CHAPITRE VI
et qui croie que je puisse être bon à rien ; mais il est impossible que je reste longtemps ainsi ; car je me consume , et je vois que si Dieu ne se montre pas plus favorable, je serai un jour forcé de sortir de la maison, et de me placer pour répétiteur ou chancelier d’un connétable , si je no peux rien de plus ; ou m’enfoncer en quelque terre déserte à enseigner à lire aux enfans, et laisser ici ma brigade (sa famille ) qui fasse comme si j’étais mort : elle sera beaucoup mieux sans moi, parce que je lui coûte, habitué, comme je suis, à dépenser et ne pouvant vivre sans dé penser. »
Le Prince fut remis à Laurent de Médicis, créé, depuis peu, capitaine de la république. C'élait en 1515. Si la corruption de l’Italie alors ne déparait pas cet ouvrage, le monde est d’avis qu'il serait un des plus beaux chefs-, (l’œuvre que le savoir et le génie, dans un si haut genre, aient jamais produits. La Mandragola fut faite ensuite ; comédie hardie et comique que Voltaire met au-dessus des comédies d’Aristophane; car Machiavel entremêlait ses travaux politiques d’ouvrages en vers et de comédies. Les discours furent composés en 1516, ouvrage, avec Le Prince, le plus lu et le plus admiré de Machiavel. Bien que plusieurs maximes en soient applicables à tous les temps, c’est surtout un traité sur la politique des républiques antiques et des républiques italiennes. La politique et lo monde modernes ne sont pas encore développés pour qu’il en fasse un livre, quoiqu’il les eût étudiés aussi en France et dans l’empire, et qu’il eût ou bien des aperçus sur ce sujet. Il n’appartient pas d’ailleurs à l’histoire (et à nou.s moins qu’à personne) déjuger ces livres qui la dépassent de beaucoup, puisque rhistoire fournil seulement les faits pour les principes, et que Machiavel pose les principes.
Désirant toujours se rapprocher des Médicis, Machiavel S(î rappelait quelquefois, par ses amis, au souvenir de Léon X. Nous avons rapporté à sa place son discours sur la réforme, adressé à ce pontife en ln-20.
Le cardinal Jules ne so borna pas à rappeler Machiavel au monde, il le chargea d’écrire avec impartialité les histoires de Florence, et c’est à Clément VU que Machiavel les
adressa en 1533. Ces histoires de Florence, agrandies et sculptées en marbre, sont écrites en présence deTite-l^ive et des Romains, devanlqui Machiavel faisait tous sesj ouvrages : la gravité, la profondeur, la clarté, les vues politiques les caractérisent; on peutleur reprocher seulement de manquer de mouvement, de rapidité, et de cette chaleur éloquente qui laisse Tite-Live et Tacite sans rivaux.
Après son histoire, Machiavel écrivit son ouvrage exceU lent sur l’art de la guerre (1523). Depuis long temps déjà il voulait réveiller la valeur en Italie, créer des armées nationales, lier la vie civile et militaire, puisq.ue la guerre seule défend et préserve l'existence civile. Il suppose aux premières pages de son livre, écrit en dialogue à la façon des anciens, que CômeRucellai reçût dans ses jardins Fabrice Colonne, arrivant de Lombardie où il avait glorieusement combattii pour le roi catholique. Côme Rucellai, entouré de ses amis, Zanobi Buondelmonti, Batista délia Palla, Louis Alamaimi et d'aulresjeunes gens pleins d'ardeur pour l’étude, prodigua à Fabrice les honneurs qui lui .étaient dûs, et après les plaisirs du dîner, quand on eut levé les tables et fini les divertissemens qui, pour les grands hommes dont l'esprit est dirigé vers des pensées honorables, sont bientôt épuisés; comme le'jour était long et la chaleur grande, Côme conduisit scs convives dans la partie la plus secrète et la plus ombragée de ses fameux jardins. Là, s’étant assis, les uns sur l'herbe, très-fratche en cet endroit, les autres sur des sièges disposés sous l’ombre de trés-grands arbres, Fabrice, loua ce lieu délicieux en regardant les arbres dont quelques-uns lui étaient inconnus. « Si vous ne connaissez pas ces arbres, dit Côme, ne vous en étonnez pas, car ils ont été plus célébrés des anciens qu’ils ne sont connus aujourd'hui. — 11 les nomma alors, et raconta comment Bernard, son aïeul, avait misses soins à cette culture. — Ce lieu et ces soins, reprit Fabrice, me font penser à quelques princes de Naples qui prennent plaisir à ces ombrages et à ces antiques cultures.... — Et après un court repos : — Si je ne craignais de vous offenser, je vous en dirais mon opinion ; mais oui, car je ne crains pas de déplaire à des amis. Combien mieux