CHAPITRE VIII
remarquable au milieu de la grossièreté d'alors. Polilien était d’ailleurs si savant dans les lettres grecques et romaines qu’il se vantait de pouvoir rivaliser avec les Grecs eux-mémes. Les trois frères Puici, d’une famille noble, furent aussi poètes. Louis Puici est l’auteur du Morganlt, poème burlesque, où il y a de belles choses, et qu’il lisait à la table de Laurent. Nous ne pouvons donner le nom de toutes les femmes illustres de ce temps ; Lucrèce de Médicis, mère de Laurent; Ippolita, tille de François Sforze; Batista, femme du marquis de Mantoue; Costanza, petitefille de Batista; Isotle Malalesta^Cassandra Fedele; Alessandra Scala, aimée de Politien, toutes savantes dans la philosophie et les lettres grecques et latines.
On continuaitde chercher des livresaveclaméme ardeur. Poggio, rhistorien , en découvrit plusieurs, entre autres Quintilien, à Constance, où il fut employé au concile par la cour romaine, une partie de Cicéron et de Lucrèce. Pétrarque avait déjà connu la correspondance de Cicéron et d’Atticus. Poggio cherchait en vain à compléter Tile- Live et Tacite. Le plus grand bonheur, le plus grand bon* neur alors était de découvrinun ancien manuscrit. Il suffit de raconter qu’un libraire de Milan demanda dix ducats d’une copie (codice) des lettres familières de Cicéron , et qu’ Antoine Panormita paya à Poggio 120 scudi d'or pour une copie de l'histoire de Tite-Live, ce qui l’obligea à vendre une ferme, comme il le raconte au roi Alphonse de Naples. Une même copie de Tite-Live, envoyée par Côme au même roi, avait suffi pour calmer ce prince irrité, et bien que les médecins du roi voulussent lui inspirer le soupçon que les Médicis eussent empoisonné le livre, le roi ne fit que rire de leurs craintes, et lut Tite-Live avec le plus grand plaisir (l). Bientôt, au lieu de copies, on allait avoir des livres imprimés. L’imprimerie découverte en Allemagne, fut aussitôt transportée en Italie : les villes se disputent encore à qui imprima la première; ce ne put être que vers 1470. L’imprimerie, durant le quinzième siècle, se répandit daus presque toutes les villes, et fut (t) Tiraboichi, tomevi.lib. l.
alors à nnstruction, ce que la liberté de la presse a été de nos jours à la liberté.
Cet élan des hommes vers des connaissances qu'ils découvraient tout à coup, est très beau ; s’apercevant de leur ignorance et de leur barbarie, ces hommes voyaient comment la philosophie, à un autre âge du monde, avait éclairé leurs semblables. Ces découvertes, et surtout l’étude d’Aristote et de Platon portèrent atteinte au christianisme, car du moment où l’on sépare la religion de la philosophie, la croyance est détruite, au moins pour les penseurs. En I talie, à chaque pas que faisaient les lumières, le christianisme recevait un échec. Nous avons vu Pétrarque reprocher aux savants de son temps d’a&oyercontre Jésus-Christ et de ne se croire savant qu’à ce prix. Les philosophes, sous Laurent, s’efforcèrent de mettre Platon d’accord avec le christianisme, mais involontairement ils s’en écartaient. C’est l’universalité des connaissances qui renverse le plus sûrement les fables pour conduire endn à la pure connaissance d’un Dieu révélé à différentes époques et de différentes manières; mais atteint de plus en plus par le perfectionnement des hommes. L’Eglise, au milieu d’une foule de superstitions et d’absurdités, avait prêché quelques principes sublimes, et c’est ici qu’on peut remarquer à la fois ses lumières et sa corruption ; car la corruption commença, quand, la foi s'en allant, on fit, selon les paroles de Dante, un trafic du Christ. Comme par la force de son génie et de ses études, Tltalie fut la plus prompte à douter, l’Eglise fut la première corrompue, attachée par intérêt à ce qui ne lui inspirait plus de foi. Luther prêta son âme et son bras vigoureux à ce culte mourant ; il crut et fit croire son peuple simple et ignorant; mais Rome garda dans son sein sa corruption qui se fait sentir aujourd’hui dans les pays libres où elle garde sa domination spirituelle. Ces idées d’ailleurs sontsi bien adoptées maintenant, elles ont été si bien établies par de grands hommes , amis de Dieu et de l’humanité, que nous ne nous y arrêterons pas plus qu’il me convient à notre sujet.
