CHAPITRE IV
berger; comme il s’efforcait d’avoir des feuilles de l’arbre quU’avait nourri, elle crut le voir tomber, et quand il se releva ce n’était plus un homme mais un paon (i^ .
Tandis que Dante, agité par sa supériorité dès l’enfance, commençait sa vie, la race des Souabe , fertile en grands, hommes, allait périr dans son unique rejeton mâle, le brave et jeune Conradin, l’espoir des Gibelins, appelé par eux d'Allemagne, reçu àPise, un moment triomphant, puis vaincu à son entrée dans le royaume de Naples aux champs de Tagliocozzo , fait prisonnier et décapité par Charles d’Anjou qui n’épargna dans nulle occasion la cruauté (1268). Les combats où s’illustrèrent les Souabe, dans des temps encore si rudes sont dignes d'être célébrés. Mais la république florentine n’y prit qu’une part relative. Elle s’occupait avec plus d’ardeur à venger la bataille de Mont-Aperti, dont elle gardait tant de souvenirs par une victoire sanglante sur les Siennois (1269) que commandait le même Provenzano Salvani, qui fut pris alors et cruellement décapité. Les Florentins s’emparèrent de plusieurs châteaux sur les Gibelins , ils s’avancèrent jusque sous les murs de Pise ; et comme les Gibelins, selon l’accord avec Sienne, étaient chassés de Pise, quatre d’entre eux furent faits prisonniers par les Florentins: c’étaient des exilés de Florence, trois Ubertiet un Grifone deFegbine. Le roi Charles, consulté sur ce qu’on devait faire, manda à son podestat de les faire juger comme traîtres à la couronne. Ils lurent décapités, excepté le plus jeune des Uberti qui alla mourir dans la tour de Capoue ; comme ils marchaient au supplice un des Uberti demanda à l’autre : — Où allons-nous ? — Et l’autre : — Nous allons payer une dette qu'ont laissée nos pères (2).
Le pape Grégoire X, protecteur des croisades, passa par Florence en se rendant au concile de Lyon (1273); il était accompagné de ses cardinaux, du roi Charles (de retour de la malheureuse croisade où mourut le roi saint
(1) Bocraccio, Viladi Dante.
(2) Ricordano Maleapini, cap. 08. — G. VUIani, cap. 5l, 52, 55, 38, lib. VII.
Louis), et de l’empereur-roi Baudoin de Constantinople (neveu du premier Baudoin, qui avait conquis Constantinople avec les Vénitiens). Ces souverains, suivis de seigneurs et de barons Turent reçus eu triomphe par la république; le doux et riant séjour de Florence plut au pape à cause de la pureté des eaux et de l’air, et il se décida à y passer l'été avec sa cour. Affligé de voir celte ville divisée et les Gibelins absens, il voulut rétablir l'harmoole, car il ne rêvait que paix parmi les chrétiens et que guerre en Orient; il fait appeler les Gibelins , et le il juillet il convoque le peuple florentin sur le rivage de l’Arno, au pied du pont Rubaconle, où l'on avait préparé des échafaudages pour les souverains et les.seigneurs. Le pape vient là avec ses cardinaux , le roi Charles , l’empereur Baudoin, et toute la cour, il rend publiquement sentence de paix sous peine d’excommunication et il ordonne aux syndics des deux partis de se baiser sur la bouché. Après s’élre fait livrer des otages et des cautions, il remet aux mains du roi Charles tous les châteaux tenus par les Gibelins;’ les otages de ceux-ci furent conduits aux ma-* remmes. Cette paix devait durer peu. Le même jour, le pape fonda l’église de Saint-Grégoire, à'Ia télé dupont Rubaconte; les Mozzi, qui étaient 1^ marchands de l'église et du pape, la firent bâtir. En peu de temps ils étaient devenus si riches, que le pape habitait alors leur palais à Florence. Quatre jours après la paix jurée, le pape quitta Florence pour s’en aller à Mugello. On attribua son départ à la prompte violation de la paix. Comme les syndics gibelins qui avaient donné le baiser de paix restaient à Florence pour négocier et retournaient à leur auberge, on leur dit que, s’ils ne quittaient pas la ville, le maréchal du roi Charles, à la demande des nobles guelfes, les ferait mettre en pièces. On peut croire le fait vrai, à cause de la haine des partis; les Gibelins partirent aussitét, la paix fut rompue, et le pape e.icomraunia Florence en se retirant à Mugello, brouillé aussi avec le roi Charles (1). A
(1) Iticordano Maleipini, cap. 198.— G. ViUani, eap. 44, Ub. Vil.
