CHAPITRE VIII
ALT.IAVCE de FLORENCE AVEC LA FRANCE. — ËVÉNEMENS DE l’Italie. — Faiblesse de Florence. — son Expédi. TION honteuse contre PISE. — OPPOSITION CONTRE LE GONFALONIER, DES JARDINS RUCELLAI, ET DD PARTI SAL- VIATI. — MILICE CIVILE DE MACHIAVEL.
Les commencemens de la domination du gonfalonier furent marqués par des événeuems heureux pour la république, car la trahison de Yalentinois la délivra des Orsini et des chefs de guerre qui travaillaient pour les Mé* dicis, et ensuite la mon la délivra des Borgia mêmes et de Pierre de Médicis, noyé dans le Gariliano, près Gaëte, à la suite de l’armée française vaincue.
Machiavel était eu mission auprès du duc dp Yalentinois. lorsque ce prince, avec qui s’élait réconcilié Louis XII, s’empare des ennemis qu’il venait de vaincre (31 décem-
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bre 1502), et au mépris des traités, conclus à l’instant même avec eux, fait prisonniers Orsini, Gravina, Vitelozzo et Liverotto; les deux derniers sont étranglés â Tinstaut; Yalentinois fit étrangler plus tard les deux autres quand il sut que le pape, son père, avait fait empoisonner le cardinal Orsini.
Les dépêches de Machiavel nous montrent César Borgiai craignant la mort de son père, et armé de français (arraato di francesi ), se chercher des alliés , s’efforcer d’éblouir Machiavel et Florence, appelant Vitelozzo la torche de l’Italie, et réclamant bientôt le prix delà trahison auprès dd la république florentine. « 11 dit, écrit Maciiiavel dans unn de ses dépêches , que, s’il y a un an, il eut été promis à vos seigneuries de tuer Vitelozzo et de ruiner les Orsini, cela aurait fait une obligation de 100 mille ducats (1), et que l’événement étant arrivé sans dépense, fatigue ou charge pour vous, une obligation tacite vous est imposée quoiqu’elle ne soit pas in scriptis, et qu’il est bon que vos seigneuries commencent à la payer, et à ne pas se montrer ingrates hors de leur coutume. » Machiavel exprime au duc la joie de Florence en apprenant sa trahison, et lui annonce l'arrivée de Jacques Salviati, comme ambassadeur, qui vient remplacer le secrétaire. Certes ici Machiavel ni la république ne jouent pas un beau rôle.
Yalentinois délivrait les Florentins des amis des Médicis, mais sans songer réellement à les servir, car au contraire il voulait depuis longtemps se rendre maître de Pise, et nul objet qui pouvait tenter sa convoitise ne le laissait calme; les Florentins, pour lui résister, avaient mis à la tète de leurs armées, quoique sans titre, le bailli d'Ocan, capitaine réputé dans la guerre, qui leur avait amené cinquante lances françaises; ils espéraient qu’un tel homme et des lances de France imposeraient à César Borgia. Le bailli s’empâte de Yico Pisano; il épouvante les Pisans, soutenu^ encore des Génois, Lucquois, Siennois et des secrètes espérances que leur donnait le duc de Yalentinois.
Les Florentins cédèrent plus tard le bailli d’Ocan avec lés
(1) Le florin d’or, le ducet, et le icudo, i ce que dit Varcbi, valaient alors chacun 7 livrei. (Varcbi, lib. 9.
