‹ Histoire de la République de FlorenceChapitre 64 sur 230 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

des inconvéniens. Si dans d’autres pays, avant ou depuis ce temps, en Espagne, en France, les questions nationales furent tranchées et les citoyens surent comment ils devaient vivre ou mourir, en Italie un mélange de tous les biens et de tous les maux laisssait chez les grands hommes l'empire à la passion, qui prenant l’initiative, tranclait la question indécise. Si de nos jours, après de longs travaux et dans le calme de ces factions civiles, disparues pour jamais , un petit nombre d'hommes en Italie a pu supposer que la liberté italienne, au moyenâge, fût le but secret des Gibelins, comment s’étonner que les hommes du moyen-âge, sous l’action des passions mêmes, en aient aussi douté?

Quand, dans nos appréciations vulgaires, nous allons juger les grands hommes, nous sommes partagés entre deux impressions : la crainte de manquer au doute et au respect dus à ce qui nous dépasse , et la crainte aussi de manquer à des principes et à une vertu supérieure à ces hommes mêmes. Parmi cette jeunesse éternelle qui viendra à tous les âges étudier la vie de Dante et ses écrits, de grands hommes aussi se trouveront dignes de lui, qui pourront se perdre ou s’instruire par son exemple. Si l’histoire imbécile porte un grossier anathème sur cet homme que des générations entières ont adoré à genoux, tes hommes forts, organisés comme lui, l’excuseront entièrement, et forceront jusqu’à ses défauts. Il ne reste donc à l’histoire, en contemplant l’ensemble de la vie du poète, qu’à le montrer homme entre les hommes, rempli des passions de ses semblables, mais le plus souvent près des deux où jeune s’élevait son amour , où plus tard il plaça ses regrets , et qu’enhn il prit pour le sujet de ses chants.

Dante écrivit d’abord une lettre aux souverains et aux citoyens 'd’Italie , aux cardinaux et sénateurs de Rome : ’

« Le nouveau jour commence à répandre sa clarté, disait-il, montrant devers l’orient l’aurore qui dissipe les . ténèbres de la longue misère. Le ciel resplendit sur .ses lèvres, et sou paisible éclat rassure les augures des na-

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lions. Nous allons donc goûter l’allégresse attendue, nous qui séjournons depuis si longtemps dans le désert T.e soleil de la paix va se lever, et la justice qui ne rendait plus de rlarlé, engourdie qu’elle était dans les voies de la rétrogradation, va reverdir aussitôt que paraîtra la splendeur. Ceux qui ont faim et qui désirent boire se rassasieront à la clarté de ses rayons , et ceux qui se complaisent aux iniquités seront confondus parla face de celui qui brille. Le lion de la tribu de Jiida a prêté une oreille compatissante aux mugissemens de la

prison universelle RiVjouis-toi désormais, 6 Italie , si

digne de pitié, et q«ii seras bientôt enviée par le monde entier, par les Sarrasins eux-mémes ; car ton époux, qui est la joie du siècle et la gloire de ton peuple, le miséricordieux Henri, le glorieux César, se hâte d’accourir à

les noces Veillez donc tous, et levez-vous devant votre

roi, ô habitans de l'Ilalie; ne lui rendez pas seulement obéissance, rendez-lui aussi le gouvernement; ne vous levez pas seulement devant lui, manifestez votre révérence à sou aspect, vous tous qui buvez à ses fontaines, qui naviguez sur ses mers , qui foulez le dos des lies et des sommités des Alpes qui sont à lui, vous tous qui ne possédez les choses publiques et les choses privées qu’en vertu du lien de sa loi

Hante écrivit aussi à l’empereur, dont on accuait la lenteur, une lettre si extraordinaire que nous la donnerons ici tout entière :

« Au très-glorieux et très-heureux triomphateur et seigneur

Henri, etc.

« Ses dévoués Dante Alighieri, Florentin injustement banni et tous les Toscans qui désirent la paix, envoient des baisers à la terre devant vos pieds. En témoignage du profond amour de Dieu, l'héritage de la paix nous est laissé afin que, dans sa merveilleuse douceur, la rudesse de noire cavalerie s’humilie, et que nous méritions les joies de la victorieuse patrie du ciel. Mais la sagacité et

