CHAPITRE IX
de noire république, nous n'appliquions pas nos âmes à nous venger de nos ennemis el à' soiimettre glorieusement à cel empire ceux qui ont tenté notre ruine. Ce qui, loin de déplaire à Dieu, comme le prétend Niccolo, lui est, j’en suis sûr, trèsagréable, puisqu’il voitdaus l'union des Etals plus de bien et moins de scélératesse, car tant de petits seigneurs, tant de communes, tant de lieux francs, que semblent-ils, sinon autant de nids de voleurs et de malfaiteurs? La Toscane fut ainsi pleine de sang, derapineetde cruauté, quand elle fut divisée; pas de château si vil qui n'eût ses factions; ces maux cessèrent en partie lorsque notre heureuse el sainte république devint puissante et forte pour tenir en frein les méchans, d'où ce n’est pas tant pour notre bien et notre gloire que pour le service et l’houneur de Dieu qu’il faut former un corps capable de se soutenir soi-même et de défendre les autres. N’en délibérons plus, et comme nous, dans nos jeunes ans, nous avons pris part à la guerre de Pise avec nos pères, et que nous en pouvons parler à nos enfans, en leur disant : Ici campa J'arqiée, là se livrèrent les batailles, par celle porte on entra dans la ville, tel y fut commissaire et mérita les louanges, tel autre se couvrit d'infamie, qu’ainsi nos fils conduisent l’entreprise de Lucques, el la content un jour à leurs enfans pour exciter par des exemples toujours nouveaux notre postérité à perpétuer la gloire du nom de Florence et augmenter son empire.» Après ce discours, les cris et les acclamations montrent déjà que Riiiaido a la majorité ; on va aux voix, il se trouvent 339 fèves noires, et les blanches ne sont que 99. L'entreprise est résolue (1).
On crée les dix pour diriger la guerre, el on lève les troupes à pied et à cheval ; Astorre Giaimi et Kinaido Albizzi sont nommés commissaires, et on stipule avec Fortebraccio qu’il livrera toutes les places dont il s’est emparé et qu’il continuera la guerre au service de la république. Les comiuiissaires arrivés sur le territoire de Lucques .se partagent epays; Astorre descend dans la plaine vers Comaggiore el Pietro-Sauta, et Kinaido se porte vers les montagnes; ils
(1) Am., lib. XiZ.
jugeaient que des que la ville aurait perdu son (emtoire il serait facile de s’en rendre niallre. Ils s'emparèrent de bcaucuupde places, mais leur conduite fut vivement condamnée ; Astorre saccagea les plaines avec une cruauté atroce, et les babitans vinrent implorer la pitié de la république en racontant leurs misères dans les rues de Florence, et en rappelant leur fidélité guelfe. Kinaldo fut accusé d'avoir pris pour lui-méme les bestiaux et le butin enlevés à rennemi ; apprenant cette accusation, et furieux, il arrive tout-à-coup à Florence sans avoir obtenu de congé, et vient se justifier devant les dix. On nomme d'autres commissaires, Neri de Gino Capponi et Alamanno Salviati.
Neri Capponi s’opposa en vain à une singulière entreprise du grand Brunelleschi (1430), architecte qui, déjà fameux par la coupole de Florence , s'imagine tout-à-coup qu’il peut rendre ses concitoyens mattresde Lucques.
Excité par Rinaido des Albizzi, par un désir de gloire, par l'idée d'égaler Archimède, il essaie de démontrer que d’après la situation de Lucques près du Serchio, on peut l’inonder, et il est si bien secondé de ses partisans que les dix ordonnent detenter l'entreprise. Neri Capponi quiconnai.ssait le lieu, soutenait que la chose ne pouvait réussir, qu'il fallait s’occuper plus sérieusement, et que ces projets si beaux sur le papier sont le plus souvent vains et ridicules quand ils sont mis en œuvre. Mais il ne put ni par ses raisonnemens ni par ses prières obtenir qu'on envoyât une commission visiter le lieu. Brunelleschi alla seul au caunp l’examiner et raisonner avec les chefs de l'armée pour faire son rapport aux dix. Tout était public dans Florence, et déjà la ville répétait que Lucques serait inondée et portait au ciel le génie et l'adresse de Brunelleschi. Le même bruit s'était répandu dans l’armée, de sorte que Brunelleschi, arrivéaucamp, ne trouva pas un condottiere qui osât s’opposer à sa décision; retourné à Florence, il n'eut aucune peine à emporter la chose, encore que Neri fît deux jours de ré.sistance, et dit que l’entreprise était une folie. On ordonne que le camp se rapproche de Lucques autant que possible ; un grand nombre de sapeurs ont ordre d’exécuter les ordres de Brunelleschi dont le dessein était de retenir avec