RETRAITE BE MACHIAVEL
Machiavel, depuis la chute deSoderiniet depuis la conjuration où il avait pris part, avait été éloigné des affaires, malgré son désir d’y rentrer, et ce ne fut qu’en mai 1521 que le cardinal Jules, alors très libéral, l’avait envoyé pour l’art de la laine, dans une petite mission aux frères mineurs, à Carpi.
Durant son repos, Machiavel de secrétaire et de négociateur devint écrivain; il tira des principes et une science,
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des faits qu’il avait vus et recueillis, et au lieu de travailler pour la république, il travailla pour le monde et ja postérité.
Une lettre de lui, très célébré, fait connaître à la fois son ennui dans sa retraite, son dépit contre le sort, sa pauvreté , ses distractions plébéiennes et ses études alors. Nous en rapporterons seulement un fameux passage. Elle est adressée à François Vettori.
U Je suis dans ma villa, et depuis mes dernières affaires ( sa torture), je n’ai pas passé en tout vingt jours à Florence, J’ai, jusqu’ici, fait la chasse aux grives, de ma main , me levant aVaul le jour; j'ajustais des gluaux, je marchais avec unfardeau de cages sur ledos, et je ressemblais éGeta quand il revenait du port avec les livres d’Amphitryon; je prenais au moins deux et au plus sept grive^. l’ai passé ainsi tout le mois de septembre; ce passe-temps, bien qu’impertinent et étrange , m’a manqué depuis, à mon grand déplaisir. Je vous dirai quelle est ma vie : je me lève avec le soleil, pt je m’en vais dans un bois à moi, que je fais tailler , où je reste deux heures à revoir l’ouvrage du jour précédent,, et à passer le temps avec les travailleurs, qui ont toujours quelque infortune sur le dos, ou entre eux , ou avec leurs voisins.. . Parti du bois, je m’en vais à une fontaine, et de là dans mon piège aux oiseaux, avec un livre sous le bras, ou Dante, ou Pétrarque, ou un de ces poètes mineurs comme Tibulle, Ovide ou semblables. Je lis leurs amoureuses passions , je me souviens des miennes, et je jouis un temps dans cette pensée. Je vais ensuite sur la route de l’hélellerie, je parle avec les pas-. sans, je demande des nouvelles de leur pays, j’entends des choses variées, et je note les gofits et les fantaisies divers des hommes. Vient l’heure du dîner où je prends , avec ma brigade ( sa famille ), la nourriture que ma pauvre villa et mon pauvre patrimoine comportent. Je retourne après à niôtellerie;.là, pour l’ordinaire, est l’hôte avec un boucher, un meunier et deux boulangers. Je m’encanaille tout le jour avec ceux-ci en jouant à cricca, à tric-trac; là naissent mille disputes et mille offenses de paroles injurieuses; on combat le plus souvent pour un quattrino (un cen-
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Urne) , et on nous entend crier de San Casciano. Ainsi enfoncé dans celle bassesse, je préserve mon cerveau de moisissure etj'epuise la malignité de mon Sort, content qu'elle me pousse dans cette voie pour voir si elle en aura honte. Le soir venu, je retourne à nia maison, j'entre dans mon cabinet, et à la porte je me dépoiiillc de cet habit de paysan, plein de fange et de boue , je me revêts des habits royaux et curiaux, et ainsi, décemment mis j’entre dans les antiques cours des anciens, où accueilli poliment, je me repais de celte nourriture qui, solum, est la mienne et pour laquelle je suis né; là je n’ai pas honte de parler avec eux et de leur demander la raison de leurs actions ; ils me ré* pondent par bienveillance; et, pour quatre heures de temps, je ne sens aucun ennui, j'oublie tout chagrin, je ne crains pas la pauvreté ni ne m’effraie de la mort; je metransporte tout entier en eux. Et, comme Dante dit :
Che non ta scienxa Santa lo rileoere, avenre iiileo.
Qu’il n’est pas de science si on n’en a rien retenu ,
moi, j’ai noté ce que j'ai trouvé de capital dans leur conversation, et j’ai composé un petit ouvrage des principautés, où j’approfondis, autant quejepeux,les connaissances de ce sujet, disputant quelles choses sont les principautés, de quelles espèces elles sont, comment elles s’acqtiiêrent, comment elles se maintiennent, pourquoi elles se perdent; et si jamais aucun de mes caprices vous plut, celui-ci ne vous déplaira pas; il devrait être agréable à un prince et surtout à un prince nouveau, c'est pourquoi je l’adresse à la magnificence de Julien. »
Durant cette époque de retraite, où il cherchait à rentrer aux affaires , il écrit à ses amis des lettres tantôt tristes, tantôt graves, tantôt très gaies, libres et indécentes; il suivait là les mœurs et le ton grossier du temps. Dans une lettre plus gracieuse, il dit qu’il est amoureux à cinquante ans; puis, il retombe dans le découragement. Un jour, il écrit à François Vettori, avec lequel il était toujours dans une grande correspundauce : « Je reste ici dans mes haillons sans trouver un homme qui se souvienne de ma servitude.