CHAPITRE I
cardinaux , pour créer un pontife entre eux , remplit de joie la chrétienté; Léon X était fils de Laiirent-Ie-Magnifique; sa réputation de générosité eide bonté remplissait ritalie ; on le croyait chaste et de mœurs parfaites; on espérait justement, qu'à l’exemple de son père, il aimerait les lettres et les génies illustres; et déjà, en montant sur le trône sacré, il choisit pour ses secrétaires, deux des premiers savans de ce temps, Bembo et Sadoleto, qui apportèrent dans les affaires ecclésiastiques la latinité de Cicéron.
Cette élection est célébrée à Florence par les fêtes habituelles aux Médicis, où assiste le poète Arioste. Cependant Julien et Laurent tiennent leur palais fermé, dans la crainte dele voir pillé par le peuple , comme il arrive à Ro medu palais du pape, et ils jettent à la plèbe, par les fenêtres, des vélemens et de l’or (1). Léon X devenait roi de Florence, et quoiqu’on eût mille preuves de sa modération et de son habileté, Florence pi'rdait l'indépendance et se trouvait province romaine ; elle allait désormais suivre la politique du pape, solder ses armées, seconder ses projets, et bien que la gloire qui devait suivre tous les travaux, tous les pas de Léon X, dût illustrer la république, elle n’en perdait pas moins son e\istence propre et cette force qui avait jadis formé les Médicis, et qui leur donnait jusqu’à la tiare. Les citoyens éclairés le prévirent, mais le noble peuple de Florence ne sentit que l’importance d’un si haut rang, donné, pour la première fois, à un citoyen florentin. On se réjouit comme d’un honneur national; tant d'élévation séduisit toutes les imaginations, et Léon X montra qu’il sympathisait bien avec sa ville, en pardonnant à tous les conjurés. Il fait aussitôt sortir de la tour de Yolterra, Niccolo Valori et Jean Folcbi; il ouvre la prison de Niccolo Machiavel et de tous les autres ; on oublie cette conspiration, et s’il eût été possible, dit Nerli, de rendre la vie à Capponi et à Boscoli on la leur aurait rendue (2). Un pape et un Léon X ne pouvaient commencer son règne d’une manière plus grande et plus
(IjCambi,
[i) yerlh hb. VI.
fJVRfi IV.
aimable, à moins de rendre la liberté à Florence • mais qui aurait eu cette idée alors ? On rappelle de l'exii Pierre Soderini, le gonfalonier et tous les Soderini, pour prix de la voix du cardinal de Volterra.
Machiavel, sorti de prison, désirait déjà d’être employé par lesMédicis, contre lesquels il avait conspiré; supposant que, dans leur fortune, ils oubliaient leur ressentiment; il écrit ainsi à François Vettori, ambassadeur à Rome, son ami, le 13 mars, deux jours après la nomination du pape.
« Comme vous l’aurez appris de Paul Vettori, je suis sorti de prison à la satisraction universelle de celte ville, quoique je n’espérasse ma délivrance que de vous et de Paolo, dont je vous remercie. Je pe vous ferai pas la longue histoire de ma disgrâce , mais je vous dirai seulement que le sort a arrangé toute chose pour me faire cette injure, qui, par la grâce de Dieu, est passée. J’espère de ne plus m’y trouver, tant parce que je serai plus prudent, que parce que les temps seront plus libéraux et pas si soupçonneux.
» Vous savez dans quelle position fie trouve notre messet Toto ; je le recommande à vous et à Paul ; il désire sèuleroent, et moi aii-ssi surtout, d’étre placé entre les familiers du pape, d'étre inscrit sur son rôle et d'avoir la patente, ce dont nous vous prions.
D Tenez-moi dans la mémoire de notre seigneur, et qu’il commence, s'il est possible, à m’employer, ou lui ou les siens, à quelque chose; car je croirais faire honneur à vous et bien à moi.»
Votre,
In Firenze, iS mari fSlS (i).
NkcMA MAGHIAYILU .
