CHAPITRE X
lui qui disait n’avoir jamais parlé à un homme d’autant d’iuHligence que Brunelleschi.
Donato ou Donatello, fameux sculpteur, fut l’ami le plus intime de Brunelleschi, car Brunelleschi eut toutes les qualités, et celle de l’amitié ; ils vivaient, travaillaient ensemble et s’entretenaient souvent des difficultés de l’art. Chacun sait qu’un jour Donato montra à Brunelleschi un Christ en bois qu’il venait d’achever; Brunelleschi regarde la statue en riant, et comme Donato inquiet lui demande sonavLs ; Tuas mis en croix un paysan, lui répond l’autre, et non pas Jésus-Christ qui avait un corps délicat et le plus parfait qui fut jamais. — S’il élait aussi facile de faire que de juger, dit Donato blessé, mon Christ te paraîtrait Christ, mais prends du bois et essaie d’en faire un toiméme. — Sur ces mots, Bruneüesclii se met au travail et fait un Christ, un Dieu; puis il invite un matin Donato à dîner, et comme ces deux grands hommes étaient allés au marché acheter des œufs, du beurre et des légumes pour le dîner, Brunelleschi donne sa clef ù Donato et lui dit d’aller le premier chez lui et qu’il va le suivre. Donato qui portait les œufs, le beurre et les légumes dans son tablier, entre chez Brunelleschi, voit le Christ, et, en l’examinant, il laisse tomber d’admiration tout le dîner, ce que voyant Brunelleschi en entrant, il se prit à rire, flatté de l’étonnement de Donato : — Que fais-tu, Donato, lui dit-il, comment dlnerons-nous? tu as versé tout par terre? — Pour moi, répond Donato, j'ai eu ma part ce matin, si tu veux la tienne, prends-la, mais pas plus. A toi il est donné de faire les Christs et à moi les paysans. —
Côme de Médicis avait aussi une grande amitié pour Donato, qu’il fit sans cesse travailler, et auquel il laissa de quoi vivre indépendant. Donato fit de beaux travaux pour l’art des faiseurs de cuirasses; c’est lui qui jurait par sa meilleure statue, à laquelle il disait en l’achevant: Parle, parle ! ou tu serps malade !
Mais pourrions-nous oublier ce Masaccio, ce peintre mort à vingt-six ans (1), après des travaux si beaux, des chapelles si admirables qu’elles furent étudiées par tous (i; C'e#l ce que dit Vasarij d’autres te font mourir plus »gé.
LIVBE VI.
les grands peintres après lui, par Perugin, Léonard de Vinci, fra Barlolommeo, Michel-Ange, André del Sartoj en un mot par tous les maîtres, et par Bapbaël enfln^ qui prit de Masaccio sa belle manière et qui copia de lui, au Vatican, la sortie d’Adam et d’Evè du paradis.
Ainsi Masaccio, à vingt-six ans, avait obtenu un nom immortel et mourait couvert de gloire à l’âge où d’autres hommes commencent à vouloir vivre. Sol et siècle féconds, où les enfans mêmes méritèrent des couronnes! tJne foule de noms illustres se pressent autour de ceux-ci : Luccâ délia Robbia, sculpteur; Ucello, surnommé ainsi pour ses excellentes peintures d’oiseaux; Michelozzo, sculpteur et architecte illustre, très-aimé de Côrae de Médicis ^’it accompagna en exil à Venisç; fra Giovanni da Fiesolè, peintre ; Léon Bafista Alberti ; fra Filippo Lippi, peintre carmélite, qui contempla, enfant dans son couvent del Carminé, la chapelle de Masaccio et devint peintre ainsi; il aimait si passionnément les femmes qu’il n’àvait d’autre moyen de calmer sa flamme si elle était malheureuse, qu’en retraçant l’image de celle qu’il adorait. Cette passion, chez lui terrible, le fil un jour s’échapper par la fenêtre au péril de sa vie, de chez Côme de Médicis où il travaillait de force; mais Côme, qui avait beaucoup d’amitié pour Lippi, effrayé désormais le laissa libre, en disant que les génies, rares dans leur excellence, sont des formes célestes et non des ânes de voituriers ^1). C’ést tout dire de Lippi que d’ajouter qu’il égala souvent Ma- . saccio et fut imité de Michel-Ange.
Il faudrait nomuier aussi Ghiriandajo, un des ràéilleùrs peintres florentins, et bien d’autres dont Thistoire serait trop longue et trop belle; ils peignaient les églises, lés couvens, travaillaient pour le palais public, les arts majeurs et mineurs. D’autres excellons peintres à Arezzo, Sienne, Ferrare, Padoue, Venise, Manloue, Bologne, se distinguaient à côté de cette école florentine, la plus brillante et la plus nombreuse.
(I) L’eeceltenxe degli ingegni rari sono forme celleste e non aiinî vetlurini. (Vasari.)'