CHAPITRE VI
PARTIS POLITIQUES DANS LE GRAND CONSEIL. — INFLUENCE CROISSANTE DE SAVONAROLA ET DES MOINES. — DÉVOTION OUTRÉE. — MISÈRE AFFREUSE. — TENTATIVE DE PIERRE DE MÉDICIS ET CONJURATION. — L’APPEL AU GRAND CO.N- SEIL COMBATTU PAR SAVONAROLA ET SON PARTI.
Les pins grandes afTaires se traitaient alors en Italie avec la plus grande lég'-relé. Charles VIII après avoir quitté Naples coniineun enfant, triomphe à Fornouecomme un héros, pour aller délivrer le duc d’Orléans, qui dut renoncer pour le moment à ses prétentions sur le duché de Milan. La bataille de Fornoue fut livrée le 6 juillet; le lendemain, 7 juillet, Ferdinand fut reçu à Naples et rétabli au trône de ses pères î Ainsi la conquête des Français était perdue ; tant d’intrigues, d’affaires, de marches, d’efforts avaient produit la gloire seule, un plus grand éclat encore au nom français.
On arrangeait alors à Florence la grande salle du palais public, au-dessus de la douane, pour le grand conseil, et avec tant de promptitude que Savonarola disait qu’au lieu de maçons, les anges avaient travaillé.Trois sectes (comme disaient les Italiensj ou trois partis commençaient à diviser violemment le grand conseil : le plus hardi des trois dans la ville et les magistratures, celui qui avait le plus d’hommes en crédit et de fèves dans le conseil, était le parti de Savonarola, le parti populaire appelé la secte des frateschl ou piagnoni (pleureurs). Le second parti, contraire au frère Jerôme, aurait voulu un gouvernement resserré, mais libre.
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car il était ennemi des Médicis ; mais ce parti ne pouvait supporter le pouvoir des frateschi, de François Valori, et de Savonarola. prêchant sans cesse au peuple de favoriser les bons, c’est-à-dire ses partisans. Ce parti prenait le nom d'ennmts des frateschi, mais les frateschi les appelaient arrabiati (enragés) ou compagnacci d’une compagnie déjeunes nobles qui les suivait et leur attirait une foule de nobles. Ces deux partis étaient d’accord dans leur haine contre les Médicis, tandis que le troisième parti , celui des Médicis, appelé les Bigi (gris), de la couleur de leurs armes, aurait été hostile à tous, si , faible et timide, il n’eût été contraint de s’appuyer tantôt sur les frateschi, tantôt sur les arrabiati.
Les impôts pour la guerre de Pise étaient forts ; le boisseau de grain valait cinq livres ; les mécontens continuaient d’accuser le frère; secondés de quelques religieux, ils décident le pape à citer encore Savonarola à Rome, sous peine d’exconununication pour lui et pour Florence entière. Les marchands florentins n’osaient plus rester à Rome sans un sauf-conduit ; mais le pape, auquel sont adressées une multitude d’informations sur le frèré Jorôine, cède et laisse à sa conscience de prêcher ou non. Savonarola se tait par ordre de la seigneurie et fait prêcher à sa place le frère Domenico da Pescia, qui continue les prophéties.
On attendait toujours la restitution du château de Pise, lorsque le commandant français, d'Ëntragues, vend ce château aux Plsans (7 janvier 1496), par amour d’une femme pisane, disait-on ; car il n’en eut que douze ou quinze mille florins d’or, tandis que les Florentins lui auraient donné bien plus. Sarzane aussitôt est vendue de même aux Génois, Pietra-Santa et Mutrone aux Lucquois. La ligue implorée par les Pisans les protège, et Venise leur envoie des secours. Une course de Pierre de Médicis et de Julien, son frère, jusqu’à Pérouse, pour rassembler quelques troupes, effraie Florence, mais les deux frères se retirent à Milan. Ces inquiétudes, la corruption de Rome, les événemens de l’Italie, donnaient chaque jour plus d’éclat à Savonarola et à ses prophéties; il avait recommencé à
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prêcher; les étrangers accouraient pour l’entendre; la cathédrale ne pouvant plus contenir la foule, on éléve pour les enfans au-dessus de douze ans des gradins en face de la chaire comme au théâtre. L’effet des prédications est si extraordinaire, que le frère remplace par le jeûne et les austérités, les brillantes fêtes du carnaval qu’il reprochait aux Médicis.