C’est par ces travaux, par ces poètes, que l’époque de S^aureiit a été illustrée. Ces hommes portant dans leurs études la violence du raidi, se querellaient, s’injuriaient
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ces aris Florence comme une patrie digne qirils portassent sa gloire au comble.
Michel-Ange naquit dans le Casentino d’un Florentin fiuonarotti, descendant, disait-on, de la noble et antique famille de Canossa. Son père, qui était Podesta, ayant fini, le temps de sa charge, revint habiter sa maison près dé Florence dans un petit pays où se trouvaient des carrières, des tailleurs de pierres et des sculpteurs. Il mit son fils en nourrice chez la femme d’un tailleur de pierres, ce qui Gt que Michel-Ange dit un jour en plaisantant à Yasari George, si j'ai rien de bon dans l’esprit c'est que je suis né dans l’air pur de votre pays d’Arezzo et qu'aussi j'ai tiré du lait de ma nourrice les ciseaux et le maillet avec lesquels je fais mes figures — On trouvera singulier sans doute que le père de Michel-Ange, pauvre et surchargé * d'enfans, appliquât ses fils à ce qu’on appelait l’art de la I laine et de la soie, eu s’opposant à ce que Michel-Ange I étudiât le dessin comme si c'était déroger à la noblesse de leur maison. Michel-Ange envoyé à l’école de gram- I maire de François d’Urbin, consacrait â l’étude du dessin I tout le temps qu’il pouvait ravir, au risque d’êlre grondé 1 et battu par son père; il se lia d’amitié avec François I Granacci, depuis célèbre peintre qui étudiait chez Dominique Giiirllandaio, autre peintre d’une grande réputa- I lion. Granacci donnait à Michel-Ange les dessins de Guirl- I landaio, et le père vaincu par la persistance du , fils, se 1 décida enfin à confier Michel-Ange âgé de quatorze ans aux soins de Guirllandaio. Celui-ci resta bientôt stupéfait I des progrès de Michel-Ange qui faisait des choses hors la portée de la jeunesse et qui surpassait non seulement les nombreux élèves de son maître, mais son maître lui-méme. Un jour un des jeunes élèves copie plusieurs femmes d'après Guirllandaio; Michel- Ange prend la copie et avec un crayon plus gros il trace de nouveau les lignes et les vétemens d’uiie de ces figures et rend le dessin parfait, en montrant, dit Vasari, la différence surprenante des deux manières et le jugement d’un enfant si fier etsi courageux qu’il savait corriger les ouvrages de son maître.
cbapitbe VIII.
Vasari conserva depuis comme une relique ce dessin (confié à lui par Gracacci) dont la vue (plus tard à Kotnft fut chère à Michel Ange et lui fit dire modestement qu'il avait mieux su son art dans son enfance que dans sa vieillesse. Guirllandaio travaillait à la grande chapelle de Sainte-Marie Nouvelle, lorqu'un jour qu'il élait sorti, Michel-Ange se met à représenter d'après nature, les tables , les échafaudages , les instrumens de la peinture qui étaient là, et quelques-uns des jeunes gens qui travaillaient. Guirllandaio en voyant à son retour le dessin de Michel-Ange dit — Celui ci en sait plus que moi. — Et il resteémerveillé decetle nouvelle manière, que ce jeune homme dans un âge si tendre avait reçue du ciel pour faire envie aux artistes vieillis dans les travaux.