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cinquante lances payées par eux et cent-cinquante autres hommes d’armes, au roi de France. Ce prince, vaincu à Cérignoles, et dépouillé du royaume de Naples qu'il avait été sur le point de céder comme une dot à sa fille, voulait malgré tout, ravoir le royaume dont il disposait si légèrement, et faisait des apprêts sur terre et sur mer, comme aucun roi deFrance encore n’en avait fait (1503) (1 ). Les Florentins, en s’attachant à la fortune de la France, suivaient une fortune variable, aussi mal dirigée que les autres destinées de ritalie. L’habileté se fit jour pourtant dans ces affaires par les mains de Ferdinand, roi d'Arragon. Aussi élait-ce pour lui seul qu’il préparait le profit de tant de luttes; Ferdinand n’a ni générosité, ni grandeur; mais il éveille le talent; il met en jeu l'intelligence, qui vient avec lui du moins disposer du sort des hommes. César Borgia sans doute avait aussi une habileté admirable, liais il l'exerçait dans un champ trop étroit; trop de crimes, d’ailleurs, ensenglautaient sa gloire, et la mort d’Alexandre VI vint délivrer les Florentins des craintes que les Borgia n'avaient cesser de leur donner. On n’a pas vu d’époque plus criminelle que ce règne des Borgia, ces forfaits de Valentinois dans laRomagne, où pourtant il fit régner la justice, cette immoralité profonde de toutes les entreprises alors. Ce n’est pas sans raison que Machiavel a dit que Rome a détruit la religion en Italie et désuni le pays.
Ou sait comment les Borgia prirent , tous deux » un poison qu’ils avaient préparé pour quelques cardinaux. Machiavel (envoyé en avril à Pétrucci, tyran de Sienne) est député, en octobre, à Rome, pour l'élection de Jules II. Pie III avait été élu en septembre, mais il était mort au 18 octobre. La plus grande agitation régnait dans Rome, où les Borgia avaient laissé des intérêts si divers. Jules II est nommé au 1“^ novembre. On disait qu’il avait pris le nom de Jules pour n’être pas dépassé par le nom d’Alexandre; il égala du moins l’ancien pape par l’achat de là tiare qu’il paya, ce qui lui dicta plus lard des lois sévères contre ce trafic sacrilège.
On eut un exemple alors de la faiblesse de Florence et du
(i) Goicciardinl. Ub. 6, cap. 1. >
malheur de n’avoir pas des Toi ces égales à sou habileté. Les Véniliens voiilaicnl s’emparer de la Romagne ; durant la révolle de celle province, les Florentins craignant do voir Faenza, si voisine d’eux, aux Vénitiens, la secoururent pour le pape, avec deux-cculs hommes d'infanterie, mais certains que le pape ne prenait pas les armes, redoutant de s’engager dans une guerre, et lassés de leur effort, ils l’abandonnèrent, et elle se donna aux Véniliens (1).
Si les Florentins ne craignaient plus les Borgia, ils craignaient Gonsalve, et ils auraient voulu traiter avec lui en même temps que Louis XII. Machiavel est envoyépour la seconde fois en France, afin d'arranger cette affaire (janv. 1504). Gonsalve de Cordoue, après ses grands succès sur les Français, avait fait avec les Florentins une sorte de convention, qu’ils n’aideraient pas Louis XII. Les Florentins tournent leurs efforts contre les Pisans, cherchent à les désespérer, et ils les auraient affamés, sans le secours des Génois et des Lucquois. Les Florentins soldent trois galères pour cerner les Pisans sur mer, veulent aussi, mais en vain, détourner l’Arno, et emploient tous les moyens de faire la guerre excepté laguerre. Mais les Pisans préféraient la famine et tous les maux, à la soumission ; la guerre traînait en longueur. Pandolfe Pétrucci, tyran de Lucques, pVotégeait les Pisans ; les troupes étaient mal commandées par des condottieri.
Florence, qui voulait réduire Pise à la famine, n’avait pas elle-même des vivres en abondance. En avril 1505, le grain valait trois livres dix sous le boisseau, et on en avait disette, car il était resté pendant cinq ans de suite à quarante sous le boisseau ; de manière que les gentilshommes avaient dû vendre ei engager tout. La seigneurie acheta du grain et de la farine eu Angleterre, d’où jamais on n'en avait tiré; la disette était dans tous les lieux où l’on s’en fournissait ordinairement, en Sicile, en Romagne, en Rouille et autres lieux voisins. A Bologne et à Ferrare on payait huit livres le boisseau; il alla à Florence jusqu'à cinq livres cinq sous (2).
(l) Guiceiardini, lib. VI. cap. S.
(S) Gatnbi. anno idos. Nous avons vu qu’en 1538 le boisseau qui va* lait 17 sous moula i un Sorentin d’or.