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laperséculion de l'antique et superbe ennemi qui toujours gâte secrëlement la prospérité dans l’absence de notre tuteur, nous a dépouillés cruellement, nous qui résistons comme ceux qui n’ont pas résisté. Ainsi nous pleurons longuement sur les fleuves de la confusion, et nous demandons sans cesse les secours du juste roi, afin qu’il abatte la tyrannie et nous remette dans nos droits. Aussitôt que toi, successeur de César et d'Auguste, passant les chaînes de l'Apennin , tu as revêtu les honorables signes romains du mont Tarpeo, les longs .soupirs s’arrêtèrent ainsi que le déluge des larmes, et comme un soleil désiré qui se lève, ainsi la nouvelle espérance d'un meilleur siècle resplendit pour l'Italie. Alors beaucoup chantèrent joyeusement avec Virgile, le retour du règne de Saturne et de la Vierge. Mais maintenant que notre espoir, ou notre impatience, ou la vérité nous l'annoncent, on croit déjà que tu demeures là-bas, ou que tu retournes en arriére, ni plus ni moins que si Josiié, fils d’Amos, le commandait. Nous sommes contraints de douter de la certitude, et de nous écrier comme Baptiste :« Es-tu celui qui devait venir, ou en attendons-nous un autre.’ Et quoique la longue soif, comme celte ruricu.se a coutume de faire, rende incertaines les choses sûres, cependant nous croyons et nous espérons en toi, le croyant fils de Dieu, le fils et le protecteur de l'Eglise romaine. Car moi, qui écris, je t’ai vu comme les autres; et comme il convient à la majesté impériale, je t'ai écoulé pieusement quand mes mains ont touché tes pieds, et mes lèvres ont payé leur dette quand mon esprit s’éleva et que je dis en moi-méme : Ecce Agnus Dei qui tollit peccata mundi. Mais pourquoi restes-tu dans une paresse si lente? Nous nous émet veillons que, depuis longtemps vainqueur, lu demeures dans la vallée du Pô; tu abandonnes la Toscane, lu la laisses et tu l'oublies. Que si lu juges que les frontières de la Lombardie sont les régions qui défendent l'empire, ce n’est pas ainsi que nous pensons, car la glorieuse seigneurie des Romains ne se renferme pas dans les bornes de rilalie, ni dans l’espace de l’Europe divisée en trois parties. Et certes, si Rome compte tout ce qu’elle possède

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jusqu’à la mer Amphitrite, qui est en Grèce, à peine daignera-t-elle être bornée par l’onde inutile de l’Océan. Et il est écrit que le Troyen César naîtra de la fameuse race qui terminera son empire à l'Océan et sa renommée aux étoiles. Et de même qu’Octave Auguste commanda que le monde fût décrit, comme saint Luc ou l'Esprit-Saint en< flammé du feu éternel, mugit, si Octave n'avait pas ouvert ce juste règne, le fils unique de Dieu fait homme pour confesser qu'il était soumis aux ordres d'Octave, le fils de Dieu n'aurait pas voulu alors naître de la Vierge. En vérité, il n'aurait pa» affermi l'homme juste qui doit accomplir toute justice. Qu'il ait donc honte d’attendre si longtemps dans une aire étroite du monde celui que tout le monde attend, et qu’il n’oublie pas Octave Auguste. La Toscane tyrannique se rassure dan» la confiance de ce délai, et en renforçant la superbe des raéchans, rassemble ses forces, ajoutant présomption sur présomption. Que cette voix de Curius à César résonne en toi :

Dum trépidant nuMo Armais robore parles.

Toile moras ; aomper nocuit différé paratis.

Par labor, alque metus preiio majore petunUir.

Et celte voix encore descendue du ciel.

Si te nullamovet tentarum gloria rentra,

Nee super ipse tua inoliris laude laborum,

Ascaniuin surgentem, et spes beredis Joli Respice, cui reguum Italira, romanaque lellus,

Debeolur.

« Jean Royal en vérité, ton premier né et roi, qni, der-' rière la lumière qui se lève aujourd’hui, attend la succès^ sion du monde, est pour nous un autre Ascagne qui, sur les traces de son père, lion contre ceux de Turnus, sera un agneau pour les Latins. Qu’il conserve les conseils du roi sacré, afin que le céleste jugement ne se renouvelle pas par ces paroles de Samuel : — Quand lu étais petit devant la face de Dieu, ne fus tu pas fait chef des tribus d’israëi, et le seigneur t’a o rint et t’a dit: Tue les pécheurs d'Amalec, ne pardonne pas au roi d’Agag, et venge celui qui t’envoya de la gente bestiale et ceux qui sont

