CHAPITRE III
jour dans ia tribune, donnaient leurs avis, blâmaient les seigneurs, en demandaient de nouveaux avant le temps , et embarrassaient les Prieurs au lieu de les aider. Les ambassadeurs des blancs reviennent de Rome, les noirs craignent un accord de ce parti avec le pape, et informés (le tout , ils se donnent un grand mouvement pour empêcher l’accord. On fait de nouveaux seigneurs avant le temps, sans choisir des hommes plus fermes ou plus habiles. Ceux-ci vivaient dans la crainte et faisaient faire des prmres et des processions pour éloigner le péril. Ils renforcent les lois, mais ils les exécutent mollement. L’humanité ne vaut rien , s’écrie Dino Compagni , contre la grande méchanceté ; mais celte idée ne le rendait pas plus hardi. Les noirs se vantaient d'avoir leur seigneur â Florence, d’être protégés du pape, de posséder des armes et de l’argent, quand les blancs n’élaienl prêts ni pour la guerre ni pour la paix.
Dans cette confiance les noirs s’arment ; ( novembre 1301 ) les Méüicis, puissans plébéiens, attaquent et blessent, après vêpres, un autre brave plébéien. Le peuple prend les armes à pied et à cheval ; les Prieurs appellent aussitôt les troupes de la commune, qui penchaient en secret pour les noirs, et qui arrivent en déployant leur bannière. Le gonfalon de la justice est attaché aux fenêtres, mais personne ne parle au peuple ni ne l'encourage. Les soldais fuldes restent autour du palais avec quelques citoyens armés, plus curieux que zélés. Les seigneurs, qui n’étaient pas habitués â 1a guerre, se laissent occuper par ceux qui voulaient audience ; la nuit vient. Le podesta, au lieu de remplir son devoir, et de marcher à la maison des malfaiteurs avec les armes , le feu et le fer, laisse tout à faire aux Prieurs; le peuple n’opine pas, et le capitaine ne s’oppose point à l’ennemi. La nuit venue, le peuple se relire, et chacun barricade les rues pour arrêter la foule et assurer sa maison.
Manetto Scali, blanc estimé du parti, puissant par ses amis et sa suite, fortifie son palais et élève des machines pour jeter des pierres. Les Spini, du parti Hoir, qui avaient leur palais en face, et qui étaient aussi fortifiés à
LIVBE IV.
cause des Scali , leur disent avec une feinte amitié : — Eh ! pourquoi agissons-nous ainsi ? nous sommes amis , parenset tous Guelfes; nous n’avons d’autre intention que de secouer la chaîne que le peuple nous a mise au cou à vous et à nous. Faites-nous donc merci , pour Dieu ! et soyons tels que nous devons être. — Les Buondelmonti parlent de même aux Gberardini , les Bardi aux Mozzi, ainsi font beaucoup d’autres. Les Gibelins, qui voient les blancs faiblir , se croient trahis ; ils rentrent tous , excepté quelques artisans qu’ils chargent de faire la garde (t).
Cependant les barons de Charles de Valois et Muscialo entouraient les seigneurs et leur demandaient la garde de la ville; on leur donne seulement la garde du quartier qu'ils habitaient de l’autre cété de l’Arno ; et Charles, qui avait juré sa foi à la seigneurie, y manque en laissant entrer, dés l’aube du jour , les exilés Gherarduccio, Buondelmonte et Corso Donati, Corso Donati qui manquait à Florence pour compléter l’agitation ! Les seigneurs, les Prieurs éperdus ne savent quelle conduite tenir : ils reçoivent et suivent les avis de tout le monde ; ils veulent armer les paysans, mais les paysans cachent les enseignes et les trahissent. Les nouvelles qu’ils reçoivent à chaque instant les déconcertent ; tout ce qu’ils entreprennent échoue. Ici la démocratie se montre pitoyable : nulle résolution , nulle hardiesse; à défaut de talcns , rien d'acquis , rien de ce que donne du moins l’habitude des affaires ou des combats.
Tandi.<; que les Français attestent devant les seigneurs de la fidélité de leur maître et de son impartialité, il fait grand jour, et le bruit vole que Corso Donati, avec une suite d’amis à cheval et de gens à pied, est à Florence. Les Prieurs et les Cerchi voulaient faire marcher contre lui le capitaine de la commune, qui s’y offrait, mais Vieri de Cerchi s’y oppose, se liant au peuple pour l’arrêter. Corso, arrive dans les bourgs de la ville, trouve les portes des
(1) Dino Compagni, lib. II.
CIIAriTIlE III.
