CHAPITRE V
voyé vers Pise pour organiser la guerre. En vain Charles VIII promettait de faire rentrer cette ville sous l’obéissance des Florentins. Briçonnet, cardinal de St-Halo, député par ce prince pour traiter les affaires de Pise, part sans avoir rien conclu en apprenant l’entrée des Français à Naples. Les fêtes et les illuminations accoutumées célèbrent à Florence les succès des Français. Alphonse II , roi de Naples, avait abdiqué en faveur de son fils Ferdinand II, prince héroïque mais qui, menacé d’élre trahi par les Allemands , s’était embarqué en abandonnant Naples au roi de France.
Savonarola, en butte à tous les mécontens , surtout aux moines rivaux, venait de recevoir l’ordre par un bref apostolique , d’aller prêcher hors de Florence. Tout le peuple s’était troublé à cette nouvelle ; mais les magistrats, les dix de liberté et de paix, qui trouvaient son éloquence nécessaire pour affermir la liberté et réformer les mœurs, obtiennent du pape que Savonarola reste à Florence jusqu’à Pâque. Commençant au Dôme durant le carême, les plus brillantes prédications, un jour il entraîne toute l’église éperdue à crier avec lui miséricorde! et il est obligé d’abandonner la chaire en pleurs. Les succès des Français qu’il avait prédits, lui donnaient le plus grand crédit. Tout le jour, d’autres prédic.ations semblaient se vérifier; qu’on juge combien le peuple savait en inventer de merveilleuses! La foule se presse à Sainte-Marie del Fiore. Comme un autre Samuel, tandis que les hommes politiques de Florence s’appuient sur des raisons d’état, Savonarola parle en prophète. Au nom de l’Evangile, il appelle les hommes à la fraternité, à la charité, et cherche à démontrer que Florence , d’après son caractère et son histoire , est destinée à un gouvernement nécessaire : la démocratie basée sur la religion et la verlu, Tuniversalilé des citoyens appelée aux charges publiques, mais un grand conseil pour conserver comme à Venise, l’ordre et la stabilité, et surtout pour préserver Florence d’un tyran, monstre pour lequel ne voyantnullepunition suffisante sur la terre, il laissait à Dieu le soin de l’enfer et des tourmens éternels! Dénonciateur
dans la chaire de ceux qui voulaient resserrer le gouverne* ment, il se Ot croire et adorer de celte démocratie qu’il ap* pelait à renaître. Ses écrits font voir de la capacité mais rien de cette éloquence qui tenait aussi sans doute aux croyances de son temps et qui lui soumettait les hommes; il avait été au ciel, disait-il , ambassadeur des Florentins , et J.-C. s’était fait roi particulier de Florence (t).
Au milieu de ces débats civils et prophétiques, Montepulciano se révolte contre Florence pour un impôt. La commune se voyait de tous côtés pressée par les périls. D’un autre côté, le duc d’Orléans dans ses prétentions déclarées sur le duché de Milan , menaçait Louis-le- Maure, insulté aussi par le roi de France et ainsi revenu de ses extravagans projets. L’Italie, effrayée enfin des succès et de l’ambition des Français, forme une ligue contre eux (avril 1395.): le pape Alexandre VI, Ferdinand, roi d’Espagne, Venise et le duc de Milan s’unissent pour la défense de leurs Etats.
Désespérés par les Pisans que soutenaient les Génois, les Florentins peut-être s’allaient joindre àla ligue, mais le frère Jérôme (ainsi appelait- on Savonarola) , au nom de Dieu dont il abusait étrangement, les rassure et les tient fidèles aux Français, en bravant lui même la haine des autres ordres religieux, jaloux de son autorité ou révoltés de son ambition. Florence, par l'éloquence de cet homme, reste donc ainsi partagée entre ses agitations civiles, Piseen armes, Montepulciano révolté, la ligue d'Italie ennemie et bientôt aussi le roi de France, Ce prince lassé, quitte Naples pour retourner s’amuser en France, (juin 1495.) Les Florentins, conduits par un prophète, n’idtandonnaient cependant pas les secours humains : outre leurs troupes, ils prennent à leur solde le duc d’Urbin avec 300
(1) Il reste quelques ouvrages de Savonarola, un discours sur le gouvernement des Eiats et sur celui de Florence. On dit au titre de ce discoori qu’il fut écrit i la demande des seigneurs, lorsque Julien Salviati était goafalonier, mais c'est sans doute lorsque Julien Salviati était des vingt, est Julien Salviati ne fut gonfalonier, il me semble, qu’en 1488, U même innée de la mort de Savonarola qui, déjà menacé et lorsque le gouvemenieiit était établi, ne devait pas s'occuper de discuter sur le grand conseil.
