CHAPITRE XI
DIÈTE DE MANTOUE.— ARMÉE DE LA LIGUE ENVOYÉE CONTRE FLORENCE. — PRLSE DE PKATO. — CHUTE DU GONFALO- NIER. — BELLE REFORME DE L’ÉTAT; EIDOLFI, GONFALO- NIBR POUR UN AN. — VIOLENCE ET RETOUR DES MBDI- CIS.
Les Florentins avaient mécontenté Louis XII, en ne l’aidant pas au-delà des traités. Ils avaient protégé dans leurs domaines les soldats espagnols, enfuis deRavenne, et Ferdinand avait remercié leur ambassadeur. Ce prince avait même offert aux Florentins, après que le concile eut quitté Pise, d’embrasser leur défense, pourvu qu’ils promissent de ne pas soutenir Bologne, de ne point combattre contre l’Eglise, ni de favoriser le conciliabule pisan. Les Florentins, occupés de leurs affaires intérieures, n’avaient su s’accorder ni avec Louis XII ni avec Ferdinand, et cette sorte de neutralité, observée sans être déclarée, offensa beaucoup le roi de France, n’apaisa pas la haine du pontife, et ne profita qu’au roi d’Aragon, qui l’eût payée chèrement, et duquel les Florentins ne surent rien obtenir.
Les affaires marchent à une conclusion. L’empereur s'allie au pape qui recouvre Bologne, et il charge l’évêque Gurgens, son lieutenant, de négocier la paix. Tandis qii on prépare une diète à Mantoue, le pape, déterminé à chasser les Français d’Italie et à remettre les Médicis à Florence, charge Lorenzo Piicci, son datario, florentin qui avait des parens et des amis dans la ville, d’aller déclarer à la seigneurie, que la ligue exige qu’elle se sépare de la
France. Pucci inspire de tels soupçons qu’il est forcé de qüitlèr Florence sâiis avoir pu Kien faire la commission dû pape.
La diète de Mantoue décide de rétablir Maximilien Sforze dans le duché de Milan et d’attaquer les Florentins. Julien de Médicis pressait les efforts contre ceux-ci, en pro-mettant un succès facile, à cause des divisions civiles et de l’absence des troupes, dispersées en Lombardie ou enfermées à Brescia.
Jean Victor Soderini, frère du gonfalonier, était ambassadeur près de l’évêque Gurgens. L’évêque s’efforçait de lui persuader de s’entendre avec César, selon de premières propositions; il offrait que César èt le roi d’Arragon reçussent les Florentins sous leur protection ; mais l’ambassadeur, privé des pouvoirs nécessaires, ne fesait que transmettre les propositions à sa république. Quoiqu’il ne tentât rien auprès du vice-roi pour s’opposer aux demandes des Médicis, ceux-ci voyaient s’élever contre eux, d’autres difficultés, car le vice-roi, avec une faible armée, voulait ménager ses forces, et Gurgens, afin d’empêcher les Vénitiens de recouvrer Brescia ou de fqire de nouveaux progrès, désirait que les Espagnols passassent promptement en Lombardie. Peut-être si les Florentins, oubliant l’économie, ainsi que l’ordonnent les grands périls, avaient consenti à donner à César l’argent demandé, 40 mille ducats, et aidé le vice-roi de quelqu’autre argent, ils auraient détourné cette tempête ; l’ennemi aurait traité plus volontiers avec la république qu’avec les Médicis, qui devaient vaincre avant de remplir leurs promesses (1).
Ici Soderini manqua complètement d'habileté; la démocratie n’en a guère: la république s’abandonne au sort, et l’armée espagnole se prépare à marc^r contre Florence avec le cardinal de Médicis. Le cardinal Vêtait échappé des mains des Français, au moment où on lui faisait passer le Pê pour le mener en France; nommé dans celte expédition Ugat de la 'Toscane, il rassemble les soldats de l’Eglise et ceux des terres voisines et se fie à ses relations dans Florence avec les Rucellaiy Paul Vettori, Bartolom-
(1) GaicciardtDi, lib. Xi, cap. 8.
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nieo Talori , Anton-Francesco des Aibizzl et toute l'école des jardins Ruçellai (1)
Les affaires (ie la diète sont expédiées ; le vice>roi, de retour du Bolonais, dirige aussitôt ses troupes contre Florence; il est joint aux frontières par le cardinal, qui avait fait venir deux canons de Bologne, sans pouvoir obtenir ni soldats ni artillerie du duc d’Urbin , malgré leur longue amitié et les ordres de Jules II. Les Florentins, mal inrormés de ce qu’on décidait à Mantoue, avaient trop peu de temps pour se préparer. Machiavel, par une de ces commissions où la magistrature de la guerre ordonnait aux sujets de l’Etat, aux condottieri, aux troupes, d’obéir à Niccolo Machiavel, comme à elle-même, si elle était présente; Machiavel, vers le 2o août 1512 (2), est envoyé à la hâte, avec deux commissaires, à Firenzuola et à Scarperia, pour solder l’infanterie de la vallée et de Marradi; faire un gros rassemblement de tout ce qu’on pourrait réunir d'hommes à pied et à cheval; lever, en outre, plus de mille hommes,' et défendre avec eux, s’il était possible, Firenzuola et tout ce pays, par où arrivait le vice-roi. Machiavel était plein de génie et de zèle, mais les élémens lui manquaient.
