CHAPITRE VIII
Il n’cnlre pas dans notre plan de développer I histoire philosophique et littéraire de ce temps , où la jurisprudence gardait entre toutes les sciences le premier rang. La philosophie compte deux espèces d’hommes , ceux qui éclairent lés questions et ceux qui les embrouillent, ceux qui sont les mattres , ceux qui composent les écoles. Or, du temps de Laurent, peu d’hommes éclairèrent les questions, mais beaucoup de gens les embrouillèrent; ces homm ,s suivaient d'ailleurs la route obscure de leurs devanciers; Aristote avait été depuis plus d'un siècle fort commenté à la fois et fort dénaturé ; c’était aujourd’hui le tour de Platon ; on ne voyait rien chez ces grands hommes d'un côté simple et naturel, et comme les difUcultés de la langue et du sujet étaient grandes, on les surchargeait de nouvelles dillBcultés. Si l’on ne comprend pas d’abord comment les Italiens, depuis deux siècles, se disputaicnl sur la philosophie d’Aristote .sans la comprendre, l’étonnement cesse quand on voit dans la vie d’Alexandre, par Plutarque, qu’ Aristote, pour consoler ce prince, jaloux qu’il eut publié ses Traités de philosophie, lui déclara qu'il les avait publiés sans les publier; car en effet, dit Plutarque, qui lisait certainement Aristote plus facilement que les Italiens, ses livres de métaphysique sont écrits de manière qu’on ne peut ni les apprendre seul, ni les enseigner auxautres, et qu'ils ne sont propres qu’à ceux déjà instruits, dont ils réveillent les idées.
Sans doute dans les ouvrages écrits alors, on trouve du talent au milieu d’un fatras d’obscurités ; sans doute ces écrivains avaient du méi ite, du savoir, et conduisirent leur siècle aux études, mais nul n’en appela à sa propre force, et ne pensa par lui-même comme avaient fait Dante et Pétrarque. A rgyropbile, savant grec que nous avons nommé sous Gôrae, avait seulement traduit Aristote sans y ajouter ; Pletone l’attaqua et se passionna pour Platon ; la que relie, d’abord entre les Grecs passa aux Italiens, ou plutôt Platon triompha dès le premier moment. Nous avons vu jadis comment l’Arabe Averroès avait traduit, commenté Aristote, et l’avait fait lire. Aujourd'hui Marsigiio Ficino, élevé par Côme , combattit Averroès et Aristote , et dans
un long ouvrage, il réunit toute la philosophie de Platon et celle de son école sous le lilre de Theologia platonica (i). Cet ouvrage important, mais difficile à lire, donne une idée des études alors ; ce n’est qu’un résumé sans génie et sans cohérence de ce qui avait été dit. car ces hommes disputaient les idées des autres sans y rien ajouter et sans trouver le lieu entre ces idées. Ficino d’ailleurs croyait à l’astrologie et partageaient les autres erreurs de son temps.
A côté de Ficino, nous devons nommer Pic de la Mirandole qui vint s’établir à Florence, Léon-Baptiste Alberti, un des premiers liommes du siècle, savant dans presque toutes les sciences et dans l’architecture, le cardinal Bessarion Grec, BernardoRucellai, homme public de Florence que nous verrons agir dans cette histoire, et plusieurs autres Grecs et Italiens, très-renommés dans leur temps, mais qu’il serait trop long de nommer ici L’Université de Floretice avait été illustrée par quelquesuns de ces écrivains, Ficino, Landino, Carlo Marsuppinl dit i'Arétin, Politien ; cependant on la transporta à Pise, ville qu’on jugea moins bruyante, plus convenable pour une Université. Sixte IV permit aux Florentins (1*72) d’imposer sur les biens ecclésiastiques, pour cinq ans, une taxe de cinq mille ducats au profit de i’Université de Pise (2), Laurent la protégea avec sa magnificence ordinaire.
Après avoir fondé des Universités, on fonda des Académies, dont la poésie ne fit pas l’unique occupation ; la première Académie qui eut porté ce nom, avait été créée par Côme pour la philosophie platonique; ces réunions littéraires furent utiles et répandirent le goût des éludes.
La langue de Dante et de Jean Villani fut abandonnée pour le latin. La chùte des Médicis et les luttes civiles devaient seules rendre û Florence sa langue et ses idées nationales. Le.s lettres furent cultivées dans un esprit d'iniitatiou. Laurent suivit les anciens dans ses vers froids et éiégans. Politien, qui s'occupa aussi du théâtre, fut un bon poète; il eut de la noblesse, de la suavité, et uue élégance
(1) Gel ouvrage est très long. Oii en peut voir une très bonne analyse dans te tome 2 de l’Histoire delà Philosophie moderne de Ai. Subie»
(U) Tiraboschi, tome vi, lib. 1.