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vieux murs fermées, el vient à la porle Pinli, voisine de son palais, qu'il trouve aussi fermée, et qu'il force, aitié par ses amis du dedans. Il entre à Florence aux cris de vive le baron (c’élail ainsi qu’on l'appelait), rassemble ses amis et partisans sur la place Saint - Marie - Majeure , fait armer le clocher de l'église, déconcerte quelques blancs venus en avant qui se retirent, se repose uu moment dans l'église, où il mange debout avec ses amis ; va piller et brûleries maisons des anciens Prieurs qui l’avaient exilé; détruit chez ses ennemis un des plus beaux jardins de Florence et de la Toscane (jardin rempli d’orangers et de citronniers, dont les branches arrachées couvrirent toule la ville); se rend aux prisons de la commune, près du palais du podesta, les force, délivre les prisonniers, eu lait de même au palais du podesta ; puis allant effrayer les Prieurs, il les contraint de laisser la seigneurie el de retourner à leurs maisons (1).
Les Français protestaient toujours de l’impartialité de Charles de Valois, et de sa volonté de faire triompher la commune. lisse font enyoyer les principaux desdeux partis, Charles laisse en liberté les noirs et garde les blancs prisonniers « comme des assassins, dit avec indignation Dino Gompagni, sans leur donner de la paille ni des matelas... O bon roi Louis, qui craignis tant Dieu! ajoute-t-il, où est la foi de la royale maison de France?» Les Prieurs étonnés font sonner la grosse cloche de leur palais, mais le peuple effrayé ne se montre pas. Personnelle sort, ni à pied ni à cheval, delà maison des Cerchi. Les deux Adimari et leurs parens, arrivés au palais sans trouver personne, s’en retournent, etiaplace reste abandonnée. Le soir, on croit voir une croix rouge apparaître sur le palais des Prieurs, en signe de la colère de Dieu. Le peuple alors commence à piller quelques maisons des blancs; plusieurs autres maisons prennent feu; on se cache de ses ennemis chez ses amis. Les noirs puissaus demandent de l’argent aux
(I) Cronica di Paolino di Piero. Rerum ital. scripioreg , Muratori. — G. Villaoi , lib. VIII, cap. 48. — Dino Gompagni , lib. II. — MachiaveL lib. U.
blancs; les malfaiteurs voient la ville sans défense, prennent courage. pillent les boutiques des blancs, et les marchands de draps tuent et blessent les meilleurs citoyens de ce parti. Ces discordes durent six jours pour la ville de Florence; puis des bandes de soldats se répandent, durant huit autres jours, dans la campagne, pillent, brûlent l« maisons et détruisent un grand nombre de belles possessions.
A Florence, les noirs épousent les filles riches par force. Charles , voyant les flammes dés maisons , demande quel est CO feu ? On lui répond que c’est une cabane qui bnOile quand c’est un palais; la campagne flambe de tous côtés Les Prieurs supplient en vain les puissaiis plébéiens d’avoir pitié de la ville. Ils sont remplacés par des Prieurs du parti noirs. Corso Donati, que Dino Compagni compare à Catilina, s’enrichit aux dépens des Gercbi et de leurs amis, qu'il attaque ctvole durantees troubles: il .semblait maître de Florence, et le peuple criait vive le baron I sur son passage. Charles de Valois, qui faisait une dépense énorme, menace de son côté les anciens Pieurs pour en avoir de l’argent, mais n’en pouvant rien obtenir, il fuit saisir un riche plébéien qui l'avait reçu et bien traité, lorsqu’il chassait un jour avec ses barons, et lui demande quatre raille florins, en le menaçant de l'envoyer en Pouille. L'homme en est quitte pour huit cents florins. Charles trouve beaucoup d’argent par des moyens semblables. Les Rossi et les Tornaquinci, d'autres encore, volent comme les Donati; les jeunes Bustichi se chargent, pour cent florins, de garder les biens d’un riche plébéien de leurs amis, et le volent après avoir reçu leur paiement. Chose incroyable! ces Bostichi donnent la question aux hommes qu'ils dépouillent, dans leurs maisons, au Marché-Neuf, au milieu de la ville et en plein jour, à la connaissance du peuple qui disait qu'on était mis à la torture dans la maison de Bostichi, au Marché. Des mineurs sont ruinés, des vierges insultées, beaucoup d’innocens condamnés à payer mille florins pour avoir conjuré, d’autres chassés. On cache se^ trésors; on calomnie les anciens Prieurs; plusieurs blancs, antiques Gibelins, se rangent entre les noirs, seulement