Dès l’entrée du vice-roi dans le domaine, les Florentins lui envoient demander de s'expliquer, et lui rappellent leur conduite envers son roi. Le vice-roi répond qu’il est envoyé par tous les confédérés pour la sûreté de l’Italie, en péril tant que Soderini, partisan de la France, est gonfalonier. Il demande donc une Dorme de gouvernement qui ne soit pas suspecte aux confédérés, comme le serait toute forme qui ne rappelerait pas, dans leur patrie, le cardinal de Médicis et sou frère Julien.
Florence épouvantée se croyait à la veille d’étre attaquée aussi par les forces du pontife, et elle redoutait les pàrUs et les passions qu’elle portait dans son sein. Elle avait peu de troupes de cavalerie, une infanterie formée tumultueusement ou tirée des ordonnances et qui n’àvàit jamais fait la guerre ; point de bons capitaines,
(t) Nerli, lib. 5.
(I) Legaiioni e commiasioni di N. Machiavelli. Tomo X, p. 043.
440 LIVRE lit.
et les condottieri les plus mauvais qu’on eut jamais soldés. La république pourtant rassemble à la hâte ses gens d'armes, paie des hommes d’infanterie, choisit les meilleures ordonnances, et concentre les forces dans Florence, sans cesser de chercher un accommodement.
Elle ordonne au cardinal de Volterra, qui était alors à Gradoli, dans l’Etat romain, de se rendre près du pape, et d’employer les offres, les prières et l’art pour l’apaiser. Jnles II implacable, mais modéré dans son langage, prétenditque l’entreprise n’était pas sienne, mais que pour ne pas déplaire aux confédérés, il avait été contraint de consentir que le cardinal de Médicis conduisit l’artillerie de Bologne; s’il n’avait pu empêcher l’entreprise, il pourrait encore moins la suspendre.
Cependant le vice-roi, prompt dans ses mouvemens (car tous ces faits se terminèrent dans les dix derniers jours d’août), s’avançait sans s’être aperçu de la défense de Machiavel ;il arrive à Barberino, à quinze milles de Florence! Là, il répète ce qu’il avait déjà dit, et il livre ainsi la République à la plus vive agitation. Plusieurs citoyens se plaignent hautement qu’on expose Florence et le domaine à un grand péril, pour un seul homme, quand par la déposition de Soderini, on ne perdrait ni le conseil populaire, ni la liberté publique. Gomment la ville pouvait-elle résister aux forces d’une telle ligue? Seule contre tous ! Sans espoir d’être secourue des Français ! Robert Acciaioli, ambassadeur en France, n'écrivait-il pas que le roi exhortait Florence à s’accorder avec la ligue? Pourquoi donc le gonfalonier, sans s’assurer par nulle habileté, s’obstinait-il seulement à garder son pouvoir (1)? D’autres citoyens, au contraire, s’écrient que c’est une folie de croire qu’une telle entreprise est dirigée seulement contre Soderini! Eloigner le gonfalonier du palais par les menaces et les armes, qu’est-ce donc que laisser le troupeau égaré sans pasteur? Rentrés à Florence au sein d’un tel tumulte, que veulent les Médicis, si non lever un étendard pour leurs partisans, impatiens d’effacer le nom,
(I) Nerli, lib. S,
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la mémoire et tons les vestiges du grand conseil ! Secondés dehors de l’armée espagnole, et dans la ville des séditieux, comment les Médicis, le jour même de leur retour, ne renverseraient-ils pas la liberté ? Doit-on craindre les périls au point d’oublier le salut public et l’horreur de la servitude? Que les Florentins se rappellent avec quelle générosité ils ont jadis résisté au roi roi Charles VIII, suivi d’une puissante armée. N'est-il pas plus facile aujourd’hui de résister à une petite troupe privée d’argent , sans munition , sans artillerie, sans moyen de soutenir la guerre {!)?
Le gonfalonier, après avoir fait emprisonner vingt citoyens des partisans des Médicis, assemble le grand conseil pour avoir l’avis du peuple.
a Si je croyais que la demande du vice-roi ne concernât que moi, dit il, fidèle à mon intention d’être toujours prêt à exposer ma vie pour l’Etat, il me serait d’autant plus facile de renoncer à la magistrature donnée par vous, que durant tant d'années que je l’ai occupée, mon âme et mon corpi se sont épuisés par les fatigues et les ennuis. Mais comme il s'agit ici d’autres intérêts que les miens, nous avons pensé, mes honorables compagnons et moi, qu’une affaire si grave et si universelle , ne devait pas se consulter avec le nombre ordinaire de citoyens, mais avec vous qui êtes le prince de cette ville. Loin de moi de vous exciter à un parti plutôt qu al autre; que le jugement soit vôtre comme la décision ; votre choix sera accepté et loué par moi, qui vous offre ma magistrature et ma vie. Examinez la demande du vice roi, et que Dieu vous fasse la grâce de vous i'Iuminer ! Si les Médicis rentraient ici en citoyens privés, leur rappel serait louable, mais prévenez le péril et ne comptez ni les dépenses, ni les difficultés pour conserser une liberté dont vous connaîtriez mieux le prix, mais sans fruit, si (j’ai horreur de le dire) vous en étiez privés. Qu’on se garde d’imaginer que le gouvernement des Médicis serait le même qu’il fut avant leur chùte , car la forme elle fond des choses sont changées. Elevés alors au milieu de nous presque comme de simples particuliers, forts des
(I; Guicciardini, lib. il, cap. 3.