CHAPITBB T.
bonnes lances. On amassait de l’argent pour ces grandes dépenses, puisqu’on avait à la fois, dit Nardi, deux grossee années sur les épaules, une à Pise, l’autre à Montepiilciano contre les Siennois, les Périigins et leurs alliés. Les Florentins, en apprenant le retour et l’approche du roi, s'arment, effrayés de son amitié pour les Médicis, elles enfans mêmes s’écrient qu’ils veulent combattre. Le frère Jérôme fait apporter à Florence la figure de Noire-Dame-Sainte-Marie in pruneta: il la promène dans une grande procession, .suiyie par le clergé, les ordres religieux, toutes les compagnies des séculiers, le peuple, les hommes d’abord, les femmes ensuite, tous dans l’humilité, sans la pompe et le luxe accoutumés, sans les présens offerts ordinairement par les magistrats et le peuple, mais seulement avec des aumônes pour les pauvres.
Charles VIII, mécontent des Florentins et de leurs ambassadeurs qu’il avait reçus, à Rome, arrive à Sienne où il protège un soulèvement. Florence barricade ses rues, fournit les maisons et les tours de pierres, mure quelques unes de scs portes et, durant la nuit, les compagnies du peuple font la garde. Le roi, sans vouloir s’expliquer, demande qu'on lui prépare des vivres sur toutes les routes. Le frère Jérôme va, de la part de la seigneurie, à Poggibouzi lui parler au nom de Dieu, le menacer de la colère divine s’il n'est pas fidèle à ses promesses au sujet de Pise.
Le roi, mené par son conseil, se rend à Pise où il est acciieilli comme un libérateur; les seigneurs de sa cour profitent de cet enchanlement pour s’emparer, dans les maisons où iis sont reçus, de ce qui leur parait beau. Le peuple demande la liberté à grands cris, et va se prosterner aux pieds du roi qui, attendri ainsi que ses Français, quitte une seconde fois Pise sans avoir rien décidé.
Cependant, le grand conseil était organisé. Savonarola exhorte les vingt, toujours moins considérés, à abdiquer; Julien Salviati, l’un d’eux, soit religion, soit lassitude, renonce à sa magistrature; plusieurs des vingt, par liraidslé ou pour plaire au peuple qui allait régner, suivent
LIVBB II.
son exemple, et enfln, an mois de mai suivant, ils sont tous forcés par l’opinion, de se retirer en laissant l'autorité au grand conseil (1).
Voyons donc maintenant quelle était l’organisation de ce grand conseil, si longtemps débattue et dirigée par Paulantonio Soderini, ancien ambassadeur à Venise: ce qui avait caractérisé Florence jusqu’ici , c’est un esprit d’égalité tel que pour donner les magistratures, les Florentins se réglèrent le moins qu'ils purent sur le talent même ,et, admettant dos droits civils avant tout, et l'élection par le sort, il voulurent maintenir le hasard et l’égalité aveugle de la nature. Ici la république, lasse de ses divisions, observe Venise, veut rimiler, et, à la place (les parlemens, elle forme un grand conseil de plus de raille citoyens où la première condition, pour être admis, est d’être bénéficié, c’est-à-dire d’avoir eu son a'ieul, son grand père et son père admis aux charges de l'Êtal. Condition acceptée sans réclamation, tant Venise avait séduit Paulantonio Soderini et Florence entière!
Voici donc une sorte de principe d’hérédité introduit à Florence. Si depuis longtemps on attachait un honneur à être béné^ié, on n’y avait pas attaché des droits. Mais ce principe ne fut pas plutôt admis, qu’il fut violé : bientôt on fut reçu dans le grand conseil pour des services publics, pour des dons à la commune, pour son mérite; il y eut un jour marqué par les lois, où il fut permis aux citoyens de demander humblement le bénéfice de l'Etat. Celle assemblée devint la plus libérale du monde. C'est ainsi que Florence imita Venise, et montra sa force et ses instincts!
On n’en vil pas moins d’abord une combinaison singulière : le grand conseil représentait le peuple et créait dans son sein un conseil de quatre-vingt, sorte de sénat. Par la condition imposée aux membres du grand conseil, d’être bénéficiés, on confondit les principes de démocratie que bientôt la tendance du peuple vint de nouveau séparer : « Quelques uns par injure, dit Nerli dans son histoire, ont appelé le grand conseil un conseil plébéien, iiiis la plèbe n’y concourait pas. » Et il avait remplacé le parti) Cronaci di Liouardo MurelU. — Kardi.