CHAPITRE III
PROTECTION DE CÔME POUR LES LETTRES, L’ÉTüDE DU GREC ET LA PHILOSOPHIE DE TL.ATON. — DECOUVERTE DBS MANUSCRITS ANTIQUES.
Nous avons vu s’éveiller la civilisation par les travaux de Dante, Pétrarque, les savans et les artistes. I.e mouvement imprimé fut suivi. Côme de Médicls fut le premier de sa maison qui protégea les lettres avec la magnificence des autres princes de ce temps, car les Visconli, les Sforze, les princes d’Este, les rois de Naples, les marquis de Mantoue, de Montferrat, les marquis d’Urbin, les pontifes, les cardinaux, et de simples citoyens, tous rivalisaient dans l'amour des lettres et dans les honneurs qu’ils rendaient aux savans (I).
Les princes appelaient les savans aux charges publiques, jamais tant d’hommes de lettres ne se trouvèrent mêlés aux affaires. Quand Filelfo, un fameux professeur de ce temps (né dans la marche d’Ancône, mais qui avait été jusqu’à Constantinople chercher des connaissances) , vint àFlorence tenir une école d’éloquence, Côme alla le premier lui rendre visite , et bien qu’ensiiite ils se soient brouillés, et que Filelfo , menacé souvent par les ennemis que lui avait fait son mauvais caractère , ait accusé Côme d’un assassinat tenté sur lui; Côme, au-dessus de ces calomnies, ne cessa d’honorer Filelfo et de vouloir le rappeler en Toscane,
Le concile dcFerrare, transféré à Florence en 1439, où les Grecs étaient venus traiter des affaires de leur église,
(1) Tiraboschi, lib. i. tome 0.
éveilla chez Côme le goût de la philosophie grecque. Médicis, à ce concile,' connut Gemisto Plelone, illustre platonicien qui lui inspira un vif enthousiasme pour Platon et l’idée d'une académie platonique qu’il fonda depuis. Côme appela, en 1456, le Grec Argiropulo à Florence pour qu’il enseignât à la jeunesse la langue grecque et la philosophie. Il forma le jeune fils de son médecin , Ficino, depuis célèbre, pour diriger l’Académie platonique, le fit instruire dans le grec et la philosophie avec le plus grand soin, l’aima tendrement et lui donna une maison près de la sienne à Careggi. Ce sont ces traits pleins de générosité à la fois, d’élévation, et de délicatesse, qui ont fondé la gloire des Médicis et illustré leur munificence. Plus lard Ficino fit une traduction de Platon en écrivant à Laurent, que si le traducteur devait beaucoup à Platon, il devait encore plus à Côme. Quand les Grecs se réfugièrent en Italie, après la prise de Constantinople par Mahomet II, en !453, plusieurs furent accueillis, honorés et entretenus par Côme. Côme rassembla un grand nombre d’antiquités; il poursuivit avec ardeur cette recherche des manuscrits antiques où Pétrarque et Boccace avaient mis tant de passion; presque tous les auteurs classiques allaient être retrouvés en Italie ou par les Italiens. En Italie avait commencé ce retour ardent vers les connaissances passées. Boccace avait laissé ses livres à la librairie du couvent de St-Esprit à Florence ; un autre savant, Niccolô Niccoli fit construire à ses dépens la salle où ils furent déposés ; il augmenta ces livres de tous les siens. Une bibliothèque publique eut alors été un bienfait national puisque les livres étaient rares et coûteux. Niccolo Niccoli conçut le premier l’idée de la fonder, et en mourant il confia dans ce but tous ses livres aux soins de ses amis. Mais il avait laissé des dettes. Côme se chargea de les payer et de. fonder la bibliothèque publique à ses frais. Déjà dans son exil, partout généreux , il avait donné la sienne à la république de Venise. II établit la bibliothèque publique dans le couvent de St-Marc, en 1444, et l’augmenta à ses frais avec un luxe royal (I). Mettant son corail) Tirabotcht, loin, vi.
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merce au service des lettres pour l’achat des liyre)s, U eu( dans le même temps des correspondapces avec le Caire, et avec Londres, et, comme dit Gibbon ^ Ips, épiceries de l’Inde et les livres grecs furent souvent iran^po^tlés sur les mêmes vaisseaux. Ses amis,., ses corresponçjans, les missionnaires, les prédicateurs avaient, ordre , d’acheter les anciens manuscrits en quelque langue et sur quelque sujet que ce fût. Beaucoup de travaux d'arts, fait^ pour lui, beaucoup d ouvrages qui lui sont dédiés., fout .voir sa protection pour les talens, et nous avous déjà parlé de plusieurs artistes dont il fut le bienfaiteur et l’ami. ^
Sa fortune, immense pour le tenips , lui permettait c^es grandes dépenses. Sismondi évalue les bénéfices de son commerce à 50 mille florins par an (qu’il estime 60Q mille francs) et sa fortune foncière était de 240 mille florins. Pierreson fils laissa en mourant 230 mille florins-: « De^ puis 4434 (lors du rappel de Côme) jusqu’en 071, dit Laurent de Médicis (1), nous avons dépensé la somme incroyable de 665 mille florins en édifices , aumônes , impôts. » . i . , ,,
. Côme ordonna par son testamenj que son enlerrei^ébt fût très simple, mais il laissa 2000 florins en dot apx fîllês pauvres pour l'amour de Dieu et de son îme (2). Ses amis et .ses ennemis s’affligèrent de sa, mort, car ceux, qui, ,pqi^ tiquement,ne l’aimaient pas, craignaiput les évéqen^eqs ^ venir. Dans toute la ville on ne parlait, que de Médiqia.ët du passé : la mort rendait à son nom l'éclat, que avait terni. Machiavel dit qu’ij fut le plus célèbre citoy.eii qui eût possédé sans armes, non seulement Florence, n^aU aucune ville dont on ait gardé la n)émoire,Né en 1389 mort à 75 ans. sa jeunesse s’élait écoulée dans l’exÜ ët 1^ périls, mais après quarante ans, il fut le plus heureux, hommes, et tint avec succès le gouvernement durant 31 uns. Sans être savant, il avait une grande éloquence. Sa taille était d’une hauteur moyenne, son teint olivâtre, spq nez long, son air noble et véiiérablë. Sa générosité parut
- (l) Notes-de la maia de Laurent imprimées dans le nuoro lunario delta Toscana de 1778.
