JEUNESSE DE DANTE
Dante s'était battu à cheval en avant, à la bataille de Canipaldino, contre les Gibelins d'Arezzo ; il avait couru des dangers et s’étaiL. conduit avec valeur; parlant de Campatdino dans une de ses lettres; «J’étais hors de l’enfance lorsque j’y combattis, dit-il, les divers événemens de cette bataille me remplirent de crainte, mais son succès me combla de joie. »
L'année d’après il suivit ses concitoyens au secours des Lucqiiois contre les Pisans. quand les Florentins se rendirent maîtres du château de Gaprbna.
Son éducation avait été dirigée par Brunetto Latini, l’homme le plus savant de ce temps, mais un profond chagrin d’amour l’avait longtemps arraché à tout autre intérêt. Brnnetto Latini, qui lui enseigna les belles-lettres et la philosophie, est l’auteur du Tesoro, livre célèbre qui contient tout ce qa’on savait alors en politique, en histoire, en histoire naturelle : sorte d’encyclopédie rapide où sont exposées avec ordre la science et les erreurs du quatorzième siècle; œuvre d’un grand esprit, encore curieuse à lire, écrite en français, parce que la langue française, dit l'auteur, est. plus agréable et plus commune que toutes les autres. C’est Brunetto Latini que Dante rencontré dans l’Enfer. « Je garde toujours dans ma mémoire, lui dit-il après que celui-ci lui a prédit sa gloire, et à présent avec plus de regret, une image de vous, chère et paternelle, du temps où vous m’enseigniez comment l’homme s’immortalise ; et je veux publier, pendant que je vis, combien je sjiis reconnaissant. »
Si Dante devait mettre à profit les leçons d’un tel maître, sa force se montra d'abord par sa sensibilité ; il con-
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çn( une ptission dès son enfance, dès l'âge de neuf ans; et si riiisloire nous parle de la douleur de ce rdi de Naples, qui se renferma à la mort de sa femme et fit penser qu'il était mort quand il ne combattait plus, puis qui, se réveillant terrible, sortit de sa retraite pour Tondre sur ses ennemis, nous, occupés d'un plus grand homme, qui avait des passions aussi fortes et les rendit plus célèbres, nous le suivrons dans ses passions d'amour comme on suit les rois dans les leurs, attachant à la royauté de son génie les soins qu'oii donne à la royauté mondaine.
Boccace a raconté avec détail et avec grâce les amours de Dante et la rencontre qu'il fit dans son enfance de Béatrice, durant une de ces fêtes par lesquelles les Florentins célébraient le printemps ; au lieu de suivre Boccace, nous suivons Dante lui-méme dans son ouvrage de la Ft'Ta nuova, la Vie nouvelle, où il nous a laissé le récit de son amour.
> Neuf fois déjà, dit-il, depuis ma naissance , le ciel était revenu au même point de son mouvement, quand apparut pour la première fois à mes yeux la glorieuse femme de ma pensée Elle m'apparut presque au com-
mencement de sa neuvième année, et je la vis presque à la fin de la mienne. Elle m'apparut vêtue d'une noble couleur écarlate, humble et honnête, mise et ornée comme il convenait à son très-jeune âge. L'esprit de la vie qui siège au plus profond du cœur commença à trembler si fortement qu'il se faisait sentir horriblement, et, tremblant, je dis ces paroles : Ecce Deug fortior me veniens dominabitur mihi.... Depuis lors l'amour domina mon âme si vile disposée à lui, et il prit sur moi tant d'empire par la vertu que lui donnait mon imagination, qu'il me fallait complètement céder â toutes ses volontés. Il me commandait souvent de voir ce jeune .ange ; ainsi dans mon enfance souvent je l'allais cherchant, et je lui trouvais des manières si louables et si nouvelles, qu'on pouvait lui appliquer ces paroles du poète Homère : > Elle ne semblait pas fille d'un homme mortel, mais d'un Dieu.* Neuf ans après il la rencontra un jour, vêtue de blanc,
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entre deux dam^ plus âgées, passant par une rue ; elle tourna les yeux vers l’endroit où je restais dans une grande peur, et, avec une ineffable courtoisie, aujourd'hui appréciée du siècle, elle me salua si vertueusement qu’il me sembla alors voir tous les termes de la béatitude. L’heure où je reçus son doux salut était la neuvième du jour; et comme ce fut la première fois que ses paroles arrivèrent à mon oreille, j’en pris tant de douceur que je quittai ma société comme enivré , pour me retirer dans ma solitude ordinaire, et penser à cette courtoise beauté. >