GHAPITBE IV.
son retour de Lyon, le pape ne pouvait éviter de passer par Florence à cause des grandes eaux de l’Arno ; il n’en fut pas plus lôl sortit qu’il l’excomir.unia de nouveau, en prononçant avec colère ces mots du spaume : incamo et freno maxillas eorum constringe qui non approxiniant ad le. Sa mort, arrivée peu de jours après à Arezzo, rassura les Guelfes effrayés (t).
Les Florentins se mêlaient aux luttes guelfes et gibelines dans la Romagne et la Toscane ; toute l’Ilalie était en mouvement par les querelles sans cesse renaissantes de la noblesse et des partis. Bologne voyait comme Florence les combalsperpéiuels de maisons rivales. Lecomte Ugolin et les Guelfes cliassés de Pise y furent rétablis par les amies des Florentins. Plus loin d'autres débats enlevaient la domination de Milan aux Délia Torre pour la donner aux Viscoiili. Les villes de la Lombardie avaient vu finir les jours glorieux de leur liberté villageoise; sous les chefs gibelins, protégés par Frédéric II, ces villes s'étaient accoutumées à obéir; depuis elles avaient subi des Jougs divers (1276). Les seigneurs Délia Torre furent défaits à Corte-Nuova, par le marquis de Montferrat et exilés de Itfilan ; deux d’entre eux furent tués, six furent pris, et les Guelfes chassés aussitôt de Milan. La maison Délia Torre éiait la plus grande et la plus puissante qui fût en Italie. L’archevêque Visconti et sa famille rentrèrent avec les exilés ; son frère Malteo fut fait capitaine du peuple, et bientôt les Visconti allaient établir à Milan un pouvoir encore plus grand que ceux des Délia Torre (i).
La Romagne, non moins agitée par les divisions de ses villes, se vit donnée par Rodolphe, roi des Romains, au pape Nicolas III des Orsini, qui, cardinal modeste et pape ambitieux, enrichissait sa maison et faisait commencer le palais papal de Saint-Pierre. Le roi Charles d'Anjou refusa sa parenlé disant : k Quoiqu'il ait les bas rouges, son
(I) G. Viltani, cap. so, lib. VIL — Crooica di Paolino di Piero. Rerum italicaruiu acriploret.
(Ë) G. Villani, cap. SS, lib. VU.
lignage n'est pas digne du nôtre parce que sa seigneurie n’est pas d'héritage. » Le pape lui garda vengeance jusqu'aux vêpres siciliennes.
Cependant les seigneurs guelfes de Florence, reposés dans la victoire et les honneurs des guerres passées, et enrichis des biens des exilés gibelins, avaient recommencé, selon l'activité de la république, à se diviser entre eux par orgueil et par envie. L<'S plus grandes inimitiés étaient entre les Âdimari et les Donali ; à ceux-ci s’étaient joints les Tosinghi et les Pazzi, de manière que toute la ville était en péril. Les Guelfes, les capitaines du parti guelfe et la commune de Florence envoient une ambassade solennelle à la cour du pape Nicolas III pour lui demander de remettre l'accord entre les Guelfes, qui étaient prêts à se chasser les uns les autres. En même temps les exilés gibelins députent au pape pour lui demander de rétablir entre eux et les Guelfes la paix ordonnée par Grégoire X. Le pape conQrrae cette paix, et donne ordre au cardinal légat Latino, qui était occupé déjà à pacifier la Roraagne, de passer à Florence avec trois cents cavaliers pour réconcilier les partis (1278). Le cardinal Latino, homme capable, réconcilia d'abord les Uberlietles Buondelmonli. Quelques Buondelraonti qui refusèrent la paix furent exilés et excommuniés. Le cardinal, dans une solennité semblableà celle qu'avait ordonnée Grégoire X, convoqua le peuple en parlement et ordonna aux syndics des deux partis ennemis de se donner le baiser de paix. Les Gibelins furent rappelés, on leur rendit leurs biens tout en retenant dehors quelques-uns des chefs; des alliances se formèrent entre les Adinari et leurs ennemis, les Tosinghi, Donali et Pazzi. La ville se calma pour quelque temps, etafin de consolider l’union, le cardinal Latino, an lieu de douze bons-hommes qui gouvernaient Florence,, en nomma quatorze; huit Guelfes et six Gibelins : il voulait rapprocher à jamais les partis; mais chose embarrassante! l'histoire ne nous dit pas pourquoi le cardinal changea les élections par an, qui étaient celles des anziàni, pour instituer les élections des quatorze bons-hommes, de deux mois en deux mois, avec un certain mode d’élection (1278),