouze magasins de tapis; entre les citoyens, il y avait comptant la valeur de deux millions de florins d’or La valeur des marchandises et du crédit, avec laquelle s’augmentaient les arts, était incroyable; alors commença le métier de l'or filé; jamais on ne travailla tant la soie et jusqu’à du drap d'or. L'architecture relevée par Brunelleschi développait ses beau tés avec la sculpture et la peinture. Léonard Arelin. secrétaire delà seigneurie, relevait l'éloquence et les lettres grecques et latines. Les affaires furent bien conduites à l'intérieur et à l'extérieur; l'ancienne aristocratie était vaincue, mais la basse plèbe aussi, et une aristocratie de talent s’élait formée; les Albizzi n^étouffèrent pas la liberté comme les Médicis; cette époque qui unit le savoir et la liberté, est la plus forte, la plus savante, la plus belle de Florence.

Quoique le parti populaire n’eût régné que trois ans, depuis 1378 jusqu’en 1381 , comme il comprenait la plus grande partie des citoyens, il était impossible de l’élouffer tuiit-à-fait, mais les fréquentes assemblées extraordinaires

(I) Ricordi di G. Morelli.

(ü) Ainmirato, lib. XVIIl,

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et tes persécutions sans cesse renaissantes dirigées depuis 1381 contre les chefs de ce parti l'avaient réduit à une nullité presque complète. Il reprit quelque espérance en voyant Jean de Médicis devenir gonfalonier; le peuple en montra une telle joie que Niccolo d’Uzano , qui dominait avec les Albizzi, avertit les siens de se défier de Jean de Médicis; mais il ne fut point écoulé : peut-être était-on jaloux du crédit d'Uzano et s'applaudissait-on de le voir menacé.

Jean de Médicis, héritier de la prudence et de l'babileté de sa maison, se rangea de l'avis du peuple pour désapprouver la guerre que le gouvernement déclara bientôt à Philippe, duc de Milan (I42t). Ce prince, après avoir traité avec Florence , s’était emparé de Brescia et de Gènes; les troupes de son camp criaient; — A Florence, à Florence! (1) — Et quand déjà les Florentins perdaient l’esprit d’épouvante, il avait occupé soudain Forli et Imola(1422); la république aussitôt lui déclare la guerre et envoie son armée assiéger Forli. Cette me.sure est désapprouvée du peuple, la question de la guerre avait agité vivement Florence depuis la prise de Gènes; on avait établi la magistrature de.s dix de la guerre ; on attendait les événemens avec anxiété; la couleuvre des Yisconti, à chaque époque, inspirait plus d'effroi. Comme l'armée soudoyée de Florence qui assiégeait Forli inquiétait Agnolo de la Pergola, général de Yisconti, il imagina d'aller assiéger Zagonara, un de leurs châteaux, pour forcer l’armée à quitter Forli et venir le défendre; en effet, l’armée florentine quitte le siège de Forli et vient livrer au général de Yisconti un combat (1424) où elle est complètement battue. L’audace des Yisconti, la rapidité de leurs entreprises, la hardiesse des Florentins à les combattre toujours, l'opposition que le peuple avait mise à la guerre, tant de motifs donnèrent un grand éclat à ce revers qui causa le plus vif trouble à Florence et le plus grand effet dans toute l'Italie. Dès que la nouvelle est sue dans la ville, elle se répand dans les boutiques, sur les places, et tous les citoyens de toutes les conditions en sont également agités.

(t) Ricordi di G. Horelli. etc. etc.

Les grands qui avaient cunseillé la guerre s'en afili* geaient plus que tousj les antres citoyens et le peuple, habitués à lapaixdepuisdix ans, nefaisaiententendreqiiedes murmures; dans les boutiques, les églises, les places, partout où les hommes se réunissaient, ils attaquaient avec des paroles grossières ou piquantes, avec toutes sortes d’injures leur superbe gouvernement. — Voilà, voilà, disaientils, la glorieuse victoire que nous ont obtenue nos dixl Ainsi se sont réacquis Forli et Imola? Où trouver des alliés et des généraux? Nous adresserons-nous à la reine Jeanne que notre abandon a forcée de recourir au roi d’Aragon, d'où son royaume est en feu. Le pape aussi ^t indisposé contre nous; les Génois sont devenus esclaves de notre ennemi avec notre consentement. —

Le gonfalonier Benciventii réunit le conseil, et Rinaldo, fils de Maso, qui aspirait à remplacer son pèredit au peuple :

(I Si nous blâmons les entreprises pour le moindre revers, nous ne pourrons rien entreprendre et nous vivrons platement » Il ieurcite la bataille de Cannes, et reprend: «Notre ville qui s'est accrue avec tant de gloire jusqu'aujourd'hui ne s'est maintenue contre ses ennemis qu’avec la Torce de l’ame et la patience, tandis que nous avons vu toutes 1^ autres villes et républiques d'Italie, excepté Venise, plusieurs fois occupées et assujéties. Cette force d’ame ne nous défendit pas seulement des armes de Ladislas qui s'était soumis et Pérouze, et Rome, et tout l’état ecclésiastique; mais quand on redoutait le plus ses armes, nous avons gagné Cortona. Rien ne nous fit acquérir Pise que sa sujétion au père de ce duc qui s'était déjà emparé de presque toute la Toscane, Et nous sommes déjà si effrayés pour la défaite d’une armée où il n’a péri, dit-on, que deux cou- i dottieri? Celui qui ne voit point que si la guerre ne s'était pas faiteen Roraagneelle se serait faite en Toscane, montre qu’il connaît peu ce que doit connaître tout citoyen, la situation et les intérêts de sa république (1). » -

Ce discours relève le courage de Florence, qui prend à sa solde le comte Oddo, fils de Braccio, en lui donnant pour

(1) Ammirato, Itb. XIX. — Mach., lib IV.