Le récit de Dante est entremêle de sonnets où il peint son amour ; l’amour pour lui est aussi une occasion de travail et de succès; le jeune Giiido Cavalcanti répond à un de ces sonnets, et c'est ainsi queleur amitié commence. Dante se sert d’un style platonique ; il mêle à ce qu’il dit quelque chose défiguré et d’énigmatique :
» Mon âme étant tout occupée à penser à cette charmante personne, je devins en peu de temps si frêle et si débile que mes amis souffraient de me voir. » Il leur avouait que c’était l’amour quil’avait mis dans cet état. U Mais quand ils me demandaient : Par qui t’a ainsi défait l'amour ? moi je les regardais en souriant et je ne leur disais rien, u
Un jour que Dante contemplait Béatrice à l’église, on ' crut qu’il s’occupait d'une autre femme, et Dante, adres- ' sant des sonnets à celle-ci, cacha mieux par ce mensonge ' son véritable amour, ruse indigne d’une passion belle. ' « Quand elle apparaissait dans quelque endroit, dit-il,
I l’espoir de son salut admirable m’ôtait toute inimitié; une flamme de charité, au contraire, me faisait pardonner â quiconque m'avait offensé ; et à qui m’eùt alors de- ' mandé quelque chose j’aurais seulement répondu d’un ' visagehumble : Amour. Quand il est absent d’elle il ver- ' se d’abondantes larmes ; il en verse aussi quand Béatrice ^ pleure si pieusement son père, qu’elle perdit dans ce ' temps-là. Ce récit est plein de grâce quoique mélé des for- I mes du temps et d’une exagération qui a fait penser à quelques commentateurs qu’il s’agissait ici, non d’une
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femme, mais de la liberté ou de la théologie. Le nombre neuf lui est cher, il le signale dans toutes les circohstapces avec un soin digne des anciens. Il a plusieurs visions qui finissent toujours par un sonnet.
La plus belle a lieu lorsque, étant malade et souffrant des douleurs presque intolérables, il pense à sa dame et à la fragililé de la vie, pleurant sur tant de misères et disant en lui-même : Il faut de toute nécessité qu’une fois la gentille Béatrice meure. «J’éprouvai alors, dit-il, un égarement si fort, que je fermai les yeux et commençai à m’agiter comme une personne frénétique, et à imaginer de telle sorte que ma fantaisie m’offrit des visages de femmes échevelées qui me disaient : Toi aussi tu mourras. Après ces femmes, d'autres visages de femmes m'apparurent, divers, horribles, qui me disaient : tu es mort. Ma fantaisie errant ainsi, j’arrivai jusqu’à ne plus savoir où j’élais, et il me sembla voir des femmes échevelées, pleurant dans le chemin et extraordinairement tristes ; et je vis le soleil s’obscurcir, de façon que les étoiles se montrèrent d’une couleur qui me fit juger qu’elles pleuraient ; et puis grands tremblemons de terre. Et m'émerveillant de cette fantaisie. et m’épouvantant, je m'imaginai qu’un ami venait me dire : Or, sais-tu ? ton admirable dame est partie de ce siècle. Alors je commençai à pleurer très-pieusement, et non seulement je pleurais dans mon imagination, mais avec mes yeux, baignés de larmes réelles. Je in’imaginais regarder vers le ciel, et il me semblait voir une multitude d'anges qui retournaient en haut, en ayant devant eux un petit nuage très-blanc ; il me semblait que ces anges chantaient tous glorieusement ; et ils chantaient ces paroles : Hosanna in excelsis. Alors je crus que mon cœur, où il y avait tant d’amour, me dit : Il est vrai que votre dame est morte. Il me sembla que j’allais voir le corps où était restée cette âme noble et bienheureuse, et ma fantaisie fut si forte qu’elle me montra cette femme morte, tandis que d’autres femmes couvraient sa tête avec un voile blanc ; son visage avait un air si humble qu’il me semblait dire : Je vois le principe de la paix. J'éprouvai moi-môme tant d’humilité, que j’appelais la mort pour la voir, disant :
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Très-douce mort, viens à naoi, ne nae sois pas cruelle ; lu dois être aimable puisque tu es là ; viens à moi qui le désire beaucoup, el qui, tu le vois, porte déjà ta couleur. Après avoir vu achever les douloureux dévoirs qu’on rend aux corps des morts, il me sembla revenir dans ma chambre et regarder le ciel, pleurant et disant tout haut : O belle àme, heureux qui te voit!» Déjà ici quelques impressions de la Divine comédie. La religion catholique remplissait l'imagination du poète d'images, de chants, de ^piété, d'humilité; déjà il place Béatrice au ciel, et quand elle meurt elle ne fait qu’accomplir les rêves religieux de son amant.