l>aurent-Ie-Magniflque avait alors dans son jardin sur la place St-Marc, le sculpteur Bertoldo, moins comme gardien des belles antiquités réunies là avec une grande dépenseque coiume le chef d’ude école de peinture et de sculpture que Laurent voulait créer. Bertoldo était disciple deDonato, et, quoique vieux, et désormais oisif, il était un maître habile et réputé. Laurent ailQigé qu’il ne se trouvât pas alors de grands sculpteurs comme il y avait de grands peintres, tait dire à Guirllandaio que, s'il a dans sa boutique des jeunes gens de talent, il les envoie au jardin sur la place Sl-Marc où ils seront instruits d’une manière digne de Florence et de Laurent. Guirllandaio lui envoie Michel- Ange, Granacci et d'autres. A la vue des ouvrages de Michel-Ange, Laurent le juge artiste d'une grande espérance, et celui-ci encouragé, copie la tête d'un faune vieux, antique et ridé qui riait et dont le nez avait été cassé. Michel- Ange sans avoir jamais touché le marbre ni les ciseaux, l’imite si bien que le Magnifique en reste stupéfait; l’enfant s'écartant du modèle antique, avait fait la bouche ouverte et laissé voir toutes les dents , Laurent l’en plaisante avec amabilité selon sa manière et lui dit — tu devrais pourtant savoir que les vieillards n’ont jamais tontes ' leurs dents. — Dès queLaurent s'est éloigné, Michel-Ange qui écoutait ses avis avec amour et crainte, rompt une des Jents du faune, arrange les gencives comme si la dent
élail tombée depuis longtemps, et attend impatiemment le retour du Magnifique. Laurent en voyant la simplicité et l'empresseinenl de Michel-Ange en fut charmé et le cita en riant à ses amis comme une merveille ; il se proposa de protéger cet enfant; s'adressant au père pour le demander, il promit de le traiter comme un de ses enfants, lui donna une chambre dans son palais , l'admit à sa tablé avec ses fils et quelques personnes de la noblesse qui vivaient chez lui. Michel-Ange avait alors quinze ou seize ans; il resta quatre ans dans la maison des Médicis jusqu'à la mort de Laurent. Laurent lui donna une pension d e cinq ducats par mois, un emploi pour son père dans la douane, et un manteau de pourpre pour le divertir. Tous les jeunes gens de ce jardin étaient pensionnés par cet homme vraiment magnifique. Michel-Ange tenait les clés de ce fameux jardin, toujours plus diligent , plus prompt , plus fier que tous les autres. On sait que Torrigiani en plaisantant un jour avec lui, et jaloux de voir que Michel- Ange le surpassait dans son art, lui appliqua un si violent coup de poing sur le nez que Michel-Ange eut le nez cassé, et que Torrigiani fut exilé de Florence.
Au milieu de ces nobles loisirs, Laurent de Médicis s'affaiblissait; une maladie cruelle le conduisait jeune au tombeau (!). Entouré des tendies soins de Politien, de sa famille et de ses amis (1492J, il mourait le plus heureux et le plus brillant des hommes. Politien a laissé un récit touchant de sa mort et de sa conlession. Nous préférons douner ici un récit attesté par quelques écrivains. On racontait que Laurent, très malade à Careggi avait voulu Se confesser au Prieur de St-Marc, Jérôme Savonarola dont la réputation de sainteté commentait à s'établir, en déclarant qu’il n’avait trouvé d’homme religieux que lui. —Dites à Laurent, répond le moine hautain dans son humilité, que je ne suis pas le confesseur qu’il lui faut;
(i; A la raorl de Laurent, finit l’histoire de Machiavel, dont le deuxième volume embrasse la période que nous avons comprise dans ce livre premier et traite, non pas seulement, comme son premier volume, de l’Hisloire de Florence, mais aussi des guerres des condottieri et des intérêts de toute l’tlalie.
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