On disait que la sainte ligue avait tiré au sort les états florentins. Cependant la ligue avait jugé prudent de ne plus mettre en avant le nom ni les intérêts de Pierre de Médicis, voyant que ce nom rendait les Florentins plus forts et plus unis dans la défense de sa liberté (1). Florence, fidèle à la France, reçoit, sans lui donner de réponse, un ambassadeur de l’empereur. Les partisans de l'alliance impériale ne parlaient que du danger pour effrayer la vil le, mais la ville savait bien qu'une alliance avec la ligue, eût ruiné le gouvernement populaire. Le pape menaçant les Florentins des censures ecclésiastiques, les fait atiaquer sur les bords de la Chiane par ses troupes jointes aux Siennois. Cependant la mort de Ferdinand H, roi de Naples (8oct. 1496), un jeune homme béro'ique, épuisé par ses travaux et ses malheurs, trouble la ligue ; les Vénitiens, alors appuis des Pisans et qui avaient une grosse armée eu Pouille, voulaient, disait-on, s’emparer de cette province ; mais Frédéric à Naples succède à son neveu, et l'empereur Maximilien vient d’abord à Pise (où se réunit l'armée delà ligue) et ensuite à Livourne, mais les vents dispersent scs bâtiniens et le forcent à se retirer.
On jour que le frère Jérome faisait porter en procession dans les rues de Florence, sa Ste-Marie in pruneta, la nouvelle arrive qu’un envoi d’hommes et de grains de Marseille, a pu pénétrer à Livourne, malgré les Pisans; ce fait est accueilli avec transport comme un miracle du frère Jérôme.Domenico da Pescia, que Savonarola faisait prêcher à sa place, pour ne pas irriter ses ennemis, persuade aux Florentins d’ôter de leurs maisons les livres, les gravures libres et immodestes, les objets de luxe et de vanité. De jeunes enfans vont de sa part dans les maisons des citoyens
(1) Guicciardini, lib. 3, cap. 4.
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demander avec douceur et humilité ces objets, pour les délruire, en remerciant par une bénédiction sur la maison; ces enfans recueillent une quantité merveilleuse de figures, d'ornemens, cheveux pour la coiffure des femmes, objets d’Orient, fard, eau de Naffe, piuscade, parfum, damiers, caries à jouer, dés, harpes, luths, les écrits de Boccace, Pétrarque, Pucci, des ouvrages sur le sort, la magie, et d’autres superstitions en quantité.
(1497). Le jour du carnaval, tous ces objets sont portés sur la place du palais ; les enfans, au lieu de courir aux jeux, entendent la messe au Dôme, et ensuite, tous vêtus de blanc, couronnés de feuilles d’oliviei's, et la croix rouge en main, ils vont à l’église Sl-Maïc en procession, portant un christ enfant, deDonalello (i); après avoir rapporté au Dôme les aumônes, ils se rendent à la place publique, en chantant des hymnes, des psaumes et des louanges à Dieu; arrivés là, ils se placent dans la loge des seigneurs, ce bel ouvrage d’Orgagna; alors, sous leurs yeux et devant la foule, on met le feu, au son des trompettes, à tous les objets profanes, rangés artislement en pyramides sur des gradins (2). Ainsi tout près de Rome, où les plus grands crimes se commettaient par le pape et ses enfans, à la face du jour, les moines florentins ramènent les hommes, par de poétiques cérémonies, à une sévérité stupide.
François Yalori, un des plus puissans du parti du frère, avait été nommé gonfalonier pour janvier et février (1497). Comme il ne trouvait pas les membres du conseil assez nombreux et disait que pour en avoir mille présens, il fallait en avoir deux mille nommés, il baisse l'âge de l’entrée au conseil, de trenteansàvingt-quatre. Mais les jeunes gens se joignent aux arrabiali, et François Valori, par sa rigueur, les enflamme tous de tant de fureur, qu’ils s’allient avec les R/ÿi (Médicis) et parviennent à nommer gonfalonier pour mars et avril Bernard del Nero, ami des Médicis.
(1497). PierredeMédicis tente alorsla fortune, encouragé par la misère, triste fruit de la guerre : d’entières familles
(1) Burlamacchi. — Nerli, lib. 2.
(2) Burlamacchi. — Nardi, l,b. 2.