a Malheureux! chaque fois que je me rappelle que je ne dois jamais revoir la dame qui me rend si triste, celte pensée douloureuse remplit mon cœur d’une telle douleur que je me dis • O mon âme, pourquoi ne pas partir ? les tourraens que tu supporteras dans ce siècle, qui l’est déjà si ennuyeux, me causent une grande terreur. C’est ce qui fait que j'appelle la mort comme suave et comme mon doux repos. Et je lui dis : Viens à moi I avec tant d’amour, que j’envie tous ceux qui meurent. Au milieu de mes soupirs je la demande, tous mes désirs se sont tournés vers elle quand ma dame est tombée sous sa cruauté. Et le plaisir que causait sa beauté, en s’enfuyant de notre vue, est devenu une spirituelle beauté, et grande, qui se répand dans le ciel, lumière d’amour que les anges saluent et qui émerveille leur esprit haut et exquis, tant elle est noble, n
Oserons-nous donner encore ici cette dernière eanzone si passionnée et trop peu connue en France ?
« Les yeux affligés par le chagrin du cœur ont souffert la peine des larmes, et pour jamais sont restés vaincus. Aujourd’hui, si je veux laisser éclater la douleur qui peu à peu me mène à la mort, il convient que je parle en gémissant. Et, puisque tandis qu’elle vivait je pariais volontiers de madame avec vous, aimables dames, je ne veux m’entretenir d’elle qu’avec un noble cœur comme celui des femmes, et je dirai d’elle en pleurant qu elle s’en est
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allée tout-à-coup dans le ciel et m'a laissé affligé avec l'amour.
U Béatrice est allée dans le haut ciel, dans le royaume oû les anges goûtent la paix, elle habite avec eux, et vous, femmes, elle vous a laissées. Ni le froid, ni la chaleur, ni d'autres accidens ne nous l’ont ravie, mais la seule douceur qui éclatait dans son humilité. Elle a passé aux deux avec tant de vertu, qu’elle a émerveillé le Seigneur éternel, qu’un doux désir avait fait l'appeler, car il voyait que cette vie ennuyeuse n’était pas digne d’un si parfait objet.
«( Son âme noble est partie de sa belle personne, pleine de grâce, et s’en est allée glorieuse en un lieu digne. Qui en parle sans la pleurer a un cœur de pierre si méchant et si vil qu’aucune bonne pensée n’y peut entrer. Nul haut génie, d’un cœur vulgaire, ne peut imaginer ce qu’elle était, et ainsi il ne pleure pas. Mais la tristesse et le désir de soupirer et de mourir de pleurs, et l’absence de toute consolation, saisit celui qui pense à ce qu’elle fut, et comment elle a été enlevée.
M Mes soupirs m’oppressent quand ma pensée grave me ramène celle qui a divisé mon cœur; et souvent, pensant à la mort, il m’en vient un désir si suave que mon visage change de couleur. Quand cette pensée me vient bien fixe, je ressens tant de peine de tous côtés que je Iressaille de douleur, et je suis devenu tel que la honte me sépare des hommes ; et pleurant seul dans mes gémissemens j'appelle Béatrice, et je dis: Es-tumorte? et tandis queje l’appelle, je me fortifie.
<r Pleurer de douleur et soupirer d’angoisse me déchire le cœur dans tout lieu où je me trouve seul,' si cruellement que chacun en aurait pitié. Et quelle a été ma vie depuis que ma dame est allée au siècle nouveau, il n’est pas de langue qui le pourrait dire, et je ne saurais, mesdames, bien exprimer ce que je suis quand je le voudrais. Ma vie cruelle et avilie m’est d’un tel poids, qu’il me semble que chaque homme me dise, voyant ma lèvre mourante : Je t’abandonne. Mais ce qui est, ma dame le voit, et j’espère encore merci d’elle.