François Vettori répond aussitôt cette belle lettre, que nous rapporterons ici, pour montrer comment ces illustres citoyens sentaient le patriotisme et l’amitié. Elle est écrite
(I) C’eit Man ISIS, maii les Florentini ne commençaient l'aiuiée que le SS mars.
CHAPITM 1. 455
le 15 mwâ , cinq jours après la nomination du pape , c’est-à-dire environ huit mots après le sac de Prato , la châte de Sodermi, la destruction dn grand conseil et la perte de la liberté ; la voici :
«Depuis huit mois jusqu’ici, j'ai éprouvé lopins grandes douleurs que j'aie jamais eues dans ma vie , et d’autres encore que celles que vous savez; cependant je n’en ai pas senti une plus grande, qu’en apprenant que vous étiez pris, car j'ai jugé tout de suite, qu'à moins d'un cas extraordinaire, ily aurait la torture, ce qui est arrivé. Je m’afflige den’avoir pas pu vous aider, comme méritait la confiance qnevous aviez en mol , et j’ai éprouvé un grand déplaisir quand on m’a envoyé l'Mlarette et que je n’at pu vous être utile en rien. J’ai essayé de l’étre, dès que lepape aétécréé, etjenelutai demandé d’autre grâce que votre liberté, qoe j'ai grande joie d’apprendre que vous avez eue avant. A pré^nt, mon cher compère , ce que j’ai à vous dii^e par cette lettre, c'est que vous souteniez avec du coeur cette persécution, comme vons avez (ait d'autres qui vous ont été faites; espérez que quand les choses seront arrangées, et que la fortune de ceux-ci sera supérieure à tout disronrs et à toute fantaisie , vous n’aurez pas à rester toujours par terre, et que vous êtes libre de tout exil. St je reste ici, ce que je ne sais pas, je veux que vous veniez pour vous divertir, tout le temps qu’il vous plaira. Je vous écrirai ( quand j’aurai l’âme reposée ), si j’y do’» rester, ce dont je doute, parce que je crois que des hommes d’une lutre qualité que moi y viendrool demeurer, et j’aurai patience.
Valete,
15 mm 1819.
Fsaucbsco VETTORl, orateur i Rome.
Voici pour finir, l’aimable réponse de Machiavel :
* Votre lettre , si douce , m’a fait oublier tous mes chagrins passés, et bien que je fusse plus que certain de votre anioor pour moi, cette letire m’a été très-chère. Je vous
LIVBB IV.
remercie auiaut que je peux, et je prie Dieu qu'il me donne la faculté de vous montrer ma reconnaissance par mon utilité , car je peux dire que tout ce qui me reste de vie, je le dois au magniflqiie Julien ( de Médicis ) et à votre Paul(Vettori). Et quant à tourner le visa|;e à la fortune, je veux que vous ayez, de mes affaires, ce plaisir, que je les ai supportées si franchement, que moi-mémeje m’en veux du bien , et qu’il me semble valoir plus que je ne croyais; et s’il platt à mes maîtres de ne pas me laisser par terre, cela me sera cher, et je crois que je me conduirai de manière qu’ils auront encore l'occasion de s’en trouver bien. Si cela ne leur platt pas, je vivrai comme je suis venu au monde : je naquis pauvre , et j'appris d’abord plus à soulTr.ir qu'à jouir ; si vous restezià-bas, j'irai passer le temps avec vous, comme vous me le conseillez. Et pour n'étre pas plus long, je me recommande à vous et à Paul, auquel je n'écris pas, pour n’avoir rien autre à lui dire.... Toute la compagnie se r^ommande à vous, en commençant par Thomas del Bene et allant jusqu’à notre Donato; et chaque jour nous avons à la maison quelque jeune fille pour reprendre des forces ; et néanmoins hier, nous avons été voir défiler la procession dans la maison de Sandra di Pero, et ainsi nous allons, passant le temps, durant cette félicité universelle , jouissant de ce reste de vie qui me semble un songe.
Valete,
Niccolo MSlGHUVELLLI.
In Fizenze, 18 mars 1812.