(2) Crooica di Lionardo Morelli.
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'litre i.
d’une manière éclatante après sa mort lorsque son flls, en faisant la reconnaissance de ses biens, trouva qu’il n’élait aucun citoyen de quelqu’imporlance auquel Cème n’eût prêté de grandes sommes, souvent sans qu'on lui demandât rien et seulement quand il apprenait les besoins d'un citoyen connu ; sa magnificence parut dans ses édifices. Il fit bâtir les couvens et les temples de St-Marc et de Sl- Laurent, le monastère de Sie-Verdiana ; sur les monts de Fiesole, Sl-ïérômeet l’abbaye; dans leMugello un temple des frères mineurs, et dans plusieurs églises des autels et des chapelles splendides ; ses maisons furent des palais royaux ; enfin il établit dans Jérusalem un refuge pour les pèlerins pauvres et infirmes. Quand on voit chez un homme une munificence si constante il faut croire que bien qu’elle entrât dans sa politique , elle était naturelle , comme les talents qui depuis longtemps portaient sa race au gouvernement.
Mais bien que ses œuvres fussent royales, et qu’fl fût vraiment prince de Florence, dit Machiavel, telle fut sa priMlence qu’il ne sortit jamais de la modestie civile ; dans sa maison, ses équipages, .sa société, sa parenté, sa manière de vivre, il resta toujours citoyen ; et sans chercher â allier ses enfans avec des princes, il avait marié Jean, son fils, mort avant lui. à Cornélie Degli Alessandri, et Pierre, à Liicrezia de Tornabuoni. 11 maria de môme les deux filles de Pierre, l’une à Guillaume Pazzi , l’autre à Berhardo Riicellai.
Jaloux d’élendre le territoire delarépublique, il y ajouta Borgo San Sepiilcro, Montedoglio, le Casentino et Val di Bâgnn, sans pardonner jamais à François Sforze, son ami, <le n’avoir pas tenu la promesse de l’aider dans une nouvelle entreprise surLucques. La grande richesse de Côme donna l’occasion à plnsieiirs maisons de Florence d’acquérir aussi dès biens considérables, comme les Tornabuoni, Benci, Porlinari, Sasselti. Au moment de sa mort, bn ne se souvint que de sa générosité, de ses talens, et un décret .public fit inscrire sur sa tombe le surnom de Père de la pairie.
Jtfachiavel et les autres historiens, en général, font près-
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qu'un mérite à Médicis d’avoir détruit la liberté ; ils louent son habileté, ses dictatures, sa ruse avec ses amis, et toule sa longue inirigue. Machiavel, qui a si hardiment accusé César d’avoir rompu les lois romaines, ne trouve rien à reprocher à Côme de Médicis. Jean-Jacques Rousseau disait que c'était le seul prince dont il était tenté d'écrire l’histoire. Certes, la plus grande excuse de Côme est là, car comment eut-il pratiqué une vertu dont personne n’avait l'idée, et qu’il eut d’abord fallu inventer? Quelques citoyens que nous avons étudiés admiraient la liberté, en soutenaient l'ordre; Giano délia Bella exclut les nobles pour assurer la liberté; ces hommes s'essayaient à combiner les forces, à faire de la science politique, à organiser une société où régnassent à lafuis l’ordre et la liberté. Côme de Médicis vint détruire ces combinaisons et celte science; il mit l'habileté d'un homme à la place d’une république et du développement de toutes les forces. Peut-être un jour quand l’homme et la science, à la fois'perrectionnés, auront mieux fait connaître la politique et la vraie gloire, on cherchera à s’illustrer par ces combinaisons de la liberlé,plutôt que par des usurpations qu’une race incertaine réalise rarement.
Côme vi t mourir le fils en qui il avait placé son espérance; vieux et affligé, il se faisait tristement porter dans son palais vide, en disant que c’était une trop grande maison pour une si petite famille.
Cependant, tel est l’empire du talent, quand il est se<x>ndé par le rang et la fortune , tel est l’éclat individuel , que les Médicis acquirent- à Florence une gloire égale au passé. Ici on voit clairement combien lestalens, appuyés sur l’autorité, auraient d’empire dans l’univers ; combien une aristocratie élective et puissante serait forte. Si les Médicis, au lieu d’élre seuls, avaient eu à côté d'eux les Albizzi, les Capponi et tous les lalens nouveaux, un puissant parti politique à Florence se fût formé, et le parti de la plèbe eut pu subsister toujours. L’ambition de celte république fut sortie de la municipalité, et Machiavel reucontrantsur son chemin de telles institutions, les eut dirigées vers son but- Voilà ce que la lecture de l’histoire
indique : la liberté du peuple combinée avec une grande autorité laissée au talent dont c'est le droit.