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jaloux de ses succès. » Et toi, tardant de même, tu hivernés à Slilan’; et tu penses éteindre l'hydre empestée en atmtlant des têtes? Mais si tu te souvenais des grandes choses faites par Alcide, tu verrais que tu te trompes comme lui, lorsqu’il s’arrêtait à tailler les têtes de l’animal, jusqu’à ce qu’il eût frappé enfin le principe de la vie. Pour déraciner l’arbre, il ne sert de rien de tailler les branches, qui, au contraire, repoussent plus vite quand les racines sont saines . Qu’auras-tu fait, ô seul prince du monde, quand tu auras plié le cou de Crémone? La rage ne se réveillera-t-elle pas à Brescia ou à Pavie,‘ à Vercelli ou à Bergame, et partout, jusqu’à ce que tu aies arraché la racine d’une si grande erreur ? Seigneur, lu es le plus excellent des princes, et tu ne comprends pas , de la hauteur où tu es, dans quel trou ce petit renard s’e.st caché des chasseurs j ce n’est pas, en 'vérité, dans le courant du Pô ni dans Ion Tibre q le ce fourbe boit, mais lesèaux'dè l’Arno empoisonnent encore ses trahisons, et peut être tu l’ignores : celle mort cruelle est appe'ée Florence. C’est elle la vipère, c’est elle la brebis infirme qui répanci son mal dans le troupeau de son seigneur ; c’est là là Mirra scélérate et impie qui s’enflamme au feu des embrassemens de son père ; c’esl l’Aniata impatiente qui. ayant refusé le fatal mariage, ne craint pas de prendre le gendre que les destins lui refusaient , et l'appelle furieusement en bataille , et à la fin malheureusement hardie, paie sa dette, et avec un lacet se pend. Vraiment, avec ses blessures de vipère, elle s’efforce de 'déchirer sa mère", jusqu’à ce qu’elle tourne les cornes de sa rébellion contre Ropic, qui la fit jadis à son image et semblable. Vraiment elle lance les fleuves empoisonnés pour enflammer la rage ; et ainsi les brebis voisines on étrangères (jeviertnénl malades, tandis qu’elle trompe ses voisins 'par de faux semblans et les rend fous. Vraiment elle incendie et brûle dans ies joies du père, tandis qu’avec une sollicitude méchante , elle s’efforce de corrompre contre loi le'consenlement du pontife, qui est le père des pères. Vraiment contraire à Dieu, adorant l’idole de sa propre volonté, jusqu’à mépriser son seigneur légitime ,

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la folle n’a pas honle de Iraiter avec celui qui n’est pas un roi, par des raisons qui ne sont pas les siennes pour mal faire. Mais la femme furieuse emploie le lacet avec lequel elle .se ceint, car les gens furieux trouvent souvent les peines dont ils sont dignes. Ainsi, romps tes lenteurs, haute race d’Isaïe ; prends confiance dans les yeux de ton seigneur Dieu, devant lequel tu agis, et abats ce Goliath avec la fronde de ta sagesse et avec la pierre de ta forteresse; car, dans sa chùte, l’ombre de la peur couvrira l'ariiiée des Philistins ; les Philistins fuiront, et Israël sera libre. Alors l'hérédilé que nous pleurons nous sera restituée ; et comme en nous souvenant que nous sommes de la sainte Jérusalem , en exil à Babylone, nous pleurions ; alors citoyens et respirant en paix et en allégresse, nous rendronsaux autres la misère des confusions.

« Ecrite en Toscane, sous la source de l’Arno, au 16 avril 1311, l'année première du couronnement d'Italie du trèssplendide et très-honoré Henri. »

Ainsi l’empereur avait reconnu que la haine des Guelfes et les efforls de Florence n’étaient pas sans effet: Crémone, aidée par les hommes et l’argent de cette république, avait commencé par résister; mais elle se soumit et envoya des citoyens sans bas et nu-pieds, la tête nue, demander merci. L’Italie croyait de son devoir de s’abaisser devant l’empereur. Brescia, de même, excitee par Florence, résista d’abord, et se soumit (septembre 1311); mais comme Milan çt les la Torre s’étaient aussi révoltés, quoique sans succès, ces villes n’attendaient non plus que le moment de se soulever. Gênes reçut bien l’empereur: cette ville était divisée entre les Doria qui dominaient, et les Spinola exilés; les deux maisons s’empressèrent auprès de lui.

Les Florentins décident enfin par des promesses et ua don de quinze mille florins, Guiberto, seigneur de Parme, à se détacher de l’empereur, qui l’avait bien traité. Les exilés de Crémone et de Brescia se joignent àlui; on reprend Crémone. Les Florentins avaient envoyé deux ambassadeurs au pape, *c fiant plus dans la simonie et la corruption de la cour de Rome (1) que dans un accord avec

( 1) Dino Compagni, lib. III.

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