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conseil Niccolb Piccinino, élève de Braccio el le plus renomiTié des capitaines qui eussent servi sous ses ordres. On leur adjoint d’autres condotlieri, et vingt citoyens sont chargés d’établir, pour soutenir la guerre, un nouvel impôt, qui frappant sur les grands les offense, les révolte et les pousse à prendre les armes pour y résister. La ville aussitôt retombe dans ses agitations éternelles (1426) ; on emploie la force pour contraindre les grands à payer, et les dépenses de la guerre amènent la guerre civile.

Lorenzo Ridolfi est nommé gonfalonier ; avec son consêtatement, soixante-dix citoyens se réunissent dans l’église de Saii-Stefano, et Rinaido leur parle ainsi : « Tous ceux qui connaîtront les différens gouvernemens de celte république depuis sa naissance jusqu'aujourd’hui, avoueront qU'aucun gouvernement n’a été ni plus utile au privé, ni phib g(io>rieux au public que celui qui, depuis 1382, dans l’espacé de quarante-quatre ans. a duré jusqu’à présent, eH’ésttoe que ce doit être le principal soin de tout bon de ^le conserver et de mettre sa suprême étude à i’eloniber dans ces bouleversemens qui nous valureél tânt de honte et de maux. Si jamais la sollicitude fut nécesaidré, c'est dans ce moment où cet Etat commence à se 'ï^irbmpre et nous menace des misères et des malheurs pistés dont nous conservons tous un trop grand souvenir, nous qui avons perdu nos pères, nos frères, nos parens. Nous connûmes les maux et les remèdes, nous savons que l’imprudence fut de laisser trop s’accroître l’ordre de la plèbe, car nous n’avons obtenu la paix depuis, qu’en abaissant cet ordre sans permettre jamais que, comme un cheval indompté, il levât sa tête au-dessus de ses chefs. Le bonheur ou l’habileté fut d’enlever aux -arts mineurs les deux nouveaux arts ajoutés par les ciorapi. Il nous faut aujourd’hui diminuer de même le nombre de ces arts, et comme alors de seize ils furent réduits à quatorze, ainsi aujourd’hui il faut les réduire de quatorze à sept. Pour réussir sans désordre, on pourra rendre aux grands leur existence ; s’ils se joignent à nous la plèbe est sans force; et comme il convient de changer de conduite suivant les temps, si nos pères, pour abaisser les grands, haussèrent la plèbe, nous,

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dans d’aulres circonstances, nous abaisserons la plèbe lasolenle avec l’aide des grands devenus humbles et doux. Nous pouvons appeler nos troupes pour nous aider, car si nous ne saisissons pas le moment, nous verrous cet Etat retourner sous l’empire de la multitude ou tomber sous la tyrannie d’un prince. »

Niccolo d'Uzzano répond qu'il ne s’agit pas seulement d'abaisser la plèbe, mais que la plèbe a des chefs, et qu'on vit bien après tant de règlemeiis que l’exil des Albert! la désarmerait seul. A quatre reprises, les Alberti furent exilés, et Maso des Albizzi comprit bien que c'était dan» cetle famille puissante qu’il fallait frapper la plèbe : » Il y a déjà quelques années, dit Niccolo d’Uzzano, que l’amour de ma patrie m’a poussé à avertir les citoyens de se défier de quelques Florentins qui, sous une apparence de piété, secourent les pauvres, soulagent les misérables, paient les dettes des autres, prennent la plèbe pour minisire de leurs richesses, l’employent en divers métiers et s'emparent de la multitude. Mes avertissemens ne furent reçus de personne, et ceux-ci devinrent sipuissans qu’il n’est plus dans noire pouvoir de les dominer, car nous savons qu’ils se joindront aux gens de la plèbe et les gens de la plèbe à eux, d’oA l’on voit dans quel péril un parti extraordinaire mettrait la ville. Je ne suis donc pas d’avis qu’on abaisse la plèbe avant d’avoir gagné ceux qui la mènent. > Chacun comprit qu’il s’agissait ici de Jean de Médicis. Il était absent. Rinaldo fut chargé de le voir et de le gagner ; mais Jean résista et s’opposa aux nouveautés. Il dit que, quoique l’ennemi fût parti de la Romagne et que la guerre se fût éloignée de la Toscane, elle était ardente en Lombardie avec un ennemi puissant, auquel rien ne serait plus doux que de savoir Florence brûlante de batailles civiles. — Et vous, messer Rinaldo, ajouta-t-il, regardez bien qui sont ceux qui vous conseillent, et souvenez-vous de Benedetto Alberti qui resta privé d’amis pour avoir, à la persuasion de gens qui n’élaient pas les siens, consenti à la ruine de messer GeorgioScali et de messer Tommaso Strozzi, et qui fut ensuite lui-mème abandonné, pour laisser un exemple à ceux qui suivront. —

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