CHAPITRE VIII
<1 Douloureuse cbanson va pleurant retrouver les dames et les jeunes filles auxquelles tes sœurs avaient coutume de porter la joie, et toi, qui es fille de la tristesse, va-t>en inconsolable te joindre à elles. »
Tandis que Dante pleure ainsi Béatrice, une autre fem* me commence à l’attendrir par sa sensibilité et sa pâleur ; Dante se laisse aller un moment au cbarme triste et profond que cette femme lui inspire ; mais il repousse bientôt avec force cette impression nouvelle : il retourne avec ardeur à sa fidélité; puis il termine la Vita nuova par ces mots: « Une vision admirable m’apparut, dans laquelle je vis des choses qui me décidèrent à ne plus parler de cette bienheureuse jusqu’à ce que je la pusse traiter plus dignement, et je m’efforce autant que je peux d’y parvenir, comme elle le sait bien, et s’il plaît à celui par lequel toutes les choses vivent que ma vie dure quelques années, j’espère dire d'elle ce qui ne fut jamais dit d’aucune autre; et ensuite plaise au Seigneur de courtoisie que mon âme puisse aller voir la gloire de sa dame, cette bienheureuse Béatrice, qui voit glorieuseraeut la face de celui qui est per omnia secula beneiictus. >
Quand il projetait ainsi de placer Béatrice au ciel et rêvait déjà sa Divine comedie, il avait vingt-six ans. Ce sont ces amours si sérieux que Léonardo Âretino, dans sa vie de Dante, appelle leggerezze, reprochant à Boccace d’en parler. Singulières leggerezze qui menacentla vie de Dante et le font poète. La Vita nuova fut sans doute écrite après la bataille de Campaldino, puisque c'est en 1291 que sa famille, craignant que le chagrin qu'il éprouvait de lamort de Béatrice n'attaquât sa vie, le maria à 26 ans à Gemma di Manello de 4onati, de celte même maison qui tout à l'heure va tant troubler la république. « O esprits aveugles. s'écrie Boccace en parlant de ce mariage, ô intelligences bornées, ô vaines opinions des mortels, combien le succès est souvent contraire à notre prévoyance! Arrachera-t-on un homme au doux air de l’ilalie pour le mener se rafraîchir dans les sables de laLybie? Quel médecin chassera la fièvre avec le feu, et le froid avec la neige ? C’est pourtant ce que font ceux qui croient calmer les cha-
gring d'amour par une nouvelle épouse ; ils ne connais* sent pas la nature de l’amour, ni combien toute autre passion ajoute à celle-là. Lui, d’ailleurs, habitué à veiller dans les saintes études, à s’entretenir avec les empereurs, les rois, les philosopha, les poètes ; lui, accoutumé à la solitude, cherchant quel esprit meut le ciel, d'où vient la vie aux animaux de la terre, quelle est la raison des choses, désirant par quelque œuvre se rendre immortel ; lui, libre jusqu’alors dans sa joie, dans ses larmes, dans ses chants , dans ses soupirs, il lui fallut rendre compte de ses moindres émotions, écouter les propos des femmes, vivre dans une société importune I Nous allons voir Dante paraître bientôt dans les crises politiques de son pays et retrouver des occupations dignes de lui.
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